
En deux mots
Simon, l’ex-mari d’Anna, vient de mourir. Elle rejoint leurs trois enfants pour les obsèques. Commence alors une plongée dans le passé, la mémoire, les non-dits. Et une quête qui remonte jusqu’à l’Algérie de son enfance.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Anna l’Algérienne, Anna l’exilée, Anna la résiliente
Ce premier roman de Marie-Paule Istria suit Anna, de son enfance en Algérie à son exil en France, de sa rencontre avec Simon, leur mariage et leurs trois enfants. Le décès de Simon est l’occasion de rue réapproprier son histoire. Un récit riche en émotions.
Anna, la narratrice, passait des vacances actives en Corse avec son petit-fils Alexis – randonnées et canyoning – lorsqu’elle a appris la nouvelle. Simon, son ex-mari, venait de mourir. Elle a alors rejoint ses trois enfants, Bastien, Laura et Manon pour les obsèques. Outre la famille recomposée, de nombreux amis et connaissances sont venues rendre un dernier hommage au défunt. Pour Anna une page se tourne, même si elle était séparée de Simon depuis trente ans.
Elle observe ses enfants, Bastien, Laura et Manon, murés dans leur deuil, et mesure l’ampleur de ce qui l’attend. « Je suis une habituée du deuil. Je vis avec des absents et des morts depuis l’enfance. Je les ai tous vus tomber : soldats et civils en Algérie, puis mon grand-père, ma grand-mère, et enfin mon père. En ce temps-là les soins palliatifs n’existaient pas et on assistait, impuissant, à l’agonie des mourants. Aujourd’hui, la mort de Simon m’est difficile et j’ai l’étrange impression de la vivre quatre fois : une fois pour moi, et une fois pour chacun de mes trois enfants. »
Anna replonge alors dans son histoire. Au moment de sa rencontre avec Simon sur les bancs de la fac de droit de Toulouse. Elle qui prenait ses jambes à son cou dès qu’un garçon lui faisait des déclarations s’était soudain métamorphosée. « La froide intellectuelle incapable de tout sentiment » devient midinette, mélange post-soixante-huitard de Jane Eyre, de Cosette et d’Anna Karénine. Quinze ans d’histoire commune. Des rires, des chagrins, des déménagements au fil des affectations de Simon, et « un quotidien assassin ».
Mais l’histoire personnelle d’Anna est aussi traversée par la grande Histoire. Elle a grandi en Algérie. Elle a tout vu tomber, soldats et civils. Puis l’exil, l’arrachement, la France comme terre d’accueil et de recommencement. Ce passé colonial, jamais soldé, irrigue le roman en profondeur. Une bombe devant l’église où Anna suivait le catéchisme sera l’un des traumatismes fondateurs qu’elle devra affronter. Les secrets de famille éclatent comme cette bombe.
Le roman mêle les temporalités avec habileté. On suit Anna dans le présent du deuil et ses suites, dans le passé de l’amour, dans l’enfance algérienne. Trois générations se croisent, s’interrogent. La transmission est au cœur du livre : que transmet-on, que cache-t-on, que découvre-t-on trop tard ? Anna remonte sa généalogie et chaque strate révèle ce que le silence avait recouvert.
Albert Camus, né à Mondovi — l’actuel Dréan — sert de boussole à cette quête. Ses œuvres ont accompagné Anna toute sa vie. Elles lui reviennent avec une force nouvelle à l’heure où tout bascule. Ce retour dans le village où l’écrivain est né donne au roman une dimension supplémentaire : celle d’une littérature qui aide à tenir debout.
Et tenir debout, Anna en a besoin. Une maladie vient encore alourdir son chemin. Nouvelle épreuve, intensité dramatique décuplée.
Mais ce premier roman n’est pas un livre sombre. Il y a, dans ces pages, une vitalité têtue. Le fameux « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » de Nietzsche trouve ici une belle incarnation, sans jamais être dit.
Marie-Paule Istria a mis beaucoup d’elle dans ce livre. Née en Algérie, elle connaît de l’intérieur ce que signifie l’exil et la construction de soi sur des ruines. On imagine son personnage à son image, à la fois drôle, grave, lucide et vulnérable. Son livre fait du bien, même quand il fait mal.
Sur qui tombe la nuit
Marie Paule Istria
Éditions Livres Agités
Premier roman
272 p., 20,50 €
EAN 9782493699084
Paru le 12/03/2026
Où ?
Le roman est situé à Albi et Saint-Gaudens, ainsi qu’à Toulouse, Lyon, Paris, Marseille, Avignon, Lourmarin et du côté d’Ajaccio ainsi que dans un village des Alpilles et un autre des Graves. On y évoque aussi des enfances en Algérie et au Maroc, un voyage en Israël et un séjour au Niger.
Quand ?
L’action se déroule des années cinquante à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
1952, Mondovi, Algérie : Anna, âgée de dix mois, et sa sœur Line, à peine plus grande, sont recueillies par leurs grands-parents après la disparition inexpliquée de leur mère. Trente ans plus tard, elle réapparaît, comme un spectre, dans la vie d’Anna.
2020, Paris. Anna affronte un nouveau deuil : celui de Simon, son ex-mari. Autour d’elle, leurs enfants, Bastien, Laura et Manon, devenus adultes, tentent de surmonter leur chagrin, chacun à sa manière. C’est alors que le passé resurgit à nouveau. Entre les secrets d’une enfance algérienne déchirée par la guerre, et les non-dits d’une famille éclatée, Anna doit affronter une question qui la ronge : et si les morts étaient plus présents que les vivants ?
Un roman poignant, entre quête d’identité et roman familial, où se mêlent la grande et la petite histoire, les rires et les larmes, les cris et les silences, la maladie. Une plongée dans les méandres de la mémoire, où chaque vérité révélée en cache une autre.
L’amour, seul fil têtu entre les générations, résiste à tout, même à la vérité.
Les premières pages du livre
« 1
J’ai hésité entre une robe noire cintrée et une autre à fleurs multicolores, avant finalement d’écarter ces deux options au profit d’une longue robe évasée bleu marine à pois jaunes. Je l’ai choisie en me souvenant de la dernière fois que je l’ai vu.
Simon était en soins palliatifs. Nous parlions politique, je tentais d’être souriante, quand soudain il a dit : « Je te trouve très élégante. Cet ensemble te va vraiment bien. » J’avais attribué ce compliment aux effets de la morphine qu’il s’autoadministrait à partir d’un boîtier qu’il avait surnommé Obélix et dont il parlait comme d’un vieux copain. Depuis quelques jours, il lui arrivait d’émailler nos discussions de paroles incongrues.
Un matin il m’avait informée que le Premier ministre venait de l’appeler pour lui proposer
un portefeuille ministériel qu’il avait décliné. Je lui avais demandé de répéter, ce qu’il avait fait sans sourciller dans un espagnol parfait. J’avais hoché la tête et approuvé sa décision en voyant le bandeau Bfm TV qui tournait en boucle sur l’écran de télévision placé au-dessus de son lit, annonçant un remaniement ministériel. mais pour l’espagnol, le mystère demeurait. Le lendemain, il m’avait annoncé qu’il avait demandé à la direction de préparer sa note. Il désirait changer d’hôtel, ce serait pour l’après-midi.
Je passais sans transition du rire à la désolation. Il ne semblait pas souffrir et c’était là l’essentiel. Obélix remplissait parfaitement sa mission.
J’espère que les enfants ne trouveront rien à redire à ma tenue. Je ne suis pas la veuve mais celle avant la veuve ; je veux juste être à la hauteur du moment. Je suis là pour eux et je tiens à rester discrète, à la place qui est la mienne et que j’ai bien du mal à situer justement. murés dans leur chagrin, Bastien, Laura et Manon se tiennent côte à côte dans le sinistre hall du funérarium où leur père a été transféré depuis l’hôpital. Les quelques personnes présentes autour d’eux osent à peine respirer. Je les serre contre moi brièvement ; je refuse d’envahir leur douleur, mais le silence oppressant claque dans l’air plus durement que leur peine.
Je demande aux enfants l’autorisation d’entrer dans la pièce où leur père attend, seul, que le rituel commence. Bastien et ses sœurs acquiescent d’un simple hochement de tête en désignant la porte. J’entre, suivie de Guillaume, mon gendre, qui semble soulagé d’avoir trouvé quelqu’un pour l’accompagner. Il glisse ses pas dans les miens en respirant bruyamment. L’écart de température avec l’extérieur est saisissant. La climatisation tourne à plein régime et je ne peux m’empêcher de frissonner. La pièce est trop grande pour le cercueil que l’on a déposé en son centre. Je n’ai pas le courage de dire à mon gendre que j’aurais aimé être seule quelques instants ; j’ignore si, en la circonstance, une ex-épouse peut avoir un passe-droit.
Je comprends vite que Guillaume a une mission à accomplir, mandaté par Manon qui n’a pas voulu entrer pour déposer un objet dans le cercueil. Il s’approche de Simon et glisse une étoile de David dans la poche de sa veste. Je le sens à la fois soulagé et embarrassé d’être entre le mort et moi qui reste étrangement calme, indifférente. Cet homme vêtu d’un costume trop grand pour lui n’a rien à voir avec celui que j’ai connu et aimé. Pour autant, je sais qu’il m’est nécessaire de m’imprégner de cette image pour réaliser ce qu’il vient d’arriver. « Il est parti » ; « il a disparu » ; « il n’est plus là » ; « il nous a quittés »… Tous ces euphémismes, je les refuse depuis longtemps. Non, il n’est pas parti. Il n’a pas disparu non plus. Simon est mort, très mort.
Et j’ai besoin de ces mots bruts et vrais pour prendre conscience de la réalité. Je veux rester lucide.
En le voyant ainsi maquillé et amaigri, je ne peux m’empêcher de repenser au cadavre de mon père, au choc immense jusqu’au malaise que j’avais ressenti devant son corps devenu misérable, entouré d’un satin blanc ridicule et flottant dans un complet noir de circonstance. Il n’avait plus que quelques rares cheveux épars sur le crâne, lui qui était si fier de son épaisse crinière noire. Il avait surtout perdu de sa flamboyance, son teint était cireux, ses yeux creusés jusqu’à l’os. Lorsque nous nous étions croisés aux obsèques de ma grand-mère, sa mère, il paradait en seigneur et en maître. Deux ans plus tard, il était l’ombre de lui-même.
Je chasse cette vision de ma tête pour revenir au sinistre présent. Simon est mort et malgré tout je cherche à retrouver des traits de lui bien vivant. Où est passé cet œil qui frisait quand il trouvait la blague qui allait nous faire rire ? Et ces sourires en coin, et la fossette sur sa joue droite qui l’accompagnait toujours avant un bon mot ? Je m’attends à le voir brandir l’index de sa main droite, comme il le faisait quand il se lançait dans une tirade acerbe contre les bobos de gauche, Mitterrand, ou ceux qu’il aimait appeler les « racailles des banlieues ».
Je me revois trois jours plus tôt dans cet hôtel du centre d’Ajaccio, au premier étage, chambre 17.
Je revenais d’une semaine de randonnée sur les hauteurs de Porto avec mon petit-fils Alexis. Il a huit ans, et comme chaque année nous partons ensemble, avec ou sans ses cousins. Nous avions crapahuté par trente-cinq degrés à l’ombre, six heures par jour, avec un guide, une bande de mamans solos et leur progéniture. J’avais hésité à partir, l’état de Simon se dégradant depuis quelques semaines, mais le père d’Alexis avait insisté.
Chaque jour, je guettais sur mon téléphone le message fatidique. Quand les itinéraires nous conduisaient en zone blanche, je craignais d’avoir raté un appel, celui qui, je le savais, ferait tout basculer. La veille du départ, le guide nous avait proposé une journée de canyoning dans les environs d’Ajaccio. Alexis avait dévalé les rivières et les cascades avec bonheur, la journée avait été belle et il s’était endormi rapidement après le dîner. moi, je n’arrivais pas à trouver le sommeil et aucun des livres que j’avais emportés ne parvenait à m’assommer. Je passais d’un polar à un recueil de poésies de René Char ou à un essai sur la tendresse sans pouvoir me concentrer.
À 23 h 30, l’écran de mon téléphone s’est éclairé ; je savais avant même de décrocher ce qu’il en était. L’appel venait d’une de mes filles. Je me suis éclipsée dans la salle de bains pour ne pas réveiller Alexis.
– Maman, c’est fini, a murmuré Manon dans un sanglot étouffé.
Je n’ai pas osé lui demander des précisions mais d’elle-même, elle a continué d’une voix
brisée :
– Le médecin de service nous a appelés pour nous prévenir.
J’ai tenté une question, elle a esquivé.
– On se rappelle demain.
J’ai balbutié quelques mots. Des inepties.
J’entendais sa sœur et son frère qui s’agitaient derrière elle.
Je te passe Bastien, m’a-t-elle dit dans un souffle.
Il avait sa voix des jours mauvais.
– Mamita, il est où, Alexis ?
– Il dort depuis longtemps…
Il m’a interrompue et a repris d’une voix blanche :
– Très bien. Ne lui dis rien, surtout. Je veux lui annoncer moi-même. Tu as compris ? C’est
important.
J’ai dit :
– Tu sais, demain, nous allons passer toute la journée ensemble, je vais avoir du mal à…
Il m’a coupé la parole.
– Je te le répète, je veux lui annoncer moi-même. Quand vous serez à l’aéroport, avant d’embarquer, tu m’appelles et je lui parlerai. Tu promets ?
J’ai promis, je suis sortie de la salle de bains assommée par la nouvelle, et plus encore par le silence qui m’avait été imposé. J’ai abandonné le téléphone sur la table de nuit et j’ai regardé Alexis. Il avait un visage d’ange, celui qu’ont tous les enfants endormis. Je me suis demandé comment il allait réagir ; je redoutais déjà le moment.
Je me suis allongée à côté de lui. La nuit serait noire. Je ne pouvais parler à personne, il était trop tard pour appeler qui que ce soit. Je me suis relevée toutes les heures, passant de la chambre à la salle de bains sans trouver le repos. J’ai trié et regardé les photos de Simon qui peuplent mon téléphone. Jeune, avec Laura dans les bras, plus jeune encore, avec Bastien sur les épaules, ou celle où il pose avec Manon. au petit matin, je me suis effondrée de sommeil sur le bord du lit, pour me réveiller brutalement quelque temps plus tard avec la crainte d’avoir laissé filer les heures. Alexis dormait encore, j’avais un quart d’heure devant moi pour apprendre mon texte par cœur. Quand il a ouvert un œil, j’étais une loque, pas vraiment prête pour jouer le rôle de celle qui savait mais ne dirait rien.
Comme nous avions prévu d’aller en montagne le matin, Alexis a passé l’essentiel de son temps à escalader et à sauter dans les torrents avec son copain de cordée tandis que je l’attendais au bord de l’eau. Le temps était radieux, le paysage mortellement beau.
Le guide nous a gentiment proposé de nous déposer à l’aéroport d’Ajaccio après la balade et à 13 heures, nous étions dans la grande salle de la brasserie de l’aéroport. Alexis était affamé.
La carte proposait des sandwichs triangle, des salades, des croque-monsieur, mais c’est le hot-dog qu’il a choisi. Le serveur est arrivé avec une portion de frites déjà froides sur laquelle s’est jeté Alexis. Je lui ai expliqué, en prenant la voix la plus neutre possible, que nous allions appeler son père.
Je n’ai rien entendu, évidemment, de leur conversation, mais je fixais du regard Alexis. Ila éclaté en sanglots en répétant : « Non, non, non… » Des flots de larmes jaillissaient de ses yeux et ruisselaient sur ses joues dorées. Je lui ai passé des mouchoirs en papier en espérant éponger sa peine. La salle s’est figée tandis que le serveur se penchait vers lui.
– Mon grand, tu t’es brûlé avec le hot-dog ? Il est trop chaud ?
Alexis a relevé la tête, reniflé et hoqueté :
– Non, c’est mon grand-père, il est mort.
Puis il s’est remis à sangloter de façon compulsive. Le serveur a fait un pas en arrière et
a balbutié des excuses que j’ai balayées d’un revers de la main. Les regards étaient braqués sur nous, les gens murmuraient entre eux et je n’ai pu m’empêcher de sourire en songeant à ce qu’ils s’imaginaient.
Trois jours plus tard, me voici dans cette pièce où l’on expose les défunts, qui est aussi triste que moi. Les enfants doivent se demander ce que je fabrique. Je jette un dernier regard furtif vers « la caisse en sapin » et je murmure à Simon :
– C’est loin d’être ta meilleure blague, je t’ai connu plus inventif.
C’est à ce moment que me revient l’une de ses histoires favorites, celle de l’église mexicaine et d’El sombrero. La dernière fois qu’il nous l’a racontée, nous déjeunions dans le jardin. C’était il y a quelques années, nous étions avec les enfants et trois de leurs amis. Nous connaissions par cœur l’histoire, mais pas les amis. Alors il s’est lancé : « C’est l’histoire d’un homme avec un sombrero sur la tête, qui entre dans une église. Il s’avance au milieu des travées et au passage il entend : “El sombrero, señior, el sombrero !” Il continue sans ciller. Arrivé au premier rang, il se retourne et, dans un grand sourire, s’exclame : “À la demande générale, je vais vous interpréter EL SOMBRERO !” »
Tout le monde a ri, Simon était fier. En y repensant, je suis prise d’un fou rire que je tente
de réprimer, et en sortant de la chambre funéraire, devant Guillaume qui ne comprend rien, j’ajoute :
– C’est b’on, cest toi qui auras eu le dernier mot !
Dans le hall, ça bruisse. Il y a Alice, sa dernière compagne, qui refuse catégoriquement de le voir « dans cet état », son neveu Timothé, mon gendre Antoine, ma petite-fille Ariane, les meilleures amies de Laura, et deux ou trois autres personnes que je ne connais pas. Peut-être des copains du village des Graves où Simon vivait depuis près de vingt ans.
Personne ne tient à entrer dans la salle et nous partons avant d’entendre le bruit des visseuses qui scellent la fin d’une vie.
2
La journée est loin d’être finie ; elle sera éprouvante, je le sais, mais si courte également. Trop courte pour clore plusieurs chapitres, se souvenir de tout, effacer le médiocre, oublier le pire. Il faut du temps pour laisser de côté les rancœurs, les mots que l’on regrette, passer au tamis les années d’une vie partagée et ne garder que ce qui rend la personne unique.
Quelques jours auparavant, l’organisation de la cérémonie avait donné lieu à de vives discussions chez les enfants.
— Pas question de faire ça dans une église, papa n’était pas croyant.
— D’accord, mais où alors ? La salle des fêtes ? Il y allait souvent pour les lotos ou Halloween.
— Elle est moche, non ? Ça serait sinistre.
— Mais il a dit quoi, lui ? Il a laissé des instructions ?
— Rien.
— On pourrait faire une cérémonie à l’église, mais dans ce cas, sans messe et sans curé…
Je me garde bien de me mêler à leurs conciliabules, bien que l’idée d’un hommage à leur père dans une salle des fêtes me révulse, et je fais semblant de me concentrer sur mon livre ; je suis toujours à la page 10.
— Va pour l’église ! conclut Manon. Je me renseigne pour récupérer les coordonnées du prêtre et voir avec lui quelles sont ses disponibilités.
Ce que je crains le plus, c’est qu’ils se déchirent sans raison valable. Ils sont épuisés et ont le cœur à vif après les dernières semaines qu’ils viennent de vivre. C’est à cela que je songe pendant le trajet entre le funérarium et l’église du village qui se fait dans un silence apaisé. Chacun pense à la suite. Nous sommes surpris par le nombre de personnes qui attendent devant le parvis. Des amis des enfants et des inconnus, des voisins et amis de Simon. Alice, sa compagne, me souffle que le maire et l’institutrice de l’école où il animait des ateliers de lecture sont présents. La canicule fait rage, tout le monde est en nage et chacun semble soulagé de trouver un peu de fraîcheur à l’intérieur de l’église. C’est un diacre qui officie. Il détend l’atmosphère en évoquant le défunt et son sens de l’humour, arrachant des sourires et même quelques rires dans l’assistance. Je suis assise au deuxième rang derrière les enfants, à côté d’Alice, les deux «ex», ex-épouse pour l’une, ex-compagne pou l’autre. Notre évidente complicité étonne, voire en choque plus d’un. Mes vieux relents de catéchisme m’aident à mettre mes émotions en sourdine et surtout à répondre sans me tromper aux interpellations du diacre qui appellent une réponse ou un geste. Les musiques ponctuent chaque rituel, jusqu’au moment tant redouté des discours. Les enfants s’avancent ; ils tiennent chacun une feuille de papier serrée entre Îles doigts. Je retiens mon souffle et serre fort la main d’Alice.
Bastien redevient soudain le petit garçon de cinq ans qui partageait ses rêves avec son père, promettant de les poursuivre en sa mémoire. Laura évoque d’une voix faussement assurée ce que Simon lui a laissé en héritage : l’amour de la forêt, les roses de Malagar, Kessel, les contrées lointaines. Le visage de Manon disparaît derrière un rideau de larmes mais elle se bat pour lire son texte jusqu’au bout. Elle évoque le voyage en Israël qui a changé sa vie, les moments magiques où son père lui racontait l’histoire de l’’Esquimau Apoutziak, le petit flocon de neige qui meurt de froid à la fin de l’histoire : elle lui dit le trou qu’il a fait dans son cœur, lui promet de tenir ses derniers engagements.
Je sens couler mes larmes, les premières. »
Extraits
« Je suis une habituée du deuil. Je vis avec des absents et des morts depuis l’enfance. Je les ai tous vus tomber : soldats et civils en Algérie, puis mon grand-père, ma grand-mère, et enfin mon père. En ce temps-là les soins palliatifs n’existaient pas et on assistait, impuissant, à l’agonie des mourants. Aujourd’hui, la mort de Simon m’est difficile et j’ai l’étrange impression de la vivre quatre fois : une fois pour moi, et une fois pour chacun de mes trois enfants. » p. 47
« À présent que Simon n’est plus là, notre histoire me revient par vagues. Jamais je n’avais autant pensé à notre début de vie ensemble, à ce « nous » que nous inventions et qui n’était ni un hasard ni un accident, mais une évidence. J’étais méconnaissable, Oubliée la fille qui prenait ses jambes à son cou dès qu’un garçon lui faisait des déclarations enflammées. Oubliée celle qui s’effrayait d’une parole douce ou d’un geste tendre et refusait la médiocrité d’une histoire dénuée de passion. « La froide intellectuelle incapable de tout sentiment », pour reprendre une phrase d’un petit ami sèchement congédié, s’était métamorphosée en une midinette romantique. L’Antigone inflexible avait cédé la place à une sorte de mélange post soixante-huitard de Jane Eyre, Cosette et Anna Karénine, signant là le début d’une belle, longue et douloureuse histoire qui durerait plus de quinze ans, des années de rires, de chagrins, de combats, de renoncements et d’un quotidien assassin. » p. 97
À propos de l’autrice

Marie Paule Istria © Photo Claire Delfino
Marie Paule Istria a eu plusieurs vies, entre l’Algérie ou elle passe son enfance, et la France, pays où elle s’exile, poussée par la guerre, à l’âge de 8 ans. Guidée par une insatiable curiosité de l’autre, cette juriste de formation touche à tout n’a eu de cesse de créer des passerelles entre les mondes et les hommes : elle organise des concerts classiques, joue au festival d’Avignon, travaille dans les ministères, crée sa société de conseil pour accompagner les organisations dans des projets d’innovation sociale et de qualité de vie au travail. Sa curiosité s’épanche dans la lecture, la musique, les voyages, avec un tropisme africain. Petite, elle voulait devenir Albert Schweitzer. À côté duquel elle place Albert Camus et Maria Callas comme figures inspiratrices. (Source : Agence Trames)
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