
En deux mots
En 1913, à Monastir en Macédoine, Thomas More, le mystérieux policier parisien, est appelé à résoudre trois affaires criminelles. Tout commence par un cadavre inconnu découvert dans un caveau juif lors de funérailles, auquel s’en ajoutent deux autres, dont celui du roi de Grèce Georges Ier. Sur fond de Balkans en ébullition, entre espions, trafic d’œuvres d’art et secrets de famille, François Sureau mêle fresque historique et enquête policière avec une élégance rare.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Thomas More dans la poudrière des Balkans
Quel plaisir de retrouver Thomas More, l’enquêteur omniscient imaginé par François Sureau. Après ses premières péripéties du côté de Sedan avec Les Enfants perdus, voici notre brillant enquêteur à Monastir, en Macédoine. Dans cette poudrière des Balkans, il va être appelé à résoudre trois assassinats.
Une chute de neige tardive a effacé les couleurs rouges et jaunes de Monastir. Accompagné de son kava albanais, le consul de France, Léonard de Berne-Lagarde, rentre de sa promenade matinale. C’est lui qui nous introduit dans ce monde bigarré. Botaniste passionné, adressant « autant de lettres au Muséum d’histoire naturelle qu’au Quai d’Orsay », fumeur de tabac Balkan Sobranie, il est le guide idéal pour nous faire pénétrer dans cette ville-carrefour où rien n’est simple, rien n’est oublié ni pardonné. Catholiques, orthodoxes, musulmans, juifs, socialistes — tout ce monde cohabite, se surveille, s’affronte dans des frontières qui bougent autant que les allégeances.
François Sureau bénéficie à plein de ce décor exceptionnel. En situant l’action en Macédoine au début du XXe siècle, il joue avec l’une des régions les plus explosives de l’Histoire. Carrefour de peuples où se mêlent les influences grecques, turques, juives, serbes et bulgares, les Balkans sont à deux ans de l’attentat de Sarajevo. Gavrilo Princip n’a pas encore assassiné l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914, mais tout le monde le pressent.
C’est dans ce contexte que surgissent les Seligmann. Une famille juive originaire de Mulhouse, devenue l’une des grandes dynasties commerciales des Balkans. Le consul en dresse le portrait avec une précision d’horloger : « Les Seligmann de Salonique sont une branche des Seligmann de Mulhouse. Au départ il y a deux frères, Abraham et Moïse. Vers 1830 ils quittent le pays de Bade, et s’établissent à Mulhouse. Ils y créent une belle maroquinerie qui bénéficie vite de la clientèle du grand monde, Louis-Philippe, Napoléon III, la Cour. Ils deviennent français. Vers 1860, Moïse s’expatrie, fonde un établissement à Vienne, puis à Salonique. » Lors des funérailles d’un associé des Seligmann, un cadavre inconnu en frac gît dans la tombe. Il s’agit d’André Charlot, éminent professeur de droit public à Bordeaux, tué d’un coup d’épée. À cette première affaire vient très vite s’ajouter une seconde. Dans la même tombe un second cadavre est découvert. Il s’agit de l’épouse du comptable de la maison Seligmann.
Et si cela ne suffisait pas, l’assassinat du roi de Grèce Georges Ier vient clore cette série noire. Trafics, jalousie, secrets de famille : tous les ingrédients sont rassemblés pour ferrer le lecteur qui ne demande qu’à se laisser surprendre par les péripéties que Thomas More dévoile au fil du récit.
Car Thomas More est une créature à part. Il « paraissait vieux et jeune, non pas successivement, mais en même temps ». Il parle toutes les langues — le grec, le turc, l’albanais, le serbe, le ladino. Il se fond dans chaque décor, passe pour l’un des leurs auprès d’un marchand koutzo-valaque comme d’un berger des montagnes. Son drogman l’observe avec fascination : « Sa manière de se tenir, de bouger, de s’asseoir… Il était comme lui… l’un des leurs. » Un homme sans passé dans une région qui en a trop — sauf que son passé existe, immense et mystérieux, et que sa connaissance du futur lui permet de déchiffrer le présent mieux que quiconque.
C’est l’érudition de François Sureau qui donne au roman sa densité rare. Les détails historiques ne sont pas décoratifs. Ils éclairent, ils expliquent, ils ancrent. Le style est incisif autant qu’élégant. En rendant hommage à ses modèles — Maurice Leblanc, Alexandre Dumas, Conan Doyle — l’auteur brosse une fresque d’une intelligence peu commune. François Sureau s’amuse, et il nous amuse. En explorant ces pages d’Histoire trouble et oubliée, il nous rappelle que le présent se lit toujours mieux à la lumière du passé. Ce roman est un cadeau : dépaysant, savant, jubilatoire. On attend la suite !
Loin de Salonique
François Sureau
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 00,00 €
EAN 9782073106605
Paru le 5/02/2026
Où ?
Le roman est situé dans les Balkans, à Salonique et à Constantinople. On y évoque aussi Bordeaux, Mulhouse, Strasbourg, Montdidier.
Quand ?
L’action se déroule au début du XXe siècle.
Ce qu’en dit l’éditeur
Salonique, 1913, aux confins du monde grec, du monde ottoman : la poudrière des Balkans, où se pressent empires, nations en devenir, religions et révolutionnaires. Dans quelques semaines, ce sera l’assassinat du roi Georges Ier de Grèce ; dans un an, l’attentat de Sarajevo et les débuts de la Grande Guerre.
Lorsque le corps d’un professeur de droit parisien est découvert dans le cimetière juif de la ville, Thomas More est sollicité par les autorités locales pour résoudre ce crime. Secondé par le jeune Paul Seligmann, il exhumera bien d’autres drames.
Comme en équilibre sur un fil, il assistera aussi à la naissance d’un amour, avant qu’un monde ne disparaisse.
Les critiques
France Inter (Le 6/9)
Blog Vagabondage autour de soi
Les premières pages du livre
« I
La poudrière des Balkans. Une villégiature consulaire. Kavas et drogmans. La vie heureuse de M. de Berne-Lagarde. Beautés de Monastir à la fin de l’hiver. Les plantes de la Dragor. Où l’on retrouve Thomas More. La high life salonicienne. Le caveau tragique. Grandeur de la maison Seligmann. Un monde en photographies. Mort d’un professeur de droit. Les chèvres de Skopje. Le mois de Chevat. Levet et Larbaud.
À l’aube du XXe siècle, les nations balkaniques luttaient pour s’évader des empires ottoman et austro-hongrois. Certaines de ces nations appartenaient au monde slave et d’autres non. Elles comptaient des catholiques, des orthodoxes, des musulmans, des juifs et même des socialistes, répartis en groupes mouvants à travers des frontières qui ne bougeaient pas moins. Là, rien n’était oublié, ni pardonné. Trois ou quatre guerres avaient rebattu des cartes tachées de sang ; les gouvernements opposés trouvaient pour les aider des comités obscurs, des civils furieux, des sociétés secrètes. À la fin la Turquie s’était retirée de l’Europe et, sitôt libérés, les anciens esclaves s’étaient tournés les uns contre les autres. Après la guerre de 1912, la Grèce avait repris Salonique aux Turcs, la Macédoine été rattachée à la Serbie alors qu’elle préférait les Bulgares, lesquels, vaincus, regardaient vers l’Allemagne, tout comme les Turcs. Plus loin à l’ouest, des étudiants en frac dissertaient sur le sort du sandjak de Novi Pazar. Deux ans plus tard, François-Ferdinand d’Autriche serait assassiné à Sarajevo, capitale de cette Bosnie-Herzégovine que Vienne avait annexée. On voit encore aujourd’hui, sur un quai bordant la Miljacka, au coin d’une petite rue, le moulage des pieds de l’assassin, un Serbe nommé Prinzip, phtisique et affilié à la Main noire ; puis ce serait la « Grande Guerre ».
En mars 1913, à Monastir en Macédoine, la vie continuait de passer comme elle le fait dans les montagnes, avec un bruit différent, plus léger et qui se laisse oublier. Monastir était « la ville des consuls ». Sirok Sokak, la grande rue du centre, abritait la plupart, dans de petits palais à l’air haussmannien. Ceux d’Autriche et de Russie participaient aux intrigues. Ceux de France et de Grande-Bretagne s’en méfiaient.
Ce matin-là, une chute de neige tardive avait effacé les couleurs rouges et jaunes qui sont celles de tout l’Est européen, et aussi le sommet du pic Pelister qui domine la ville et, dans un gris-blanc uniforme, rejoignait un ciel bas.
Accompagné de son kava albanais portant fustanelle et gilet soutaché d’or, le consul de France, Léonard de Berne-Lagarde, revenait de sa promenade matinale dans la ville. En poste précédemment à Naples, il avait d’abord renâclé devant cette affectation, puis s’était pris à aimer Monastir, cette ville qui ressemblait à un parlement où aucun parti n’aurait eu la majorité, ou pu rêver de l’obtenir, ni les Roumains, ni les juifs, ni les tziganes, ni les Macédoniens, ni les Bulgares, personne. Les Ottomans s’étaient retirés comme une vague, laissant abandonnées l’école des officiers et la grande caserne de la IIIe région militaire.
En été, Berne-Lagarde herborisait au pied des montagnes et jusqu’au lac d’Ohrid. Il adressait autant de lettres au Muséum d’histoire naturelle qu’au Quai d’Orsay, et il espérait, sans jamais l’avouer, donner son nom à une variété de saxifrage récoltée dans les sables de la Dragor. En hiver, il flânait, à l’abri du froid, dans le Bezistan, un bazar couvert, proche du caravansérail. Il était le seul consul à se déplacer sans véritable escorte. La France ne cherchait querelle à personne, et Berne-Lagarde n’avait pas à redouter un sort comparable à celui de son homologue russe, Rostkovski, assassiné en pleine rue dix ans auparavant. Les indigènes le traitaient bien. Il savait le grec et l’allemand, et avait appris quelques phrases en macédonien. Son physique, sec et coupé à angles droits, tenait de celui des officiers du Cadre noir de Saumur, mais un sourire désarmant et une amabilité sans faille le rachetaient. C’était d’ailleurs un très mauvais cavalier.
À peine fut-il entré dans le consulat, tendant sa pelisse au col mité à son valet, que le drogman fit irruption dans le hall. Le drogman était un fonctionnaire recruté sur place, qui jouait le rôle d’interprète et de conseiller. Celui-là s’appelait Mehmet Mustaphaj. C’était un Albanais qui avait un temps servi le gouvernement ottoman, mais qui, lorsque la Serbie avait pris le contrôle de la Macédoine, était resté à Monastir. Sa vie mouvementée lui avait donné l’habitude de se moquer de tout. Court sur pattes, un fez posé sur une tête en poire sommant un corps de cochon d’Inde, il riait de bonne grâce au récit des meurtres et des trahisons. Il n’avait pas de famille et son rêve était d’aller s’établir à Paris, au centre du monde, pour y ouvrir un bal de quartier. Il lui donnerait un nom anglais, The Balkan Sobranie, ce qui signifie « le Parlement balkanique ». C’était aussi une marque de tabac pour la pipe, dont on trouvait des ballots dans le bazar. Le consul en fumait, répandant autour de lui une belle odeur de papier brûlé.
« Quoi de neuf, monsieur Mustaphaj ? lui demanda le consul.
— Les journaux sont sur votre bureau. Le Gaulois d’il y a quatre ou cinq jours, ce journal de Vienne que vous aimez lire et dont je ne me souviens pas du nom, et le Journal de Salonique d’hier.
— Rien d’autre ? M. More est sorti ?
— À cheval, tôt ce matin, vers le Vardar.
— Avec une escorte ?
— Non, seul.
— Un jour, il se fera écharper, dit Berne-Lagarde. Mais il est vrai qu’il nous quitte bientôt. »
Le drogman eut un air rêveur qui ne lui était pas habituel.
« Je ne crois pas qu’il se fasse jamais écharper. Hier, je l’ai croisé dans le bazar. Il parlait avec un marchand koutzo-valaque dans sa langue… Mais ce n’était pas le plus surprenant. Sa manière de se tenir, de bouger, de s’asseoir… Il était comme lui… l’un des leurs, vous voyez. Qu’il rencontre un comitadji dans la montagne, un berger du coin, un débris de l’armée turque… chaque fois il sera pris pour l’un des leurs… vous voyez ?
— Je vois, oui.
— C’est un curieux homme, ce M. More. Il a l’air d’un Anglais. D’ailleurs son nom est anglais. On emploie des Anglais dans la police française ?
— Mais non, dit le consul sans sourire. Il est aussi français que vous et moi. »
Le drogman partit d’un grand rire balkanique, ce qui mit le consul en joie. Berne-Lagarde continua, comme s’il se parlait à lui-même.
« Sa conversation est des plus intéressantes. Il a vu bien des choses… On ne le prend pas en défaut. J’avais entendu parler de lui à Paris, mais je ne l’avais jamais rencontré… Il est arrivé à son poste, à la Sûreté, dans les bagages de M. Clemenceau, lorsque celui-ci a été nommé ministre de l’Intérieur. Mais avant… on ne sait rien.
— Un homme sans passé dans une région qui en a trop, osa le drogman.
— Sans passé, ce n’est pas sûr », dit le consul en regagnant son bureau.
Il s’y assit, jeta un coup d’œil au Gaulois daté du 1er mars, qui s’appelait drôlement Le Gaulois du dimanche. C’était le dimanche précédent. Sur la couverture, un cuirassier peint par Detaille brandissait, au grand galop, un étendard germanique pris dans un combat de rencontre. « Ils sont fatigants », soupira le consul, qui ouvrit plutôt le Journal de Salonique. Léonard de Berne-Lagarde aimait particulièrement cette feuille, publiée depuis 1895. Son fondateur, Sadi Levy, possédait également La Epoka, un journal rédigé en ladino ; mais le Journal de Salonique était écrit en français et publiait en feuilleton des romans français, Dumas ou Leblanc, mais aussi Sienkiewicz et Sacher-Masoch. Les annonces, destinées à chacune des communautés de la ville, étaient souvent savoureuses. Berne-Lagarde goûtait la chronique mondaine, où des chroniqueurs qui n’avaient rien à envier à ceux du Gaulois rendaient compte des dîners et des bals de ce qu’ils appelaient eux-mêmes, avec ironie parfois, la « high life salonicienne ». Mme Allatini tenait, de raout en raout, le rôle de la duchesse de Guermantes, dans un monde où pour le coup, se disait avec amusement Berne-Lagarde, les chrétiens n’étaient ni les plus nombreux ni les plus élégants.
Il s’attarda avec gourmandise sur une page qui décrivait les premiers pas d’un orchestre de femmes, et « les ardeurs frémissantes de l’amour payé d’un verre de chartreuse ». Ces débordements étaient rares. Le Journal de Salonique était comme il faut. Tournant la page, il fut arrêté par un titre inhabituel : « Surprise macabre au cimetière israélite ». Sous ce titre, on pouvait lire :
Hier jeudi, par une belle fin d’après-midi, un douloureux cortège conduisait à sa dernière demeure M. Samuel Carasso, qui fut, les plus anciens s’en souviennent, le premier associé de M. Jules Seligmann, lorsque celui-ci, arrivant de France en 1871, créa dans notre ville ces établissements Seligmann qui ont vite atteint à la grande notoriété européenne. M. Samuel Carasso, veuf et sans enfants, s’est éteint à l’âge de cent deux ans. Le cortège était mené par l’un de ses neveux, Moïse Carasso, du Comptoir d’escompte, et par M. le baron Paul Seligmann. Nos lecteurs se souviennent que M. Jules Seligmann avait été titré baron par S.M. l’Empereur François-Joseph, dans la promotion, dite « promotion juive de l’Eucharistie », de riches israélites ayant financé à Vienne la réunion d’un congrès catholique ; son fils Paul a hérité du titre à sa mort.
Ce matin, après que la prière des morts eut été récitée par M. le rabbin Serfaty devant le mausolée de la famille Carasso, le service des pompes funèbres déplaça la dalle qui fermait le caveau, afin d’y descendre le cercueil. Leur surprise fut grande, et vite changée en effroi, de découvrir que le cadavre d’un homme en frac gisait sur le dernier cercueil, face contre le bois. Prévenue, la police arriva aussitôt et fit mettre des scellés, pendant que le cercueil du malheureux M. Carasso était transporté dans une remise attenante au bureau du conservateur, en attendant que, l’enquête finie, il puisse être procédé à l’inhumation. Notre correspondant, retenu il est vrai par un louable sentiment de décence, n’a pas pu s’approcher suffisamment de la macabre découverte. Les employés des pompes funèbres lui ont cependant appris que l’inconnu n’était pas mort depuis longtemps et qu’il appartenait selon toute apparence aux classes élevées de la société. Son identité reste pour l’instant un mystère. »
Berne-Lagarde hésita à bourrer sa pipe, mais préféra allumer une cigarette plate et turque, mieux accordée à la lecture du Journal de Salonique. Comme il ne voulait aucun mal à son collègue de cette ville, il se prit à espérer que le mort n’était ni français ni protégé par la France. Un coup bref sur la double porte capitonnée l’empêcha de divaguer. Au son, il avait reconnu son chef de chancellerie, petit homme méticuleux auquel la rumeur prêtait des mœurs spéciales et l’habitude de se costumer en evzone. C’était un excellent fonctionnaire, qui répondait au nom d’Auguste Gavard.
« Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur Gavard ? demanda Berne-Lagarde à la longue face grise qui passait la porte.
— Le consulat de Salonique vient de nous appeler. »
Et ce « nous » désignait tout ensemble le consul, sa maison, les fonctionnaires qui la peuplaient, la République, la France enfin.
« Et que… nous veut-on ?
— Nous prévenir. M. Paul Seligmann a pris le train ce matin et sera ici en milieu d’après-midi. »
M. Gavard avait des idées modernes et eût renvoyé sa médaille du mérite consulaire plutôt que d’employer un titre autrichien, sans que l’on sût très bien s’il réprouvait les titres ou bien l’Autriche.
« J’ai beaucoup de considération pour le baron Seligmann, répondit Berne-Lagarde, mais je ne vois pas ce en quoi je puis lui être utile. Il vient d’ailleurs souvent à Monastir pour les peaux, la maroquinerie, que sais-je, et la ville n’a aucun secret pour lui. Le régisseur de son entrepôt est très bien… je ne me rappelle plus son nom…
— Dalmeyr. Igor Dalmeyr, prononça Gavard avec une moue réprobatrice.
— Vous avez l’air dubitatif, mon cher Gavard.
— Ce sont des rumeurs. On prête à ce Dalmeyr un passé chargé, de comitadji, bulgare ou macédonien, je ne sais plus trop. Dans cette guerre ou dans l’autre. On dit aussi que c’était un agent turc, et qu’il a été mêlé à l’insurrection d’Ilinden. Quand M. Seligmann l’a engagé, il y a quelques mois, il sortait de nulle part, si je puis dire. Je ne crois pas qu’il ait de la famille ici… Mais son entrepôt est bien tenu. Et il s’entend très bien avec les tanneurs juifs du Jevrejska Mala, qui sont ses fournisseurs.
— Il est enregistré où ? demanda Berne-Lagarde par politesse.
— Je n’en sais trop rien. Au consulat de Bulgarie, peut-être, ou chez les Autrichiens. On dirait un nom autrichien.
— J’ai laissé tomber cette histoire de noms depuis longtemps, sourit le consul. C’est trop difficile. D’ailleurs, comment ça se prononce, Dalmeyr ? Dalmeyer ? Dalmère ?
— Dalmeyer, je crois.
— Comme dans Le Mystère de la chambre jaune, Ballmeyer ?
— Je ne sais pas, monsieur le consul. Je ne lis pas les feuilletons, encore moins les policiers.
— D’ailleurs nous nous égarons. Ce n’est pas pour ce Dalmeyer que M. Seligmann veut me voir, j’imagine.
— Mais il ne veut pas vous voir, monsieur le consul.
— Comment cela, il ne veut pas me voir ? Mais vous disiez qu’il serait au consulat cet après-midi même… »
Gavard frissonna sous l’effet de cette insolence qu’il avait peut-être commise à son insu, lui, l’homme le plus respectueux des grandeurs consulaires.
« Je vous demande pardon, monsieur le consul. Je voulais dire qu’il ne venait pas au consulat pour vous voir, mais pour voir M. More.
— Ah bon, prononça le consul, amusé. Il le connaît ?
— Je ne sais pas » répondit Gavard.
On entendit dans la rue un bruit de fers, de cuir et de neige piétinée. Berne-Lagarde s’approcha de la fenêtre. Un homme descendait de cheval et donnait les rênes à un kava. Il était grand, mince, vêtu d’une vieille veste à brandebourgs rapiécée aux coudes, et coiffé d’une toque en astrakan gris. Il dit quelques mots au kava en albanais et entra dans le consulat de profil, comme s’il montait à l’assaut et se souciait de ne pas offrir trop de surface aux balles ou aux regards. Le tout, d’un seul mouvement aérien et d’une élégance distraite.
« M. More est rentré », dit le consul.
*
Thomas More passa en coup de vent la porte du bureau consulaire, et Berne-Lagarde y fut sensible. Cette légèreté tranchait sur une arrière-saison où la neige finissait de couvrir toutes choses.
« Bonne promenade ? demanda le consul.
— Le printemps est là, répondit More en faisant tomber un reste de poussière de neige des manches de son dolman miteux.
— Vous avez la réputation de voir ce que nous autres mortels ne voyons pas…
— Faute de regarder, dit More. Ce matin, près d’un torrent, au pied de la première côte du Baba, il y avait un papillon précurseur. Anthocharis cardamines, l’Aurore. Aussi frais que vous et moi. »
Berne-Lagarde sonna et leur fit servir un café turc. Le drogman l’apporta lui-même, dévisageant avec insistance l’invité du consul, qui, avec son visage fermement dessiné et son auréole de cheveux blonds et frisés, ressemblait à un vieil ange de lithographie. Il n’aurait pas su lui donner d’âge. Il paraissait vieux et jeune, non pas successivement, mais en même temps.
« Je dois vous remercier pour votre hospitalité, dit More. Je n’avais pas revu Monastir depuis très longtemps. Et j’en ai été d’autant plus heureux que ma mission s’est soldée par un échec complet.
— De quand datait votre dernière visite ? »
More, qui allumait une des cigarettes plates du consul, ne répondit pas. Berne-Lagarde changea de direction.
« Un échec complet ?
— M. Poincaré s’est fait des illusions. Il s’était persuadé que, parlant le serbe, je ramènerais le colonel Dragutin Dimitrijević à la raison.
— Dimitrijević, dit Apis, la Main noire… Mon voisin, le consul d’Autriche, ne pense pas que les Serbes veuillent la guerre, au contraire de ce que l’état-major autrichien cherche à faire croire.
— Les Serbes en général non, ni le gouvernement de Pašić, ni les gens simples, encore étourdis par la dernière guerre. Mais Apis en rêve, et rôde autour de Sarajevo. Malheureusement, on ne peut ni le convaincre ni l’acheter.
— On dirait que vous le saviez avant d’y aller.
— Je le savais », dit simplement More.
Puis, se levant :
« Je vais faire mon paquetage. Je partirai tout à l’heure. Je suis attendu au bord du lac d’Ohrid.
— Vraiment ? Oserai-je vous demander pourquoi ?
— C’est une longue histoire, que je vous raconterai avec plaisir à mon retour. Vous connaissez le Maître du Jardin clos ?
— Oui. Un amateur de plantes ne peut pas l’ignorer. C’est le peintre inconnu qui vivait près de Strasbourg et qui a peint un magnifique jardin. Le paradis terrestre entre quatre murs. C’est un petit tableau, conservé en Allemagne, je crois. À Francfort.
— Eh bien, il se trouve à présent au bord du lac d’Ohrid. »
Une vive stupéfaction se peignit sur le visage du consul, qui réalisa d’un coup que la présence de More avait mis dans son existence consulaire une couleur que les plantes seules ne lui auraient pas donnée. Et, joyeux à l’idée que ce charme ne serait pas immédiatement rompu, il annonça :
« Je crains que vous ne deviez retarder votre voyage. »
S’il attendait que More se récriât, ou manifestât une émotion particulière, il fut déçu. More s’accouda seulement un peu plus profondément à son fauteuil, l’index passant sur la cicatrice de sa tempe gauche – on eût dit qu’elle venait d’un coup de sabre – et une lueur d’amusement passa dans ses yeux verts, virant au gris. Mais il resta silencieux.
« Vous ne semblez pas affecté, dit Berne-Lagarde.
— Je passe le temps, sourit More.
— Bien, se résigna Berne-Lagarde. Le consulat de Salonique nous annonce la visite de M. Paul Seligmann, et c’est vous qu’il veut voir. Je ne sais quoi me dit qu’il s’agit de quelque chose de plus grave qu’une simple visite de courtoisie.
— Que savez-vous de ce Seligmann ? demanda More.
— Les Seligmann de Salonique sont une branche des Seligmann de Mulhouse, répondit le consul. Au départ il y a deux frères, Abraham et Moïse. Vers 1830 ils quittent le pays de Bade, et s’établissent à Mulhouse. Ils y créent une belle maroquinerie qui bénéficie vite de la clientèle du grand monde, Louis-Philippe, Napoléon III, la Cour. Ils deviennent français. Vers 1860, Moïse Seligmann s’expatrie et fonde un établissement distinct à Vienne, puis un autre à Salonique. Celui de Salonique achète dans les Balkans les meilleures peaux d’Europe, et les envoie à Vienne et à Mulhouse. Les relations restent étroites. Moïse Seligmann a un fils, Jules. Vers 1900, celui-ci est fait baron par François-Joseph. Si je me souviens bien, il manquait des fonds pour la tenue d’un congrès eucharistique à Vienne et la communauté israélite, y compris les Seligmann, a complété le budget. Jules a donc été titré dans une promotion qui ne comportait que des juifs et que les Viennois ont appelée la “promotion juive de l’Eucharistie”. »
Berne-Lagarde eut le sentiment fugace qu’il n’apprenait rien à Thomas More. Il poursuivit néanmoins.
« Quant à ceux de Mulhouse, les descendants d’Abraham Seligmann, restés fidèles à la France après l’annexion, ils se sont établis en 1872 à Montdidier, dans la Somme. Leur entreprise est toujours prospère. Ce sont, paraît-il, des gens austères et travailleurs, durs pour eux-mêmes, aimés de leurs ouvriers. Ils en tenaient pour l’innocence de Dreyfus, dont la famille venait de Mulhouse comme la leur. L’un des Seligmann a même été, à son premier procès, le témoin de moralité du malheureux capitaine. Ils ont la Légion d’honneur depuis la monarchie de Juillet, de père en fils.
— Vous connaissez votre monde, dit More.
— C’est mon travail. Les établissements Seligmann de Salonique font largement vivre la population juive d’ici. Le cuir est leur spécialité. Les gens de la montagne leur vendent les peaux, traitées dans les tanneries du quartier juif. La maison Seligmann achète les trois quarts de la production de la Macédoine, et l’envoie à Salonique, d’où elle part pour Vienne d’une part, pour Mulhouse puis Montdidier de l’autre. Ils ont refait la synagogue, créé une école talmudique et une autre de l’Alliance israélite, ainsi qu’une infirmerie qui ressemble à un hôpital. Ils financent même un club de sport. Or, pour les gens d’ici, les Seligmann sont des Français, même ceux de Salonique. Si bien que le crédit dont la France dispose dans ces montagnes ne vient pas des talents de M. Delcassé 1, mais des leurs… »
1. Ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905 et artisan de l’Entente cordiale avec les Anglais (1904), Théophile Delcassé avait repris du service en 1911 auprès de Raymond Poincaré, président du Conseil (c’est-à-dire Premier ministre) (N.d.É.).
À propos de l’auteur

François Sureau © Photo Francesca Mantovani
François Sureau a été élu à l’Académie française en 2020. Il a publié l’essentiel de son œuvre aux Éditions Gallimard, notamment L’or du temps (2020), S’en aller (2024) ainsi que le premier volume des « Aventures de Thomas More », intitulé Les enfants perdus (2025). (Source : Éditions Gallimard)
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