Un rêve immense

En deux mots

Nora et Ludwig se rencontrent en 1927 à Berlin. Ensemble, ils décident de partir sur une île des Galapagos pour y créer un nouveau mode de vie, proche de la nature. On va suivre leur installation et leur quête insensée, que viendront troubler quelques visiteurs dérangeants.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ils rêvent de créer un petit paradis sur terre

Avec la verve qu’on lui connaît, Catherine Bardon retrace l’épopée – basée sur une histoire vraie – d’un couple de Berlinois partis sur une île des Galapagos en 1929. Leur rêve est d’y construire un monde proche de la nature.

Drôle d’endroit pour une rencontre. C’est parce qu’elle a mal aux dents que Nora prend rendez-vous chez Ludwig Kramer. Elle est alors loin d’imaginer que le médecin va explorer bien plus que sa dentition. Cet utopiste qui ne va pas tarder à l’entraîner dans son projet de vie même si sa bouche aux lèvres rentrées, son regard d’un bleu si délavé qu’on l’aurait dit de glace et ses sourcils touffus n’ont rien de bien séduisant. Mais, à coups de citations de Nietzsche et de Lao Tseu, il va la conquérir. Il lui raconte son expérience du Monte Verità, cette communauté d’intellectuels et d’artistes qui, sur les hauteurs de la Suisse italienne, prônait le retour à la nature, le naturisme et le végétarisme. Nora est séduite par cette Lebensreform, sa réforme de vie qu’il veut recommencer, ailleurs, plus loin. Elle rêve de pouvoir enfin choisir une vie qui l’exalte, de quitter un mari qui l’ennuie.

C’est ainsi qu’en 1929, ils embarquent pour Charles, l’île des Galapagos que l’Équateur a rebaptisée Floreana. Et si le consul de Guayaquil essaie bien de les dissuader en leur expliquant que personne n’a tenu bien longtemps sur cette île, ils balaient la mise en garde d’un sourire entendu.

Ils débarquent et cherchent un endroit où ils pourront ériger leur demeure. La base scientifique érigée par un explorateur norvégien est quasiment en ruines, les habitations creusées dans la roche sont humides et inadaptées. Alors ils entreprennent de construire une villa près d’un point d’eau. Mais la chose n’est guère aisée. Ils ne disposent pas du matériel adéquat et doivent faire face à des conditions climatiques hostiles. S’ils ont trouvé de l’aide auprès de Miguelito, le seul autochtone résidant encore sur l’île, ils se rendent vite compte qu’ils sont loin du paradis sur terre dont ils rêvaient. Leur première nuit « est habitée de grognements, sifflements, crépitements, stridulations, aboiements, hululements, braiments, glapissements, roucoulades, autant de bruits inconnus et peu rassurants. »

Ludwig, le visionnaire, se révèle un bricoleur médiocre, plus soucieux de rédiger son œuvre majeure que d’assurer le quotidien. Il ne se soucie pas non plus de Nora, qui va tenter de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Elle s’adapte : « Elle apprit les couleurs des colères de la mer, celles du ciel. Elle apprit les ravins de lave noire, le bush impénétrable, les acacias meurtriers, les plantes qui soulagent […] le cri guttural du cormoran, l’aboiement de l’otarie, les cancaneries des flamants, la belle laideur des iguanes. » Nora, qui aurait aimé écrire, se met à peindre.

Pendant ce temps, en Allemagne, les ombres s’allongent. Hitler prend le pouvoir. La furie du monde que le couple croyait avoir fuie finit par les rattraper. L’île de Charles, qui devait être leur sanctuaire, devient le théâtre de tensions nouvelles quand d’autres pionniers, attirés par leur exemple, décident de s’y installer à leur tour. La belle utopie vire au drame. Catherine Bardon s’appuie sur des faits réels — l’affaire Galapagos reste l’un des mystères non résolus du XXe siècle — pour construire un récit haletant où l’aventure humaine croise l’Histoire avec une majuscule redoutable.

L’écriture, toujours aussi fluide et aisée, entraîne le lecteur sans effort. Les phrases sont vives, les scènes précisément dessinées. La rencontre, la séduction, le voyage, le rêve, les premières difficultés, les rencontres inopinées : tout se lit avec une jubilation certaine. Bardon a le sens du rythme, celui du portrait, celui du détail juste. Elle sait croquer un personnage en quelques lignes et lui donner une épaisseur romanesque.

En passant des Escales à Flammarion, Catherine Bardon n’a rien oublié des ingrédients qui ont fait son succès depuis Les Déracinés : une base réelle, une destination exotique, des personnages forts, un contexte historique riche, une documentation solide. Elle confirme une nouvelle fois que sa recette fonctionne. Nora, surtout, est inoubliable : courageuse, lucide, elle porte l’histoire sur ses épaules fragiles avec une grâce bouleversante. Un rêve immense, un roman qui l’est tout autant.

Un rêve immense

Catherine Bardon

Éditions Flammarion

Roman

320 p., 22 â

EAN 9782080143761

Paru le 18/02/2026

Où ?

Le roman est situé à Berlin, Guayaquil en Équateur, puis sur l’île de Charles aux Galapagos.

Quand ?

L’action se déroule de 1927 à 1937.

Ce qu’en dit l’éditeur

Berlin, 1927, Nora rencontre Ludwig. Nourri de théories libertaires, passionné de philosophie, végétarien, cet homme singulier aspire à changer de vie. Nora tombe sous son charme et se convertit vite à son désir de nouveauté. Et s’ils quittaient cette Allemagne exsangue pour se réinventer ailleurs  ?

Ensemble, ils découvrent l’existence de Charles, une île déserte de l’archipel des Galápagos. L’endroit leur semble parfait, Nora aime les animaux et la nature, Ludwig pourra y écrire ses traités de philosophie loin du bruit du monde. Quelques mois plus tard, en débarquant sur Charles, ils croient toucher du doigt leur rêve immense : une autre vie peut commencer. Mais rien ne se passe jamais comme on l’a rêvé. Et Nora et Ludwig ne vont pas rester seuls longtemps.

Inspiré de faits réels qui ont autrefois défrayé la chronique, Un rêve immense raconte l’histoire de deux idéalistes aux aspirations résonnant fortement avec notre époque. Dans ce roman foisonnant où les lieux deviennent terres de magie, la lumière vient d’une femme, en quête de son destin.

Les critiques

Babelio

Bande-annonce du roman

Les premières pages du livre

« Berlin – Hiver 1927

Sa bouche béante, livrée à un homme.

C’était impudique et vertigineux.

Il y a meilleure façon de faire connaissance, mais c’est ainsi que Nora Schneider fit celle de Ludwig Kramer, par un après-midi d’hiver maussade, dans la semi-pénombre d’un cabinet dentaire berlinois sis au 38 de la Kalkeuthstrasse.

Sa bouche, Nora la referma bien vite. Rien de grave, rien qui nécessitât l’extraction qu’elle redoutait. Négligeant l’ascenseur, elle descendit les trois étages au prix d’une lancinante douleur dans les jambes. Pour se prouver qu’elle était assez forte pour dominer la souffrance. Elle tira la lourde porte en bois sculpté de l’immeuble et se retrouva dans la rue, soulagée mais habitée d’un étrange malaise. Ce dentiste au physique de bûcheron bavarois, hirsute et regard fiévreux, avait quelque chose de dérangeant. Quelque chose d’un ogre. Cette nuit-là, Nora se retourna à maintes reprises dans son lit avant de trouver le sommeil. Sa jambe indocile ? À moins que ce ne fût l’image de l’ogre… À ses côtés, lui opposant la barrière de son dos, Josef ronflait d’incommodante manière.

*

Une cure de décoctions d’herbes neutralisa rapidement l’infection. Deux semaines plus tard, Nora reprit le chemin de la Kalkeuthstrasse pour une visite de contrôle. Vêtue d’un tailleur cintré, trop léger pour la saison mais qui l’avantageait et dont la jupe dévoilait largement ses mollets, un chapeau à la mode perché sur sa tête, elle avançait vers son rendez-vous d’un pas allègre. Un soleil pâle tentait de percer la couche nuageuse, un bon signe, décida-t‑elle. Contrariant sa hanche récalcitrante, Nora se força à grimper les étages à pied. Son index trembla sur la sonnette à côté de la plaque de cuivre. Ludwig Kramer. Dentiste. La consultation fut expédiée en quelques minutes, manifestement sa bouche n’intéressait plus le docteur. Assis derrière son bureau, il eut cette réflexion qui resta en suspens entre les murs du cabinet :

— Les dents ne servent à rien pour qui a une alimentation végétarienne. Il suffirait de les enlever et de ne pas manger de viande. Les mâchoires se fortifieraient naturellement pour la mastication des légumes, et plus besoin de soin !

C’était presque un reproche. Nora retint un hoquet de surprise. Ne pas manger de viande, certes. Elle-même avait essayé un temps de se nourrir uniquement de fruits, mais elle avait vite abandonné, trop restrictif, trop compliqué. Le végétarisme était à la mode. De là à se faire arracher toutes les dents…

Kramer joignit ses deux mains, doigts croisés sous son menton, et considéra sa patiente en silence. Son regard perçant comme une brûlure sur le visage de Nora. Elle rougit, sans doute. D’un naturel réservé, elle rougissait souvent. Elle bénit les lourdes tentures et la lumière tamisée des lampes qui, elle l’espérait, masquaient son trouble. Un bref instant, elle eut l’impression déplaisante d’être un insecte prisonnier de la toile d’une araignée vorace, incapable de mouvement, fascinée. Calmement, détachant chacune de ses paroles, le dentiste reprit :

— Il n’y a pas que les dents qui vous font souffrir. Il y a autre chose, n’est-ce pas.

Ce n’était pas une question. Et c’était déplacé. Inconvenant même. Comment avait-il compris ? Nora n’avait fait que quelques pas contraints dans le cabinet. Elle s’était tenue bien droite, trop raide peut-être. Mais il était médecin. L’amie qui le lui avait recommandé lui avait dit que, au-delà de sa pratique, il s’était fait une spécialité des troubles féminins. Un peu comme ce docteur Freud qui défrayait la chronique à Vienne. Mais lui ne vous étendait pas sur une méridienne pour investir vos rêves, pas plus qu’il ne vous hypnotisait. Il s’en tenait à des examens cliniques et des échanges de bon aloi. Nora lui parla de ces faiblesses musculaires, de la marche qui lui coûtait, souvent, de ces déséquilibres allant parfois jusqu’au vertige. Tout cela la terrifiait. Kramer, qui avait reconnu la maladie inflammatoire mise en évidence à la fin du siècle précédent par von Rindfleisch, un éminent pathologiste allemand, n’hésita pas :

— Sclérose en îles, voilà ce dont vous êtes atteinte. Rien qui ne se guérisse avec de la volonté. Si vous le voulez vraiment, vous prendrez le dessus sur votre mal. « Imposer sa volonté aux autres, c’est force. Se l’imposer à soi-même, c’est force supérieure », Lao Tseu, ajouta-t‑il sentencieusement.

Nora baissa la tête, penaude, elle ne connaissait pas Lao Tseu. Le docteur Kramer confirmait le diagnostic de son médecin et avait baptisé sa maladie d’un joli nom. Elle releva les yeux vers le dentiste et retint un sourire. Le menton toujours dans la coupe de ses mains, il lâcha un soupir :

— Mon prochain patient va arriver. Mais nous pourrions nous voir hors du cabinet, prendre un café par exemple, et je vous expliquerai.

— D’accord…

— Le Romanisches Cafe, demain, 17 heures.

— D’accord, répéta Nora en soutenant son regard.

Elle ne connaissait pas l’adresse de ce café, elle savait juste qu’il était fréquenté par l’élite intellectuelle de Berlin, mais elle n’aurait aucune peine à la trouver. Elle se leva, s’appuya un instant sur le dossier de la chaise qui l’avait accueillie. Kramer lui indiqua la porte d’un moulinet du poignet, sans daigner se lever. Avait-il esquissé un sourire de triomphe, elle n’en était pas sûre.

— À demain, donc, laissa-t‑il tomber.

Nora dévala l’escalier sans se soucier de sa jambe. Dans la rue, elle s’adossa à la façade de l’immeuble, souffle court, cœur battant, presque euphorique. Qu’avait-elle fait ? Accepter un rendez-vous avec cet homme qu’elle ne connaissait pas. Comment avait-elle pu ? Elle se rassura, il était médecin, il allait lui parler de sa maladie, l’aider à se soigner peut-être. Après tout, elle était une femme moderne. Libre.

*

Durant la soirée, Nora rumina les détails de leurs deux rencontres. Encore, encore, et encore. Leur conversation, si peu étoffée. La proposition de rendez-vous, lapidaire, qui sonnait comme un ordre. Elle eut le temps de méditer sur son mariage, de soupeser une fois de plus l’erreur qu’elle avait commise. Elle avait imposé cette union à sa mère. Une décision prise seule, un acte de rébellion, pour s’affirmer, pour s’émanciper. Pour exister. On ne lie pas son destin à un homme pour ses idées, elle l’avait appris à ses dépens. Ça avait été une bêtise que d’épouser cet instituteur parce que son idéal socialiste l’avait séduite. Il n’y avait pas que leur différence d’âge, il s’était révélé très conformiste. La vie à ses côtés était monotone, sans joie. Sans surprise. Il l’avait transformée en une bonne épouse allemande, prototype du modèle bourgeois qu’elle abhorrait. Sa maladie lui avait fourni une excuse pour s’exempter des tâches avilissantes, laver son linge, raccommoder ses chaussettes, cuisiner, tenir sa maison. Mais cela ne suffisait pas. Sa détermination à embellir les jours de ce célibataire vieillissant s’était effilochée au contact du quotidien. En fait, il n’en restait plus qu’une trame usée.

Rendez-vous

Peu adepte des cosmétiques, Nora les cataloguait sous l’étiquette déguisement-tromperie. Pourtant, ce jour-là, la coquetterie l’avait rattrapée. Poudre de riz, bâton de rouge, elle avait illuminé son teint qu’elle savait terne.

Mais ce n’était plus elle dans le miroir. Alors elle avait essuyé ses lèvres et s’était pincé les pommettes avant de pénétrer dans le café.

Elle était en avance. Elle balaya d’un regard anxieux la grande salle du Romanisches qui bourdonnait de la rumeur des conversations. De nombreuses tables étaient occupées. Des hommes, des femmes, lisaient les journaux, écrivaient, devisaient en fumant. Nora ne se sentait pas ‚ sa place. Elle avait cette impression, fausse bien sûr, que tous les regards convergeaient vers elle. Nulle trace de Kramer. Elle s’avança d’un pas hésitant et choisit

une table ‚ mi-chemin entre le comptoir et les grandes baies vitrées qui donnaient sur la terrasse et, au-delà, sur la place. Elle s’excusa auprès du serveur qui voulait prendre commande, J’attends quelqu’un. L’estomac noué, le rouge aux joues. Un rendez-vous avec un homme.

Dans un café. Elle, une femme mariée. C’était assez excitant, érotique même, bien qu’il n’ait été nullement question de cela entre eux.

Elle le guettait.

Viendrait-il ?

Ludwig Kramer arriva pile ‚ l’heure.

La repéra.

Nora se leva. Et constata qu’elle était plus grande que lui. Le dentiste eut une brève inclinaison de la tête et s’assit face à elle. Sans lui demander son avis, il commanda deux jus de pomme. Puis il lança quelques banalités avant de se taire. Le serveur apporta les boissons, leur offrant une diversion bienvenue. Nora observait le docteur à la dérobée. Il n’était pas beau, tant s’en fallait.

Sous ses sourcils touffus, son regard d’un bleu si délavé qu’on l’aurait dit de glace, était froid, comme dépourvu de sentiments. Elle remarqua le pli de sa bouche aux lèvres rentrées, peu généreuses. Son nez fort. Les rides profondes sur son front. Son cou épais que comprimait le col de sa chemise. Non, il n’était pas beau. Quel âge pouvait-il avoir ? Pourquoi lui en imposait-il tant ?

Monte Verità

Ses yeux papillonnèrent. De bleus, ils étaient devenus presque transparents. Il avait le visage extatique d’un homme transfiguré par une vision. Ludwig Kramer venait de s’envoler, échappant à l’atmosphère brouillonne du Romanisches.

Monte Verità… La colonie coopérative végétarienne…

Ludwig avait vingt-sept ans quand il s’était mis en chemin. C’était au printemps 1913. À l’apogée de l’ère wilhelminienne. Les ambitions coloniales et militaires de l’empereur, le conservatisme rigide de la politique sociale et culturelle, la mise sous le boisseau de l’opposition socialiste, tout le dégoûtait. Pis, son emploi dans une clinique privée de Berlin ne comblait pas ses aspirations.

Il avait pris la route.

Direction Monte Verità, la colline de la Vérité.

Le mythe l’attirait comme un aimant.

Mettant ses pas dans ceux de Bakounine et de Nietzsche, son maître à penser, qui avait séjourné à Ascona en 1871, au même âge que lui, pour y achever la rédaction de La Naissance de la tragédie, Ludwig arriva épuisé sur la rive du lac Majeur, au terme d’une marche de plusieurs jours. Il s’était obstiné à faire le voyage à pied, une randonnée laborieuse en forme de mise à l’épreuve. Dans un dernier effort, il avait gravi la colline boisée, connue sous le nom de Monte Monescia, jusqu’à la communauté qui occupait un ancien vignoble. De là-haut, dans la lumière pure du jour naissant, le regard plongeait, par-delà le village de pêcheurs d’Ascona, sur le lac aux éclats d’argent, et c’était magnifique. Il inspira une grande bouffée d’air frais, ça embaumait la délivrance. Mieux, la liberté.

Pour tout bagage, Ludwig portait un sac à dos de toile lesté de ses livres de chevet favoris, Ainsi parlait Zarathoustra et le Tao Tö King.

— C’est le livre de la voie et de la vertu de Lao Tseu, crut-il bon d’expliquer à Nora, ce qui n’était pas superflu.

La jeune femme hocha la tête d’un air entendu. Nietzsche, elle voyait, mais Lao Tseu, encore lui…

— De vêtement point, puisqu’à Monte Verità, on vivait quasiment nus, ou alors en chasuble de lin et en sandales, le sourire aux lèvres et les bras ouverts. Dans leur patois, les habitants d’Ascona nous appelaient les Balabiots, « ceux qui dansent nus ». Et d’argent, nul besoin.

Ludwig se sentait prêt à vivre aux côtés de la fine fleur de cette bohème intellectuelle et artistique accourue des quatre coins de l’Europe, fuyant la frénésie urbaine, le développement industriel, la société de consommation, le capitalisme, les conventions bourgeoises et leurs dogmes. Prêt à croiser écrivains, peintres, poètes et philosophes, rebelles à l’ordre établi et adeptes du matriarcat. Prêt à partager ces nouveaux préceptes, cette philosophie de vie simple, en osmose avec la nature. Des cures de bains d’air, de soleil et d’eau ! Et puis, l’amour libre ! Quelle fabuleuse promesse pour un jeune homme de même pas trente ans…

— C’était fascinant, excitant et tellement, tellement joyeux. Nulle part ailleurs nous n’aurions pu être plus libres, physiquement et intellectuellement. C’est à Monte Verità que je suis devenu végétarien, j’ai appris à me nourrir de fruits et de légumes crus, à me passer de sel. Pas d’alcool, pas de café ni de thé, pas de tabac. Rien de stimulant ni de toxique. Une vie saine.

Nora acquiesçait. Une vie aussi saine. Et gaie. Ça enflammait son imagination, elle qui n’avait que trop connu la froideur blanche des chambres d’hôpital, le visage hermétique des médecins, la rudesse des infirmières, les mines navrées de sa mère…

— Ce que les journaux ont raconté, la débauche, les orgies, les drogues hallucinogènes, tout ça, ce n’étaient que des mensonges pour discréditer la communauté, reprit Ludwig d’un ton amer. Une telle liberté offusquait les bourgeois. Comme si on n’avait pas le droit d’être heureux loin d’eux et de leur médiocrité. C’est vrai qu’on célébrait la nature en dansant nus et sans chaussures au clair de lune pour ressentir la terre et le vent, de grandes rondes au son des tambourins qui finissaient souvent en ébats amoureux sans contraintes. Quelle exultation des corps et des âmes ! C’est durant cet été-là que Mary Wigman 1 a créé sa fameuse Hexentanz 2, ajouta-t‑il en brandissant ses mains en une gestuelle saccadée, dérangeante, qui attira sur eux des regards réprobateurs.

Nora se contenta d’opiner. Elle ne savait pas grand-chose des artistes contemporains. Ludwig reprit son monologue :

— On travaillait dur, on avait construit nos cabanes avec du bois et des pierres, on sarclait les potagers, on plantait des arbres. J’ai découvert à quel point le travail manuel et celui de la terre sont immensément gratifiants. Il y avait ce centre de médecine naturelle auquel j’ai participé. La chimie est inutile, la nature est généreuse, elle nous offre ce dont nous avons besoin.

Derrière la nostalgie, Nora sentait l’envie qu’avait Ludwig de se replonger dans les souvenirs de cette expérience, sans doute un des moments les plus heureux de sa vie. Elle lui était reconnaissante de partager cela, qu’il fît d’elle sa confidente.

— Nous étions…

Ludwig marqua un temps d’arrêt, se mordit la lèvre inférieure, fronça les sourcils, s’ingéniant à trouver la formule qui fait mouche.

— des… chercheurs de vérité ! Voilà ce que nous étions ! Des chercheurs de vérité !

Nora se retint de demander s’ils l’avaient trouvée. Elle supposait que oui. Ou peut-être que non, finalement, puisque Ludwig était là, attablé face à elle, dans un café berlinois des plus conventionnels.

— Malheureusement, l’Histoire nous a rattrapés.

Le 3 août 1914, à 18 heures, l’Allemagne avait déclaré la guerre à la France. Ludwig ne s’était pas soustrait à son devoir. Il était monté au front comme médecin.

Dès qu’il fut démobilisé, brisé par cette boucherie sans nom, il repartit pour Monte Verità. En autobus, cette fois. C’était l’hiver, à pied c’eût été trop rude et il n’avait plus l’enthousiasme de ses vingt ans. Il arriva dans la grisaille d’un décembre laiteux. Mais l’élan était retombé. La grande guerre avait sonné le déclin de la communauté. Ida et Henri 3, les pionniers, s’étaient séparés et avaient quitté la région. Ludwig revenait avec les fossoyeurs de l’utopie libertaire. Trop tard. L’heure de danser nu au clair de lune et de se nourrir de graines et de légumes crus était passée.

— On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, comme l’a dit Héraclite. C’était naïf de le croire.

Ludwig était rentré dans le rang.

Avait repris du service dans une clinique berlinoise.

Ouvert un cabinet dentaire.

S’était marié.

Il ébaucha un sourire fataliste. Certes, la page Monte Verità était tournée, mais jamais il n’avait oublié. Son rêve était né là. Sur les ruines de Monte Verità, sur le naufrage d’une utopie, la déroute d’un idéal, la déconfiture d’un phalanstère. Un fiasco.

Il avait fait sienne la devise de Theodor Reuss, le grand maître de l’Ordo Templi Orientis, et adopté la loi de Thelema : « Fais ce que voudras sera toute la Loi. L’amour est la Loi, l’amour sous la volonté. Il n’y a d’autre Loi que Fais ce que tu veux. » De quelque façon qu’on le formulât, le message était clair.

Jusqu’à ce jour, Ludwig Kramer n’avait cessé d’être empêché. Pourtant, sa réforme de vie, sa Lebensreform, il s’était promis de s’y atteler coûte que coûte, à son heure, et, s’il le fallait, il en dessinerait lui-même les contours. Ce rêve immense, il le partageait aujourd’hui avec Nora. Car il suffit parfois d’un événement, d’une rencontre pour que les portes de la conscience s’ouvrent.

Tu comprends, Nora ?

Il était penché vers elle, fébrile. Ses yeux délavés brillaient d’une flamme intense, incontrôlée, presque inquiétante. Leurs fronts proches à se toucher.

Pourquoi avait-il de nouveau exercé cette médecine traditionnelle qu’il rejetait, pourquoi ce mariage médiocre, pourquoi n’avait-il pas réalisé son rêve, pourquoi était-il encore à Berlin ? Nora brûlait de le lui demander, mais Ludwig n’aurait sans doute guère apprécié ces questionnements. Alors elle se tut.

— Dans Humain, trop humain, Nietzsche dit que celui qui cherche la vérité doit se soumettre à une analyse psychologique intime, une « dissection morale ». Pour aboutir à la vérité, il faut se connaître, et pour y parvenir, il faut prendre du champ avec son point de vue habituel, s’éloigner de son siècle, de son pays, et s’observer soi-même à distance. Il faut tailler la philosophie dans le marbre de l’expérience, mener une vie de découvertes.

Il l’avait encore accablée de noms, bombardée de références, assommée de citations, condamnant l’édifice vermoulu de la pensée bourgeoise, la vie factice d’un monde conformiste, l’asservissement de l’individu.

La pauvre Nora avait du mal à garder les idées claires. Elle branlait du chef comme un vrai Kasperle 4.

Subjuguée, captivée, ensorcelée.

Séduite.

Déjà.

Elle comprenait, elle approuvait, flattée par cet abandon, bercée par la musique de la voix et les inflexions passionnées du dentiste. D’autant que dans sa fougue, malgré les rides profondes qui labouraient son front, malgré le nez trop large qui lui mangeait le visage, Ludwig était devenu presque beau. Il agitait ses boucles blondes en tous sens, l’une, retombant sur son front, lui donnait un air de poète. Ses yeux bleus avaient pris l’éclat d’un ciel d’orage, ses doigts épais s’étaient déliés, ils martyrisaient le marbre de la table puis s’envolaient pour dessiner des volutes dans l’air chargé de vapeurs d’alcool et de relents de tabac.

— C’est comme ça que je veux vivre. Une existence librement choisie, simple et proche de la nature, avec une compagne qui partage mon idéal. Pour cela, il me faudra partir loin d’ici. Ma femme a l’esprit bien trop étriqué pour me comprendre. Elle est très attachée à son confort et n’acceptera jamais de quitter Berlin. C’est une bonne ménagère, là-dessus rien à redire. Quant au reste…

Ses yeux se voilèrent un bref instant et Nora y discerna un éclair de tristesse. Ou était-ce de la colère ?

— Mon mariage a été une erreur, ajouta-t‑il, soudain amer. Une lamentable erreur basée sur une désillusion. Mais je sens que mon temps est venu. Et toi, Nora ?

Elle, Nora, sa bouche béait devant tant de confidences. Elle se reprit. Se sentit importante. Qu’un homme si brillant, si original, si cultivé, qui avait tant vécu, se confie à elle, spontanément, sans tabou, sans pudeur, c’était inouï. Devait-elle y voir un signe, lire une proposition dans l’épanchement de Ludwig ? Sa façon de parler n’appelait aucune réponse, et voilà qu’il venait de l’interroger.

C’est sans doute à cet instant, « Et toi, Nora ? » qu’elle comprit qu’elle était en train de tomber amoureuse.

Quant à Ludwig, il appréciait cette placidité, cette capacité de la jeune femme à l’écouter, comme si rien au monde n’était plus important. Ce n’était pas souvent qu’il disposait d’un tel auditoire. Cela le confortait, il ne s’était pas trompé quand il avait cru déceler en Nora les qualités qui faisaient d’elle une possible compagne.

*

Nora rentra fascinée de ce premier rendez-vous. Émerveillée qu’un tel homme puisse s’ouvrir à elle.

Elle avait vingt-six ans, Kramer quarante et un. Elle n’était rien, ne savait rien ou si peu. Ses rêves, son bonheur étaient ruinés par sa santé défaillante, le manque d’amour et d’argent. Il était médecin, dentiste, il avait fait la guerre, il avait vécu une aventure qui l’avait dessillé et lui avait offert une vision. Il avait beaucoup lu, il citait les philosophes et connaissait tant de choses qu’elle ignorait. Elle avait tant à apprendre de lui.

Il vient de se passer quelque chose d’incroyable dans ma vie, une rencontre qui pourrait bien en modifier le cours…

1. Mary Wigman (1886, Hanovre – 1973, Berlin) est une danseuse et chorégraphe expressionniste allemande.

2. Hexentanz : la danse de la sorcière.

3. Ida Hofmann et Henri Oedevkoven, fondateurs de Monte Verità

4. Héros du théâtre de marionnettes allemand.

Extraits

« Le gouvernement équatorien ne voit aucun inconvénient à ce que des colons s’installent sur les îles inhabitées de l’archipel des Galápagos. Il encourage même les initiatives. Vous ne serez pas les premiers. (Le consul eut un geste désinvolte de la main.) Ça va, ça vient. Autant vous le dire, personne n’a jamais tenu bien longtemps sur Floreana, euh, Charles, pardon ! Les animaux sauvages, le manque d’eau, de ressources et de terres cultivables…. Il semblerait que toute tentative de colonisation soit vouée à l’échec. Les fantaisies de la saison sèche qui dure parfois un mois de trop compromettent la survie des hommes et des animaux… Bref, ces terres sont la propriété de l’État et le resteront, il n’y a rien à vendre dans cette île, sauf peut-être des concessions de pêche à la baleine, exonérées d’impôts. » p. 61

« La première nuit sur leur terre promise n’était pas telle qu’elle l’avait rêvée avec son indécrottable romantisme. La clarté de la une, le spectacle des étoiles, la caresse du vent. Au lieu de ça… C’était une nuit vivante, une nuit habitée de grognements, sifflements, crépitements, stridulations, aboiements, hululements, braiments, glapissements, roucoulades, autant de bruits inconnus et peu rassurants. La fatigue et l’anxiété finirent par avoir raison de Nora qui plongea dans un sommeil sans rêve. » p. 90

« Elle apprit les couleurs des colères de la mer, celles du ciel. Elle apprit les ravins de lave noire, le bush impénétrable, les acacias meurtriers, les plantes qui soulagent, les fleurs jaunes des euphorbes. Elle apprit le goût du sel sur ses lèvres, le picotis de la garua sur son visage, l’étreinte du vent, l’or brûlant du soleil. Elle apprit le cri guttural du cormoran, l’aboiement de l’otarie, les cancaneries des flamants, le sifflement des pinsons, le bruit de carton froissé des battements d’ailes, le mugissement des bœufs sauvages, la belle laideur des iguanes, l’odeur de la pluie, celle de la terre gorgée d’eau, celle du linge séché au grand air, le parfum piquant des algues, celui des fruits mûrs, le sol rétif, le claquement rageur des vagues les jours de tempête, leur murmure les jours de paix, le plaisir de la cueillette.

Ludwig avait sa philosophie, Nora avait l’infini de la nature. Elle collectionnait ses découvertes avec une compulsion enfantine. Elle aurait aimé être de ceux qui écrivent. Être la première femme à écrire Charles, cela lui aurait plu. Mais c’était le domaine de Ludwig. Quand il parlait de Charles, Ludwig disait mon île, jamais notre île. Nora se mit aussi à penser mon île.

Et elle se mit à la peindre. » p. 125

À propos de l’autrice

Catherine Bardon © Photo Philippe Matsas

Catherine Bardon est l’autrice de plusieurs romans, dont Les Déracinés (Les Escales, 2018) à l’incroyable succès, L’Américaine (2019), Almah (2024) et Un rêve immense (2026). (Source : Éditions Flammarion)

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