Tendre Maroc

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

À six ans, la narratrice quitte l’Alsace pour rejoindre son père, ingénieur textile, au Maroc. Elle nous raconte six années de sa vie, une parenthèse qui l’a marquée de bien des façons, un âge où l’adieu à l’enfance se fait de moments lumineux et d’autres bien plus sombres.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Une jeune fille si bien rangée

Emmanuelle de Boysson retourne dans son enfance marocaine. De six à treize ans, elle a vécu à Mohammedia, entre mer, jasmin et mystères. Ce livre est sa façon de retrouver la petite fille qu’elle était — et de lui tendre enfin la main.

Après l’accident cardiaque qu’elle a raconté dans Un coup au cœur, Emmanuelle de Boysson a ressenti le besoin de se réfugier dans ce qu’elle appelle « le monde englouti de son enfance ». Ce monde s’appelle Mohammedia. Un port de pêche marocain, aujourd’hui absorbé par la banlieue de Casablanca. C’est là qu’elle a vécu de six à treize ans. Et c’est là qu’une petite fille solitaire l’attend : « Quelque chose me dit qu’elle a beaucoup à m’apprendre. »

Le livre s’ouvre sur un retour raté. Quinze ans plus tôt, de passage au Maroc pour un prix littéraire, elle avait accepté de revoir les lieux. Immeubles tristement modernes, hôtel Miramar en ruines, villa abandonnée aux murs lézardés. Un désastre. Mais la maison était encore là, seule survivante du quartier. Comme un signe.

Alors elle se rappelle ce jour de septembre où la famille a débarqué à Casablanca. Le père qui les attend — beau comme Charlton Heston, yeux bleus, ingénieur textile alsacien — dirige l’Icoma, l’industrie cotonnière du Maroc. La mère, Blanche, grande bourgeoise parisienne, enceinte de cinq mois, dissimule son ventre sous un tailleur pied-de-poule. Emma a six ans, des nattes et une trottinette. Elle est l’aînée. Celle qui ne se plaint jamais.

La villa de fonction les attend au milieu d’un paysage lunaire. Un patio en mosaïque bleue, des poissons rouges, des bougainvilliers, des odeurs de jasmin et de romarin. Blanche, en femme d’ordre qu’elle est, organise tout : le jardin, le vélodrome pour enfants, le menu de la semaine épinglé dans la cuisine. Autour d’elle gravitent Laocine, le cuisinier qui ne sait pas lire et Zina, la femme de ménage aux pieds de géante et aux mains couvertes de tatouages, qui a l’air d’une diablesse. La vie marocaine commence.

Et quelle vie. Des vagues à dévaler comme des montagnes. Des crevettes offertes sur le port par un gamin aux joues rondes. Des pigeons abattus en vol sur la corniche. L’odeur de la raffinerie, du poisson séché, du monoï de la mère. Tout au long du récit, les sensations sont omniprésentes, avec une précision presque physique. On est là. On sent. On entend les sécateurs dans la haie, le cliquetis des taxis, le rire des jardiniers.

Mais sous le soleil, il y a l’ombre.

Emma la cherche, cette ombre. Elle grimpe dans le caoutchoutier, rase les murs, s’efface. Elle attend un baiser de Blanche qui ne viendra pas. Une mère fascinante, généreuse avec les défavorisés, plus distante avec les siens. « Parle doucement, arrête de me coller, calme-toi, souris, ne te fais pas remarquer… » S’effacer : un mot qui rythme l’enfance d’Emma. La fratrie est là mais la vraie solitude, elle, ne part pas.

L’adolescence arrive. Le corps change. Les garçons deviennent une énigme. Dans les yeux de Medhi, elle veut oublier l’avertissement de sa mère, « Les garçons sont dégoûtants », elle rêve du grand amour. Mais elle va découvrir, à son corps défendant, un côté bien plus sombre. Dans sa vie si bien rangée, elle va être victime d’une agression sexuelle. Une blessure qu’elle n’avait encore confiée à personne. Il aura fallu ce livre pour l’avouer.

Mais Tendre Maroc est aussi une histoire de naissance — la naissance d’une vocation. À douze ans, Emma tombe par hasard sur Le Journal d’Anne Frank sur un présentoir de livres de poche. « Dès les premières pages, je me sens proche d’Anne, j’ai envie de lui ressembler, je l’admire d’avoir su garder sa joie de vivre et l’espoir. » De retour dans sa chambre d’hôtel, sous la neige, elle ouvre son cahier Olympic et écrit : Chère Anne. Les premiers mots d’une longue amitié. Et d’une vie d’écrivaine. « Parfois, il suffit d’un livre pour changer le cours d’une existence. »

Si les noms ont été changés, on est bien du côté de l’autobiographie. Une réflexion intime sur les liens mère-fille, sur la transmission, sur ce que l’enfance nous donne et ce qu’elle nous prend. Le style est à l’image de cette quête : lumineux, sensuel. Des phrases courtes qui s’échouent comme des vagues sur les rivages de la mémoire. Une prose qui sent le jasmin et la mer. Une œuvre très personnelle sans aucun doute, mais aussi une enfance vraie, vivante, universelle.

Tendre Maroc

Emmanuelle de Boysson

Éditions Calmann-Lévy

Roman

200 p., 18,50 €

EAN 9782702192832

Paru le 11/03/2026

Où ?

Le roman est principalement situé à  Mohammedia, près de Casablanca au Maroc. On y évoque aussi des voyages à Marrakech et dans le Haut-Atlas, L’Alsace avec Wesserling, le Mullethof près de Strasbourg et Mulhouse ainsi que des séjours à Wengen, en Suisse, à Morsang, en bord de Seine, à Locronan dans le Finistère, à Valognes, en Normandie, à Neuilly et à Fericy, près de Fontainebleau, où encore à Hanoï.

Quand ?

L’action se déroule des années 60 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, de crainte d’en brouiller le souvenir. »

 Dans la maison de campagne familiale, Emma retrouve les vieux agendas de sa mère. Et le souvenir de son enfance au Maroc. Par petites touches impressionnistes, elle fait revivre ses années à Mohammedia, l’odeur des orangers, la douceur des cornes de  gazelle, les jeux avec ses frères et sœur dans le jardin et  le  cri des mouettes sur le port.

 Une enfance heureuse, privilégiée. Même si Emma, timide et  rêveuse, ne cesse de chercher l’affection de Blanche, une mère fascinante, plus préoccupée par les défavorisés que par les siens.

Plus tard, la jeune fille, alors pensionnaire à Casablanca, se  met à  écrire. Dans l’espoir que la littérature, ainsi que le vent de  liberté des années 1970 et l’amitié complice avec sa cousine, l’aident à s’émanciper d’un milieu où, derrière les visages souriants, le chagrin affleure.

 Dans ce roman solaire, Emmanuelle de Boysson ressuscite un  temps perdu où chaque instant est une aventure et  s’interroge sur la force de la transmission.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, de crainte d’en brouiller le souvenir. Il y a une quinzaine d’années, alors que j’étais au Maroc pour un prix littéraire sponsorisé par un hôtel de Casablanca, mon amie Myriam m’a proposé de faire un tour à Mohammedia où j’ai vécu de l’âge de six à treize ans. J’ai hésité. J’ai fini par accepter. Le long de la route côtière qui mène à cette petite cité balnéaire, des barres d’immeubles avaient été construites, les cages à poules d’une ville-dortoir. Mohammedia était devenu le prolongement de Casa, presque la banlieue. Le sable avait envahi la corniche. L’hôtel Miramar était en ruines. Nous avons erré dans un quartier résidentiel où je ne reconnaissais plus rien : à la place des terrains vagues qui entouraient la villa, des résidences modernes, des restaurants, des commerces. Au moment où nous nous apprêtions à renoncer, la maison est apparue au détour d’une rue. Les murs grisâtres et lézardés, c’était la seule du coin à l’abandon, comme si personne n’en avait voulu. J’ai eu pitié d’elle et j’ai poussé le portillon. Le patio avait perdu ses couleurs, le bassin à poissons rouges était vide, le jardin, réduit comme peau de chagrin.

Myriam m’a conseillé de m’inspirer de cette visite. Écrire un livre sur Mohammedia, j’y avais souvent pensé, je n’avais jamais osé, je me disais que cela n’intéresserait personne, j’avais en tête ces mots de ma mère : on n’étale pas sa vie privée. Il a fallu une crise cardiaque, que mon cœur s’arrête une trentaine de minutes il y a trois ans, pour que ce port de pêche commence à m’obséder.

Je m’en suis bien tirée, même si je suis devenue plus vulnérable. Aussi, lorsque quelqu’un me blesse, j’ai tendance à me réfugier dans le monde englouti de mon enfance.

Une petite fille solitaire m’attend. Quelque chose me dit qu’elle a beaucoup à m’apprendre.

1

Un jour de septembre, nous quittons la France pour le Maroc. À l’aéroport, ma mère nous flanque une étiquette autour du cou et s’agace quand mon frère, Jean-Marc, d’un an de moins que moi, et ma petite sœur, Alice, s’éloignent d’elle. Enceinte de cinq mois, elle cache son ventre rond sous la veste d’un tailleur pied-de-poule, si fine, si élancée que ceux qui la croisent ne remarquent rien et lui trouvent une allure folle. Les cheveux teints en blond doré, relevés en chignon banane, des petits yeux noisette, le sourire un peu apprêté, elle a gardé ses bonnes joues de jeune fille qui atténuent son visage tout en longueur et son nez busqué, hérité de son père.

Je porte une valise blanche où j’ai fourré ma poupée Albert et ses habits. J’ai six ans, des nattes et une trottinette. Je suis l’aînée, celle qui ne se plaint jamais. L’avion d’Air France à destination de Casablanca part dans une heure. On a le temps de boire une grenadine.

Le nez sur le hublot, je mâche un chewing-gum à la menthe, comme ma mère me l’a conseillé. Tandis que nous survolons une mer de coton, des hôtesses nous apportent des bonbons et des plateaux-repas avec des petits sachets de sel, de sucre et même des Michoko.

Mohammedia, ça ne me dit rien.

Mon père était dans le textile. Jeune ingénieur, il avait pas mal baroudé dans la brousse où il avait monté des comptoirs, avant de travailler à l’usine de mon grand-père. Ma mère l’a encouragé à prendre la direction de l’Icoma : depuis que Georges, son père, a contribué à l’indépendance du Maroc, elle a appris à aimer ce pays des mille couleurs, son peuple aussi.

À la descente, apparaissent des plages, des plaines vertes et une ville blanche, en pleine lumière : Casablanca. La douane passée, mon père nous serre dans ses bras. Dieu qu’il est beau avec ses yeux bleus et sa gueule à la Charlton Heston ! Dans sa Simca Ariane grise, il contourne la ville pour prendre la route côtière. Je sens la mer, tout près, son souffle salé, sa moiteur. Cette buée humide, pleine d’effluves de citron et d’eucalyptus, qui imprègne la peau. La voiture slalome entre des camionnettes, des taxis aux toits surchargés de bagages, des ânes et des mulets qui tirent des charrettes pleines de foin, de poules et de moutons. De chaque côté, s’agglutinent des baraques en tôle ou en terre devant lesquelles des enfants nous font signe. De loin, on voit danser l’immense flamme bleue d’une raffinerie de pétrole, la Samir. Plus on approche, plus son odeur nauséabonde prend à la gorge. C’est à cause du chergui, déclare mon père ; d’habitude on ne sent rien. À l’entrée de Mohammedia, la route s’élargit, les palmiers nous saluent. Au milieu de nulle part, l’église Saint-Jacques, avec son immense clocher carré. Notre paroisse, dit ma mère.

Ici, il n’y a rien, pas de quartier, pas de maisons. Un paysage lunaire. La Simca roule sur des artères conçues pour une ville fantôme. De part et d’autre, des marécages, vastes décharges infestées de moustiques et de rats, où rôdent des chiens galeux à la recherche de quelques restes. Au milieu de cette dévastation, flotte un îlot de verdure : la villa de fonction où nous allons vivre, entourés d’une haie de pins.

Derrière le portillon, trois marches mènent à un patio où de l’eau coule au goutte-à-goutte dans un bassin en mosaïque bleue habité par des poissons rouges qui jouent à cache-cache sous les nénuphars. Les branches fauves d’un bougainvillier enlacent les poutres d’un auvent. Des odeurs de jasmin, de romarin, de menthe et de rose m’assaillent.

Un toit plat, une courette ouverte sur la lingerie et la cuisine : tout est blanc, frais, réjouissant. Un bateau sur du sable mouvant. À l’intérieur, l’ancien directeur de l’Icoma a laissé quelques meubles années trente que ma mère qualifie d’un goût douteux. À l’étage, mon père a fait livrer des lits. La chambre que je vais partager avec Alice possède sa propre salle de bains et un balcon d’où la vue s‘étend sur un terrain percé de quatre grands trous, prévus pour des maisons jamais bâties. La villa Icoma n’attend plus que nous ; nos voisins, ceux qui devaient vivre dans le lotissement d’en face, ne viendront jamais. Je les inventerai.

Le temps de déballer mes affaires et je rejoins mes parents. Sur une longue terrasse aux dalles encadrées de touffes d’herbe, ma mère explique ses plans à mon père. Elle fera boucher les deux excavations les plus proches de la maison, l’une sera recouverte d’une pelouse, l’autre deviendra une forêt traversée par un chemin sur lequel on pourra circuler à vélo. Pour le bassin du fond, elle hésite encore.

Mon père sourit, une lueur attendrie dans les yeux.

Ils se sont rencontrés à Saint-Tropez, chez Sénéquier, ce fameux bar sur le port. Daniel vient de la vallée de la Bruche, près de Strasbourg, où sa famille vit dans une grosse bâtisse de brique rouge entre des bois, une usine et une ferme. Blanche est issue d’un milieu d’intellectuels parisiens. Son père, avocat réputé, mène grand train parmi ses amis, hommes politiques, écrivains et journalistes. Unis par le même idéal religieux, mes parents ont décidé de se tourner vers les plus démunis. Tous deux cachent des blessures secrètes. Daniel a été pensionnaire en Suisse et ne voyait sa famille qu’à Noël et l’été, entre deux leçons avec un précepteur. Blanche est l’aînée de quatre enfants. Sa mère, Catherine, l’a rendue très tôt responsable de ses frères et sœurs. Mes parents s’aimaient à leur façon. Dès le premier dîner, épaté par l’aisance de Blanche, mon père lui a raconté ses aventures en Afrique, la chasse aux buffles, la descente du fleuve Niger. Elle lui a expliqué la différence entre les huîtres et les belons. Elle lui a donné confiance en lui, alors qu’il doutait de tout. Lui l’a aimée comme elle ne l’avait jamais été.

Avant le dîner, mon père nous fait visiter Mohammedia. La Simca s’arrête devant l’école Hersent, à côté de l’église Saint-Jacques. Des bâtiments en rez-de-jardin, une cour sablonneuse. Un établissement tenu par des sœurs libanaises. Lorsqu’il explique à Alice qu’elle ira au jardin d’enfants le matin, ma petite sœur cavale en criant qu’il n’en est pas question. On verra, lance ma mère, qui n’ose contrarier la fillette, de crainte qu’elle ne pique une crise. Vive et nerveuse, les cheveux blond poussin, Alice se cache dès qu’on la contrarie. Mon père se gare non loin, dans le quartier des commerces où ma mère entre dans une épicerie. En keffieh et gandoura noire, barbichette et nez d’aigle, Mahfoud nous accueille d’un large sourire devant des monticules de fruits et de légumes et nous offre des Malabar. J’en bourre mes poches, persuadée que dans ce pays tout est gratuit.

Sur le port, l’odeur du poisson séché me prend à la gorge. Des marins nettoient leurs filets ou vendent leur pêche dans des barques en bois amarrées au quai. Parmi eux, quelques gosses. L’un d’eux doit avoir mon âge. Un petit brun, bonne bouille, qui me tend une poignée de crevettes. Ma mère tique : pas très frais, dit-elle en se dirigeant vers des stands de crabes, de homards et d’oursins.

Au loin, on aperçoit une longue plage et un paquebot qui file vers le delta de Gibraltar, je ne sais où. Un sac plein de crustacés dans le coffre, nous roulons au bord de la falaise. Dans une anse, des déferlantes fouettent un navire de guerre échoué contre des rochers, canons et mitrailleuses prêts à tirer. Plus loin, sur la corniche, des hommes tirent aux pigeons. Des volatiles sont propulsés vers le ciel, avant d’exploser en vol sous les balles, leurs plumes dispersées dans un dernier baroud d’honneur.

Près du golf du jeune roi Hassan II, nous longeons le club de tennis, avec ses courts en terre battue. Sur l’un d’eux, Jean-Luc Barrault, le sous-directeur de l’usine, joue avec sa jolie femme, deux ramasseurs de balles marocains à leur service. Ici, on se retrouve entre soi, pour des tournois amicaux et des drinks au club-house. Mon père nous a déjà inscrits à des cours pour débutants. Direction l’Icoma. Une grande bâtisse blanche d’où sort un groupe d’ouvriers marocains. Il nous montre son bureau meublé d’une table de travail et de fauteuils en cuir noir où nous feuilletons des échantillons de tissu de toutes les couleurs puis il nous présente aux directeurs commerciaux français et à deux contremaîtres marocains qu’il a pu imposer. Dans l’atelier de tissage, des machines tournent dans le bruit et la chaleur, des hommes nous saluent. Je ne suis pas dupe devant ces sourires forcés : ce doit être pénible de travailler à une cadence pareille.

En rentrant, nous passons devant un hôtel délabré, Le Sphinx, et j’entends mon père glisser à ma mère : du temps du protectorat, quand la ville s’appelait Fédala, c’était une maison close dirigée par une certaine Mme Andrée. Il paraît que Jacques Brel était un habitué. La chanson Mathilde aurait été écrite en hommage à la tenancière. Une maison close ? Je ne vois pas ce que c’est, mais à la façon dont mon père chuchote ces mots, je devine qu’il a dû s’en passer, des choses, là-dedans.

2

En septembre, il fait encore chaud. Yalla ! Le lendemain de notre arrivée, nous allons à la plage privée de l’hôtel Miramar. On accède par le jardin à cet espace protégé par des barrières de la partie publique et des bandes de jeunes Marocains qui jouent au basket ou au volley. Un maître-nageur en short et chemise blanche se précipite pour nous louer un matelas et un parasol. Ma mère préfère dérouler sa serviette et s’enduire de monoï à la noix de coco.

Tandis qu’elle surveille Alice, Jean-Marc et moi filons vers les rouleaux. Chaque vague est une fête. Je gravis des montagnes, domine le monde sur la crête, me laisse porter par l’écume et plonge lorsque la vague éclate, les bras tendus vers les profondeurs, pour m’offrir au roulis qui m’enveloppe, me retourne et m’emporte jusqu’au rivage où je m’échoue sur le sable, tel un cachalot. Ma mère tient la main d’Alice qui sautille dans les vaguelettes et nous fait signe de rentrer au moment où nous nous amusons le plus. Toute tendue, les yeux plissés, elle s’écrie : on dirait que vous faites exprès de me contrarier ! Pourquoi est-elle si pressée ? Pour moi, le temps n’a aucune importance. Il est ce coquillage où j’entends la mer, ce sable qui coule entre mes doigts, ce goéland qui ricane, l’invisible à portée de main. Ma mère a beau râler, je ne vois pas l’intérêt de s’habiller en vitesse et de se brûler la plante des pieds.

Dans l’après-midi, elle reçoit des ouvriers chargés d’aménager le jardin et le futur vélodrome. Pour le trou du fond, elle a décrété que nous devrons y jeter des pierres, jusqu’à ce qu’il soit bouché : notre mission.

Un sentier où pédaler ne tardera pas à faire le tour du parc. Il partira d’un bac à sable que ma mère vient de commander, pour passer devant une cabane en bambou et serpenter entre des eucalyptus, des pins et des oliviers. Blanche dessine le parcours avec des zigzags, des descentes et des montées. Elle fera planter des orangers le long de la ligne droite qui mènera à un rond-point et puis, un mimosa, des roses de Damas, du jasmin, des iris, des lauriers-roses, des narcisses et des marguerites qui deviendront mes belles amies.

Devant la lingerie, s’élèvent un portique et un gigantesque caoutchoutier dont les racines lascives se prennent pour des boas endormis et soulèvent le muret de la courette.

Ma mère réceptionne un coffre en bois de cèdre pour l’entrée et des canapés recouverts d’un coton rouge de l’usine, avec des rideaux assortis pour le salon. D’une pièce à l’autre, elle donne des ordres avec assurance et je la suis partout, jusqu’à la cuisine où elle s’entretient avec Laocine, un petit homme à tête ronde, cheveux noirs frisottés et yeux de billes, notre nouveau cuisinier, aux origines, paraît-il, berbères. D’un ton respectueux, elle lui demande ce qu’il sait faire, lui suggère quelques recettes, comme la potée, la quiche ou les gratins. Lorsque Blanche lui tend un livre de recettes, il s’empresse de la remercier et lui assure qu’il n’en a pas besoin. Elle propose alors de lui apprendre à cuisiner ces plats, se gardant de lui dire ce qu’elle vient de découvrir : Laocine ne sait pas lire.

En préparation du dîner, ma mère noue un tablier et attrape dans l’évier un homard qu’elle flanque sur une planche. Les pattes du crustacé gesticulent, toutes antennes aux aguets. Sous le regard ébloui de Laocine, elle lève le bras, prend son élan et le taillade en deux d’un coup de hache net et ferme. « Vous le mettrez au four vingt minutes, pas plus », dit-elle au cuisinier, avant d’épingler une feuille sur le mur : le menu de la semaine. De son écriture ronde, elle a noté les plats prévus pour chaque repas, y compris ceux que nous prendrons à l’office, nous, les enfants.

Je suis toujours derrière elle quand elle fait visiter la maison à Zina, une grande femme en sarouel vert, un foulard sur la tête, dont le nez crochu contraste avec ses lèvres dessinées d’un trait de henné, aussi charnues et visqueuses que des sangsues. Avec ses yeux ourlés de khôl, ses mains couvertes de talismans tatoués et ses longs pieds noueux, glissés dans des babouches jaunes taille 45, Zina a l’air d’une diablesse. Ma mère l’a nommée fatma chef. Elle lui explique comment ranger les vêtements et le linge, lui montre où se trouvent les balais, l’aspirateur, les produits d’entretien avec une telle gentillesse que la géante me terrifie moins.

Lassée d’écouter maman, je m’échappe. Je n’ai besoin de personne, je rase les murs et grimpe me cacher sur une branche du caoutchoutier. Le soleil m’éclipse, la lune me repose. J’aime me fondre dans le gris, j’y vois plus clair, m’y sens à l’abri, dans mon élément. L’ombre est le refuge de ma tristesse. Je la trimbale partout, un ballot trop lourd. Elle s’est invitée pendant que j’attendais un baiser, un je t’aime qui ne m’a été donné qu’au dernier jour, quand la voix rauque de ma mère s’est élevée de son lit de mort. Depuis toujours, je veux attirer son attention, lui plaire, lui faire plaisir. On ne devient pas écrivain sans un besoin éperdu de reconnaissance. Parfois, on surmonte, en apparence.

Sur les photos de mon premier album, j’ai ce regard qui interroge, avide de compliments. Ma mère ne sait pas les dire, elle n’en a jamais reçu. Parle doucement, arrête de me coller, calme-toi, souris, ne te fais pas remarquer… S’effacer, un mot qui a rythmé ma vie. J’ai toujours recherché l’ombre.

Alice fait la sieste dans le lit de mes parents. Ils sont en bas, ils prennent le café au soleil, ils m’ont oubliée et je suis seule dans cette chambre obscure, obligée d’y rester je ne sais combien de temps, sous les draps, sans pouvoir jouer. Il ne sert à rien de crier : personne ne m’entendra. Une lumière blanchâtre couleuvre entre les lattes des volets et tente de percer la pénombre. Une main géante glisse ses pattes velues sur le mur. Le monstre envahit la pièce, dévore mes poupées, mes livres, mes crayons de couleur, s’immisce sous mon lit. Je ne bouge pas, de crainte qu’il me tire par les cheveux et ne fasse qu’une bouchée de moi. Peu à peu, la chaleur me ramollit. Un fumet de purin, des senteurs d’herbe coupée et de kamoun me font tourner la tête. Les sécateurs des jardiniers cliquettent sur la haie, des oiseaux conversent, des chiens gueulent. Il y a des sauterelles et des papillons qui batifolent, des coccinelles et une tortue qui m’attendent. Le caoutchoutier s’ennuie sans moi. L’herbe commence à pousser, les arbres du petit bois grandissent. Tout est suspendu, impatient, exigeant. On s’apprivoise, on va s’aimer, je le sens.

Avec ses coins et ses recoins, ce jardin est la mélancolie de mon enfance.

Et j’en suis privée !

De guerre lasse, je me recroqueville, les bras croisés sur la poitrine, la joue enfoncée dans la fraîcheur de l’oreiller, et je redeviens la petite fille boulotte qui jouait avec les ombres du balcon de notre maison de Wesserling, cette cité ouvrière des Vosges, où nous avons vécu chez mes grands-parents, après ma naissance.

Je suis encore la gamine qui se pelotonnait à l’étage de notre pavillon de Mulhouse, pour ne plus entendre passer les trains et se protéger de la grisaille et de l’ennui, sous la neige qui étouffe tout.

Alors que le sommeil m’emporte, j’habite des chambres d’été ouvertes sur des prairies sauvages, avec des lits à voiles de tulle, entourés de ruisseaux. D’autres d’hiver, brumeuses et sombres, où une grosse femme se cache parfois dans une armoire, prête à m’emporter là où les jours sont plus tristes que les nuits.

Un parfum de citron, de bergamote, avec une pointe de musc me titille les narines. L’eau de Cologne 4 711 de maman. Ces escarpins qui claquent sur le parquet, je les reconnais aussitôt. Taille de guêpe, robe à raies roses et blanches, tel un mannequin de Vogue. Ses boucles d’oreilles perle brillent dans la pénombre. Lorsqu’elle pousse les volets, elle semble étonnée que je la dévisage avec tant d’intensité. Tu peux sortir, ma chérie, m’annonce-t-elle comme la fin d’une punition. Ses yeux ont la couleur des galets mouillés. Elle ne se maquille pas, ne rit pas, nous habille pareil, nous donne des bains avec très peu d’eau, nous couche tôt, si possible avant le retour de mon père. Elle presse le pas : être enceinte avec trois enfants si rapprochés, ce doit être épuisant.

Allez, va jouer dans le jardin. »

Extraits

« — Marie-Rose fait partie de ces femmes oisives et égoïstes qui passent leur temps à prendre le thé. Elle est comme la plupart des Français qui profitent du pays et ignorent les Marocains. Faut voir comment elle traite son personnel… Figure-toi qu’elle m’a reproché de faire du bénévolat et d’être une bourgeoise qui se donne bonne conscience avec ses œuvres de charité. Elle a même eu le culot de me dire que j’étais une femme entretenue, mal placée pour inciter mes élèves à s’émanciper, que je ferais mieux de devenir enseignante, infirmière ou assistante sociale. Je l’ai sèchement remise à sa place, elle qui n’a jamais rien foutu. Non mais, quelle honte! s’écrie Blanche dont les traits se tirent, comme si elle portait un masque de cire. Et je lui ai bien fait comprendre que mon engagement correspondait à un emploi, avec des horaires, des contraintes, poursuit-elle. Une mission dont je suis fière, qui me permet d’organiser mon temps comme je le veux. Un gros avantage avec nos quatre enfants. J’aime bien Marie-Rose, mais elle n’est pas très futée. Et puis, cette manière de rire à gorge déployée, de se maquiller: quel besoin a-t-elle de se donner en spectacle ? Je n’aurais pas dû écouter aux portes. Je déguerpis. Ma mère exagère. Marie-Rose l’admire beaucoup, elle l’envie même. » p. 99

« Tout en causant, nous classons des photos jetées pêlemêle dans une boîte, Sur l’une d’elles, on voit quatre générations de fenimes. Madeleine, mon arrière-grand-mère, un an avant sa mort, imposante, la mine bienveillante, Catherine, blonde filiforme, au long visage anguleux, les cheveux aussi fins que du duvet, l’air tristounet. Devant elles, Blanche, jeune mariée souriante. Sur ses genoux, je suis le gros bébé d’un an, boule à zéro.

Catherine en tire une autre, un peu jaunie, où l’on devine une femme au visage sévère, engoncée dans une robe noire.

— C’est Lucie, ma grand-mère, dit-elle. Ma mère ne s’entendait pas avec cette femme assez froide, mais toujours gentille avec moi. Une agnostique, passionnée par les Lumières. Elle tenait un salon où elle recevait des écrivains et des philosophes. L’opposé de Madeleine, si croyante, qui préférait sa grand-mère paternelle, Louise, une veuve pieuse et dévouée, attachée à son fief de Valognes, en Normandie.

Sur un dernier cliché pris en 1892, Madeleine est à cheval, un casque sur la tête, devant une villa coloniale de Hanoï.

— Elle avait douze ans, précise ma grand-mère. Elle admirait beaucoup son père, commandant en chef des troupes d’Indochine. » p. 116

« Le 13 novembre, je colle une photo d’identité sur un cahier Olympic à gros carreaux et couverture écossaise. Les cheveux mi-longs retenus par une barrette, la raie de côté, j’ai l’air d’une petite fille modèle. J’écris mes trois prénoms Emma, Sabine, Catherine, 12 ans et Mon journal.

Tout commence par un vent violent qui souffle dans le jardin, la joie de m’envoler sur la balançoire. Par le désir de ne rien oublier, de ne pas être oubliée et de garder la flamme, quand d’autres veulent l’éteindre.

En apparence, mes souvenirs sont sans importance: je m’émerveille devant les ruines romaines de Volubilis, les mosaïques des thermes, les fresques de déesses marines, j’ai envie de peindre les toits verts de la mosquée de Mouly Idris qui contrastent avec les petites maisons blanches de la cité du fondateur de la dynastie des Idrissides. J’évoque le retour de mon père d’un voyage d’affaires, la maison qui revit, ses chansons, nos jeux sur la pelouse avec Miko. Le collège où je travaille avec acharnement à mes compositions trimestrielles. Mine de rien, ces petits récits sont des traces qui me permettront de creuser mon chemin, de le retrouver.

À la fin du premier trimestre, un événement va chambouler cette vie si bien rangée. Parfois, il suffit d’un livre pour changer le cours d’une existence, pour que se fasse une rencontre hors du temps.

Celle que je vais aimer toute ma vie, celle qui sera mon guide, ma lumière, a été assassinée il y a longtemps et est mondialement connue. La veille de Noël, à Orly, avant d’embarquer pour la Suisse où nous passerons les vacances à Wengen, petite station de ski accessible par un train crémaillère, je m’attarde dans une maison de la presse à recherche d’un roman, lorsque, sur un présentoir tournant de livres de poche, je tombe sur Le Journal d’Anne Frank.

Sur la couverture, la photo d’une fille aux yeux noirs qui doit avoir mon âge. Je l’achète avec mes économies et commence à le lire au-dessus des nuages. Dès les premières pages, je me sens proche d’Anne, j’ai envie de lui ressembler, je l’admire d’avoir su garder sa joie de vivre et l’espoir, malgré la réclusion de la famille Frank. J’ai envie d’être auprès d’elle, de la consoler, de devenir son amie.

Dans ma petite chambre de l’hôtel Éden, j’ouvre le Journal d’Anne à la page où je l’ai laissé. À la fenêtre, il neige. Le cours collectif de ski s’est terminé à seize heures. J’ai du temps avant le dîner, un temps suspendu. La neige envahit tout, étouffe tout et cette disparition des choses laides laisse place au désir, à l’instant fragile où je vais écrire Chère Anne sur mon cahier Olympic, les premiers mots d’une longue amitié.

Je m’adresse à toi, Anne, parce que je n’ai personne d’autre a qui parler, que personne ne me comprend. Je vais tout te dire, sûre que, là-haut, tu m’entends. J’écris pour toi, parce que tu me donnes une raison d’écrire. Tes mots sont plus forts que la barbarie, ils pardonnent, ils libèrent. Je sais maintenant que je ne suis plus seule.

J’écris Chère Anne et le ton se fait plus grave, plus profond. Je te livre mes états d’âme, mes pensées, tu deviens mon amie intime, je te parle vraiment, je t’aime de tout mon cœur, je voudrais t’imiter. Je te confie que nous avons dû dormir en sous-vêtements à notre arrivée parce que les valises sont restées à Orly, te parle de mon vieux moniteur de ski, de ma peur des plaques de verglas, du plaisir de foncer entre les sapins et de déguster une fondue savoyarde. » p. 119-121

À propos de l’autrice

Emmanuelle de Boysson © Photo leemage

Romancière et journaliste, cofondatrice du prix de la Closerie des Lilas, Emmanuelle de Boysson est l’autrice de quelques essais et d’une douzaine de romans dont Les Grandes Bourgeoises (Lattès, 2006), Les Années Solex (Héloïse d’Ormesson, 2017), Que tout soit à la joie (Héloïse d’Ormesson, 2019), June (2022) et Un coup au cœur (2024). (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Site internet de l’autrice 

Page Wikipédia de l’autrice 

Page Facebook de l’autrice 

Compte X de l’autrice

Compte Instagram de l’autrice 

Compte LinkedIn de l’autrice 

Tags

#TendreMaroc #EmmanuelleDeBoysson #CalmannLevy #Autobiographie #Maroc #Enfance #Nostalgie #critiquelitteraire #collectiondelivres #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie