
En deux mots
Été 1964. La famille Virsac quitte Nice à bord d’une 404 pour des vacances en Toscane. Paul, professeur d’italien, a tout organisé : la pension à San Donato, les excursions à Sienne, les visites de musées. Tout est parfait. Tout va basculer. Paul tombe amoureux de Sandro, le cuisinier taiseux de la pension. Sa femme Gaby repart en France avec leurs deux filles, Suzanne et Colette. Paul ne les reverra jamais. Des décennies plus tard, le fils de Suzanne – un écrivain – décide de faire la lumière sur cet homme qu’on lui a caché.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
L’été où tout a basculé
Pour son vingt-cinquième livre, Philippe Besson est revenu sur les terres qu’il aime entre toutes – la Toscane – pour exhumer un secret de famille enfoui depuis soixante ans. Un secret qui lui appartient autant qu’à ceux qu’il a longtemps protégés. Un roman brûlant, intime et universel.
« Longtemps, dans notre famille, cette histoire a été tue. » La grand-mère avait imposé sa loi d’un mot, sur le ton de la menace : « Nous ne devrons jamais en parler. » Les filles ont obéi. Le secret est devenu chape de plomb. Quand la grand-mère meurt, en 2010, le narrateur interroge sa mère. Elle refuse. Il insiste. Quelques années plus tard, par un après-midi d’automne, autour d’une tasse de thé, elle lâche prise. Et dit, avant de mourir : « Cette histoire est la tienne autant que la mienne. » C’est cette phrase qui autorise le livre. Qui l’exige, même.
Nous sommes en juillet 1964. La famille Virsac prend la route. Sept heures de trajet, une halte sur un parking de la banlieue de Gênes, des sandwiches préparés par Gaby. Paul, lui, a déjà la tête ailleurs – dans ses guides, dans ses plans de visites, dans cette Italie qu’il aime comme une langue maternelle, parce que c’est littéralement celle de sa mère.
À San Donato in Poggio, petit village entre Florence et Sienne, ils s’installent dans une pension tenue par Sophia – « Comme Sophia Loren. D’ailleurs vous ne trouvez pas qu’on se ressemble un peu, elle et moi ? » – et son cuisinier silencieux, Sandro.
« À ce moment précis, tout est en place et personne ne le sait. »
Besson pose ce constat avec une économie redoutable. Il sait que le lecteur frissonne déjà.
Paul est prof d’italien, fier de son héritage transalpin. Il consacre ses étés à emmener sa famille découvrir la péninsule. Il a épousé Gaby très jeune – ils n’avaient pas vingt ans –, fait des enfants, tenu son rôle. Il s’est obligé à suivre le chemin tracé. En luttant contre sa nature. En chassant sa « lubie ». En taisant le trouble ressenti face aux garçons.
Mais Sandro est là. Et quelque chose cède.
En trois jours, la vie de Paul bascule. Il avoue tout à sa femme. Gaby prend ses filles, reprend la 404, rentre en France. Pour sauver la face, elle inventera la légende du mari séduit par une jeune Italienne. Paul ne reverra plus jamais ses filles.
Réussir sa vie. C’est oser la vivre comme on le désire. Le roman dit cela, sans le crier. Il le murmure, avec une tendresse infinie pour cet homme que sa famille a rayé des listes.
Mais Une pension en Italie est aussi un roman historique, à sa manière. Philippe Besson rappelle ce que signifiait être homosexuel dans la France des années 1960. L’homosexualité était criminalisée depuis les lois de Vichy. On risquait la prison. Elle ne sera dépénalisée qu’en 1982. L’OMS la considérera comme une maladie mentale jusqu’en 1990.
Paul n’est pas un lâche. Il est un homme de son temps, pris dans un étau que peu de ses contemporains ont osé briser. Ce qu’il accomplit – choisir d’être lui-même, au prix de tout perdre – relève d’un courage que Besson restitue sans jamais le surjouer. L’enquête du narrateur révèle une suite inattendue : Paul et Sandro ont vécu ensemble quarante ans. À l’abri des regards, en dépit des conventions. Une vie entière, construite sur les ruines d’une autre. Déchirante et lumineuse à la fois.
Le style de Philippe Besson est fait de retenue et de précision. Des phrases courtes. Des détails qui font tout, le sandwich sur le parking de Gênes, la frange de Suzanne qui lui donne « de faux airs de Françoise Hardy », le cadran du lycée Masséna gravé d’une maxime latine : « Je souhaite ne compter que les heures heureuses. »
Il joue avec la frontière entre fiction et autofiction avec un naturel désarmant. Le narrateur est écrivain. Paul est son grand-père. Suzanne est sa mère. Mais Besson n’en fait pas une autobiographie. Il en fait un roman – avec la liberté que cela suppose, et la responsabilité que ça implique.
La Toscane, chez lui, n’est pas un simple décor. C’est un personnage. Les cyprès, les oliviers, les persiennes closes sur la torpeur de l’après-midi, le carrelage frais sous les pieds nus, la cuisine de Sandro qui embaume la salle à manger chaque soir à dix-neuf heures trente. Les sens sont convoqués, le désir rôde entre les lignes.
Je parie que vous aimerez ce livre avec la même intensité que Philippe Besson semble avoir aimé son grand-père : en devinant, en reconstituant. Ce roman de la réparation et de la lumière dit que certains êtres ont dû attendre toute une vie pour être eux-mêmes. Et que la littérature peut, parfois, leur rendre cette vie-là.
Une pension en Italie
Philippe Besson
Éditions Julliard
Roman
240 p., 21 €
EAN 9782260056782
Paru le 8/01/2026
Version audio

lu par Stéphane Ronchewski
Où ?
Le roman est situé principalement en Italie, à San Donato in Poggio, petit village entre Florence et Sienne.
Quand ?
L’action se déroule en 1964.
Ce qu’en dit l’éditeur
Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s’impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité.
Mêlant suspense et sensualité, Une pension en Italie est un roman solaire sur le prix à payer pour être soi, en écho à Chambre avec vue et Sur la route de Madison.
Les critiques
Culture 31 (Sylvie Vaz)
Le Devoir (Christian Saint-Pierre)
RFI (Nathalie Amar)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Vagabondage autour de soi
Blog Sonia boulimique des livres
Les premières pages du livre
« Longtemps, dans notre famille, cette histoire a été tue.
Ma grand-mère, pourtant une femme douce, avait imposé le silence à ses filles au moyen d’une sentence prononcée sur le ton de la menace : « Nous ne devrons jamais en parler. » Celles-ci avaient observé le pacte à la lettre.
Ainsi l’histoire était-elle devenue un secret.
Mais vous savez ce qu’il en est : les secrets se fissurent et nourrissent les rumeurs les plus folles.
Aussi, à la mort de ma grand-mère, en 2010, pour que la vérité soit établie ou rétablie, ai-je demandé à ma mère de me raconter – au moins ce qu’elle savait –, puisqu’elle n’était plus tenue par son serment. Elle s’y est refusée. J’en ai conclu que l’effroi à la seule évocation des faits demeurait intact, et que la honte était tenace.
Deux ou trois ans plus tard, j’ai de nouveau insisté, sans doute parce qu’on a besoin, pour finir, de savoir d’où l’on vient. C’était par une après-midi d’automne, nous étions installés dans la véranda, chez elle, je nous avais préparé du thé, elle voguait volontiers dans les souvenirs, le moment m’a semblé propice, elle a lâché prise. Elle a dû estimer qu’elle ne pouvait pas éternellement se soustraire à cette quête des origines.
Après en avoir terminé, elle m’a lancé : « Je te connais, tu ne vas pas pouvoir t’empêcher d’écrire sur ce qui s’est passé cet été-là. Mais les morts méritent qu’on les laisse tranquilles, tu ne crois pas ? »
Au fond, elle me demandait de perpétuer le secret. J’ai obéi, comme elle avant moi.
Pour autant, convaincu qu’il manquait encore des pièces au puzzle, j’ai continué à enquêter dans mon coin. Et ce que j’ai exhumé m’a profondément troublé.
L’an dernier, quelques mois avant sa disparition, alors qu’elle devinait ce qui l’attendait, ma mère m’a finalement murmuré : « Cette histoire est la tienne autant que la mienne. » J’ai compris qu’elle m’autorisait à écrire le livre. Je crois même qu’en réalité, elle me le demandait.
L’opacité n’était plus de mise. L’embarras, telle une digue, avait cédé. Était venu le temps de la réparation.
Livre un
San Donato
Ma mère, c’est la jeune fille, là.
Dix-huit ans.
Avec sa frange et ses cheveux châtains mi-longs, elle a de faux airs de Françoise Hardy. Les gens qui la croisent le lui disent : « Vous ressemblez à la chanteuse, mais si, vous savez, “Tous les garçons et les filles” », et ils se mettent aussitôt à fredonner les paroles, elle finit par murmurer : « Françoise Hardy », en retour ils s’exclament : « C’est ça, Françoise Hardy ! »
Elle a quitté le lycée un an plus tôt pour suivre des études de secrétariat, apprendre la sténo, la dactylo. Sa mère le lui a assuré : c’est un beau métier, secrétaire, on en cherche tout le temps. Suzanne n’a rien répondu, secrétaire ou autre chose, elle s’en fiche, tant qu’elle finit par quitter la maison et gagner son indépendance. D’ailleurs, si elle décroche un travail à la rentrée, elle pourra l’envisager. En attendant, tous les samedis soir, elle va au bal ou en discothèque avec ses copains, elle sait danser le rock et le twist, elle aime ça. Des photos existent, d’elle sur une piste de danse, les bras tendus vers des garçons, dans une jupe crayon qui enserre ses genoux, je les ai vues ces photos, elles m’ont déconcerté, on n’imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle.
Dans l’été qui va nous occuper, l’été de 1964, elle ne porte pas une jupe crayon mais un pantalon étroit, en toile, clair, qui s’arrête à mi-mollet, un haut noir ras du cou sans manches, des chaussures plates. Elle prend la pose devant la réplique de la statue de David par Michel-Ange, sur la Piazza della Signoria à Florence. Autour d’elle, des touristes pressés, flous parce que figés en leur mouvement, en noir et blanc. Dans son dos, on devine la masse sombre de la galerie des Offices. Ce cliché aussi, je l’ai vu. Elle a été prise par son père, et précieusement conservée. Sa mère et sa petite sœur, Colette, étaient restées en retrait, derrière le photographe du jour. Il fallait qu’il n’y ait qu’elle, Suzanne, la fille préférée, au pied de la statue, avec le soleil dans les yeux.
Donc, cet été-là, la famille se trouve en Toscane.
Ce n’est pas la première fois qu’ils se rendent en Italie. L’Italie, c’est juste à côté quand on habite Nice. Ils sont déjà allés à Sanremo, Suzanne n’a pas oublié les massifs montagneux qui se jettent dans la mer, ni le sanctuaire de la Madone de la Côte, perché sur une colline, pas plus que les oliveraies et les champs de fleurs de l’arrière-pays. Longtemps, elle en parlera avec mélancolie, comme si elle évoquait un paradis perdu. Ils ont visité Gênes aussi, « la ville de Christophe Colomb » lui avait précisé son père, elle se rappelle un dédale de places et de ruelles, une profusion de fontaines et de théâtres, des églises visitées au pas de charge. Ils ont séjourné à Turin, ville industrielle où elle n’a rien aimé, sinon les arcades, ces promenades abritées bien utiles dans la rigueur hivernale des climats alpins comme dans les épisodes caniculaires, et la porte Palatine à cause de son gigantesque marché ; elle avait été surprise par le mélange de parfums d’épices. Mais ils ne s’étaient jamais aventurés jusqu’à Florence, ils n’avaient jamais poussé aussi loin.
C’est le père qui a décidé cette expédition, bien sûr.
Paul Virsac est professeur d’italien au lycée Masséna, qui accueille les élèves du Vieux-Nice et des communes avoisinantes. Une étrange spécialité, ou disons une langue peu enseignée à cette époque, sauf dans la région, où on la baragouine plus facilement, tout ça parce que des millions de Ritals ont émigré avant puis après la Grande Guerre dans le but de fuir la pauvreté, le désordre, de trouver du travail. Si beaucoup ont choisi l’Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C’est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C’est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l’usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l’engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre.
Voilà près de vingt ans qu’il enseigne – depuis que la guerre est finie. Il en a vu défiler, des élèves, essentiellement des garçons, puisque cela fait seulement une année que le lycée est ouvert aux filles ; une petite révolution. Parfois, il en croise, dans la rue, devenus pères de famille, certains sont mécaniciens, vitriers, travaillent à l’aéroport, aux abattoirs, ou exercent la médecine, d’autres ont mal tourné et occupent la page des faits divers, très peu sans doute se souviennent de ce qu’il a tenté de leur apprendre, ça ne l’empêche pas de continuer et d’aimer son métier.
Un détail, sur le cadran de la tour de l’horloge qui est le symbole de Masséna, il est inscrit en latin : « Je souhaite ne compter que les heures heureuses. » Je me demande si mon grand-père s’est remémoré cette maxime, au cours de cet été où tout devait changer.
Au printemps précédent, en tout cas, il a déclaré : « C’est décidé, en juillet, on part en Toscane. » Personne n’a bronché. Comme d’habitude, il a tout organisé. Et notamment déniché une pension à San Donato in Poggio, un village situé presque à équidistance de Florence et de Sienne, les deux villes qu’il est impératif de visiter, selon lui. Ils s’y rendront avec la 404, c’est moins cher que le train et surtout plus pratique, car ils ont besoin d’un véhicule pour sillonner la région, les vignobles du Chianti, tout ça.
Après coup, Suzanne demandera à sa mère comment la pension avait été choisie et n’obtiendra pas de réponse. Le mutisme avait déjà commencé. Mais elle tenait à savoir, à savoir si seul le hasard avait fait rouler ses dés, elle apprendra finalement que c’est un collègue de son père qui lui a fourni l’adresse, il s’y était rendu quelques années plus tôt, en avait conservé un excellent souvenir, propre, pas cher, les murs épais gardent la fraîcheur, la patronne accueille très bien, avait-il dit, Paul lui avait fait confiance, c’était donc bien le hasard et lui seul qui avait fait basculer leur existence.
Ils prennent la route le samedi 18 juillet précisément. Depuis trois jours, la France est en proie à des chaleurs suffocantes. On annonce de violents orages accompagnés de rafales de vent. Des grêlons gros comme des balles de ping-pong pourraient tomber sur certaines régions. Ils quittent Nice juste avant le déferlement. Le voyage leur demande près de sept heures, sous le cagnard, ils font une halte dans la banlieue de Gênes. Sur un parking, portières de la voiture ouvertes, ils mangent des sandwiches que Gabrielle, ma grand-mère, a préparés. La scène, une scène de départ en vacances somme toute banale, voire triviale, m’a été rapportée par ma mère. Elle a ajouté : « C’est curieux que je me rappelle ces sandwiches et la fournaise. »
J’ai souri à cette remarque. Car ma mère se souvenait avec une précision confondante de choses anciennes que tout le monde avait oubliées, elle était capable de rester arrimée à des détails que nul n’avait même remarqués sur le moment, le klaxon de la camionnette de l’épicerie ambulante dans le village où nous habitions dans les années 70, le sous-pull que je portais le jour de mon entrée en sixième, le temps qu’il faisait pour ma communion solennelle, au détour d’une conversation elle pouvait décrire minutieusement le vieillard à qui nous achetions des huîtres le dimanche soir en rentrant de Saint-Georges-de-Didonne, ou mentionner une déchirure sur l’auvent de notre caravane, à l’évidence c’est à elle que je dois mon goût des détails.
Dès le lendemain, ils seront à Florence. Et c’est ce dimanche que la photo sera prise, celle au pied de la statue de Michel-Ange ; la date est mentionnée au dos.
Je reparlerai de Florence, des ponts qui enjambent l’Arno, des cathédrales des églises des chapelles des dômes des coupoles des chartreuses des cloîtres à chaque coin de rue, des forteresses et des portes, des palais et des jardins, des musées et des places, des villas et des tours, des théâtres et des cimetières, des voies et des ruelles, des cafés et des boutiques, des marchands de glaces et des vendeurs de souvenirs, des bibliothèques aux murs tapissés de livres jusqu’au plafond où il convient de s’exprimer à voix basse, et plus sûrement de se taire, mais ce n’est pas à Florence que l’essentiel se joue. C’est à San Donato.
À bord de la 404, dont la carrosserie est brûlante, ils entrent dans le village par la Porta Fiorentina, traversent au pas, presque cérémonieusement, une place déserte parce qu’on est aux heures les plus violentes de l’après-midi, lèvent la tête en direction d’un clocher et s’arrêtent au pied du Palazzo Malaspina. Paul, qui ne cesse jamais d’être un professeur, explique que l’édifice date de la fin de la Renaissance mais personne ne l’écoute vraiment, le voyage a épuisé la mère et ses filles qui souhaitent avant tout pouvoir, la première, poser ses valises, les secondes se jeter sur un lit. Paul, qui a lu tout ce qu’il convient de savoir sur le hameau médiéval, se lance néanmoins, dans la foulée, dans une description de l’église Santa Maria della Neve qui jouxte le palais, il évoque saint Thomas d’Aquin qui se serait arrêté par ici, et sa petite famille l’écoute de moins en moins. Toute à sa fatigue, sa femme, Gaby, ne prête pas davantage attention aux murs de défense ni à la tour de guet qui donnent au lieu l’allure d’une cité fortifiée. À peine a-t-elle remarqué un château à la forme vaguement circulaire. Quant à Suzanne et Colette à l’arrière de la voiture, elles se contentent de promener leur regard sur la campagne avoisinante, sur les collines striées de vignes, main en visière. C’est Gaby qui lance : « Elle est loin, la pension ? » Paul se résigne à abandonner son cours d’histoire, dissimulant son renoncement derrière un sourire : « C’est juste là. »
Gaby et Paul, il faut parler d’eux. Forcément.
Ils se sont rencontrés juste avant la guerre, ils n’avaient pas vingt ans, il était encore étudiant, elle travaillait déjà aux PTT, toute sa vie elle travaillera aux PTT, elle prendra sa retraite avant que le mastodonte ne soit scindé entre France Télécom d’un côté et La Poste de l’autre, elle dira : « Je n’ai pas connu la fin », comme si l’entreprise en perdant son nom avait péri ; un navire qui sombre, que les eaux engloutissent. Il est venu un jour acheter des timbres, c’est elle qui les lui a vendus. Il l’a trouvée jolie, elle ne l’a pas remarqué, les clients ça défile toute la journée. Il est revenu le jour suivant, et celui d’après encore, se plaçant délibérément dans sa file d’attente, elle a fini par le reconnaître et par comprendre son manège. Au bout de trois semaines, elle a accepté sa proposition d’aller boire un verre après le travail. Ils se sont mariés six mois plus tard. Il avouera : « Gaby est la seule femme que j’aie connue. » Elle dira : « Pareil. Paul est le seul homme. » Elle veut des enfants mais la guerre éclate. Il dit : « On ferait mieux d’attendre. » Elle admet qu’il a raison, fait contre mauvaise fortune bon cœur. Dès la signature de l’armistice, elle exprime de nouveau son désir. Suzanne voit le jour en avril 1946.
De l’extérieur, la pensione ne paie pas de mine. Il s’agit d’une vieille masure aux murs de pierre. « On aurait presque pu penser que c’était une ruine », précisera ma mère. Mais dès qu’on entre, c’est autre chose : poutres apparentes, sol en terre cuite, teintes telluriques, et, au cœur de la maison, une cour comme un patio qui crée une arrivée de lumière, apporte le soleil à l’intérieur. À l’arrière, une terrasse se prolonge par un immense jardin, planté d’oliviers. La bâtisse se déploie sur trois étages et propose sept chambres au total. Paul en a réservé deux, pour un prix modique (il fait attention, ils ont toujours fait attention, avec l’argent) : la première pour Gaby et lui, la seconde pour les filles.
Que je vous dise : cinquante ans plus tard, j’ai accompli le voyage jusqu’à San Donato. « Tu n’as pas pu t’en empêcher », persiflera ma mère. J’avais besoin de voir, de mes propres yeux. Je n’ai pas été surpris en débarquant : tout ou presque était comme elle me l’avait décrit (sa fascinante mémoire, toujours). Certes, le village a été ripoliné, probablement pour complaire aux touristes : des pavés tout neufs et des bacs de fleurs ont été installés sur la route principale, un parking a été aménagé, les façades des maisons ont été restaurées, mais j’ai pu facilement imaginer l’atmosphère que la famille a découverte ce jour de juillet 1964.
En revanche, la pension a disparu ; je le redoutais mais en avoir la confirmation a été un crève-cœur. J’ai interrogé à son sujet de vieilles femmes assises sur un banc et elles n’ont pas su se mettre d’accord, elles se souvenaient bien d’une pension, mais n’étaient plus certaines de sa localisation. L’une a dit : « Ce n’est pas où il y a la Taverna di Ciccino maintenant ? » L’autre a répondu : « Non, tu te trompes. » Pour finir, je suis allé m’installer à la terrasse d’un café, sous des arcades, et c’est là que j’ai commencé à convoquer les fantômes.
Sur place, ils sont accueillis par une dame d’une soixantaine d’années, aux formes généreuses, transpirante et vêtue de noir, qui se présente de manière un peu inattendue : « Mon mari est mort. C’est moi, la patronne. » Suzanne, qui comprend l’italien parce que son père lui prodigue depuis l’enfance des cours particuliers, se réjouit de cette entrée en matière : elle aime d’emblée cette femme qui n’a pas l’air tellement triste de s’être retrouvée veuve et qui ne boude pas son plaisir d’être – enfin – « la patronne ».
Elle précise : « Je m’appelle Sophia. Comme Sophia Loren. D’ailleurs vous ne trouvez pas qu’on se ressemble un peu, elle et moi ? » Paul, par politesse, acquiesce d’un sourire forcé tandis que son aînée a, là, du mal à cacher sa stupéfaction tant la tenancière et l’actrice n’ont à peu près rien en commun.
Elle s’enorgueillit que la pension soit complète, plus une seule chambre de libre, c’est la haute saison, et les gens préfèrent s’installer ici plutôt qu’à San Gimignano, la ville voisine, où tout est plus cher, « vu que tout le monde veut aller la visiter ». On sent une pointe de mépris dans sa voix, elle a conscience que San Gimignano constitue l’attraction du coin avec sa double enceinte, ses hautes tours, son duomo, elle laisse entendre qu’il s’agit d’un piège à touristes, alors qu’ici, à San Donato, tout serait authentique, et le calme vaudrait bien mieux que ces foules entassées qui forment une houle au long des rues.
Alors que Gaby s’impatiente, Sophia croit bon de spécifier qui sont les autres résidents : « Nous avons une dame qui nous vient de Belgique, très propre, très discrète, un couple de jeunes mariés qui nous arrivent de Palerme, et qui sont beaucoup moins discrets, vous vous en rendrez compte, j’ai beau leur dire de faire moins de bruit, c’est comme péter un bon coup dans le vent. Il y a aussi un Français comme vous, qui part peindre tous les matins et qui rentre le soir avec ses toiles, c’est joli, vous verrez, il a un sacré coup de pinceau. Et nous avons une famille qui habite Naples, mais eux n’ont que des garçons, qui ne s’intéressent qu’au football, ah la jeunesse, hein. »
Et, malgré les valises qui pèsent un âne mort au bout des bras de ses nouveaux clients et l’expression ahurie de Gaby qui ne possède que des rudiments d’italien, Sophia continue : « Le petit déjeuner est servi entre sept heures et neuf heures. Je note que vous avez pris la demi-pension, alors le dîner c’est à dix-neuf heures trente pétantes, vous comprenez on ne peut pas faire plusieurs services. Graziella s’occupera de vos lits et du ménage, elle n’est là que de dix heures à midi et Sandro préparera vos repas. Tout est clair ? »
Les quatre hochent la tête et filent vers leurs chambres sans demander leur reste.
À ce moment précis, tout est en place et personne ne le sait.
Gaby et Paul découvrent leur chambre. Sommaire, avec des murs en pierres blondes, un plafond parcouru de poutres sombres, un sol dallé voué à conserver un semblant de fraîcheur, un lit en fer forgé recouvert d’un drap râpeux et d’une couverture en laine, curieuse pour la saison, un cabinet de toilette avec son lavabo en faïence, un tapis en crin. Et deux fenêtres qui s’ouvrent sur un champ d’oliviers et des cyprès alignés le long d’une allée conduisant à un vignoble. Tandis que Gaby vide la valise pour ranger vêtements d’été et petit linge dans une armoire grinçante qui sent la cire et le renfermé, Paul est déjà plongé dans la lecture d’un guide édité par l’Association française de géographie.
Voyez la scène. Elle dit quelque chose d’eux, bien sûr. L’épouse, concrète, pragmatique, organisée, ordonnée, veillant à ce que tout soit à sa place, que les chemises respirent, que les shorts en toile ne soient pas froissés. Le mari, rêveur, tourné vers les tableaux qu’il faudra aller admirer, les lieux de culte, les musées, les palais à visiter, les routes de campagne à sillonner. La scène dit aussi quelque chose des couples de ces années-là. Elle, industrieuse, silencieuse, vouée aux tâches indispensables et subalternes. Lui, indifférent, suzerain, considérant que cette répartition tombe sous le sens, ne mérite même pas qu’on s’y arrête. Est-ce que ça a tellement changé ?
Les filles, de leur côté, ne se sont finalement pas attardées dans leur antre, redescendant aussitôt pour voir à quoi ressemble le jardin. Elles sont désormais avachies sur des chaises longues disposées à l’abri d’un olivier. En levant les yeux, elles aperçoivent une vieille femme – pour elles, elle est vieille – dans l’embrasure de sa fenêtre, elles en déduisent qu’il s’agit de la « dame de Belgique », ce seul intitulé suffit à lui conférer une certaine étrangeté. Les filles remarquent aussi une silhouette furtive, celle d’un homme, plutôt jeune, cheveux et barbe noirs, qui s’engouffre dans une pièce à l’arrière de la maison. Suzanne spécule : « Ça doit être le cuisinier. » Colette la croit sur parole.
Colette a dix ans. Elle est donc arrivée huit ans après sa sœur. D’aucuns se sont étonnés de ce si grand écart, ils ont dit : quand on veut deux enfants, on les fait à la suite, ou de façon rapprochée, on n’attend pas huit ans. Ils n’ont pas imaginé que cela avait pu être plus difficile pour le second. Ils ont plutôt pensé : il y en a un des deux, le mari ou la femme, qui n’en voulait pas. Et ils ont trouvé ça énigmatique si c’était le père, scandaleux si c’était la mère. C’était une autre époque, on se mariait jeune, on faisait des enfants tout de suite, au moins deux, on restait ensemble toute la vie, un soupçon pesait sur ceux qui déviaient.
Une fois l’emménagement achevé, le père rassemble les siens et propose une première escapade dans les environs. Toutes se récrient, assez de bagnole, et puis ils ont tout le temps, ils sont là pour deux semaines. Paul cède à regret. Le reste de l’après-midi s’étire dans une langueur réparatrice, un ennui agréable.
Le soir venu, les pensionnaires se retrouvent dans la salle du dîner. Une pièce elle aussi spartiate, un carrelage rouge-brun, deux grandes tables rondes pouvant accueillir jusqu’à huit personnes chacune, recouvertes d’une nappe blanche, impeccable, en lin épais. Au milieu de chaque table, un bouquet de fleurs de saison, « la touche personnelle de Sophia », apprendront-ils, tandis que chaque couvert est orné d’une serviette en forme pyramidale.
La dame de Belgique est déjà installée. Elle se présente aux nouveaux arrivants, elle se prénomme Simone et habite Liège. Célibataire, sans enfants, elle voyage seule depuis de nombreuses années, l’Italie étant sa destination préférée. Ma mère me confiera : « Ça m’a impressionnée, cette femme dans sa soixantaine, seule, loin de chez elle, elle ne ressemblait pas aux femmes de son âge que mes parents fréquentaient. » Le peintre se joint à eux alors qu’ils achèvent de s’asseoir. Il salue de la tête, timidement et, découvrant que ses voisins sont, comme lui, français, lance : « Je m’appelle Vincent. Pas Van Gogh, hélas. » Sa blague tombe à plat. Gaby s’efforce de dissiper le malaise : « On nous a signalé que vous étiez peintre, mais ne faites pas le modeste, Sophia assure que vous avez un sacré coup de pinceau, je répète ses mots, hein. Vous nous montrerez vos œuvres à l’occasion ? » L’artiste en herbe rougit en dépliant sa serviette qu’il place sur ses genoux.
Puis les Napolitains et les Siciliens rejoignent à leur tour la salle à manger pour s’y installer ensemble. Leurs exclamations apportent de la vie dans une ambiance jusque-là compassée. »
À propos de l’auteur

Philippe Besson © Photo David Morganti
Philippe Besson est l’auteur d’une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L’Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), Arrête avec tes mensonges (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon. (Source : Éditions Julliard)
Compte Instagram de l’auteur
Tags
#PhilippeBesson #unepensionenitalie #Julliard #Toscane #secretdefamille #Autofiction #homosexualité #Chronique #livredumoment #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie