En deux mots
Pauline et sa femme S. attendent un enfant. Un petit garçon. Une échographie révèle une malformation grave. L’enfant ne pourra pas vivre. Il faudra interrompre la grossesse. Jacob naîtra mort. Et il restera à jamais dans une photographie que personne, peut-être, ne verra jamais.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Jacob, l’enfant qui n’a pas vu le jour
Il existe des livres qu’on n’ouvre pas sans appréhension. Celui-ci en est un. Pauline Delabroy-Allard y raconte une interruption médicale de grossesse à sept mois. Un sujet tabou. Un deuil impossible. Une écriture qui fait mal et fait du bien à la fois.
L’image existe. Elle est là, dans le téléphone. Une photo prise à l’hôpital, dans cette chambre jaune où tout a basculé. Pauline l’a baptisée elle-même : « Autoportrait des amoureuses au petit cadavre ». Deux mères. Un enfant mort. Une image que l’autrice ne parvient pas à regarder. Qu’elle ne peut montrer à personne. L’immontrable.
C’est de là que naît ce livre. Pas d’une thérapie. Pas d’un journal intime. D’un acte littéraire. Pauline Delabroy-Allard veut que Jacob existe. Autrement que dans sa seule mémoire. « Je veux l’écrire et que vous le lisiez, pour avoir l’assurance que Jacob existe autrement que dans ma mémoire qui, parfois, déjà, vacille. Je veux vous contaminer. »
Le récit commence bien avant le drame. Il commence dans le désir. Un désir animal, obstiné, lumineux. « Ce bébé, je le désirais de manière animale, un désir qui prend racine dans le ventre, qui fait son nid dans le cœur. » Le futur enfant existe déjà avant d’exister. Il a une voix imaginée, un rire anticipé, une façon de pencher la tête dans les rêves de sa mère. « Il n’était pas encore conçu que je l’aimais. »
Cette longue séquence du désir est précieuse. Elle installe Jacob dans nos esprits avant même qu’il soit conçu. Elle prépare le choc. Parce que quand vient l’échographie, le fémur trop court, le diagnostic, on est avec elles. Complètement. La petite apocalypse, comme dit l’autrice, s’abat sur nous aussi.
Ce que Pauline Delabroy-Allard réussit, c’est de dire ce que la société refuse d’entendre. Le deuil périnatal après une IMG n’a pas de place officielle. Pas de rituel. Pas de mots prévus. Seulement des acronymes froids — IMG, CPDPN — que l’autrice appelle des « cailloux dans la chaussure ». Des mots techniques qui ne disent rien de la réalité. Rien de la douleur ressentie dans son ventre plusieurs jours encore après avoir su que cet enfant ne vivrait pas.
J’ai lu ce livre avec une gorge serrée. Parce que j’ai moi aussi traversé cette épreuve. Parce que j’ai reconnu ce silence social qui entoure cette mort-là. Un silence honteux. Un silence qui isole. On n’ose pas en parler. La société ne sait pas quoi faire de ces enfants qui n’ont pas eu de vie, qui n’ont pas eu de faire-part, et à qui on n’ose pas donner de prénom. Désormais, grâce à ce livre, Jacob a une existence dans la mémoire de ceux qui liront ces pages. Comme une réponse à ceux qui ne se rendent pas compte de leur cruauté lorsqu’ils lâchent des phrases assassines du genre « C’est mieux comme ça ».
La structure du livre s’organise autour de la photographie. Les chapitres s’appellent Flou, Surexposition, Fixation. La grossesse comme pellicule sensible. Le ventre de S. comme chambre noire. L’écriture comme révélateur. Cette colonne vertébrale métaphorique n’est pas un artifice. Elle tient le texte debout là où la douleur pure aurait pu tout faire s’effondrer.
Le style de Pauline Delabroy-Allard est à part. Il commence par une écriture plate, presque clinique, à la manière d’Ernaux. Puis il mute. Il bondit. S’agite. Se retourne sur lui-même. La prose est tendue comme un fil. Elle touche à l’universel en partant de l’intime le plus absolu.
Son livre est un hommage à tous les enfants invisibles. Ceux qui ne vivront que dans le cœur et le regard de leurs parents. Jacob est de ceux-là. Il n’a pas ouvert les yeux. Il a pourtant tout changé. La vie de ses parents ne sera plus jamais la même. si ce récit lui donne une place dans le monde, il laisse aussi un vide immense.
L’immontrable
Pauline Delabroy-Allard
Éditions Julliard
Essai
208 p., 21,50 €
EAN 9782260057536
Paru le 22/01/2026
Ce qu’en dit l’éditeur
Ce texte part d’une photographie que personne ne verra jamais. Une image immontrable, prise après l’accouchement de Jacob, mon fils, né sans vie après une IMG (Interruption médicale de grossesse) à sept mois de grossesse. Pendant deux heures, avec ma femme, nous avons tenu ce bébé mort dans nos bras, et nous avons voulu garder une trace, une preuve qu’il avait existé. Il existe cette photo où nous apparaissons tous les trois. Mais que faire d’une photo qu’on ne peut ni partager, ni exposer, ni même toujours regarder ?
Ce texte est à la fois une tentative d’exploration intime et un manifeste. Il interroge la mémoire, le deuil et l’invisibilité de ces enfants dont on ne parle pas. Il traverse le chemin jusqu’à l’IMG, l’accouchement d’un enfant qu’on ne connaîtra jamais vivant, et l’existence paradoxale de cette image qui contient tout et qui, pourtant, reste hors du monde.
Un texte poétique et fragmenté, qui oscille entre l’intime et le collectif, en donnant aussi une voix à tous ces enfants invisibles et aux parents qui n’ont pas de place pour leur deuil. Parce que personne ne parle de ces bébés morts, parce que ces naissances sans vie sont souvent effacées des récits familiaux, parce que l’IMG est encore trop souvent un tabou.
Ce texte est un geste de mémoire, mais aussi une manière de questionner ce que signifie montrer et exister.
Les critiques
France Culture (Le Book Club)
Les premières pages du livre
« Est-ce ma punition ?
Est-ce ma punition pour cet orgueil qui était le mien ? Cet orgueil qui me faisait dire, il n’y a encore pas si longtemps et à qui voulait l’entendre, que j’aime faire des enfants parce que je les fais bien. Je faisais la maligne, et avec un brin de provocation, j’ajoutais que non seulement mes enfants sont réussis mais qu’en plus, je les élève bien. Si je sentais un intérêt de la part de mon interlocuteur, si je percevais que je l’avais attrapé avec ces quelques phrases arrogantes, j’étoffais mon propos, j’aimais dire que c’est de l’ordre de l’artisanat, que je suis bonne mère comme d’autres sont bonnes céramistes, bonnes cuisinières, bonnes brodeuses, que la maternité, à mon sens, est un savoir-faire et que c’est bien la seule chose que je suis sûre de réussir, moi qui ne suis pourtant pas très sûre de moi ; je disais cette dernière phrase en baissant les paupières, modeste, implacable, parfois je terminais en disant, dans un soupir, enfin si, il y a les livres, aussi, quand j’en écris, j’essaye de faire ça bien.
Est-ce ma punition pour avoir longtemps pensé que c’était ma seule juste place en ce monde, celle d’être mère, d’être cette mère-là précisément, une mère planète, une mère totale, absolue, ma punition pour avoir mis au monde une enfant très jeune, pour arriver à l’aube de mes quarante ans en ayant passé quasiment la moitié de ma vie avec des enfants dans les bras, sur les genoux, sur les épaules, des enfants dans mon lit, des enfants partout, je dis des enfants comme s’il y en avait eu mille mais non, que deux, mais deux existences que j’ai accompagnées chaque minute, dont j’ai surveillé chaque souffle ?
Est-ce ma punition pour avoir défié le destin, pour avoir écrit, dans un livre, dans un livre qui porte pourtant le mot de roman sur la couverture, l’histoire d’une femme qui s’appelle Pauline et qui perd son bébé à la naissance, moi qui étais alors ignorante de tout ce qui ressemblait de près ou de loin au supplice, à la perte et au deuil, moi qui ne savais rien de la mort ? Est-ce ma punition pour cette outrecuidance qui était la mienne, d’avoir osé fourrer entre les pages d’un de mes livres une de mes plus grandes peurs, enrobée de fiction ?
Est-ce ma punition, cette langue qui fourche aujourd’hui quand on me demande si j’ai des enfants, ce balancement, cette hésitation, ce tiraillement atroce qui sera désormais le mien jusqu’à la fin de mes jours, que dois-je répondre, deux, ou trois, ça mouline dans ma tête, je dis oui, j’ai des enfants, je pense j’en ai plein, mais plein ça veut dire quoi, c’est vrai que j’en ai plein, les deux vivantes que je vois chaque jour, toutes celles et ceux qui se trouvent dans ma tête, les enfants imaginaires que je glisse parfois dans les livres que j’écris pour les autres enfants, les enfants des autres, justement ? Est-ce ma punition, cette photographie que j’ai prise, que je possède et qui me torture, cette image que je ne pourrai jamais montrer à personne, qui reste tapie, coincée, étranglée, parmi des centaines d’autres images numériques dans mon téléphone ?
Sur cette photographie, il y a mon petit garçon. Que faire de mon petit garçon ?
Flou
Ce bébé, je le désirais de manière animale, comme on l’explique dans certains livres sur la grossesse, un désir qui prend racine dans le ventre, qui fait son nid dans le cœur, qui occupe bientôt toute la tête et qui ne s’en va plus. Un désir qui colonise. Mes deux filles avaient été conçues dans la joie, mais pour la première, dans l’insouciance de mes vingt-deux ans, et pour la deuxième, dans une aventure aux mille rebondissements initiée par sa mère qui à l’époque, voulait vraiment, vraiment un bébé. Dans les deux cas, j’avais suivi le mouvement, heureuse comme tout, mais je n’avais pas choisi d’avoir ces enfants ; elles étaient arrivées dans ma vie.
Là, c’est autre chose. Je veux un bébé. C’est comme ça. J’ai bien conscience que c’est absolument inexplicable. Je sais bien aussi, pour m’en être souvent plainte, l’avoir souvent dénoncé, crié sur les toits, de quelle aliénation il s’agit, quel danger ça peut représenter, d’avoir un bébé, pour le couple des parents, pour mon équilibre psychique. Mais j’en parle de plus en plus souvent, j’ose aborder ce désir à voix haute, ma femme m’écoute en souriant. Elle ne dit pas non. Elle ne dit pas alors là, je t’arrête tout de suite. Elle hoche la tête. Elle en a envie aussi, c’est certain, mais elle s’interroge, est-ce le bon moment, est-ce une bonne chose pour notre petite fille qui vient de fêter ses trois ans ? J’en ai tellement envie, je lui rétorque, c’est fou mais ça me remue tout le ventre, et puis le temps qu’on l’ait avec nous, entre nos bras, ce bébé, notre petite fille aura quatre ans, notre grande fille quatorze, tout ira bien, je te le promets. D’accord, elle murmure, d’accord, je te dis oui et en te disant oui, je dis oui à la vie. Après tout, elle ajoute en riant, c’est toujours ce que nous avons fait, nous deux, dire oui à la vie, depuis l’instant où nos chemins se sont croisés, et ça nous a bien réussi. Faire un bébé lorsqu’on est deux femmes lesbiennes, même dans un pays assez cordial à l’égard des homosexuelles, même après les différentes lois passées récemment qui ont un peu allégé nos conditions de vie, à nous, minorité, groupe à part dans la société, femmes guérillères qui se distinguent parce qu’elles pensent, ou disons plutôt qu’elles espèrent pouvoir se passer des hommes, relève encore du miracle. C’est un long trajet, pour tous les couples de femmes, quelle que soit l’histoire de ce désir puis de sa réalisation, c’est un trajet à proprement parler, il faut souvent, encore, aller à l’étranger, c’est un cheminement ardu ponctué d’obstacles qui peuvent sembler décourageants. Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris, c’est bien connu, et ce n’est pas moi qui l’écris, c’est le poète. Même dans les familles pas comme les autres, les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, se dérident soudain à voir l’enfant paraître, innocent et joyeux. Le parcours est oublié, les difficultés aussi, très vite on ne se souvient plus, ou alors on se souvient mal. Le bébé est là. C’est tout ce qui compte.
Ce bébé, je ne le désirais pas comme un caprice, une lubie mais comme une poussée, un élan venu de mes entrailles. Un feu qui ne s’expliquait pas, que je ne m’expliquais pas. Un désir de mère louve, archaïque, que je reconnaissais vaguement parce qu’on m’en avait déjà parlé mais auquel je n’avais jamais vraiment cru et surtout que je n’avais jamais vraiment vécu. Il n’était pas encore conçu que je le sentais déjà parmi nous. Je parlais de lui sans savoir encore que c’était lui. Je me disais que ce n’était pas seulement une envie mais un dessein incontournable, le destin, même, peut-être. C’était le bon moment, j’avais de la place dans ma vie. Je regardais mon appartement, pourtant déjà trop petit pour mes filles et moi, et j’étais très calme, très sûre de moi, je m’imaginais qu’ici aussi, j’avais de la place pour lui. Je pensais que c’était maintenant ou jamais, c’était sûr et certain. Je savais. Un enfant allait nous rejoindre, pas pour combler un vide ou pour compléter nos existences, mais parce que ce désir était le plus impérieux que j’aie connu de toute ma vie.
Je continuais d’en parler à ma femme, en essayant de ne pas l’assommer. Je lui en parlais les rares matins où on se réveillait ensemble. Le soir, en pliant les habits de notre petite fille. Je le voyais déjà. Entre nous quatre, à table. Dans mes bras, au petit jour, quand l’aube est sale et violette par la fenêtre et qu’il faut, malgré la fatigue, bercer encore et encore le petit humain qui pleure. Je le voyais déjà, plus grand, juché sur les épaules de sa mère. Je l’avais déjà inscrit dans notre histoire. Je lui avais donné une place, une tendresse. Une musique.
Je racontais aussi à S., pendant des heures, et même si nous l’avions déjà vécu ensemble avec la naissance de notre fille, ce que cela impliquait : la fatigue, l’épuisement, le déséquilibre du château de cartes familial plutôt stable construit pourtant avec tant d’accidents, la folie douce des premières semaines, la dévotion impérative. Je le savais. Je l’avais vécu. Il fallait que je le lui raconte encore et encore pour me rappeler que tout cela avait existé car ces souvenirs-là s’envolent au profit d’autres plus plaisants. Mais nous avions franchi ces étapes ensemble une fois et j’étais prête à recommencer, à me perdre à nouveau. Fabriquer un enfant quand on est deux femmes n’a vraiment rien d’évident. Il faut dire au monde entier qu’on l’a voulu, qu’on a choisi cette grossesse, qu’on l’a préparée, pensée, évaluée. Ce n’est pas une étourderie. Ça ne peut pas l’être. Ça n’est pas possible que ça soit un hasard. Ce n’est jamais un hasard. C’est un acte d’amour. C’est un exploit.
Nous avons pris notre décision dans la joie, dans l’entente, dans la lumière tranquille qui baignait cette fin d’été où nous avions commencé à en parler sérieusement. L’image est brumeuse, de ce flou amoureux et doux, pas encore menaçant.
*
Avant qu’une image apparaisse, il y a ce moment suspendu, fragile, presque sacré, où elle existe sans exister encore. Elle est là, cachée dans les strates du sensible, imprimée en creux dans la matière mais invisible à l’œil nu. Il faut le bon produit, la bonne lumière, pour qu’elle prenne forme. Il faut la révélation. Ce bébé était exactement cette image silencieuse. Une présence impalpable, un battement timide dans l’air, une rumeur de vie à l’intérieur des corps. Il n’était pas encore conçu, bien loin d’être nommé, qu’il occupait déjà l’espace. Une veilleuse s’était allumée quelque part entre S. et moi, sous la forme d’un et si que nous n’avons pas tout de suite remarqué. D’abord une sensation dans mon ventre, puis dans celui de S., puis un mot échangé, puis un sourire, puis un acquiescement. Puis des visions sous nos paupières. Ce bébé ne s’est pas formé d’un coup : il s’est formé comme se forme une image en chambre noire. Lentement. En silence et en secret.
Je voudrais écrire cet espace-là : celui du désir. Celui des gestes qui précèdent la conscience, des pensées qui inventent avant même de savoir. Je voudrais écrire ce flou. Cette matière nébuleuse qui semble palpable, qui rend le réel pâte à modeler, qui donne l’impression de pouvoir jouer exactement comme lorsqu’on joue enfant, de pouvoir sculpter son existence. Ce moment avant le grand saut. Cette main sur le ventre sans qu’on sache exactement ce qu’on caresse. Ce rêve d’un cercle qui s’agrandit. Cette attente impatiente et enfantine qui caractérise le moment avant la création, l’amour avant le visage. Cette sensation d’être à ma place dans ce moment flottant de la Genèse, dans cet élan qui ne se discute pas. Je voudrais écrire le bonheur simple que ça procure, l’électricité dans tous les membres de mon corps à la simple idée de me sentir capable d’aimer encore, à la simple idée d’imaginer construire, poursuivre. Je continue de croire que je suis faite pour ça. C’est une croyance ancienne, tenace, inaltérable : je sais faire les enfants. Je sais les porter. Je sais les élever. Je sais les aimer. C’est ma fierté modeste. Je suis mère comme d’autres sont menuisières, couturières, pâtissières. J’ai le tour de main, c’est comme ça.
Notre bébé est venu s’inscrire dans cette lumière diffuse allumée entre sa mère et moi et dans cette croyance qui ne me laissait aucun doute : tout irait bien. Il n’était pas encore là qu’il faisait déjà sa place, absolument partout, dans nos pensées, dans nos gestes, dans les phrases de nos filles, dans nos lits, dans mes rêves, dans mes visions. Il était cette image en formation : on ne sait pas encore si elle sortira nette de la révélation, mais on y croit déjà. Ce flou, je l’ai habité pendant plusieurs mois. Il m’a comblée, il m’a portée, il m’a réchauffée quand ça n’allait pas. En cette fin d’été, le flou m’a rendue heureuse.
*
C’est venu progressivement, donc, la décision concrète de nous relancer sur le chemin de la PMA. Qu’il est laid, ce mot, la procréation. Médicalement assistée, c’est pire encore. Le langage, avec ses termes techniques, ses acronymes que seules les personnes concernées peuvent comprendre, me contrarie, me brusque, me violente, à un endroit où je voudrais que tout coule de source. C’est une légère entaille dans ma joie. Elle ne fait pas trop mal, c’est plutôt comme un caillou dans la chaussure. S’il faut en passer par la langue qui blesse, alors allons-y, ce n’est pas ça qui va m’arrêter. Le retour du parcours PMA dans nos vies n’a pas pris la forme d’une annonce tonitruante. Ce fut plutôt un glissement, cette question lancinante qui revenait, un regard qui persistait. Il y avait ce frisson, ce doux tremblement qui accompagne les grandes décisions. Notre petite fille venait de fêter ses trois ans. Notre grande entrait dans l’adolescence. Notre foyer tenait bon. Notre couple tenait bon. Il y avait des cahots, bien sûr, il y en a toujours, mais aussi une forme de paix. Nous n’avons pas, en nous disant oui, crié de joie comme pour sa sœur. Nous n’avons pas dansé dans la cuisine. Nous avons souri, nous nous sommes prises dans les bras, longuement. Nous n’avons prévenu personne. Et dans ce silence-là, il y avait déjà la trace de l’enfant à venir. Sans tambour ni trompette.
Nous avons appris la date du TEC, transfert d’embryon congelé, qui aurait lieu au début du mois de novembre. Encore un acronyme caillou dans la chaussure. J’ai pensé que oui, il allait venir, que ça allait fonctionner tout de suite. J’ai calculé qu’il naîtrait au mois d’août. Et c’est à ce moment-là, peut-être, que cet enfant a commencé à se dessiner plus précisément dans ma tête, à sortir du flou. Sans traits, bien sûr, mais nimbé de la lumière des aurores qui précèdent les grandes et belles journées. Il n’était pas encore là et pourtant, il était déjà partout. Dans mon esprit, ça y est, il avait une voix, un babillement, il avait un rire, une façon de pencher la tête, une manière de froncer les sourcils. Dans les magasins de vêtements, j’examinais les petits bonnets, j’en cherchais sans couture pour ne pas blesser son crâne tout neuf. Dans les escaliers familiers, je me disais qu’un jour, je le soulèverais, là, à cet endroit précis, pour qu’il ne trébuche pas sur cette marche que je sais incertaine. Quand je suivais ma petite qui courait, je pensais qu’ils seraient bientôt deux à courir. Ils joueront ensemble, et moi, il faudra que je coure derrière eux. Il n’était pas encore visible que je l’imaginais. Il n’était pas encore conçu que je l’aimais. Il vivait toujours dans ce nuage gourmand et infiniment vaste qu’est le désir. Il vivait dans l’intervalle. Je l’attendais. Je l’inventais.
*
C’est important d’indiquer toutes ces choses, de dénouer minutieusement les fils emmêlés de ce début. C’est important de comprendre que ce bébé était là. Déjà. Avant d’avoir un prénom, avant d’avoir un corps. Il habitait mes pensées. Il rôdait dans mes phrases, dans mes gestes, dans mes projections silencieuses. Je nous voyais plus nombreuses, plus vivantes, plus fortes avec cette présence nouvelle parmi nous. C’était une vraie présence. C’est ça que je veux raconter. Une présence tenace. Rien n’était encore fixé, tout était mouvant, diffus.
J’avais vu juste, il est venu tout de suite. Le parcours s’est déroulé sans encombre. Pas un obstacle, pas une embûche, quelques anecdotes rocambolesques pour nous faire rire et nous permettre de raconter des histoires amusantes et voilà, c’était fait, le petit embryon était bien accroché. La planète avait continué de tourner comme si de rien n’était mais nous, nous avions conçu un nouvel être humain. C’est S. qui l’a porté, dans son ventre mais aussi dans tout son corps. Elle a affronté bravement la fatigue qui s’est abattue sur elle. C’est elle qui a senti son utérus s’arrondir, la peau de son bas-ventre se tendre, son centre de gravité se déplacer légèrement. Malgré ma position extérieure, je sentais tout, moi aussi. J’aimais qu’on vive ensemble cette grossesse d’automne par ricochet, par alliance, je me sentais pleine d’amour pour S. et pour l’enfant qu’elle fabriquait. Je disais mon bébé sans hésitation. Je le disais même avec une fierté non dissimulée, un goût de bonbon dans la bouche. Je le nommais parfois, tout bas, avec des tas de prénoms différents, de filles, surtout. J’avais des gestes pour lui. J’avais déjà des phrases qui le contenaient, des peurs, aussi, et des élans d’amour. Il était nulle part et il était partout, au cœur de nos petites vies entremêlées, dans nos conversations qui bifurquaient toutes vers demain.
Je voudrais écrire scrupuleusement l’histoire d’une image en devenir, l’histoire de cette photographie qui me hante. Ce n’est pas si simple. Je voudrais écrire le tout début, l’avant image, cette représentation gracieuse, imprécise mais pourtant si vivace que nous sommes beaucoup à avoir eue en tête. Des générations de femmes ont eu cette vision sous le crâne, des générations de femmes, quand elles ont eu la conviction d’attendre un enfant et qu’elles en avaient envie, ont vécu quelques mois dans ce brouillard troublant du peut-être. Je voudrais écrire les projections que cela induit, les joies que cela implique, les fragilités et les terreurs que cela provoque. Je pensais sans cesse que nous allions être cinq. Comme les doigts de la main. Comme ma famille à moi. Vertige. Je pensais que ce serait beau, épuisant, bien entendu, mais que je me sentirais enfin complète. Il n’y avait pas encore de douleur, pas de chiffres, presque pas de médecine. Il n’y avait que cette veilleuse dans la nuit, cette présence invisible et déjà bouleversante.
Une photographie n’apparaît pas tout de suite. Il faut un support, une lumière, un révélateur. Avant cela, l’image déjà est là, dormante, fragile. Elle s’imprime en secret dans les couches de la pellicule. On ne la voit pas, on ne peut pas encore la montrer, et pourtant, elle existe. La grossesse ressemble à ça, à ce processus. Pour le parent qui ne porte pas l’enfant dans son corps, c’est une image qui se développe lentement dans le corps de l’autre. Une présence qu’on devine avant de la voir. Un être auquel on s’attache avant qu’il ne prenne forme. Une silhouette nébuleuse qui agrandit déjà le réel.
C’est l’automne. S. est enceinte. Et moi, je guette. Je regarde. Je contemple son corps s’arrondir doucement, prise de griserie devant ce miracle une fois encore recommencé. Je surveille les signaux, les indices, je note comment ce bébé s’imprime en nous. La vie est brumeuse. Ce bébé est une petite folie, une cerise sur le gâteau déjà délicieux de nos existences croisées. C’est un temps où on sait déjà, sans savoir, où on prépare, sans oser trop dire, où on aime déjà, sans connaître. C’est un temps de bonheur léger, d’ombres délicates, d’amour qui prend les devants. Un temps où la photographie terrifiante à venir n’existe pas, où le ventre est chambre noire, où l’enfant, encore protégé du monde, n’est pas encore un enfant, mais déjà le nôtre. Je sentais mon bébé venir bouleverser ma vie à jamais. Je ne le sentais pas avec mes mains, ni avec mon ventre, mais avec mes mots qui, déjà, n’étaient plus tout à fait les mêmes. Avec cette intuition qui précède les preuves. Avec l’élan du désir. Avec ma mémoire en avance.
La pellicule est un film qu’on dit sensible parce qu’il capte la lumière. Il faut le manipuler avec précaution, sinon il peut brûler ou s’effacer. Le ventre de S., pendant ces mois-là, était un film sensible, un espace d’inscription, une zone de mystère. On ne voyait pas encore ce bébé mais déjà, il s’imprimait dans le grain de sa peau, dans le rythme de ses nuits, dans ses silences nouveaux. Dans les gestes qu’elle faisait sans même y penser. Il faut un certain amour pour ne pas forcer la lumière, ne pas surexposer l’objet du cliché qu’on a envie de prendre. J’essayais d’aimer avant la révélation, de rester dans l’ombre, au bord du secret. D’attendre que l’image vienne d’elle-même.
*
Avant lui, c’était nous, déjà un peu trop surprenantes pour une photo de famille classique. Deux femmes et deux filles. Deux femmes amoureuses, à la fois passionnées et mélancoliques. Une adolescente rayonnante. Une petite fille fantasque. Nous vivons nos vies dans deux appartements séparés. Ce n’est pas la fusion, ni sentimentale, ni familiale, ce n’est surtout pas le modèle qu’on connaît, avec lequel on nous anesthésie depuis la naissance. C’est un nouveau modèle, inventé juste pour nous. Et l’accord d’être ensemble quoi qu’il arrive, un accord fragile, certes, tacite, peut-être, mais construit malgré tout, la promesse de se choisir l’une l’autre renouvelée à chaque instant, malgré le quotidien bancal, les départs, les retours, la garde partagée, les moments jamais pareils à deux, à trois, à quatre.
Avant lui, c’était un flou dans le flou. Et ce bébé, c’était un désir posé sur une géographie incertaine. Un désir puissant, mais sans adresse fixe. Malgré nos habitations séparées, j’ai su très tôt que ce bébé aurait sa place dans nos deux maisons, dans nos multiples bras, dans nos récits forcément différents. Avant lui, c’était une pensée qui débordait les formes habituelles de la science et de la raison. C’était ne pas savoir si la PMA allait fonctionner, ni quand, ni comment, mais avoir l’intuition qu’il allait venir tout de suite et choisir des petits habits avec tendresse. Avant lui, c’était la foi. C’était l’amour comme une chambre déjà prête, une chambre imaginaire, sans murs, une chambre uniquement dans le texte. Avant lui, c’étaient des prénoms qui ont commencé à s’inviter dans nos phrases, des prénoms qu’on n’osait pas tellement dire à voix haute, des prénoms qu’on prononçait en chuchotant, avec un rire dans la gorge. Avant lui, c’était déjà un enfant. Le troisième enfant à venir dans une famille choisie, bricolée, faite de trajets le dimanche en métro, de textos trop longs, de valises qu’on fait et défait bien plus souvent qu’on n’aurait voulu. Une famille peu ordinaire, mais une famille quand même.
Avant lui, c’était une pulsation, un battement de cœur anticipé, quelque chose qui insistait, qu’on ne pouvait plus ignorer. C’était le ventre chambre noire de S., un lieu où tout s’écrit dans l’obscurité. Le noir tendre, le noir fertile, le noir protecteur. Avant lui, c’était ce secret que je ne portais pas mais qui m’habitait. Un secret inestimable. Avant lui, c’était une attente muette, une retenue, une patience. Il a fallu apprendre à aimer sans précipiter, attendre sans exiger, sans insister.
Avant lui, c’était une empreinte dans la neige. Personne n’était encore passé, mais on voyait déjà sa trace. Avant lui, c’était le creux sur l’édredon, le creux dans l’oreiller, le creux dans les jours fatigués des mois d’automne. Avant lui, c’était l’amour souterrain. Avant lui, c’était la douce pénombre avant la brûlure. La justesse avant le basculement. Un monde sans chiffres, sans verdict, sans lumière crue, où l’avenir était encore un horizon et non une faille.
*
Je fais des photographies à longueur de journée. Je ne peux pas m’en empêcher. Celles et ceux qui vivent près de moi le savent, c’est connu. Certains soupirent, d’autres lèvent les yeux au ciel, on me pose des questions, on émet des hypothèses. On me demande, parfois, frontalement, mais pourquoi tu fais ça ?
Un des jours les plus heureux de ma vie est celui de l’anniversaire de mes quinze ans, lorsque j’ai reçu un appareil photo Polaroïd. On venait de passer l’an 2000, et c’était la manière de photographier qui me paraissait au plus juste de ce que je désirais faire, à l’époque : retenir le temps. Capturer le réel. J’étais dans une forme de lucidité adolescente à propos de la vanité de la vie, je me rendais très bien compte que tout passe, que l’âge que j’avais – quinze ans, âge béni – ne serait bientôt plus le mien. Je me doutais que tout ce que je vivais allait se terminer en un battement de paupières, que la vie allait changer pour toujours.
Je voulais des preuves. J’avais grandi sans aucune preuve. Sans aucune preuve que mes parents étaient bien mes parents, qu’ils m’avaient donné de la purée de carotte puis qu’ils avaient attendu, le dos courbé, que je marche pour la première fois à petits pas hésitants. Je voulais des preuves que j’avais participé au carnaval de l’école maternelle, que j’avais été déguisée comme les autres, que le dimanche, nous allions nous promener autour d’un étang dans un des grands parcs de la région parisienne, ou bien que je passais des heures à bricoler avec un petit frère qui, il m’en fallait aussi la preuve, était bien mon petit frère. Je vivais dans une famille sans aucune image, sans aucune iconographie collective, sans aucune légende familiale. J’ai longtemps cherché, dans les maisons successives qu’on a habitées, des photographies. Je me serais contentée de n’importe quoi, une image floue, une image aux couleurs passées, même une image déchirée, pourquoi pas ? Il n’y en avait pas. J’allais chez mes copines, chez mes copains. Avec plus ou moins de goût pour la mise en scène, il y avait toujours des photos de famille accrochées ici ou là. Des cadres, dans l’escalier d’un de mes meilleurs amis issu d’une grande fratrie composée uniquement de garçons. Chez eux, les photographies étaient encadrées et mises au mur, je reconnaissais les photos fournies par le photographe scolaire année après année, ça me mettait profondément mal à l’aise car, dessus, ils étaient tous habillés de la même façon – est-ce que c’était leur mère, je me pose la question des années après, est-ce que c’était leur mère, qui, connaissant le jour de la prise de vue, leur faisait enfiler ce matin-là des polos identiques ? Dans ce grand escalier qui montait aux chambres où nous allions jouer, personne ne pouvait l’ignorer : cette famille était composée de quatre garçons. »
À propos de l’autrice
Pauline Delabroy-Allard © Photo Francesca Mantovani
Pauline Delabroy-Allard est née en 1988. Ça raconte Sarah (Éditions de Minuit), son premier roman a été unanimement salué par la critique et les lecteurs. Qui sait, son dernier livre, a paru aux Éditions Gallimard. (Source : Éditions Julliard)
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