
Il y a des romans de science-fiction qui imaginent le futur. Et puis il y a ceux qui dissèquent le présent. ReZet, signé par Aurélien Benoilid et publié chez Beta Publisher, appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Derrière son apparente dystopie technologique se cache une œuvre profondément humaine, troublante, presque intime.
Un monde où la vérité ne se discute plus
Dans l’univers de ReZet, le Véritarium — une intelligence artificielle capable d’attribuer un taux de crédibilité à toute information — a transformé la société. Le faux est discrédité, le doute marginalisé, l’ambiguïté éradiquée. Le monde semble enfin débarrassé du mensonge et du chaos informationnel.
Mais à mesure que le récit avance, une question s’impose : que devient l’humanité quand la vérité cesse d’être une quête pour devenir une statistique ?
Benoilid ne cède jamais à la facilité d’une dystopie spectaculaire. Son monde est glaçant parce qu’il est plausible. Les mécanismes décrits — notation sociale implicite, algorithmes décisionnels, abandon progressif du jugement humain — prolongent simplement nos logiques contemporaines. Ce futur-là ne surgit pas, il glisse.
La mémoire contre l’algorithme
Le cœur émotionnel du roman réside dans la figure de Zacharie Bensoussan, neurologue brillant confronté à la maladie d’Alzheimer de son père. Là où le Véritarium promet une vérité parfaite, le père, lui, s’efface lentement dans l’écume de la mémoire.
Ce contraste est l’un des coups de génie du roman. D’un côté, une société obsédée par la traçabilité et la certitude. De l’autre, un homme qui oublie jusqu’à son propre présent. La mémoire humaine, fragile, imparfaite, devient paradoxalement plus précieuse que l’archive numérique infaillible.
Les scènes à l’EHPAD comptent parmi les plus fortes du livre. Elles sont écrites sans pathos, mais avec une justesse douloureuse. Le regard du fils, partagé entre culpabilité, impuissance et tendresse, donne au récit une profondeur qui dépasse largement le cadre de la science-fiction.
Une écriture précise, tendue, incarnée
Le style d’Aurélien Benoilid alterne entre précision scientifique et élans sensoriels. Les passages consacrés à la neurologie ou aux systèmes d’intelligence artificielle sont rigoureux sans être arides. À l’inverse, les scènes intimes — souvenirs, sensations, odeurs, paysages marocains — vibrent d’une humanité palpable.
Le texte se permet aussi des respirations quasi philosophiques, notamment à travers les interventions du W.A.I., qui structurent le roman comme des fragments de manuel idéologique. Ces insertions donnent au récit une dimension presque documentaire, renforçant l’impression d’assister à la chronique d’un monde déjà en marche.
Une dystopie sans caricature
La grande force de ReZet tient à son absence de manichéisme. La technologie n’est ni diabolisée ni glorifiée. Elle est simplement poussée à son point de rupture. La CERBER, entreprise tentaculaire, incarne une rationalité froide mais cohérente. Elle ne se présente jamais comme maléfique — seulement comme logique.
Et c’est précisément cette logique qui inquiète.
Benoilid interroge notre rapport à la vérité, à la transparence, à la délégation de nos choix. À trop vouloir éliminer l’erreur, ne risquons-nous pas d’effacer l’humain ? À trop sécuriser l’information, ne devenons-nous pas dépendants de ceux qui la certifient ?
Un roman qui reste
ReZet n’est pas un simple thriller technologique. C’est un roman sur la filiation, la mémoire, l’identité. Un livre qui parle de ce qui s’efface — souvenirs, pays d’origine, certitudes — et de ce qui demeure malgré tout : le lien, l’émotion, le doute.
Vertigineux sans être démonstratif, dense sans être hermétique, ReZet s’impose comme une œuvre forte de la science-fiction francophone contemporaine.
Un roman qui ne donne pas de réponses définitives — et c’est peut-être sa plus grande qualité.