

En deux mots
Nana et Souad grandissent à Alger dans les années 1990. Entre copines, gâteaux d’anniversaire et premiers émois, l’enfance file heureuse. Mais la « décennie noire » s’installe. Les parents décident l’exil. Direction la France, Villetaneuse, la grisaille. Pour les deux sœurs, c’est le déchirement. Loin du soleil algérien, elles apprennent à mentir pour survivre.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Toute la douleur de l’exil
Hélène Lotito entre en littérature avec un roman bouleversant. Elle y raconte l’histoire de Nana et Souad, deux sœurs arrachées à leur Algérie natale. Un récit d’apprentissage et d’émancipation qui dit avec une justesse rare la douleur de l’exil.
Pour Nana et Souad, l’enfance en Algérie a une saveur particulière. Avec les copines, les découvertes sont quasi quotidiennes. Elles croquent la vie sous le soleil, avides de savoir. Avides aussi de percer le mystère de ces garçons qu’elles côtoient. Les problèmes que les parents évoquent autour de la table à l’heure des repas sont loin de leurs préoccupations. Mais au fil des jours, dans cette « décennie noire », ils vont finir par s’imposer.
Les nuits, Nana écoute derrière la porte. « Il faut partir, Non mais tu as entendu ce que je te dis, Le Consul me dit que c’est grave, Ça ne se limite pas à Bab-El-Oued, Le FIS prend de l’ampleur. » Les mots chuchotés se font plus insistants. La menace se précise. Les attentats font de plus en plus de victimes. La peur s’installe.
Les parents prennent une décision déchirante : envoyer les filles poursuivre leurs études en France. Souad part la première. Nana la rejoindra une année plus tard dans cette région parisienne froide et inhospitalière. « Par la fenêtre, des immeubles. Les cheminées s’empilent comme les antennes télé à Alger, ici on dirait qu’on a remonté le temps, on dirait qu’on est dans le passé. On m’avait dit tu vas voir c’est moderne la France, c’est le confort. Par la fenêtre : du gris et du gris. Quand je me penche : le ciel, les façades des immeubles et les trottoirs, gris. Les gens même, gris. »
La vie à Villetaneuse est un déchirement. Les deux sœurs ont bien du mal à s’adapter. Au lycée, Nana découvre un monde où elle ne trouve pas sa place. Elle qui se croyait française doit apprendre qu’elle est « autre chose ». Le gris envahit tout. Il colonise les jours, les rues, les cœurs.
Il va aussi coloniser le cœur de Souad, qu’un séjour en Égypte ne pourra pas guérir. « Quand Souad rentre à la maison, au bout d’un mois long comme une nuit d’hiver, quelque chose a changé. La solitude, et la folie qui s’y accroche, se sont installées en moi. Quelque chose a changé. Pour moi d’abord. Et puis pour Souad aussi. » La grande sœur sombre peu à peu dans la maladie mentale. Nana assiste impuissante à cette descente aux enfers.
Puis Erwann apparaît. Avec ses yeux « bleus comme pas permis », il ouvre une porte. Pour Nana, c’est la découverte de l’amour, du désir, de la vie qui palpite. Une bulle de lumière dans le gris ambiant. Mais cette histoire ne pourra pas tout sauver. Ni elle, ni Souad.
Le refuge des deux sœurs, c’est le déni de réalité. Pour rassurer les parents restés en Algérie, elles apprennent à nier le froid, le gris et la solitude. Personne ne ment comme Souad. « Elle ment pour que le monde soit plus beau, plus conforme, plus fantasque, plus intéressant, elle ment pour que la réalité fasse plus de bruit, soit plus juste et plus forte, elle ment pour que la vie ait un sens, elle ment pour survivre à l’informe, à la médiocrité et aux déceptions. Elle ment parce que sinon, elle meurt. »
Hélène Lotito réussit un tour de force. Elle fait entendre avec une acuité troublante la voix de Nana. Commençant à hauteur d’enfant, la langue est joyeuse et naïve. Les phrases courtes épousent le regard de la petite fille. Puis, avec l’adolescence, le texte bascule vers davantage de gravité. La syntaxe se complexifie, les métaphores se font plus sombres. On sent la conscience s’élargir, la douleur s’installer.
L’écriture d’Hélène Lotito est un concentré d’émotions. Elle sait dire la joie des après-midi entre copines comme l’angoisse des nuits d’insomnie. Elle sait dire le corps qui s’éveille comme l’âme qui se fracture. Les images sont justes. On pense à Annie Ernaux pour la précision du regard, à Leïla Slimani pour la violence contenue.
L’autrice, également comédienne et metteure en scène, a une connaissance intime de la scène et des corps qu’elle met ici au service de ce roman de formation et d’émancipation, construit comme une tragédie en plusieurs actes, chacun avec son tempo propre.
On y ressent avec force la douleur de l’exil. Cette violence particulière d’être ni d’ici ni de là-bas. D’appartenir à deux mondes sans vraiment appartenir à aucun. D’avoir quitté un pays sans pouvoir en adopter vraiment un autre.
On sort de cette lecture bouleversé, avec le goût amer du gris dans la bouche.
Comme pour se battre
Hélène Lotito
Éditions Fugue
Premier roman
208 p., 20 €
EAN 9782494062702
Paru le 23/01/2026
Où ?
Le roman est situé en Algérie, à Alger et en Kabylie, ainsi qu’en France, à Manosque, en région parisienne, à Villetaneuse notamment. On y évoque aussi un voyage en Égypte.
Quand ?
L’action se déroule durant la décennie noire en Algérie (1992-2002).
Ce qu’en dit l’éditeur
Vu à hauteur d’enfant, le parcours initiatique de deux soeurs d’Alger à la banlieue parisienne pendant la « décennie noire ».
Elle est joyeuse, la vie de Nana, entre ses meilleures copines, l’école française d’Alger, les garçons à embrasser et les boîtes de pastels achetées au trabendo. Mais lorsque le quotidien est percuté par les attentats-suicide, les barrages militaires et les disputes des parents, la peur fait son apparition.
Un jour, sa grande sœur Souad est envoyée étudier en France. De Villetaneuse, tous les samedis au téléphone, elle répète : « Tout va bien ». Un an plus tard, Nana a douze ans et c’est son tour. Elle rejoint sa sœur et doit apprendre le froid, le gris, la solitude – le mensonge, surtout. Mais « tout va bien », n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que Souad dévisse. Jusqu’à ce que Nana, confrontée au vertige de la liberté, cesse d’être une enfant et choisisse son destin.
Sur fond de décennie noire, ce parcours d’émancipation d’une jeune fille explore les fêlures et les résiliences de ceux que l’histoire atteint dans leur chair. Un premier roman porté par une voix libre et claire, où la douleur de l’exil est surmontée par la détermination et la joie.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Papa me grogne que ça suffit, ça va faire cinq fois qu’il me dit d’aller me coucher. Mais ce sont les yeux de yemma qui me font peur alors je file dans mon lit. Souad ne comprend pas pourquoi je veux laisser la porte entrouverte : je veux les écouter. J’entends des mots chuchotés : Il faut partir, Non mais tu as entendu ce que je te dis, Le Consul me dit que c’est grave, Ça ne se limite pas à Bab-El-Oued, Le FIS prend de l’ampleur, je te dis, Arrête de dire que ce n’est rien, Je m’en fiche de ce qu’en pense ta mère. Souad ferme la porte brutalement et je n’entends pas la suite. Elle me jette ma poupée sur la tête en me demandant ce que mes affaires foutent dans son lit et quand est-ce que je compte arrêter de dormir avec un doudou, et elle rit fort. Puis elle plonge dans mon lit et vient se coller à moi alors que je l’ignore superbement et elle m’annonce que nous sommes dans un vaisseau spatial. Elle se fait douceur de miel, et me parle des étoiles autour de nous. Je l’entends guider mon sommeil vers des rêves aux horizons lumineux. Alors, sur mes joues, le vent chasse le sang, il siffle à mes oreilles et glace mon front. Mes cheveux forment une masse mouvante et rapide comme une aile d’oiseau. Souad dit : Turbulences, et elle me berce rapidement d’abord en riant, puis avec souplesse. Légèreté. Elle dit : Nous reprenons notre vol. Ferme les yeux. Tu sens le vent, Nana ? Oui, je sens sur ma peau que c’est ici le début de tout, Souad. Elle chuchote : À la base de l’année zéro, le bleu est partout et il ne s’est presque rien passé.
Et je m’endors, entourée d’étoiles et de paillettes bleues qui filent avec le vent.
LA VIE BLEUE
Algérie (1991 – 1994)
Soraya dit que ce n’est pas mal – mais moi je me demande quand même.
Je suis allée dormir chez elle jeudi soir, après son anniversaire avec les copines. L’après-midi, on était toutes là : Soraya, Émilie, Nora, Aminata et moi. On était trop contentes toutes les cinq meilleures copines de l’univers, et on a mangé un gâteau énorme, et personne n’était là pour me dire qu’il y avait trop de sucre ou de beurre ou d’huile dedans – ce qui change de la maison où papa et Souad nous empêchent tout le temps de savourer tranquillement ce qu’on aime yemma, Yannis et moi, parce que c’est trop gras ou je sais pas quoi. Donc j’ai pris trois parts ! Et le soir dans le lit de Soraya j’étais bien contente d’avoir un peu mal au ventre et que personne me dise un truc comme quoi c’était bien fait pour moi…
Il n’y a que moi qui suis restée dormir chez Soraya parce que c’est moi sa vraie meilleure amie. On rigolait comme des baleines sous la couette, et franchement même si j’oserais le dire à personne, j’aime bien quand on joue avec Soraya, parce qu’on fait tout le temps que parler dans la cour pour faire comme les grandes, mais moi parfois j’aime bien juste jouer. Là, on disait qu’on était des sirènes amoureuses d’un capitaine qui avait ses deux jambes, et bref on refaisait tout le dessin animé sauf qu’il nous arrivait trop de trucs en plus qu’il n’y a pas dans le film. Et à un moment, Soraya m’a dit que les grandes, comme la petite sirène, quand elles dorment et qu’elles sont amoureuses, elles prennent un édredon et font comme avec leur mari, elles le mettent entre leurs jambes et se frottent dessus, en pensant à leur amoureux. Moi j’ai jamais vu qu’on faisait ça. Mais elle m’a dit que c’était Jessica qui lui avait montré.
J’étais vraiment jalouse que Soraya ait dormi chez Jessica sans me le dire, alors elle m’a avoué qu’elle me l’avait caché pour ne pas me faire de peine et qu’en fait, ça ne s’était pas passé comme ça, c’était les parents de Jessica qui avaient invité ses parents parce qu’ils faisaient une fête, et Soraya avait demandé si elle pouvait y aller pour voir Jessica, et donc elle y était allée, mais c’était nul parce que Jessica avait passé la soirée à s’enfermer dans la salle de bains avec sa copine qui est dans sa classe, et en plus elle lui avait demandé de ne rien dire, et de la prévenir si les parents l’appelaient… Bref, quand la copine avait dû enfin partir, Jessica lui avait dit qu’elle était crevée et qu’elle allait se coucher, alors Soraya était trop déçue mais finalement elle lui a dit de venir avec elle, et là elle lui a montré comment les femmes font en prenant un édredon à la place de leur mari et que ça n’était pas grave de faire ça, tant qu’on ne le faisait pas seule. Soraya ne voyait pas bien pourquoi mais apparemment c’est parce qu’il ne faut pas le faire trop souvent donc bon on fait quand même un peu ce qu’on veut, non ?
Et puis elle m’a montré, et j’ai fait pareil et bon, ça va, ce n’était pas crade ni rien, mais je me suis demandé si ce n’était pas pour ça que yemma pense que Soraya n’est pas trop une bonne fréquentation pour moi.
Ensuite, on est allées dans la cuisine finir le gâteau directement à la petite cuillère, sans assiette. J’adore Soraya.
— Ouh la menteuse, elle est amoureuse !
Ça la met dans tous ses états mais moi je sais que c’est vrai qu’elle est amoureuse, elle me l’a dit. Je ne l’ai pas trahie parce qu’on est meilleures amies, on se l’est promis le premier jour de la rentrée, sous le gros tilleul qui est devant notre classe et dont on mange les fleurs à la récré. Parce qu’on avait remarqué qu’on aimait trop ça, les fleurs, toutes les deux. Alors je me suis dit On aime la même chose et elle est belle et donc je lui ai demandé Soraya, veux-tu être ma meilleure amie ? Elle a fait semblant de réfléchir et elle m’a dit :
— Faut que tu saches que l’année dernière, ma meilleure amie, c’était Audrey. Elle va t’en vouloir à mort.
— Audrey, elle fait tout le temps des histoires, je l’aime pas, je m’en fous si elle ne m’aime pas.
— Alors OK. Je suis ta meilleure amie.
— OK.
N’empêche c’est un peu une menteuse Soraya, parce que moi je sais très bien qu’elle est amoureuse de Sébastien. Elle me regarde avec des yeux tellement noirs, oh ça va je ne dirai rien. Mais elle est débile puisque Sébastien a dit à Youssouf qui a dit Antoine qu’il était amoureux d’elle, et Antoine est lui-même venu le dire à Soraya. Donc c’est bon, ce n’est plus la peine de faire des mystères, mais qu’est-ce qu’elle peut faire sa coquette. Franchement, elle m’énerve. Ils vont même pouvoir se faire des bisous si elle veut.
Quand il ne reste que nous deux sous le tilleul, bien sûr elle redevient toute douce.
— Pourquoi tu fais la gueule, Nana ?
— Parce que t’es qu’une menteuse.
— Je ne veux pas que tout le monde sache. C’est bon, j’ai le droit.
— De toute façon tu vas sortir avec Sébastien, c’est sûr, alors arrête de faire ta belle !
— Ouh lala, Nana ! Tu as peur que je te laisse tomber, c’est tout !
— N’importe quoi !
— Oui tu as peur.
— Non.
— Tu viens dormir chez moi ce soir ?
— Je sais pas.
— Je vais demander à ta maman si tu peux, OK ?
— OK.
Franchement je ne veux pas le montrer mais j’ai trop envie. Chez moi en ce moment… Ma sœur dit qu’elle est séquestrée par mes parents et je la comprends un peu. Ça me fait pleurer quand je suis dans mon lit. Chez Soraya au moins on fait ce qu’on veut, sa mère elle ne regarde même pas si on a fait nos devoirs.
Soraya elle croit que je suis française, que j’appelle ma mère maman et pas yemma comme tout le monde, elle croit que chez moi y a du chocolat tous les jours. Elle croit que chez moi c’est simple et beau comme la France.
Je voudrais juste que Soraya prenne ma vie en main.
— Non, Manel, son passeport je l’ai vu il est bordeaux, alors ça veut dire qu’elle est française.
— N’importe quoi, c’est même pas vrai, c’est pas possible, son père il est arabe.
— Non, t’es hypocrite.
Moi, je m’en vais quand on commence à se traiter d’hypocrite, parce que c’est une insulte trop, trop grave. Après on se fâche, et du coup si tu es restée on te demande de dire ce qui s’est passé et comment et pourquoi et qui c’est qui a commencé, et après c’est avec toi qu’on se fâche. J’ai pressé la main de Soraya, mais elle m’a jeté un regard furieux, elle veut tout le temps rester quand il y a des histoires. Elle aime trop les histoires Soraya, franchement. Je lui dis à l’oreille Viens, on va au tilleul, quand je vois que Nora et Audrey vont vraiment devenir folles avec cette histoire. Finalement elle veut bien me suivre. Les deux-là, elles sont meilleures amies, mais elles se fâchent tout le temps, et quand elles se fâchent alors elles demandent à tout le monde, mais vraiment tout le monde, de ne plus parler à l’autre, mais l’autre elle te demande la même chose. Même aux garçons, elles demandent. Alors que tout le monde sait qu’ils s’en fichent complètement de ces histoires les garçons et même quand ils disent D’accord on ne parle plus à Machine eh ben ils s’en fichent, si Machine vient les voir, ils rigolent avec elle quand même. Tout ce qu’ils disent les garçons c’est : Est-ce que tu joues au foot, ou au basket, ou à n’importe quoi avec un ballon, et alors si tu dis non, ils te disent de partir et si tu dis oui, ils te disent que t’es trop sympa pour une fille. C’est très facile de faire qu’ils t’aiment bien les garçons. Ma sœur dit tout le temps qu’ils sont trop faciles à charmer les mecs de son âge parce qu’ils sont que des bébés alors qu’elle et ses copines, elles sont déjà des femmes. C’est vrai qu’elles ont des seins comme les yemma. Mais les garçons de son âge à ma sœur, parfois ils ont un peu de moustache. Je pense que ça veut dire que c’est un peu des hommes aussi. Au moins ceux qui ont des poils sur les joues. C’est trop dégoûtant. Mais jamais je le dis que je trouve ça dégoûtant, parce que sinon, ma sœur me traite de bébé et de nunuche, et je crois qu’il n’y a rien qui m’énerve plus.
Soraya et moi, on mange nos fleurs tranquillement sous notre tilleul quand Jessica arrive. On est un peu ses copines, même si Jessica c’est une grande. C’est une grande de quatorze ans, mais qui aime bien les petits, elle dit. Elle est noire avec de longues tresses jusqu’aux fesses, et puis elle est plutôt costaud alors on dirait presque une adulte, mais quand elle est arrivée à l’école l’année dernière, elle ne parlait pas français alors elle est venue quelques mois dans notre classe de petits de CM1 pour apprendre le français, et après elle est allée directement en quatrième et ça va, elle aime bien aussi, mais quand même parfois pendant la récré, elle enjambe la barrière entre le collège et l’école primaire et elle vient dans notre cour. Comme elle est grande, ce n’est rien du tout pour elle d’enjamber la barrière, elle le fait hyper vite, personne n’a le temps de la voir faire. Et même quand les maîtres la voient, ils ne disent rien. Ça arrive presque jamais qu’un collégien vienne dans notre cour, c’est plutôt les petits qui essaient d’aller dans celle des grands et là, les maîtres et les maîtresses ils nous courent après et même ils nous punissent.
Bref, Jessica est venue nous voir, et ce n’est pas pour crâner, mais elle m’a dit déjà une fois que j’étais une de ses meilleures amies, mais il ne faut pas que Soraya le sache parce que ça l’énerverait trop et elle serait capable qu’on se fâche rien que pour ça. Soraya, elle est un peu comme Souad, quand elle s’énerve c’est terrible.
Jessica, elle est américaine. Alors avant, elle était à l’école américaine – où il paraît qu’ils n’apprennent rien qu’à devenir gros – et depuis que leur école a fermé elle est chez nous. Elle dit que c’est mieux, que c’est beaucoup plus marrant. Je la crois, les Américains ils restaient entre eux, alors qu’ici, à l’école française, il y a tellement de nationalités que tu sais jamais d’où vient la personne à qui tu parles. Parfois, elle dit que l’école française aussi va bientôt fermer et vraiment je n’aime pas du tout quand elle dit ça. Je veux dire, ce serait un peu la fin du monde. On irait où ? Moi je ne peux pas aller à l’école algérienne, ma mère ne veut pas. Mon père, qui est français, et qui sait beaucoup mieux ce qui se passe en France, il dit que jamais l’école française fermera en Algérie, que ce n’est pas possible. Je suis sûre qu’il a raison, parce qu’en plus d’être français, il travaille pour une entreprise française en Algérie et il dit que si y a du gaz à prendre, y a des Français, si y a des Français, y a une école française. Je trouve ça logique aussi.
Jessica nous raconte qu’elle est allée à une boom jeudi dernier, chez Soizic, et que Yves lui a demandé de danser le slow, et qu’à la fin de la chanson, il l’a embrassée et elle pense qu’elle est amoureuse de lui. Mais elle n’est pas sûre-sûre. On lui demande – enfin surtout Soraya – comment il est Yves, elle nous dit qu’il est fort, qu’il est togolais, et qu’il sait faire des sauts périlleux. Elle nous le montre dans la cour mais discrètement, et elle dit qu’il ne faut pas qu’il nous grille quand on le regarde, mais il nous grille et elle est trop, trop mal, alors elle fait semblant de faire complètement autre chose, rien à voir avec lui. Mais on le connaît, incroyable, c’est Yves : le petit frère de Luc, un très grand de terminale
Extraits
« Par la fenêtre, des immeubles. Les cheminées s’empilent comme les antennes télé à Alger, ici on dirait qu’on a remonté le temps, on dirait qu’on est dans le passé. On m’avait di tu vas voir c’est moderne la France, c’est le confort. Par la fenêtre: du gris et du gris. Quand je me penche: le ciel, les façades des immeubles et les trottoirs, gris. Les gens même, gris. » p. 73
« Quand Souad rentre de son mois en Égypte, je veux crier, peut-être même que j’ai envie de la taper, mais je me suis rendue malade en mangeant plusieurs fois mes restes et je n’ai aucune force en moi. Et puis quelque chose chez elle m’empêche encore une fois de la haïr. Quand Souad rentre à la maison, au bout d’un mois long comme une nuit d’hiver, quelque chose a change. La solitude, et la folie qui s’y accroche, se sont installées en moi. Quelque chose a changé. Pour moi d’abord. Et puis pour Souad aussi. Je sens tout cela, mais je ne le comprends pas. Je n’ai que quatorze ans. Même si mes quatorze ans c’est du papier, qu’en vrai je suis déjà prête à tout et que je n’attends plus grand-chose. Souad a un nouveau walkman, bien plus luxueux. Elle dit Bordel, l’Égypte, ce n’est pas le mêmes arabe, et ça semble grave. Elle a de nouvelles boucles d’oreilles et ses yeux sont encore agrandis, ses joues creusées, la lumière de son regard clignote un message indéchiffrable. Ses mains tremblent. Elle est si belle quand elle rit.
Je ne vois pas que Souad a déjà sombré. » p. 123
« Parfois Souad rentre à la maison avec ce regard vague, rouge, mort et fou à la fois. Je me cache alors tout au fond de moi-même, je contracte tous mes muscles, je vise le point zéro, l’endroit magique où plus rien ne peut faire souffrir. Je ne jurerais pas l’avoir jamais vraiment trouvé, ni qu’il existe pour de vrai, mais je j’ai approche plusieurs fois, et c’est doux. C’est une perfection de nuage sans couleur, où plus rien ne peut avoir de sens, d’aspérité, de souvenirs, plus rien ne peut faire mal. Tout se dilate, s’écrase en même temps, et finalement disparaît.
Ce lieu secret, il faut y retourner, car en-dehors, tout brûle. » p. 145
« Quand il me regarde, il ouvre grand ses yeux. Ils sont bleus, ses yeux, bleus comme pas permis. Et ils font peur un peu. Les yeux bleus de vrai Francaoui. Je ne comprends pas pourquoi il me regarde autant. Je le dessine encore. Une nuance difficile, l’éclat, impossible à retrouver. L’éclat ce n’est pas juste une couleur, c’est de la lumière pure, hors contexte. Le bleu de ses yeux est pur, hors contexte. Ça ne pas fait boum et ça n’est pas spécialement joyeux. Pas comme Souad dit que ça doit se passer. Il s’avance vers moi, je cache tout de suite mon dessin, j’ai honte.
Quand il plonge ses yeux dans les miens, j’ai si peur. Je pense à Jessica, à ce qu’elle avait dit, « il a tourné sa langue dans un sens et moi dans l’autre », et toutes les angoisses au sujet de comment c’est possible un truc pareil remontent dans ma gorge, parce que tout ça ressemble absolument à une première fois.
Il s’assoit par terre, à côté de moi. À ce moment, je me sens rassurée, parce que je comprends qu’il a peur, lui aussi. Il ne me sourit pas, il a même l’air un peu triste. Alors moi je souris, je veux montrer que ce n’était pas grave tout ça, ou faire comme si – mais dans son regard je vois bien que si, c’est grave. Plus vite que le serpent, sa main brûlante saisit la mienne, son contact tout entier me saisit tout entière. Je ferme les yeux. Sous mes paupières fermées danse une petite fille joyeuse – qui n’est pas venue me voir depuis longtemps, que j’ai cru morte. Cette petite fille a les joues rondes, elle n’aime pas qu’on lui coiffe ses longs cheveux et elle tourne – tourne – tourne, pour que sa robe fasse un tourbillon autour d’elle. Elle n’a pas besoin de se forcer à sourire, le monde entier est une fête, un feu follet, une insolation de tout le corps.
Il n’y a pas d’embrasement, il n’y a pas de langue à tourner.
Nos mains restent figées, avec ma respiration. » p. 149-151
« Le jeudi soir, il y avait l’émission Envoyé Spécial à la télé, On aurait dit que tous les jeudis soir, l’émission était consacrée À l’Algérie. Dans l’émission la voix qui racontait faisait très peur, à tout le monde, surtout à papa et yemma. Je me rappelle la voix qui énonce cette phrase: «Les couples franco-algériens sont les premiers visés par Îles islamistes, ils sont tués chez eux, égorgés, le visage tourné face à la Mecque.» Papa esquissait un mouvement vers moi, mais la voix de la télé captait rapidement de nouveau toute son attention et il semblait oublier ma présence, oublier que ses enfants étaient là, suspendus à la voix de la télé, aux réactions qu’elle suscitait chez lui. Il retournait dans cette zone froide, il retrouvait ce ton qui semblait l’aspirer et qui nous tenait, tous, hors champ. C’était injuste, parce que le jeudi c’était le premier jour du week-end. C’était injuste de passer la soirée devant de telles horreurs. «Ce sont des mensonges», je pensais.
On en parlait avec les copines le samedi suivant à l’école. On disait entre nous Il n’y a pas de guerre, et aussi Tout va s’arranger, c’est sûr. Faut pas écouter les Français, qu’est-ce qu’ils en savent ? » p. 165
« Les yeux de Souad sont tout l’inverse de ceux d’Erwann. Ils sont lumière aussi, mais ils disent que la vie est un gouffre infini, ils brillent aussi, mais la flamme qui y danse vient de loin sous terre, le sheitan habite ma sœur, et ses iris si intenses, si beaux, si grands disent qu’il n’y a aucun espoir et qu’il faut tout brûler. Je n’arrive plus à la regarder en face, elle me terrifie. Je m’accroche au regard bleu, à lui, à ses étincelles, seul ce regard est réel. Souad est un mirage. » p. 181
« Souad ce matin pesait 47 kg. Elle mesure toujours 1,66 mètre, même si elle dit qu’elle en fait plus. Il ne faut pas la croire. Vous savez, il ne faut pas croire Souad. Cette phrase remonte dans ma gorge depuis cette nuit, j’ignore pourquoi, et je ne sais pas plus pourquoi je souris en la répétant. Personne ne ment comme Souad. Souad ment comme elle respire: mieux que tout le monde, avec plus de précision que tout le monde, les cheveux plus soyeux, les yeux plus lumineux, le défi au bord des lèvres. Elle ment pour que le monde soit plus beau, plus conforme, plus fantasque, plus intéressant, elle ment pour que la réalité fasse plus de bruit, soit plus juste et plus forte, elle ment pour que la vie ait un sens, elle ment pour survivre à l’informe, à la médiocrité et aux déceptions. Elle ment parce que sinon, elle meurt. » p. 197
À propos de l’autrice
Hélène Lotito © Photo DR
Après des études de philosophie et de musicologie et une carrière d’éditrice de livres audio, Hélène Lotito a créé en 2013 le studio d’enregistrement la Machinamot. Elle allie écoute musicale des textes, travail sur le son et direction artistique des comédiens. Après une enfance passée en Algérie, elle vit aujourd’hui à Paris. Comme pour se battre est son premier roman. (Source : Éditions Fugue)
Compte Instagram de l’autrice
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