La Rosa Perdida

Rosa Perdida

En deux mots

Dans un village sous dictature, Sofia Ordoñez est pendue, trahie par son fils Matías. Le roman remonte le temps pour raconter l’arrivée de Mario, son amour pour Sofia, leur combat contre l’oppression et la naissance de leur fils. Matías grandit dans le bordel que sa mère a créé, la Rosa Perdida, où se rencontrent tortionnaires et peuple asphyxié par la violence, où le réalisme magique défie la brutalité.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un chant de résistance

Christopher Laquieze signe un premier roman éblouissant, ancré dans une dictature d’Amérique latine où l’on broie les corps et les âmes. En s’appuyant sur le réalisme magique, il prouve que la littérature reste l’ultime territoire de liberté.

C’est avec une scène-choc que s’ouvre ce brillant premier roman. Dans le village de San Jacinto del Río, Sofia Ordoñez est pendue en place publique, trahie par son propre fils. Un drame inaugural autour duquel l’auteur va tisser une narration polyphonique, remontant le temps pour explorer l’histoire du village, les destins de ses habitants et les cicatrices qui les hantent.

À San Jacinto del Río, impossible d’échapper au joug de la dictature. Ici, « les mots étaient des pièges ». Un simple verbe mal placé conduit à la torture dans la boulangerie du frère du capitaine Vega, transformée en salle d’interrogatoire. « Les soldats avaient la violence, nous le silence ».

La population survit, portant « une blessure si large qu’elle devenait un territoire ».

C’est dans ce paysage de terreur que débarque Mario Ordoñez, un homme au regard de jaguar et à la balafre mystérieuse. Il s’installe, se rend utile, observe. Rapidement, il remarque Sofia au marché. Elle vend des fruits et légumes. Il la suit, revient, insiste avec douceur. Sofia se méfie d’abord, puis succombe à son charme discret. Leur amour devient une évidence. Ensemble, ils imaginent « un monde où leurs enfants pourraient grandir ».

Mais Mario ne se contente pas de rêver. Avec l’instituteur et son épouse Dona Clara, il planifie un attentat contre les oppresseurs. Car « La liberté est à l’homme ce que les racines sont aux arbres ». L’action réussit. Le prix est terrible : Mario se sacrifie pour sauver les siens, se jetant dans la gueule du loup. Sofia ne le reverra jamais.

La veille de sa mort, le couple avait choisi de panser une plaie vive – la perte d’un enfant – par une nuit d’amour. Mario ne saura jamais que neuf mois plus tard, Sofia mettrait au monde Matías.

Sofia, qui transforme sa douleur en refuge en créant la Rosa Perdida, un bordel qui devient bien plus qu’une maison close. C’est « un refuge improbable où les corps se croisaient sans s’empoigner ». Villageois et militaires s’y côtoient. Les femmes y trouvent des réponses, un accueil chaleureux. La belle Dolores et la Roja, à la chevelure flamboyante, assoient la réputation des lieux. « Les histoires se lisaient dans la géographie de leurs corps ».

L’endroit devient l’épicentre de toute l’action, le cœur battant d’une communauté asphyxiée. Dans la cour, les poules s’envolent si haut qu’on les croit avalées par le ciel. Les vaches mettent bas des portées improbables. Les paresseux courent le long des ceibas. La magie affleure partout.

C’est là que Matías grandit, « entre despotisme et volupté ». L’enfant observe, apprend, comprend. Il rencontre Chicharrón qui lui enseigne le fleuve et ses secrets. Une amitié indéfectible naît, qui survivra aux années et aux vicissitudes. Matías décide d’écrire « des histoires pour ceux qui n’en ont plus ».

Puis vient le jour où il dénonce sa mère. Pourquoi ? Par amour ou par vengeance ? Le roman explore cette question sans jamais l’épuiser, laissant planer le mystère sur ce geste matricide.

Christopher Laquieze s’empare du réalisme magique avec une maîtrise stupéfiante pour un premier roman. Dans la lignée d’un Miguel Bonnefoy, il tisse une prose somptueuse où le merveilleux côtoie l’horreur. Ses phrases sculptent des images saisissantes : « Même les glapissements de plaisir, jadis vifs à faire frissonner les rideaux, s’étaient tus ». Il prouve combien les mots et la culture sont de formidables remparts à l’oppression. Face à la brutalité, il oppose la beauté d’une langue luxuriante, tropicale, envoûtante. Son écriture déborde de couleurs et de fureur, de saveurs et de douleurs. Son texte résonne avec une actualité brûlante : l’intervention récente des États-Unis au Venezuela remet sous les projecteurs une dictature qui étrangle le pays depuis des décennies. Laquieze transforme cette réalité politique en fable universelle sur la résistance et la mémoire.

La Rosa Perdida est une belle découverte de cette rentrée 2026. Un roman généreux, habité et Laquieze, un nom à retenir

La Rosa Perdida

Christopher Laquieze

Éditions JC Lattès

Premier roman

270 p., 20 €

EAN 9782709675222

Paru le 14/01/2026

Version audio lue par l’auteur

Où ?

Le roman est situé en Amérique latine dans un village baptisé San Jacinto del Rio. Comme on y évoque aussi Caracas, on peut imaginer que nous sommes au Venezuela.

Quand ?

L’action n’est pas précisément située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Quand Matías Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée. »

À San Jacinto del Río, un village oublié des cartes et des dieux, Sofia Ordoñez dirige La Rosa Perdida. Un bordel célèbre pour corps en quête de volupté, devenu refuge pour âmes errantes et haut lieu de passage des hommes, opposants comme sympathisants au régime sanguinaire d’Isidro Gálvez.

Lorsqu’un matin Sofia est pendue sur la place publique, dénoncée par son propre fils Matías, le village entier frémit. Et sa mémoire, ses secrets et ses douleurs se déroulent pour tenter de comprendre.

Dans ce premier roman, pétri de réalisme magique et d’une véritable virtuosité dramatique, Christopher Laquieze raconte les cicatrices d’un continent meurtri, la résistance muette et le courage de ceux qui, à bas bruit, oeuvrent pour un autre monde.

Les critiques

Babelio

Page des libraires (Katia Leduc, Librairie L’Embarcadère à Saint-Nazaire)

Les premières pages du livre

« PROLOGUE

Quand Matías Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée.

On en avait vu des sentences – des corps suspendus telles des guirlandes noires – et des bourreaux si superstitieux qu’ils se grattaient le front trois fois, toujours trois, comme pour dire à Dieu : « Ce n’est pas moi, c’est la mécanique. » Un enfant qui fait exécuter sa propre mère n’est pas monnaie courante. Et pourtant, rien ne bougea. Pas une pierre. Pas une paupière. Car ici, on savait que parler, c’était trahir sa propre langue. On savait que certains mots, lorsqu’ils fermentent dans la gorge, n’accouchent pas d’aveux mais de vers, qu’ils irritent, creusent et finissent par pourrir toute une vie.

Pour moins d’un verbe, on finissait pendu ou écartelé dans la cave de la boulangerie, l’antre même du frère du capitaine Vega, où il avait fait de son fournil une salle d’interrogatoire depuis le jour où il avait pris le contrôle du village. Là, il faisait parler les plus récalcitrants. Depuis, des années avaient passé et plus personne n’osait toucher aux galettes, pourtant délicieuses, car leur parfum s’était mélangé dans les mémoires à l’odeur entêtante de la chair tiède. Même le nom du dictateur, celui entre les mains duquel le pouvoir s’était niché, ne devait pas être prononcé. Oui, dans ce village, étrangement appelé San Jacinto del Río, les mots étaient des pièges. Ils poussaient comme des ronces sous la langue, et un nom à peine effleuré pouvait faire tomber une maison, disparaître un père, ou naître un silence qu’on n’avait pas appris à pleurer.

Dans un recoin de sa cellule introuvable à l’œil nu, Sofia Ordoñez sentait l’abîme qui précède les exécutions. Ce gouffre-là, elle l’avait observé dans le regard des autres bien avant de l’éprouver dans sa propre chair. Le tremblement discret des poignets, la chaleur qui monte dans la gorge, et une paix, singulière.

Jamais elle n’aurait cru que les dernières paroles adressées à son fils seraient tant dénuées d’amour. Peu importe ce qu’elle pensait encore – penser, à ce stade, c’était parler aux fantômes –, une mélancolie acide la submergea. Et dans cet espace suspendu entre la corde et l’oubli, elle imagina une dernière fois caresser la joue de son fils – la douceur d’une peau de nourrisson, comme si le crime pouvait être effacé par ce simple geste.

Elle avait côtoyé tant d’hommes – larges comme des armoires, minces comme des prières, cruels comme des dieux mal finis – qu’elle ne nourrissait plus l’absurde idée de fuir son destin. Alors, plutôt que de lutter à contre-ciel, elle se laissa bercer par cette existence obligée qui n’offre qu’un faux choix : se battre pour mourir ou se résigner pour survivre.

La veille, la nouvelle avait traversé le village avec la rapidité d’une rafale remontant du río Santa Clara. On ne parlait que d’elle, car parler d’autre chose aurait été trahir, ou pire, nier.

Sofia avait été la seule à résoudre le problème des couples du village. Là où ceux-ci ne se regardaient plus que pour mesurer l’étendue de leur incapacité à s’aimer, elle leur avait offert une échappatoire aussi ancienne que la chair : la Rosa Perdida. Le bordel le plus célèbre du pays était devenu un refuge improbable où les corps se croisaient sans s’empoigner, où l’on déposait le manteau troué de sa douleur.

Au fil des années s’y étaient mêlés des guérilleros descendus des foyers insurrectionnels, des opposants politiques exilés des Andes, des femmes en quête de liberté sous les étoiles tropicales, et même des animaux de toutes tailles, de toutes couleurs, qui venaient se désaltérer à l’ombre du jardin luxuriant, pressentant qu’ici, quelque chose résistait encore à la cruauté du monde.

Sofia Ordoñez, celle qui savait. Celle qui avait vu les hommes mentir sans cligner des yeux, les femmes prier avec des couteaux dans la gorge, et les enfants naître avec du sang sur les paumes. Celle qui connaissait tant de secrets qu’on se surprenait à murmurer qu’elle aurait dû mourir bien plus tôt.

On arrivait en silence à la Rosa Perdida, le chapeau bas, la tête remplie de rancunes. On en repartait différent, plus léger, l’esprit engourdi de cet oubli poisseux que seules les étreintes fiévreuses savent dispenser. Dans la cour du bordel, on entendait d’abord le caquètement nerveux des poules qui, affolées par un cri trop sec, un souffle trop vif, s’envolaient si haut qu’on les croyait avalées par le ciel. Mais c’était le río Santa Clara qui les happait, là-bas, plus loin, dans ses courants troubles. Elles finissaient par pondre directement dans l’eau. Leurs œufs, ballotés par les remous et les branches mortes, étaient dévorés par les poissons qui grossissaient au rythme des saisons, jusqu’à devenir à leur tour le dîner des pêcheurs du village. Rien ne se perdait à San Jacinto del Río, tout pourrissait en cercle.

Il y avait aussi ces vaches, bénies ou maudites selon les croyances, qui mettaient bas des portées si nombreuses, parfois dix, douze veaux à la fois, que les anciens se demandaient si elles n’avaient pas trouvé là une manière de se multiplier pour alléger le poids de leurs croupes. Elles avançaient avec pesanteur, comme pour s’assurer que la terre sous leurs sabots tiendrait encore quelques instants avant de céder à la fatigue de leur existence.

Et puis les paresseux qui, brusquement, se lançaient dans des courses effrénées le long des ceibas, montaient et descendaient avec ivresse, les yeux exorbités, les griffes agrippées au tronc. On ne savait si c’était la chaleur, la folie, ou quelque espièglerie divine qui les avait ainsi tirés de leur léthargie légendaire.

C’est dans cet environnement hostile et délicat que fermentaient les plaisirs enroulés de la Rosa Perdida dont Sofia était la tenancière. Elle avait compris bien avant tout le monde que le malheur des hommes ne venait pas de leur solitude, mais de l’insupportable présence des autres, trop proches, trop bruyants, trop pleins d’eux-mêmes. Ceux qui entraient dans le bordel restaient anonymes, même si tout le village connaissait leur nom, leur voix, jusqu’à la manière dont ils frappaient à la porte. Une amnésie collective. On oubliait par respect, par honte, ou juste par fatigue. Et c’est ainsi que naquit la rumeur qu’à la Rosa Perdida, on se forgeait des souvenirs avec le privilège de les voir s’effacer avant que la porte ne se referme.

Les femmes aimaient se rassembler autour de Sofia, dans le jardin noyé de lumière où les bananiers courbaient l’échine et où le sucre des goyaves embaumait l’air d’une douceur collante. Entre les feuilles épaisses et les silences, Sofia leur apprenait à apprivoiser les courbes de leurs corps comme on apprivoiserait une panthère, avec grâce et respect. Elle leur enseignait que la liberté ne répondait pas à la voix du monde, ni à celle des hommes, mais qu’elle vivait tapie, dans un repli de chair ou de pensée.

Mais ce soir-là, à la Rosa Perdida, les volets étaient clos. Les filles s’étaient regroupées dans la cuisine, serrées autour des lampes à pétrole, leurs prières suspendues dans l’air. L’odeur du café froid, du vieux savon et de la peur fondue en un parfum que seule la nuit connaissait. Les femmes scrutaient par les interstices l’événement redouté. Elles se tenaient les mains, suppliant que le sort s’égare et oublie Sofia. Elles avaient tamisé les murs et effacé chaque trace de chaleur. Rien ne bougeait. Même les glapissements de plaisir, jadis vifs à faire frissonner les rideaux, s’étaient tus. L’une d’elles pleurait doucement. Assise à l’écart, un chiffon humide sur la nuque, une femme fixait le carreau brisé de la fenêtre, là où l’on voyait passer des ombres sans corps.

— Ils ne la tueront pas, dit-elle. Pas Sofia.

Personne ne répondit. Les villageois ne dormirent pas cette nuit-là. Non par compassion pour Sofia, mais parce que les hommes, englués dans la crasse molle de leurs pensées, se désespéraient de voir leurs plaisirs mourir avec elle. Les femmes, elles, restaient accoudées aux balcons, les bras lourds et les cœurs raidis, les yeux rivés sur cette corde en cercle qui n’attendait qu’une tête pour se remémorer sa fonction. Dans les ruelles, les enfants collaient leurs oreilles contre les murs en argile. Tout le monde fixait la Plaza Vieja comme on fixe un cercueil, mais elle n’avait jamais semblé aussi déserte.

Étrangement, personne n’avait vu le fils maudit. Certains disaient qu’il avait rejoint les enfers de son plein gré. D’autres juraient qu’il s’était noyé dans son chagrin, et que, flanqué de son étrange ami Chicharrón, il fuyait vers le large, espérant que l’immensité de l’eau efface la lente brûlure de la culpabilité.

Rien de tout cela n’était vrai. Matías Ordoñez était assis sur la colline face au río Santa Clara et regardait l’eau noire se tordre sous la lune. Les guacamayos se réfugiaient dans le creux des cèdres, brisant les noix des palmiers Attalea d’un claquement sec. Depuis qu’il avait quitté la maison close, Matías marchait à la dérive, les mains vides et l’âme pleine, fuyant les regards des vivants. Il traînait son ombre, l’écrasant à toute foulée. Chaque pas brisait la croûte aride de son propre sillage et il croyait encore qu’autre chose que la poussière pouvait germer de ses veines ouvertes au soleil.

La colère ne le quittait plus. Elle dormait en lui, se levait avec lui, mangeait à sa place. Seul Chicharrón avait une idée de l’intensité de la fureur que Matías ressentait, assis sur cette colline face aux eaux épaisses du río Santa Clara.

À trois heures du matin, les soldats, sous les ordres de Salcedo, avaient dressé la potence sur la Plaza Vieja. Les cordes de chanvre, raides et neuves, arrivées dans une caisse scellée de Caracas, furent sorties une à une et accrochées avec une lenteur cérémonielle.

Le Padre, debout à quelques pas, suivait la scène sans broncher. Ses lèvres remuaient, oui, mais la prière qu’il murmurait n’implorait ni grâce, ni rémission. Il n’y avait rien à absoudre.

Sofia Ordoñez n’avait opposé aucune résistance. Deux soldats l’avaient trouvée assise dans la cour de la Rosa Perdida, les mains sur ses genoux et les cheveux défaits. Avant de partir, elle avait imploré qu’on la laisse enfiler sa robe noire, celle dont les coutures avaient été réparées mille fois par Celestina Montenegro qui jurait y lire l’avenir. Elle l’avait senti venir, les coutures de sa robe s’étaient effilochées la veille.

Sofia était allongée dans sa cellule, le dos collé à la pierre tiède, les yeux grands ouverts, plus ouverts que le ciel lui-même, plantés droit, par orgueil ou par foi, dans un horizon qu’elle savait hors de portée. Elle ne voyait rien, sinon un éclat flou.

On ne put affirmer que Sofia avait dormi cette nuit-là. Les soldats de garde racontèrent qu’elle était restée assise sur le bord de son lit, les mains croisées sur sa poitrine comme pour maintenir quelque chose à l’intérieur, et elle avait demandé à voir son fils. On ne lui avait pas répondu.

Une femme de la prison, chargée de lui apporter une couverture, déclara plus tard que Sofia n’avait laissé couler aucun chagrin de ses yeux. Et dans ce souffle brodé de nuit, elle expira : « La main qui tisse le fil du malheur est la même que celle qui tente de retenir la chute. »

L’aube arriva sans que personne la remarque. La lumière grise s’étirait sur le village, faisant ressortir les ombres noires des arbres de la Plaza Vieja. Les soldats étaient déjà là, alignés telles des pièces rouillées, les uniformes couverts de fientes. Le Padre gravit les marches. Il tenait un livre de prières en cuir de caïman alors que personne ne l’entendait jamais réciter quoi que ce soit. Le prêtre avait toujours eu l’air plus vieux que son âge, mais ce matin-là, il semblait avoir pris quelques années encore.

Sofia Ordoñez apparut au bout de la rue principale encadrée par deux soldats. Elle avançait. La courbe de sa longue robe noire dansait dans ce qui serait ses derniers mouvements.

Les regards se tournèrent vers Celestina Montenegro qui, debout près de la fontaine sèche, laissa couler une unique larme. Cette larme contenait tous les présages étouffés, les vérités qu’on ne voulait pas entendre, et la lassitude d’avoir eu raison. Le destin avait fait son choix.

Redescendu de la colline pour assister à l’exécution de sa mère, Matías ne leva pas les yeux et resta fixé au sol même lorsqu’elle passa tout près de lui. Sofia gravit les trois marches de la potence et planta son regard dans le vide. Elle garda la bouche close et passa sa tête dans le cercle de la corde. Le nœud coulissant. Le poids. Et le bruit sec.

Le vent du río Santa Clara balaya la place, emportant avec lui le dernier sourire de Sofia Ordoñez.

PARTIE I

1

Le jour où Mario Ordoñez arriva à San Jacinto del Río, il sortit d’un vieux Bedford bleu ciel à la carrosserie craquelée avec la démarche d’un jaguar égaré. Ses yeux étaient durs et ses cheveux, d’un noir désespéré. Son visage était buriné par le soleil et ses origines était masquée par une barbe épaisse. Une balafre entaillait son sourcil droit. Sa chemise blanche battait contre ses flancs, et son regard fixe fit taire les enfants jouant sous la galerie de la cantina.

Le jeune homme resta un instant immobile au milieu de la route, sa valise en cuir de capybara posée à ses pieds. Il observait le village. San Jacinto del Río n’était qu’un assemblage de maisons basses aux toits inclinés, entourées de cèdres et de samaumas qui la tenaient à distance des villes bruyantes, des journaux du matin, des bureaux aux ventilateurs grinçants et de ceux qui pensent que le temps se mesure en chiffres.

On raconte que bien des années auparavant, un cartographe du nom de Don Bartolomé de las Estrellas arriva à San Jacinto del Río, déterminé à inscrire le village sur ses cartes. Il s’installa sur la Plaza Vieja, déploya ses instruments en cuivre brillant et se mit à mesurer, tracer et calculer sous le regard intrigué des habitants. La première nuit, son compas tourna sans fin, ensorcelé par une force invisible. La deuxième, ses mesures disparurent mystérieusement, les chiffres s’évanouissant comme de l’encre sous la pluie. La troisième, alors qu’il tentait de dessiner les contours du fleuve, les eaux montèrent inexplicablement, engloutissant son parchemin et ses outils. Le village semblait continuer de vivre mais les habitants souriaient en coin. Don Bartolomé partit, abandonnant ses cartes. Depuis, San Jacinto n’apparaît sur aucun document et ceux qui cherchent à l’y inscrire perdent leur plume, leurs outils, et parfois même leur esprit. Certains disent que les racines des ceibas déplacent le village chaque nuit, le rendant impossible à localiser, tandis que d’autres affirment qu’il se cache dans le reflet des eaux, visible seulement à ceux qui n’ont pas l’intention de le trouver.

Mario posa donc le pied sur une terre bien vivante, mais où le mot liberté n’avait franchi aucune lèvre depuis des décennies. Un homme avait pris le pouvoir. Avec lui était arrivé le désordre, et cette manière qu’ont certains régimes de le faire passer pour ordinaire.

À propos de l’auteur

Christopher Laquieze © Photo Marie Rouge

Né en 1996 à Arcachon, Christopher Laquieze est essayiste et chroniqueur littéraire, spécialisé en littérature latino-américaine. La Rosa Perdida est son premier roman. (Source : Éditions JC Lattès)

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