Aqua

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En lice pour le Prix Robert de Sorbon

En lice pour le Prix des Écrivains du Sud

En lice pour le Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2026

En deux mots

Un village normand se déchire autour de la gestion de son eau. Maria, épicière roumaine au sourire conquérant, affronte Martin, technocrate parisien en quête d’ancrage local. Une élection municipale tourne au bras de fer. La sécheresse menace. Les certitudes s’effondrent. L’idéal collectif se heurte aux égoïsmes individuels.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La bataille de l’eau aura lieu

Après «Humus» (prix Interallié 2023), Gaspard Koenig s’attaque à l’eau dans ce deuxième volet d’une tétralogie consacrée aux quatre éléments. L’occasion de confirmer son talent à s’emparer des enjeux écologiques pour en faire des récits captivants.

Le déluge s’abat sur Saint-Firmin. La rivière Maline déborde, transformée en « monstre boueux » qui « vomit ses tripes sur le paysage ». Gaspard Koenig signe un incipit magistral. La goutte de pluie devient personnage à part entière. « Ce n’est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C’est une balle lancée à l’attaque de la terre. »

Au cœur de ce déluge, une communauté villageoise. Au premier rang émerge Maria, d’origine roumaine. Arrivée en France il y a quinze ans, elle a étudié la sociologie à la Sorbonne puis à l’université de Caen. Son sujet de thèse ? Les communs, ce modèle économique fondé sur l’autogestion harmonieuse des ressources. Après des années de précarité universitaire, elle a choisi de s’installer à Saint-Firmin avec Laurent, son mari informaticien. Elle y tient La Lanterne, l’épicerie-bistrot du village.

Son sourire finit par conquérir Saint-Firmin. « Il jaillissait de tout son être et semblait gober le monde autour d’elle. » La boutique devient le lieu de rassemblement. Maria incarne une générosité instinctive qui fait d’elle bien plus qu’une commerçante.

Face à elle, Martin Jobard. Quarante ans, énarque, quinze ans passés dans les cabinets ministériels comme « Monsieur Eau ». Il espère succéder à son oncle comme maire de la commune. Pour rebondir en politique, il a besoin d’un « ancrage local ». Un CV de vraies gens et de cul des vaches.

Mais lors de sa première réunion électorale sous la halle du village, Martin commet l’erreur fatale. Il propose d’abandonner la gestion de l’eau en régie municipale pour la confier à la communauté de communes. Modernité contre tradition. Efficacité technocratique contre autonomie locale.

C’est la levée de boucliers. Louis, le paysan-boulanger anarchiste, explose. Matthieu, l’éleveur de brebis, s’indigne. « Notre eau, c’est notre eau ! On ne va pas la partager », éructe-t-il. Une fronde se lève. Maria, poussée par les habitants, lance une liste concurrente. Et l’emporte.

Commence alors le vrai roman. Maria découvre la solitude du pouvoir. La gestion concrète de l’eau s’avère un casse-tête administratif. Préfète, Agence de l’eau, intercommunalité : l’État débarque « avec tous les attributs du monopole de la violence légitime ». Les idéaux se heurtent au réel. Les villageois, d’abord solidaires, retournent vite à leurs intérêts personnels.

Puis vient la sécheresse. Après les trombes d’eau, plus une goutte. La source ancestrale se tarit. Les robinets restent secs. Saint-Firmin découvre sa vulnérabilité. La solidarité s’assèche aussi vite que la nappe phréatique.

Gaspard Koenig maîtrise l’art du roman choral. Sa galerie de personnages sonne juste. Chacun incarne une facette de la France rurale contemporaine. Salim le survivaliste turc. Léa la naturopathe. Miss Norton, la retraitée anglaise. Liliane, l’éternelle secrétaire de mairie. Tous vivent côte à côte « sans jamais faire société — un immeuble à l’horizontale ».

L’auteur excelle dans les portraits. Martin, « haut fonctionnaire aussi brillant qu’effacé », cristallise toutes les contradictions de la technocratie sincère mais décalée. Maria porte en elle l’histoire d’une Europe en mutation, de la Roumanie post-communiste à la Normandie néorurale. Servi par une documentation précise, la satire est féroce. Les sigles obscurs de l’administration, le jargon des autorités publiques, les éléments de langage creux : tout y passe.

Gaspard Koenig poursuit un projet romanesque ambitieux : écrire une histoire naturelle de la société contemporaine à travers les quatre éléments. Après la terre dans Humus, l’eau dans Aqua viendront l’air et le feu, avec la même ambition, penser le politique sans slogan, l’écologie sans didactisme, la ruralité sans nostalgie.

Avec Aqua le pari est à nouveau gagné avec cette fresque écologique, politique et citoyenne.

Aqua

Gaspard Koenig

Éditions de l’Observatoire

Roman

432 p., 23 €

EAN 9791032932025

Paru le 09/01/2026

Version audio lue par Lou Martin-Fernet

Où ?

Le roman est situé en France, à Saint-Firmin, village fictif de Normandie et à Paris.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s’engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l’eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste…

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kœnig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Les critiques

Babelio

France Inter (Les midis de culture)

Benzine mag. (Marie-Laure Kirzy)

France Inter (Zoom Zoom Zen)

Brut. Book

TVR ( Faites-moi lire)

RCF (Colombe Vissac)

Unidivers (Nicolas Roberti)

Actualitté (Nicolas Gary)

Les premières pages du livre

« I

La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique.

Ce n’est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C’est une balle lancée à l’attaque de la terre. Au moment de l’impact, elle n’a aucun regret. Elle sait qu’elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d’années.

Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d’elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l’assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d’elles-mêmes. C’est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des

amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente.

Certaines sont parvenues à pénétrer le sol. Elles se faufilent patiemment à travers l’humus, chassant l’air de chaque interstice, noircissant le grain de la terre, prenant parfois le toboggan des galeries souterraines et rafraîchissant les lombrics sortis de leur hibernation. En cette saison, le risque est grand pour elles de se trouver capturées par les racines qui les renverront vite d’où elles sont venues, quelque part dans l’atmosphère. Celles qui réussissent à se frayer un chemin à travers le grillage fin et serré des radicelles resteront plus longtemps à l’abri du vent et du soleil. Enfin, pas si longtemps. Si elles étaient tombées une centaine de kilomètres plus loin, elles auraient continué à descendre pour plonger dans la gigantesque nappe de la craie où elles se seraient reposées durant quelques milliers d’années. Mais ici, après avoir suivi de minuscules rigoles souterraines, elles rencontreront bientôt la roche mère, grenue et impénétrable. Le granit, c’est du sérieux. La pierre des pierres. Du magma incandescent venu des profondeurs de la Terre et lentement refroidi : du feu pétri. C’est le dernier vestige des hautes montagnes armoricaines, érodées par des centaines de millions d’années de vent et de pluie. Tout passe, tout trépasse, sauf le granit.

Alors ces gouttes héroïques glisseront sur la pierre et feront la queue les unes derrière les autres, dans une cohue glougloutante, avant de crever la surface un peu plus bas dans le vallon. À peine quelques mois de voyage dans l’obscurité avant de retrouver l’air libre.

D’autres gouttes moins chanceuses ont été refoulées dès leur atterrissage et emportées dans un entrelacs de ruisselets qui apparaissent parmi les herbes et dévalent la colline.

À première vue, ce n’est qu’un sol spongieux. Mais à hauteur de goutte, c’est le Danube. Des affluents et des deltas, des rapides et des cataractes, des lacs et des barrages. De l’écume, des tourbillons, des canaux secrets. Sur quelques hectares a surgi tout un réseau hydrologique, un chevelu avec sa rationalité et, déjà, des bras qui se séparent, des berges qui se ravinent, des lits qui se creusent. Ce fleuve minuscule disparaîtra avec les premiers rayons de soleil, comme le Danube s’effacera un jour lointain au gré de la tectonique des plaques.

En attendant, l’eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d’ordinaire si paisible est devenue folle.

Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse.

Au lieu d’un filet d’eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l’aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu’elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C’est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu’elle passe le long des champs puis qu’elle traverse Saint-Firmin.

Elle est alors rejointe par un véritable torrent qui s’est formé sur les pentes bitumées du village. Les vieilles maisons du centre-bourg, miraculeusement épargnées par les bombes américaines durant la dernière guerre, opposent à la pluie leurs sombres masses de granit et de schiste. Les gouttes ne font pas de différence entre une façade et une falaise. Dans les deux cas, elles sont privées du matelas amortisseur du sol. Elles dégringolent et courent à travers les rues en pente. Les gouttières débordent, les grilles d’évacuation sont saturées, les citernes dégueulent leur trop-plein. L’eau suit sans effort les chemins tracés par les hommes, transformant la chaussée en flot turbulent. Parvenue tout en bas, elle est accueillie par le grondement repu de la rivière en crue. Ce renfort donne à la Maline les forces nécessaires pour sauter l’ancien bief et attaquer les piles du pont, qui résistent encore mais sont peu à peu rongées par les coups de lime incessants des tourbillons.

Les habitations de Saint-Firmin se trouvent suffisamment en hauteur pour que seuls les potagers des anciens courtils soient inondés. Il faut dire que le village est habitué aux

caprices de la Maline. Des générations de tanneurs, de forgerons et de meuniers ont appris à vivre sur les bords de la rivière, installant leurs outils au plus près et leurs chambres au plus loin. Pendant de nombreux siècles, avant la construction du pont aux grandes heures de la révolution industrielle, on devait passer à gué d’une rive à l’autre du village, en se mouillant les mollets ou en sautant sur des rochers.

Aujourd’hui, les maisons des meuniers sont occupées par des développeurs informatiques en télétravail et le gué a été remplacé par le pont en bois de la promenade touristique. Il n’en reste pas moins, diffus parmi les pierres épaisses et les innombrables puits, matérialisé par l’inclinaison des ormes et l’évasement des berges, un vif souvenir de l’eau, de ses richesses comme de ses périls, grosse bête jamais domestiquée, câline un jour, sauvage le lendemain. On se souvient confusément des femmes noyées dans le lavoir, des enfants joueurs emportés par les courants, des pêcheurs entraînés au fond de de la rivière par leur proie, des paysans affamés par les inondations. Ni l’avidité des constructeurs, ni l’indolence des élus, ni l’ignorance des néoruraux n’ont pu vaincre

une sorte de superstition inquiète autour de la Maline, préservée de tout aménagement contraignant. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, la crue passe sans trop de dégâts.

Et donc la vie continue, les voitures vont et viennent phares allumés, mais on ne voit plus personne dans les rues et chacun se demande secrètement si tout cela est bien normal, en plein mois de juin. Les statuettes des saints sur la façade de l’église, dont plus grand monde ne saurait dire le nom, pleurent à gros bouillons. Ce ciel sans lumière ne pro- met aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n’a pas cessé. S’agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n’est ni le broussin où l’on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l’abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu’aux os.

Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s’arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n’a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l’entendre.

Le pire, ce n’est même pas l’eau. C’est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux.

Si encore on pouvait se consoler en faisant une flambée dans la cheminée. Mais non : il fait une chaleur de mousson. On ne sait plus s’il faut ouvrir ou fermer les fenêtres, laisser passer l’air au risque de faire entrer l’eau. Ceux qui s’aventurent à faire quelques pas, comme le jeune Théo qui a toujours de drôles d’idées, n’y gagnent qu’une douche tiède et collante. Où fuir ?

Ce mur d’eau et de tristesse, qui dissout toute couleur et tout relief, laisse cependant pointer un petit feu plein d’espoir. Un rectangle jaune pastel qui résiste. C’est la fenêtre de La Lanterne, l’épicerie qui fait aussi office de bistrot, de point relais, de maison de la presse, de boulangerie, de garderie et de bureau des pleurs. Derrière cette fenêtre sont attablés quelques habitués qui consomment sur place les boissons sorties de l’armoire réfrigérée. Eux, on ne les a jamais vus gémir sur leur sort. Il suffit qu’ils se retrouvent ici

en fin de journée, après la traite pour l’un, avant un shift de nuit à l’usine pour l’autre, et leurs problèmes s’évanouissent dans un insouciant bavardage. Ils continueraient à trinquer en pleine apocalypse. Ils forment une bande disparate mais unie par l’implacable joie de vivre de Maria, épicière, tenancière et confidente. Elle est tous les jours à son poste, même les dimanches, jours fériés et lendemains de cuite. Tout ce qu’elle vend se trouve aussi au Leclerc à quinze kilomètres.

Mais on vient chez Maria pour d’autres raisons. Parce qu’elle comprend, conseille, console et commisère.

Pourtant, personne n’aurait parié sur Maria quand elle avait débarqué cinq ans plus tôt dans une camionnette pleine de cartons, accompagnée d’un mari pâlot qui semblait peu fait pour vivre au grand air, et encore moins pour restaurer cette ruine de La Lanterne. Quand elle avait commencé à proposer des produits bio parmi les gravats, quelques caisses de poires tachées et de pommes de terre à moitié germées, le scepticisme s’était mué en cynisme. Tout le monde pensait que Maria plierait vite bagage et que la vieille bâtisse communale, où était autrefois accrochée la lanterne des morts, poursuivrait son destin maudit. Même le maire, qui l’avait encouragée dans ce projet en lui mettant les locaux à disposition, avait fini par se lasser. Il l’avait d’abord dissuadée de monter une « coopérative » mais n’avait pu l’empêcher de faire de son épicerie un « éco-lieu » censé convertir les masses saint-firminoises à l’amour de la nature. Il était vite devenu évident que Maria ne savait pas établir une facture avec le bon numéro de siret. De toute façon, personne n’achèterait jamais ses fruits et légumes moches et hors de prix, hormis Miss Norton qui était enchantée de trouver enfin de « l’organique », comme elle disait, et qui assurait à elle seule un bon tiers du chiffre d’affaires de La Lanterne.

C’est alors que Maria surprit tout le monde, à commencer par elle-même. Elle se réveilla un matin en mettant entre parenthèses les motifs très théoriques qui l’avaient conduite à abandonner ses vacations à la fac de socio de Caen pour venir recréer des « communs » (son sujet de thèse) au fin fond du pays d’Houlme, dans cette Orne appauvrie et dépeuplée. Elle décida de prendre le monde tel qu’il était : pas bio, pas solidaire, pas généreux. Elle commanda des palettes de papier toilette made in China, installa sur ses rayonnages des paquets de céréales à prix discount et remplaça le fromage de brebis artisanal par du Caprice des Dieux sous plastique.

La Lanterne offrait ainsi tout ce qui avait pu être oublié dans le caddie du dimanche. Ce n’était plus une boutique de ville parachutée en campagne mais une vraie épicerie de village, reconnaissable à l’absence revendiquée de produits locaux.

Seuls ceux de la ferme Jobard, située à quelques kilomètres du village, y avaient encore une place parce qu’ils étaient moins chers. La Lanterne devint ainsi un lieu de passage rendu incontournable par l’extrême amabilité de la patronne, qui avait le génie de mettre à l’aise ses clients les plus renfrognés.

Il faut dire que le sourire de Maria était irrésistible. Il jaillissait de tout son être et semblait gober le monde autour d’elle. On voyait bien qu’elle ne pouvait ni le contrôler, ni le

réfréner, ni le moduler. Il ne voulait rien dire. Il ne s’adressait à personne en particulier. Il marquait simplement ce bonheur que l’on ignore la plupart du temps, le bonheur d’être en vie. Quand on franchissait le seuil de La Lanterne, on avait l’impression de sortir d’une longue convalescence.

Tout devenait soudain léger et réjouissant.

Sans compter que Maria prenait instinctivement soin de tous ceux qui en avaient besoin. Elle livrait les courses de Pierrette directement chez elle et restait longuement papoter autour d’un verre de pommeau. Elle gardait à La Lanterne les jumelles des Kohler avec un plaisir qui étonnait leurs parents, déployant une douceur maternelle qui ne demanderait qu’à se répandre sur ses futurs enfants. Elle écoutait avec une patience infinie les peines de cœur et les histoires de cul étonnamment nombreuses pour un village de cinq cents habitants : il n’y avait plus guère de famille qui ne soit recomposée ni de mari qui ne couche ailleurs. Elle prêtait main-forte pour ramasser les pommes ou pour désembourber une voiture. Elle affichait toutes les petites annonces qu’on voulait. Elle mettait constamment ses clients en affaires, identifiant les besoins secrets des uns et les offres de service tacites des autres, négociant même les tarifs en surmontant les pudeurs villageoises. Elle faisait tourner toute une économie parallèle. Pour un peu, elle aurait formé les couples.

Si elle avait été en campagne électorale, elle n’aurait pas fait mieux.

Maria adorait raconter sa vie, qui à Saint-Firmin semblait le comble de l’exotisme. Née dans une ville moyenne des Carpates roumaines peu après la chute du Mur, Maria avait vu ses parents s’adapter sans état d’âme au capitalisme galopant. Bons petits fonctionnaires de l’État socialiste pendant vingt ans, ils s’étaient lancés du jour au lendemain dans la confection, sous-traitant la fabrication des chemises et des slips des classes moyennes occidentales. Ils avaient ouvert une, ensuite deux et jusqu’à cinq usines, employant d’abord la main-d’œuvre locale puis, à mesure que le pays se vidait de ses forces vives parties travailler en France et en Italie, des Chinois semi-clandestins. Dans le jeu de dominos de la mondialisation, ils avaient remporté la première manche. À leur apogée, ils avaient pu s’acheter un Porsche Cayenne, dépassant en trombe les charrettes à cheval qui encombraient les routes de la région. Enfant, Maria passait ses vacances à bronzer sur les plages des Baléares ou à skier dans les Alpes françaises. Pour les héritiers du soviétisme, c’était le luxe suprême : des barres de béton tout confort avec vue sur la nature. Ils y faisaient des orgies de bouffe, de sono, de vitesse, comme s’ils voulaient compenser des décennies de privation.

L’ouverture du commerce international à la Chine au tournant du millénaire avait marqué la fin de cette période d’expansion facile. Plutôt que de faire travailler des Chinois en Roumanie, les grandes marques avaient compris qu’elles pouvaient directement les exploiter dans leur pays natal.

Elles étaient devenues plus exigeantes. La crise financière de 2008 avait porté un mauvais coup à l’entreprise familiale pour des raisons que les parents de Maria, malgré tout leur engouement pour ce qu’ils appelaient l’économie moderne, n’avaient jamais bien comprises. Leurs investissements immobiliers étaient partis en fumée. Ils avaient dû contracter des emprunts humiliants auprès de leurs amis, 10 000 euros par 10 000 euros. Ils avaient réduit leur train de vie sans y renoncer franchement. Il fallait toujours partir à Majorque l’été, mais dans des camps de vacances de moins en moins étoilés. La villa cubique qu’ils avaient fait construire sur les hauteurs restait à moitié finie. Des pièces entières étaient toujours inhabitables, encombrées de tuyaux Plymouth hirsutes et de sacs de ciment oubliés. Le salon au sol en marbre n’était pas chauffé l’hiver et la piscine se trouvait remplie d’une eau verdâtre où pataugeaient les canards. On aurait dit un de ces palais tout clinquants que les Tsiganes se construisent au milieu des villages et où ils ne mettent jamais les pieds, se contentant de les regarder depuis leur caravane.

Au prix d’efforts colossaux, sans commune mesure avec la relative insouciance des premières années, les parents de Maria étaient parvenus à conserver une usine en activité et à maintenir de modestes bénéfices. Cette médiocre consolation était presque pire que la faillite. Leur travail acharné n’avait désormais plus d’autre horizon que lui-même. Ils étaient devenus les esclaves de leur propre entreprise, alors que leurs ouvriers, désormais traités et rémunérés selon les standards européens, vivaient dans une certaine aisance.

Ils en avaient conçu un ressentiment qui les rongeait, ainsi qu’une nostalgie bavarde pour l’époque communiste, qui malgré la répression et les privations avait tenu sa promesse principale : l’égalité.

Durant toute son adolescence, Maria avait baigné dans ces ruminations. Communisme, capitalisme, socialisme, néolibéralisme ? Après une scolarité sans histoire, elle avait envisagé ses études comme un moyen d’éclaircir l’embrouillamini intellectuel et politique dans lequel étaient plongés ses parents. La philosophie était trop abstraite, l’anthropologie trop neutre : elle avait donc opté pour la sociologie.

C’était sous Ceausescu une discipline prestigieuse, censée déceler la vérité des rapports de classes derrière les comportements les plus triviaux et mettre au jour de manière irréfutable les superstructures inconscientes de la société. Maria était partie à la fac de Bucarest avec enthousiasme, comme si elle allait rapporter à sa famille une explication enfin satisfaisante de son destin chahuté. Elle s’était adon- née très sérieusement à ses cours sans trop se mêler à la vie étudiante. Ses bons résultats lui avaient permis d’accéder aux partenariats internationaux. Elle avait eu le choix entre un programme undergraduate à l’université de Denver, au Colorado, et une licence de sciences sociales à Paris. Elle n’hésita pas un instant. Le nom « Panthéon-Sorbonne » avait provoqué chez elle une émotion immédiate. Il évoquait les grands penseurs engagés, les débats interminables au bistrot, les baisers dans les ruelles étroites. L’image de Paris s’était transmise intacte depuis les étudiants moldo-valaques du XIXe siècle, miraculeusement épargnée par la réalité. Les Français restaient des êtres mythologiques, comme si l’esprit

de Montaigne, Molière et Proust venait avec le passeport.

Autant dire que la déception de Maria fut grande quand, loin des amphis en bois de la Sorbonne médiévale et des cafés de la montagne Sainte-Geneviève, elle se retrouva dans l’annexe de Tolbiac, un empilement de cubes jetés au milieu des tours du XIIIe arrondissement et qui semblaient à tout moment prêts à se renverser. Au moins, le béton soviétique de l’université de Bucarest dégageait une certaine noblesse néoclassique, tout en volume et sobriété ; celui de Tolbiac multipliait les chicanes, les murs sans fenêtre et même les fenêtres sur murs, créant un sentiment oppressant que les fresques de tags mal orthographiés ne venaient pas alléger.

Maria y découvrit la faune des intellectuels précarisés, en lutte tout le temps et contre tout. Ses progrès en français furent compliqués par l’écriture inclusive, ses expériences romantiques sabotées par Tinder, ses penchants marxistes enlisés dans les mots d’ordre imprécis des grèves et des blocages. Maria avait beau s’efforcer, avec une remarquable bonne volonté, de pénétrer les arcanes des combats intersectionnels, elle peinait à y voir autre chose qu’une confirmation des thèses de Lénine sur le gauchisme, maladie infantile du communisme. Il n’est pas non plus exclu que l’influence souterraine de la religion orthodoxe à laquelle les Roumains, aussi mécréants soient-ils, peuvent difficilement échapper l’ait spontanément éloignée des théories queer en vogue. Elle fut même traitée à plusieurs reprises de faf, une insulte sifflante dont on lui expliqua avec embarras qu’elle désignait les militants d’extrême droite. Seuls sa bonne humeur et son statut intouchable d’étudiante étrangère (donc discriminée) la sauvèrent du lynchage.

Néanmoins, elle validait ses td, année après année. Retourner en Roumanie lui aurait semblé une forme d’échec.

Malgré les déceptions quotidiennes, elle n’abandonnait pas sa quête d’un pays fantasmé.

Maria finit par admettre qu’elle ne trouverait pas la France à Paris. Aussi accepta-t-elle sans hésiter d’être rattachée, pour le temps de son doctorat, à l’université de Caen où

enseignait son directeur de thèse et où l’air de la mer semblait rafraîchir les esprits. En travaillant sur les communs, Maria se sentit libérée des éternels débats idéologiques et heureuse d’emprunter une troisième voie, ni socialiste ni capitaliste, explorant les conditions de possibilité d’une forme d’autogestion harmonieuse. Dans les termes de l’économie classique, les communs désignent des ressources à la fois non exclusives (dont on ne peut priver personne) et rivales (qui sont en quantité limitée) comme les pâturages, les bois ou l’eau. Pour les partager, leurs utilisateurs ont parfois su mettre en place des règles complexes, sans céder à la facilité de la propriété privée ni de l’administration publique. Tout l’objet des recherches de Maria était d’actualiser la pensée des communs pour montrer sa pertinence à l’ère numérique, où l’information fait figure d’une ressource d’un genre nouveau dans la mesure où elle est duplicable et inépuisable : non exclusive mais aussi non rivale, donc. Il s’agit moins désormais d’organiser le partage entre tous que de favoriser le développement par tous. Maria travaillait sur les open access commons théorisés par Carol Rose dès les années quatre-vingt et, plus récemment, Yochai Benkler.

Ainsi protégée par un sujet de recherche gauchiste d’apparence et technique dans son contenu, elle jouissait d’une paix royale dans son ufr.

Maria dut se mettre à niveau sur le fonctionnement des algorithmes et rencontra à cette occasion Laurent, un développeur informatique sans aucune qualité particulière. Laurent était né avec un prénom banal. Il avait eu une enfance banale, avait suivi des études banales, avait couché avec des filles banales et s’était retrouvé avec un métier banal. Son visage aurait pu être celui de n’importe qui. En le rencontrant, on lui disait souvent : « Je t’ai déjà vu quelque part. » Mais où aurait-on pu voir Laurent, qui était toujours derrière son ordinateur à préparer les onglets « Qui sommes-nous ? » pour les sites d’associations de vttistes ?

Laurent, on le voyait nulle part et partout.

Et pourtant, dans cet océan d’insignifiance, Laurent s’était découvert la vertu la plus rare et la plus estimable : l’amour. Dès le premier jour de la session de formation, dès la première question de cette doctorante qui roulait les r, il voua à Maria une adoration sans raison et sans nuance. Et Maria s’était laissée séduire par cette passion folle qu’il lui déclara candidement à la fin de la semaine. Elle aimait l’amour de Laurent, qui tranchait avec la trivialité du monde. Elle se sentait dépositaire de ce fragile miracle. Quant à Laurent, il était dépassé par ce sentiment qu’il n’avait jamais connu auparavant, que rien ne le prédisposait à nourrir et qu’il était absolument incapable de justifier. Son existence gentiment médiocre n’était pas préparée à ce feu sacré. Laurent brûlait nuit et jour. Il ne parvenait pas à se réjouir pleinement de son sort, persuadé que cet excès soudain de bonheur ne pourrait que se payer par des malheurs effroyables. Même aux côtés de Maria, il peinait à trouver la sérénité. Il était inquiet quand elle soupirait et jaloux quand elle riait. Au bout de quelques mois de vie commune, Laurent et Maria s’étaient mariés comme on achète une machine à laver, pour se simplifier la vie, en particulier celle de Maria qui obtiendrait bien plus vite la nationalité française. Il n’y eut ni fête ni voyage de noces. Les enfants auraient dû suivre rondement. Maria rencontra ses premières difficultés après la soutenance de thèse, quand elle commença à errer entre postes de chargée de TD, vacations et cours de soutien. La carrière universitaire était à la fois fort modeste et intensément compétitive. Les postes de maîtres de conférences ne se libéraient qu’au compte-gouttes, sans même parler des places au CNRS. N’étant ni normalienne ni agrégée, et ne comptant que peu d’appuis dans le milieu académique, Maria n’avait à peu près aucune chance. Tous les discours de ses collègues sur la solidarité s’effondraient devant la réalité d’une lutte pour une fois très concrète, la lutte pour les titres et les emplois. Quand Laurent conçut ce projet de migration néorurale, qui présentait à ses yeux l’avantage essentiel de soustraire Maria aux tentations de la ville, elle se laissa vite persuader. Plutôt que la misère des amphis, elle voulait bien essayer celle des bourgs, plus franche et moins obsédante. Elle deviendrait une sociologue en actes, rejoignant ses sujets d’étude, ôtant le voile d’analyse pseudoscientifique qui jusqu’à présent la protégeait de la vie. Tous les deux se disaient aussi qu’un village en pleine campagne, à moins d’une heure de Caen et doté d’une école primaire, serait le cadre idéal pour élever leurs futurs enfants. Saint-Firmin remplissait tous ces critères. Cinq années avaient passé. Les enfants ne daignaient pas venir au monde et Maria, désormais âgée de trente-sept ans, se laissait encore un peu de temps avant de commencer à s’inquiéter. L’essentiel était que son amour avec Laurent n’en pâtisse pas. Pour qui les voyait le soir se promener main dans la main sur le chemin qui longeait la Maline, en silence, simplement contents de vivre l’un pour l’autre, la question ne se posait pas. Maria apporte les bières. Tout est rond chez elle : la bouille, les seins, l’accent. Ses cheveux noirs lâchés étendent un châle sur ses épaules nues.

— Temps de cocu, bougonne Matthieu.

— Quand le temps s’abernaudit, les poules s’acroupiotent, complète Louis.

— Dans mon pays, on dit qu’il pleut avec des seaux, dit Maria avec un large sourire.

— On a la même expression, renchérit Laurent en caressant furtivement l’avant-bras de sa femme.

— Les seaux, c’est pour les Parisiens, ricane Matthieu. Ici, on dit qu’il pleut à siaux.

— Des seaux, des cordes, des hallebardes, des chaudrons, maugrée Louis, le ciel est en train de nous balancer un vide-greniers sur la tronche.

— Et des vaches qui pissent, ajoute Salim.

— C’est pas sympa pour les vaches, intervient Matthieu.

À peine revenu de la stabule, cent cinquante brebis à traire matin et soir, Matthieu se sent solidaire de tous les animaux d’élevage.

— En anglais, reprend Maria, ce sont les chats et les chiens qui tombent. C’est Miss Norton qui m’a appris ça l’autre jour.Mimi hoche la tête. Elle est institutrice dans l’unique classe de maternelle de Saint-Firmin depuis dix ans et se sent toujours obligée d’intervenir à la moindre question d’érudition. Personne ne veut plus jouer avec elle au Trivial Pursuit.— En attendant, interrompt Louis en essuyant la bière qui mousse sur sa barbe grise, c’est du mauvais temps.

— Du mauvais temps ? Ça remplit les nappes.

— Tu crois encore aux nappes, toi ? Et au père Noël, aussi ? Avec cette flotte, mes blés vont finir bouffés par les champignons. J’en ai déjà qui sont tout noirs. Je ne mets pas de traitements, moi, toutes ces saloperies de fongicides. Alors si la nature ne m’aide pas un peu en échange, comment je fais ? »

— Le mauvais temps aujourd’hui, c’est le soleil. Comme l’été d’il y a deux ans.

— Le mauvais temps, murmure Louis dans sa barbe, c’est le temps qui dure. Et cette verse-là, elle dure depuis trop de jours et de nuits. Elle me fait peur.Tous se tournent spontanément vers la fenêtre, dont les croisillons découpent le paysage comme un puzzle. Située sur les hauteurs de Saint-Firmin, en face de l’église, La Lanterne offre par temps clair une vue dégagée sur la région, depuis le bois du Hamel jusqu’au village de Brioux au loin dont le clocher est parfaitement aligné avec la cheminée de l’usine. À présent, on ne distingue plus grand-chose. Un brouillard bas enveloppe les vallées, comme si la nature fumait. Le vert tendre du printemps s’est assombri. Le bocage, d’ordinaire rassurant avec ses vallons profonds et ses haies touffues, s’est mué en jungle tropicale. Sur les façades des maisons éparses, les lumières semblent clignoter. Les âmes perdues s’envoient des SOS. Un silence s’installe. Louis a trouvé les mots justes. Cette pluie fait peur. Elle lessive tout, les sols, les rues, les certitudes.

— Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.

— C’est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n’ont jamais vu ce qu’on voit. Ils n’ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n’ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l’odeur, vous savez, l’odeur de la pluie sur la terre ?

— Oui, bien sûr ! s’exclame Maria. C’est l’odeur de la vie.

— Tu l’as sentie, ces jours-ci, l’odeur ?— Sans doute. Je n’y ai pas prêté attention.

— Non. Il n’y a plus d’odeur. C’est une pluie qui ne sent rien.Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l’écran à la recherche d’une appli.

— C’est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu’ils prévoient ce qui n’est jamais arrivé ? Matthieu regarde au fond de son verre. Son sens pratique l’empêche de partager tout à fait la noirceur de Louis mais il ne se sent pas en mesure de s’opposer à son aîné. C’est que Louis en impose. Paysan-boulanger depuis trente ans, cultivant seul son blé et son sarrasin bio dont il fait sa propre farine, il appartient au club très exclusif des anciens de Saint-Firmin, derrière sa caisse tous les mardis sans aucune exception, opposant à ses nombreux clients, venus de plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde, une hostilité mutique, comme s’ils n’étaient pas dignes de son pain. Louis se tient droit. On devine ses muscles de paysan sous son éternelle chemise à carreaux. Sa peau est épaisse, patinée par les éléments, tavelée comme une pomme non traitée. Ses cheveux blancs et bouclés sont serrés dans un catogan. Sa barbe le vieillit considérablement. Tête d’ermite sur un corps d’athlète, aux yeux sans couleur, noyés dans des souvenirs connus de lui seul.Certains murmurent qu’il est anarchiste. En tout cas, en le voyant par les soirs d’été galoper dans les chaumes sur son vieil étalon Léo, un bandana autour de la tête et les coudes battant l’air comme un oiseau, dans le plus parfait mépris de l’art équestre, on comprend qu’il n’aura jamais de maître.

Maria claque dans ses mains pour secouer la torpeur ambiante et rappeler la règle première de La Lanterne : pas d’esprit de sérieux.

— Allez, c’est l’heure ! Il faut y aller.

Seul Laurent se lève d’un bond, prenant la main de Maria comme un écolier celle de sa maîtresse. Les autres montrent moins d’enthousiasme.

— Déjà ?

— On est obligés ?

— Il n’y aura personne.

— C’est midi. Je commence à avoir la dalle.

— On ne peut pas sortir sous ce déluge.

— Ça ne servira à rien, on connaît déjà le résultat.Maria balaie l’air devant elle avec un torchon comme pour chasser les mouches.

— Ce n’est pas tous les jours qu’on voit ça. Debout et en avant !

À contrecœur, toute la bande enfile ses bottes, sa cape, son ciré et sa combi. Pour gagner la halle, il faut se rendre de l’autre côté du village, dans ce qu’on appelle parfois la partie neuve, c’est-à-dire construite après la guerre de Cent Ans, quand tout était à refaire. Si le centre spirituel de Saint-Firmin était demeuré autour de l’église, là où s’élevaient autrefois la motte castrale et le donjon, il semble que les fonctions économiques se soient alors déplacées sur l’autre rive de la Maline, où des maisons plus cossues, à cheminées sculptées et auvents en tuiles, avaient fait leur apparition.

C’est naturellement au cœur de cette effervescence bourgeoise qu’il avait été décidé de rebâtir la halle aux grains, où les fermiers venaient entreposer leur récolte. Une simple charpente reposant sur des piliers de bois, ouverte de tous côtés et protégeant de la pluie une estrade de vingt mètres sur quinze environ. Maintes fois réparée mais inchangée dans sa structure, la halle comporte toujours aujourd’hui ses poutres d’origine, massives et irrégulières, plus solides que le béton des pavillons qui déjà commence à se fissurer. Elle accueille une fois par an une foire gastronomique et, plus fréquemment, des stands de fête foraine, des concerts de rock ou des cours de yoga pour troisième âge. On s’y sent à l’abri du temps, du temps qu’il fait comme du temps qui passe. Maria a décidé de prendre au plus court. Plutôt que de passer sur le pont de la départementale, la petite bande descend par les cavées, ces chemins à peine gravillonnés qui partent en lacis derrière l’église. Avec leurs capuches, ils ressemblent tous à des moines. En approchant de la Maline, le vacarme de la rivière qui bouillonne devient assourdissant, au point d’interdire toute conversation.

L’escalier à poissons, financé il y a quelques années par l’Agence de l’eau pour permettre la migration des saumons, et qui d’ordinaire crée un charmant ruissellement de cascade en cascade, est devenu un torrent. Le petit pont aux Sages est encore hors d’eau mais s’emplit d’embruns, comme une jetée sur laquelle les vagues se brisent. Ils le franchissent en se tenant à la balustrade de bois pour ne pas glisser. Ils passent devant le lavoir en ruine. Ils longent l’ancien moulin qui a été rénové dernièrement par une architecte d’Argentan : son jardinet soigneusement découpé en rectangles de buis est totalement submergé. Ils remontent par la rue des Sources, ainsi nommée parce que chaque maison y possédait naguère son propre puits, parfois surmonté d’un élégant dôme de pierre, le plus souvent découpé dans la façade à la manière d’un soupirail. Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n’en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu’elle boit, la terre rote.

Autrefois, la rue des Sources, lieu de passage obligatoire sur la route de Vire, était bordée de cabarets, d’hôtels et de vendeurs ambulants. Il n’en reste rien bien sûr, sinon une architecture plus dense et, peut-être, diffuse sous les lourds linteaux de granit qui ont vu passer tant de fêtards, la nostalgie d’une époque plus animée. En attendant, les toitures serrées les unes contre les autres recrachent des trombes d’eau directement sur la chaussée. Les flaques s’étirent et se rejoignent, jusqu’à former une mare impossible à contourner. Tous passent aisément dans leurs bottes en caoutchouc, sauf Salim qui porte ses habituelles baskets et semble hésiter.

— Et voilà, crie Matthieu en revenant sur ses pas, les Arabes, ils ne connaissent que le désert.

— Connard, combien de fois je dois te dire que je suis turc ? C’est pas parce que je m’appelle Salim…

— C’est pareil, de toute façon.Matthieu se baisse et Salim monte sur son dos pour traverser. Grande perche de vingt-cinq ans, il ne pèse pas grand-chose pour un agri habitué à charrier la paille des brebis.

— Allez hue, sale kouffar ! dit Salim en s’accrochant aux épaules de Matthieu qui jure, qui grogne mais qui remplit sa mission de passeur. Maria a appris au fil des années à ne plus être choquée. À Tolbiac, il en aurait fallu bien moins pour déchaîner les passions. Racisme, islamisme, la mèche était allumée. Ici pourtant, rien ne revêt la même importance. On sait bien que Matthieu vote Le Pen depuis toujours et que Salim passe ses journées à retweeter des activistes d’extrême gauche. Que Matthieu pourfend les fainéants qui traficotent ici ou là sans vrai métier, tandis que Salim se pique de mépriser les culs-terreux franchouillards. Chacun exagère un peu son propre rôle pour amuser les autres. Personne ne pense vraiment ce qu’il dit. C’est en tout cas ce dont Maria s’est convaincue.En haut de la côte, enfin, apparaît la forme familière de la halle, avec son élégant fronton en bois sculpté. La lanterne qui le surmonte est allumée. On aperçoit à peine les piliers derrière le rideau de pluie, comme si le toit flottait dans l’air. Sous cet immense parapluie volant se découpe une silhouette haute et fluette, immobile dans son costume bleu pétrole.

— C’est le messie qui attend son peuple, ricane Louis. »

Extrait

« Jade et Elain ne sont pas de simples voyeuses, comme elles en croisent parfois au cours de leurs pérégrinations. Elles sont habitées par un désir plus métaphysique. On leur a trop répété que la Chine, et derrière elle le reste du monde, s’avançait vers une ère de béatitude numérique, pour ne pas cultiver une certaine nostalgie de la vie rude des temps anciens. Tout est allé si vite. Leurs grands-parents vivaient au Moyen Âge, dans la pauvreté et l’oppression. Leurs parents ont travaillé avec acharnement pour rattraper un millénaire en trente ans. Elles ont pour tâche de bâtir une société moderne, pacifiée et prospère. La Chine se décarbonera aussi vite qu’elle s’est industrialisée. Les taxis volants transporteront les malades, les puces cérébrales rendront tout le monde super-intelligent, les robots feront le ménage et éduqueront les enfants. La Chine sera réunifiée et éclairera le monde. Comment ne pas nourrir, au milieu de l’enthousiasme ambiant, quelques regrets ? Elles voudraient être les mémorialistes de l’humanité 1.0, les Chateaubriand du XXIe siècle.

— Saint-Firmin is not Tchernobyl… avance timidement Salim.

Elles rient. Suffisamment médiatisé pour faire l’objet de quelques brèves dans la presse internationale, Saint-Firmin a été mentionné dans le post d’un influenceur. Jade et Elain, qui s’intéressaient depuis quelque temps aux catacombes de Paris, se sont décidées à faire une virée en France et à entreprendre cette folle escapade en plein arrière-pays indigène. L’idée de la sécheresse les excitait beaucoup. Pour une fois, elles verraient une catastrophe en cours. Il est vrai qu’elles sont un peu déçues. Les habitants ne rampent pas la gueule ouverte et ne s’entretuent pas pour une bouteille d’eau. Mais elles feront contre mauvaise fortune bon cœur. Les événements de Saint-Firmin sont sans doute les prodromes de la décadence européenne, après cinq petits siècles de domination inexplicable. Ils méritent d’être observés, recensés, partagés et commentés. » p. 296-297

À propos de l’auteur

Gaspard Kœnig © Photo Rolf Vennenbernd

Gaspard Kœnig est l’auteur d’une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l’Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues. (Source : Éditions de l’Observatoire)

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