En deux mots
Jacqueline, chirurgienne obstétricienne, reçoit Alice, 18 ans, qui veut une ligature des trompes. La jeune femme refuse d’avoir des enfants dans un monde devenu trop violent. Quelques jours plus tard, Jacqueline est invitée à New York pour réaliser la première greffe utérine dans le métavers. Entre hésitations et découvertes, elle va apprivoiser ce nouveau monde virtuel, accompagnée d’un hypnothérapeute et d’une acupunctrice. Avant l’opération, elle s’accorde une escapade à Hydra.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Quand le métavers s’invite en salle d’opération
Hadia Decharriere signe un roman audacieux qui nous plonge dans un futur proche où métavers et intelligence artificielle redessinent les contours de l’existence. Une réflexion fascinante sur les bouleversements technologiques de notre époque.
Quand Jacqueline, chirurgienne obstétricienne, reçoit Alice Primon dans son cabinet, elle ne se doute pas qu’à quarante-cinq ans, sa vie va basculer. Elle serait plutôt encline à penser l’inverse car Alice vient, à 18 ans, lui demander une ligature des trompes. Elle a décidé de ne pas avoir d’enfant. « Jamais elle ne serait mère », affirme la jeune femme avec une conviction qui ne laisse aucune place au doute. Une demande de moins en moins étonnante, notamment après le confinement dû à la pandémie. Depuis, un climat anxiogène s’est installé et le taux de natalité a fortement chuté. « Nos enfants ne désirent plus d’enfants et il faut se rendre à l’évidence, la vie terrestre n’a plus la cote. » Alice incarne cette génération qui refuse de transmettre la vie dans un monde qu’elle juge trop violent, trop anxiogène. Pour elle, « aucun argument ne viendrait la convaincre qu’il est plus préjudiciable de s’être rendue stérile qu’accueillir un enfant non désiré, ou pire encore, imposer le monde tel qu’il évoluait à un enfant désiré. »
Ce que Jacqueline ignore, c’est qu’Alice est une spécialiste du numérique. Quelques jours après leur entretien, la chirurgienne reçoit une invitation énigmatique. VirMed, une entreprise californienne pionnière dans l’intelligence artificielle médicale, la convie à New York pour réaliser la première greffe utérine du métavers. Le carton d’invitation lui semble si discordant qu’elle le déchire en deux, « naïvement supposer que sa décapitation suffirait à étouffer son existence. »
Jacqueline incarne cette génération qui n’a pas investi le numérique, qui observe avec méfiance l’invasion des smartphones au musée d’Orsay, ces « visages mobiles, pixélisés, zoomés, dézoomés » devant les toiles de Van Gogh. Comment conceptualiser des actes médicaux dans un monde virtuel ? « Suffisait-il de voir pour ressentir ? » Pourtant, face à l’assurance d’Alice qui affirme que « l’humanité était prête à accéder à un nouveau modèle, une ère qui s’oppose à tout ce qui existe depuis Néandertal, une civilisation dénuée de violence dans laquelle les femmes mènent la danse », elle va se prêter au jeu.
Nina, sa fille, lui explique avec une éloquence qui la surprend : « Vois combien le monde épuise les hommes, maman, le voyage n’est plus un répit, l’art n’est plus un refuge, l’humanité a besoin d’une ultime évasion pour renouer avec elle-même. » Le métavers comme échappatoire à un réel devenu étouffant. Une proposition troublante mais peut-être nécessaire.
Jacqueline accepte, à condition d’être accompagnée de Christian Schwartz, hypnothérapeute, et d’Elsa Ling, acupunctrice. Car elle souffre de malaises cinétiques qui risquent de la paralyser dans le métavers. Les séances d’hypnose la mènent dans des lacs artificiels, puis en mer, où surgit une présence familière. Son père, disparu quand elle avait six ans, nage à ses côtés. « Mon père nageait à côté de moi. J’ouvris les yeux pour essayer de distinguer son visage, mais le sel me brûla. »
Mais au moment de prendre l’avion pour New York, elle recule. Elle s’offre une parenthèse grecque, quelques jours à Hydra avec Stavros. Une escapade sensuelle qui rappelle que le réel a aussi ses charmes. Pourtant, même là-bas, la technologie s’invite. L’observation des étoiles n’est plus possible à l’œil nu à cause de la pollution lumineuse. Il faut un casque de réalité virtuelle pour admirer l’étendue du cosmos.
L’écriture de Hadia Decharriere épouse les méandres de la conscience de son héroïne. Les passages oniriques où surgit le père absent se mêlent aux descriptions cliniques du métavers. Le roman oscille entre contemplation poétique et réflexion technologique, créant une langue hybride à l’image du monde qu’il décrit.
La retranscription d’une conversation avec ChatGPT en fin de volume résume tout le questionnement de Jacqueline. Intelligence artificielle comme alliée ou menace ? Le roman ne tranche pas mais appelle à la vigilance. Il faut comprendre pour ne pas subir.
Depuis Grande Section, Hadia Decharriere poursuit un dialogue avec son père disparu. Cette figure tutélaire traverse son œuvre comme une obsession nécessaire. Dans Trois fois Jacqueline, elle prolonge cette conversation au-delà de la mort tout en ouvrant de nouveaux territoires romanesques. L’auteure réussit le pari d’un roman d’anticipation intime, ancré dans les questionnements de notre époque. Pour tenter, avec lucidité et courage, de dépasser nos peurs.
Trois fois Jacqueline
Hadia Decharriere
Alma Éditeur
Roman
168 p., 17,50 €
EAN 9782362796487
Paru le 9/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement en France, à Paris. On y évoque aussi un voyage en Grèce et à New York.
Quand ?
L’action se déroule dans un futur proche.
Ce qu’en dit l’éditeur
Quand Jacqueline, chirurgienne obstétricienne de quarante-cinq ans, reçoit l’invitation de VirMed pour effectuer la première greffe utérine du métavers, ses convictions vacillent. Serait-elle en train d’assister à la conversion numérique de l’humanité, à l’engloutissement du tangible ? Tiraillée entre résistance et fascination, Jacqueline hésite. De ses propres rêves aux déambulations dans le métavers, de l’île d’Hydra à New York, ses pérégrinations la mèneront bien plus loin que ses doutes, là où la réalité virtuelle sauve les cieux étoilés et donne naissance à un nouveau modèle de société, féminin et non violent.
Les critiques
Les premières pages du livre
« PARIS
En l’écoutant parler, je me figurai que cette jeune femme aurait pu être ma fille, une amie de ma fille, ou encore une enfant que j’aurais fait naître au début de mon exercice, et je cherchais, derrière son implacable dialectique, les raisons pour lesquelles la vie l’avait tant déçue, déçue au point qu’elle décida, le jour de sa majorité, qu’en aucun cas elle ne la transmettrait. Son visage était serein et ses mots réfléchis, son dos reposait sur le dossier de la chaise qui faisait face à mon bureau, et ses mains décroisées ne trahissaient aucune angoisse latente. Elle n’était habitée par nulle haine ni dédain, elle venait simplement me demander de lui ligaturer les trompes pour graver en elle une conviction qui l’habitait depuis l’enfance : jamais elle ne serait mère. Ma responsabilité de médecin m’obligeait à lui rappeler que l’acte était irréversible, ce à quoi elle m’avait répondu que faire un enfant l’était tout autant, irréversible, et qu’aucun argument ne viendrait la convaincre qu’il est plus préjudiciable de s’être rendue stérile qu’accueillir un enfant non désiré, ou pire encore, imposer le monde tel qu’il évoluait à un enfant désiré. La contraception n’était pas une option, elle n’était pas une girouette.
Alice Primon venait de fêter ses dix-huit ans. Depuis 2020, je m’interrogeais systématiquement sur ce que le Covid avait, pour chacune de mes patientes, mis entre parenthèses, comme si la vie avait redémarré après s’être arrêtée cette année-là. Rabattant quatre doigts dans la paume de ma main, j’en déduisis qu’à quatorze ans, Alice Primon fut confinée l’année de sa 4e, l’année des tests et des rébellions adolescents. Quand les consultations reprirent après les vagues épidémiques successives, quelque chose avait changé dans la dynamique de soins. La routine avait, d’une certaine façon, disparu ; les frottis de contrôle annuels étaient désormais vécus comme des examens de dépistage cancéreux, et les femmes enceintes considéraient leurs grossesses comme d’inquiétants états pathologiques. Mon exercice s’enrichit alors d’une forte dimension psychologique ; il fallait, plus que jamais écouter, épauler, seconder. Et surtout, considérer considérer les demandes nouvelles sans forcément chercher à les comprendre. Pour ma part, le plus gros bouleversement professionnel consécutif à l’épisode Covid s’inscrivit dans le renversement des consultations de fertilité. Les jeunes couples en mal d’enfant se raréfiaient, tandis qu’une nouvelle tendance voyait le jour, les demandes de stérilisation précoces. Nos enfants ne désirent plus d’enfants et il faut se rendre à l’évidence, la vie terrestre n’a plus la cote.
Ma vie personnelle avait été tout autant chamboulée par la contrainte de l’enfermement. Arthur travaillait depuis la maison et Nina suivait les cours de 6e à distance, sur un ordinateur portable, planquée dans une cabane en carton au milieu du salon. Pour prendre l’air et s’exercer un peu, nous sortions courir tous les trois, en respectant le périmètre toléré de 1 km dans nos poches, une autorisation de sortie sur un papier plié en quatre. Nous longions la Seine. Nina baptisait les cygnes qui investissaient le calme nouveau de leur habitat. Arthur la faisait sautiller sur ses épaules et tous deux s’esclaffaient de la possibilité de courir sur la route en l’absence de trafic automobile. Le scintillement du soleil sur la Seine me rappelait combien l’eau me manquait. Je n’avais encore jamais cessé de nager depuis que j’avais sérieusement commencé lors de mon externat. Les horaires de cours et les vacations hospitalières m’offraient alors peu de temps, et une infirmière de nuit qui travaillait au CHU m’avait parlé, lors d’une garde, dune piscine dont les horaires avaient été aménagés afin d’accueillir les travailleurs nocturnes. Elle devint mon sanctuaire et je my étais rendue à l’aube, quatre matins par semaine, jusqu’au confinement. La pandémie avait fermé les portes des bassins, et j’avais, quant à moi, fermé celles de mon cabinet pour exercer comme vacataire à l’hôpital. Le hasard m’attribua une place dans le CHU où avait exercé mon père. Je n’avais pas remis les pieds dans le service de pneumologie depuis plusieurs années, depuis l’annonce de son cancer. Les souvenirs que l’on garde d’un lieu du haut de ses six ans lui confèrent sacre et immensité. La première fois que j’y suis retournée, les couloirs me semblèrent étroits, et le plafond, bas. Un des confrères et ami cher de mon père m’accueillit, lui aussi avait accepté des vacations pour fuir des mois de retraite encloisonnée. J’avais bien grandi et lui, forcément, avait vieilli, et l’idée que mon père serait aussi âgé s’il était encore en vie me sidéra. Plus je considérais sa chevelure blanche et l’épaisseur de ses joues, plus l’image de mon père, éternellement quadragénaire, s’effaçait dans mes souvenirs, et dans mes rêves.
Il avance. Dans quelle direction je l’ignore, la clairière disparaît peu à peu au profit de la végétation. L’horizon est trouble. Je maintiens une distance suffisante entre nous, je le regarde sans être vue. Sa silhouette m’est familière, mais je ne parviens pas à distinguer les traits de son visage. Les quelques rayons lumineux qui réussissent à traverser l’épaisse verdure forment autour de lui un halo aveuglant. J’accélère. Je me rapproche de lui. Quelques pas supplémentaires devraient me permettre de l’atteindre. Alors que la distance qui nous sépare se réduit, qu’enfin il s’apprête à me révéler son identité, la sylve s’exprime avec abondance, jaillit et m’enserre de ses feuillages humides. La forêt interrompt ma quête. Des ronces prennent racine autour de mes pieds, croissent en accéléré le long de mes mollets et maintiennent mes genoux immobiles. Je m’arrête. Il s’est arrêté. Un mètre nous sépare. De toutes les nuits durant lesquelles je l’ai suivi, nous n’avons jamais été aussi proches. Je voudrais qu’il se retourne. S’il se retourne, me reconnaîtra-t-il ? Son dos et ses bras sont puissants, sa chevelure, brune et abondante. Pour être sûre de son identité, il me faudrait son visage. Je ferme les yeux.
De la peau de sa nuque s’échappent des effluves qui me sont inconnus. La forêt s’assombrit. Une odeur iodée écrase les exhalaisons de mousse et de santal. Le sol entre en fusion et se dérobe sous mes pieds, I’air et la terre se liquéfient. Les fûts boisés se cristallisent en corps calciques et les branches épaisses s’assouplissent dans leur immersion marine, les arbres se muent en coraux. Des milliers de tentacules colorés comme des flammes pacifiques dansent autour de nous. Quelques rais d’une lumière presque divine éclairent les profondeurs nocturnes de stries aigue-marine. Les lignes lumineuses le guident, il nage en direction de la surface. Je m’apprête à le suivre, mais les algues qui ont remplacé les ronces me maintiennent fermement ancrée sur le plancher océanique. J’essaye de l’appeler, aucun son n’est audible ; l’eau étouffe ma voix, le silence de mes cris est assourdissant, il s’éloigne, au loin je distingue ses pieds, ses mains, il fait nuit puis soudain jour, une sirène tonnante rompt le silence, quatre brèves intonations stridentes.
Depuis quatre ans mon père est revenu, chaque nuit, sans que je parvienne à distinguer ses traits, ni avoir la certitude qu’il s’agit bien de lui. Ces irruptions nocturnes et les gardes de nuit m’épuisèrent très vite, physiquement et émotionnellement, dès les premières semaines du confinement. Un mardi d’avril, de retour d’une de ces gardes, je m’aperçus que la porte du second appartement sur notre palier était ouverte. Il était tôt, je n’avais pas dormi depuis l’avant-veille, et le manque de sommeil m’avait flanqué un léger mal au cœur. L’entrebâillement laissait s’échapper une odeur de café qui me maintint comme hypnotisée sur la dernière marche de l’escalier. Un agent immobilier masqué sortit de l’appartement et m’apprit que les voisins avaient donné congé, ayant pris la décision, sur un coup de tête, de quitter définitivement Paris pour la Bourgogne, un certificat médical d’altération de leur santé mentale leur ayant permis de faire sauter leur préavis. Le malheureux, dont les affaires étaient à l’arrêt depuis plusieurs semaines, se demandait quel miracle lui permettrait de retrouver un locataire en plein confinement. À mi-chemin entre l’éveil et le sommeil, je lui demandai s’il pouvait me préparer un café et m’accorder une visite. Une sensation d’apaisement profond m’envahit à l’idée d’acquérir de la solitude tout en maintenant une forte proximité avec Arthur et Nina. Le miracle qu’espérait l’agent immobilier se tenait devant lui, et sur un coup de tête encore plus puissant que mes anciens voisins, je décidai de m’installer provisoirement sur notre palier, dans l’appartement faisant face au nôtre.
Nina terminé le collège, l’envisage effacé de mon père continue de hanter mes rêves, et je me suis définitivement installée en face. Arthur s’est toujours montré serein malgré la singularité de la situation. Il aime répéter que j’ai fui l’hypothétique, une usure qui ne viendrait jamais. Quelques travaux sommaires m’ont permis de rénover l’appartement en empruntant le même plan que le nôtre. Chacun d’entre nous possède le double des clés de l’autre, et pour la garde alternée, il suffit de traverser le palier. Régulièrement nous dinons tous les trois, parfois chez Arthur, parfois chez moi, toujours chez Nina. Nous sommes devenus une sorte d’amusement pour l’immeuble tout entier. Il n’est pas vraiment possible de déterminer si Arthur et moi formons encore un couple, mais nous sommes clairement aux yeux de tous, une famille unie. Parfois je récupère le courrier d’Arthur sur mon paillasson, Arthur le mien.
Il y a environ six mois, il glissa sous ma porte une enveloppe épaisse et grainée, sur laquelle mon nom et mon adresse avaient été délicatement inscrits à la plume. Au dos, une inscription unique et mystérieuse, VirMed. Je n’avais absolument aucune idée concernant l’identité de cet expéditeur, et le précieux du papier m’indiquait qu’il ne s’agissait pas d’une simple publicité. Je restai de longues minutes à observer cette toute petite enveloppe, à la soupeser, l’effleurer de la pulpe de mon pouce pour en percevoir le grain. Quelque chose de fort se trouvait à l’intérieur et je ne me sentais pas prête à accéder à son contenu sans y être préparée. De la même façon qu’il m’arrive de lire les résumés des films avant de les visionner afin d’en supporter la tension, je ressentis le besoin d’en savoir plus avant de l’ouvrir. Je mis en route mon ordinateur et tapai simplement dans mon moteur de recherche VirMed. Un certain nombre d’occurrences apparurent, dont un article du Quotidien du médecin. J’ouvris le lien. L’article datait du mois de janvier dernier. Créée il y a cinq ans par un collectif de médecins et de chercheurs californiens, l’entreprise a été cotée en Bourse après la mise sur le marché de ForEverMe. Téléchargeable sur n’importe quel téléphone ou tablette numérique, l’application consiste en une forme d’intelligence artificielle qui se nourrit de son propriétaire pour lui permettre de réaliser, année après année et au fil de leurs échanges, une copie numérique de ses souvenirs, de sa voix et son mode de pensée, un avatar dont la vocation initiale était de permettre à un patient atteint de la maladie d’Alzheimer de communiquer avec son moi d’avant. Si la progression de la maladie efface les souvenirs de plus en plus anciens, qu’en est-il de la personne avec laquelle chacun vit depuis le jour de sa naissance ? Avec ForEverMe, les patients enfermés dans la méconnaissance progressive puis totale de leur entourage ont montré de grands signes d’amélioration émotionnelle en communiquant avec leur moi virtuel. L’engouement suscité par l’application a rapidement gagné le grand public pour nourrir tout type de fantasmes relatifs à la vie éternelle. Alors que les endeuillés défient désormais la mort et ce qu’elle leur confisque en maintenant des échanges avec les doubles virtuels de ceux qui les ont quittés, VirMed atteint des sommets et multiplie les champs d’application de l’intelligence artificielle dans la médecine. De l’autre côté de la mort se situe la vie, et c’est précisément dans son élaboration et sa conception, en pleine crise de la fertilité humaine, que VirMed est devenu pionnier des consultations de fertilité dans le métavers, sorte de double du réel comme les rêves sont le double de nos jours.
Je décidai de défaire l’enveloppe et en sortis un carton qui portait un double en-tête. Dans le coin supérieur gauche et dans une police conforme à son âge, l’Académie de médecine tout en arabesques. Face à elle, le logo de VirMed, un V et un M en capitale d’imprimerie dont les contours ombrés dans un bleu plus saturé que celui utilisé pour le remplissage semblent leur donner une troisième dimension. Le contenu était sobre et ne laissait place à aucune interprétation, la rencontre de ces deux mondes que tout oppose m’ouvrait les portes de la quatrième dimension en me conviant à réaliser la première greffe utérine du métavers le 21 juin de l’année suivante, à New York. L’angoisse immédiate que ce petit carton discordant avait provoquée en moi m’avait conduite à le déchirer en deux, me laissant naïvement supposer que sa décapitation suffirait à étouffer son existence. Tout l’effroi lié à la réparation des défaillances humaines par l’intelligence artificielle siégeait au fond de ma corbeille, un carton d’invitation morcelé, comme un enfant apeuré appose subitement ses mains sur ses deux yeux. Mon silence s’avéra tout à fait stérile puisqu’il fut interprété comme accord tacite, et dans la semaine qui suivit la réception du carton je trouvai dans ma boîte mail la feuille de route de mon séjour ; en pièce jointe, mon billet d’avion pour New York, une plaquette descriptive de mon hôtel et une invitation pour le Yankee Stadium. Sur les documents officiels, mon alias virtuel, J@cqueline.
J’ignore l’impact que peut avoir le prénom sur la personnalité, mais je suis à peu près certaine qu’il est non nul, que les Rose sont délicates et les Victoire triomphantes, et que le mien m’a conditionnée à l’anachronie. Je ressentis une certaine tendresse pour les membres du comité exécutif de VirMed quand mon nom apparut officiellement sur leur site Internet et dans les annonces médiatiques de l’intervention du 21 juin. Sur X ou sur Instagram, dans Le Monde ou dans le New York Times, les pionniers de l’avant-garde cybertechnologique promouvant Jacqueline. Auraient-ils pu choisir encore plus à côté de la plaque que moi ? J’étais très loin d’avoir investi le numérique au cours de ma vie et surtout, je n’avais absolument aucune idée de ce que signifiait le métavers. Comment conceptualiser des faits manifestes dans un monde virtuel ? Je n’arrivais pas à formaliser la réalité d’activités humaines dans un monde non palpable. Suffisait-il de voir pour ressentir ? Les semaines précédant l’intervention comportaient un programme de préparation intense ayant pour objectif la familiarisation avec ce monde nouveau. Je n’avais pas conscience, avant de le démarrer, que se trouver à l’intérieur du virtuel n’a rien à voir avec son observation derrière un écran. Il suffit d’enfiler un casque de réalité virtuelle pour réaliser son ultime fantasme d’enfance, s’envoler dans les airs, se télétransporter, en un instant passer de son salon parisien à celui de son pavillon métaversique. J’étais étrangère à tout engouement concernant cette nouvelle existence de l’humanité. Bien que mes compétences chirurgicales fussent le principal argument du choix de VirMed, j’avais le sentiment que n’importe quel étudiant pouvait greffer un utérus dans un jeu vidéo à une patiente qui n’existe pas. Cherchant les avis d’Arthur et Nina, sans pour autant dévoiler l’invitation, je tentai avec nonchalance de comparer le métavers à une partie de Nintendo. Tous deux furent emportés d’un rire interminable ; Nina pouffait de m’avoir entendue prononcer cette phrase, et Arthur sembla croire à une plaisanterie. Nous nous trouvions au cinquième étage du musée d’Orsay, échangeant, debout, tous trois, comme souvent sur le palier qui sépare nos deux appartements, entre les toiles de Claude Monet et d’Édouard Manet, Jacqueline face à Arthur, déjeuner sur l’herbe face au déjeuner sur l’herbe. Ma propension à pester contre l’invasion du numérique dans les vies humaines s’était amplifiée au fur et à mesure de notre déambulation ; devant les portraits du docteur Gachet, des photos du portrait du docteur Gachet, visages mobiles, pixélisés, zoomés, dézoomés, rezoomés, créant un patchwork ne répondant à aucune logique. Partout des meules de foin et des tournesols, capturés comme on entasse des lapereaux en cage. La frénésie des smartphones ayant envahi mon espace visuel et émotionnel avait éveillé mon mépris et, par la même occasion, du métavers. L’hilarité passée, ma fille me considéra d’un air circonspect ; n’avais-je vraiment aucune idée de ce qu’était ce monde parallèle ? S’il est virtuel le métavers n’en n’est pas moins une réalité. Vois combien le monde épuise les hommes, maman, le voyage n’est plus un répit, l’art n’est plus un refuge, l’humanité a besoin d’une ultime évasion pour renouer avec elle-même. L’humanité étouffe, les épidémies l’isolent, la violence l’affole et la pollution proscrit les voyages, pour survivre il lui faut faire le mur. Ébahi par l’éloquence de sa fille, Arthur renchérit, le métavers, c’est l’école buissonnière de ton enfance, Jacq, le journal intime de ton adolescence que tu retournes pour commencer une nouvelle page par la fin, la navigation privée depuis ton téléphone. Tes rêves impossibles et tes fantasmes inavouables, tout est réalisable dans le métavers ! C’est un monde parallèle, un monde des possibles que la chair ne peut assumer qui s’ouvre à l’humanité. Déjà des promoteurs immobiliers investissent dans de colossaux projets architecturaux, et le marché de l’art y est florissant. Bien que totalement perdue, quelque chose me disait qu’ils avaient tous deux certainement raison.
Extraits
« Alice Primon avait défendu une vision sublimatoire du métavers. Elle voyait dans ce monde parallèle une voie de conversion de toutes les pulsions violentes et sadiques de l’humanité. Pour elle, rien ne justifiait en l’état la défense de l’humanité ; chaque jour, une nouvelle histoire de viol surgissait, des réseaux de violences sur les enfants voyaient le jour, et les zones de conflits qui s’étendaient un peu partout envahissaient le monde. L’arrivée du métavers et sa démocratisation avaient, pour Alice Primon, vocation à convertir les aspects primitifs et cruels des hommes. S’ils torturent, s’ils violent, si les uns injurient en voiture tandis que d’autres offensent leurs enseignants, c’est tout simplement parce qu’ils éprouvent une certaine jouissance à cette idée. Elle s’arrêta un moment et me fixa. J’étais troublée par le fait qu’une telle puissance émane d’une si jeune fille ; à dix-huit ans, je ne soutenais le regard de personne, je fixais le sol dans le métro et je courais dans les rues quand il faisait noir. Alors que je m’apprêtais à rompre un de ces silences qui provoque un léger malaise, Alice Primon déclama calmement et sans aucune équivoque que l’humanité était prête à accéder à un nouveau modèle, une ère qui s’oppose à tout ce qui existe depuis Néandertal, une civilisation dénuée de violence dans laquelle les femmes mènent la danse. » p. 32-33
Comme les piscines se vidangent, les lacs artificiels se vident, et tous les dix ans, les habitants de leurs profondeurs refont surface. Églises, maisons et cimetières enfouis retrouvent la lumière du jour avant de
se noyer pour une nouvelle décennie. Malgré mes heures de natation hebdomadaires, mon handicap cinétique m’empêche d’évoluer en mer et me confisque toute éventualité de traversées maritimes durant mes vacances. Pour pallier le manque d’eau libre, j’eus à plusieurs reprises recours à des lacs, naturels ou artificiels, garants d’une plongée dans la nature exempte de houle ou de roulis. Comme le visage dans le sulfure de Christian Schwartz, la chartreuse est prisonnière de son temps dans les eaux profondes du lac de Vouglans.
La pratique de l’hypnose devait me permettre de lutter contre mes malaises en m’y confrontant. Christian Schwartz me demanda d’évoquer une situation dans laquelle ils m’handicapaient, empêchaient la réalisation de quelque chose qui me tenait à cour.Je lui parlai spontanément de mon amour de l’eau et de la natation, des lacs qui sont comme des répliques naturelles de piscines, et de la mer dans laquelle j’aimerais tant nager, mais dont les ondes et le ressac me précipitent dans un état comateux. Pour me permettre atteindre une transe hypnotique, sorte de frontière entre le rêve et la réalité, Christian Schwartz me proposa de commencer par nager dans le lac de Vouglans, puis d’évoluer en mer afin de réveiller le mal-être et l’apprivoiser. La transition de l’eau douce à l’eau salée réglerait mon problème, et ainsi, me permettrait d’évoluer dans le métavers sans me retrouver inconsciente quelques minutes après mon arrivée Christian Schwartz m’invita à m’asseoir sur une chaise de type bergère, un fauteuil à l’assise généreuse et pourvu d’accoudoirs. Je fermai les yeux et suivis à la lettre les consignes de son induction. Dans le noir rougi par le soleil qui traversait mes paupières, je me concentrai sur une relaxation progressive qui gagnait chaque centimètre carré de ma peau, de l’extrémité de mes orteils au sommet de mon crâne. J’avais une parfaite conscience de me trouver dans le cabinet de Christian Schwartz, assise face à son bureau empli de bibelots, les yeux clos et le corps endormi. Il me proposa de me rendre sur une plage, une plage déserte au début de l’été. Il me fallait alors me baigner une dizaine de minutes, m’observer me baigner, et lui raconter mes ressentis. La tiédeur du sable et la chaleur de la lumière m’indiquèrent que la journée se terminait. Je me tenais debout face à la mer, tiraillée entre l’envie de m’y fondre et la peur du malaise.
Au bord de l’eau, l’écume fraîche venait à intervalles réguliers couvrir et découvrir le bout de mes orteils, J’avançai lentement et lorsque l’eau atteignit ma taille, je levai les bras en l’air. D’un mouvement de bascule mes pieds quittèrent le sol, mes mains se retrouvèrent dans l’eau, puis mes coudes et mon visage s’enfoncèrent dans la mer. Je plongeai les yeux fermés pour démarrer ma traversée. Comme toute chose que l’on craint et que l’on surmonte, les premières minutes de nage m’apportèrent une satisfaction espiègle et je me surpris à sourire sous l’eau. J’étais émue de parvenir à nager en mer, et j’étais convaincue que les canards et les soldats avaient cessé le combat pour me regarder. Une dizaine de minutes s’écoulèrent, j’étais déjà loin de la côte et la légèreté de mon corps, porté par le sel, semblait infinie. J’étais assise sur la bergère de Christian Schwartz, face à son bureau et ses bibelots, la mer glissait sur mon visage. J’avançais immobile en direction d’un horizon hypothétique, guidée par le courant et la voix de Christian Schwartz. À chaque inspiration, d’un mouvement latéral mon visage guidait ma bouche pour accueillir une nouvelle bouffée d’oxygène, et sur la surface de l’eau, la réverbération des rayons lumineux ayant vaincu la panne de velours m’éblouissait. Sur ma peau, la tiédeur du soleil se mêlait à la fraîcheur de l’eau dont le goût salé chatouillait la commissure de mes lèvres. Christian Schwartz me demanda si tout allait bien. Je n’étais sûre de rien, ni de mon état ni de la raison pour laquelle il me posait la question. Le goût iodé s’accentua. Il m’interrogea quant à la cause de mon chagrin. Je m’aperçus que la mer n’y était pour rien, des larmes coulaient le long de mes joues. Je pleurais les yeux clos sans être capable d’articuler la moindre raison, Pourtant je ne ressentais aucun malaise. Aucune nausée, aucun étourdissement. Le seul vertige qui m’envahit relevait de l’éblouissement, je nageais dans le bureau sombre de Christian Schwartz, les soldats et les canards ne me quittaient pas des yeux et, surtout, mon père était là. Mon père nageait à côté de moi. J’ouvris les yeux pour essayer de distinguer son visage, mais le sel me brûla et me contraignit à de minimes clignements. Entre deux ombres je reconnus sa chevelure sombre, mais la viscosité aquatique maintenait son épiderme flou. Il semblait avoir à peu près mon âge et nous partagions cette nage.
Je ressemble à mon père. Je m’en rends compte lorsque je compare nos visages en accolant nos photographies au même âge. Celles de l’enfance me dévoilent la proximité qui existe entre la petite Jacqueline, cheveux courts et allure masculine, et le garçon en culottes courtes qui pose avec sérieux sur le cliché sépia que m’a confié ma grand-mère. p. 42-46
À propos de l’autrice
Hadia Decharriere © Photo DR
Hadia Decharriere est née en 1979 au Koweït, après une enfance entre Cannes, Damas et San Diego, titulaire d’une licence en psychologie de l’Université Paris-Descartes. Son quatrième roman Trois fois Jacqueline suit une chirurgienne obstétricienne qui doit effectuer « la première greffe utérine du métavers ». Ses convictions vacillent : serait elle en train d’assister « à la conversion numérique de l’humanité ? ». (Source : Alma Éditeur / Campus France)
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