On se retrouve, encore et toujours pour parler littérature. Et aujourd’hui on s’attaque à un livre très sombre avec Anima de Wajdi Mouawad
J’écris encore une fois cet article dans le cadre de mon challenge 30 livres pour mes 30 ans. Si vous souhaitez découvrir le but de ce petit challenge que je me suis fixé et mes autres lectures faites dans ce cadre, je vous invite à suivre ce lien !
Débutons cette chronique avec le traditionnel résumé éditeur :
Anima, ça parle de quoi ?
Lorsqu’il découvre le meurtre de sa femme, Wahhch Debch est tétanisé : il doit à tout prix savoir qui a fait ça, et qui donc si ce n’est pas lui ?
Éperonné par sa douleur, il se lance dans une irrémissible chasse à l’homme en suivant l’odeur sacrée, millénaire et animale du sang versé. Seul et abandonné par l’espérance, il s’embarque dans une furieuse odyssée à travers l’Amérique, territoire de toutes les violences et de toutes les beautés. Les mémoires infernales qui sommeillent en lui, ensevelies dans les replis de son enfance, se réveillent du nord au sud, au contact de l’humanité des uns et de la bestialité des autres.
Pour lever le voile sur le mensonge de ses origines, Wahhch devra-t-il lâcher le chien de sa colère et faire le sacrifice de son âme ?
Un roman noir…
Avec Anima, Wajdi Mouawad signe un roman qui, dans un premier temps, peut apparaître comme un simple roman noir. Et noir, il l’est, je vous l’assure. Tout débute par la découverte d’un corps, celui de Léonie, la conjointe du protagoniste. Cette dernière a été assassinée dans des conditions atroces, animales (on y reviendra), dont je vous passe les détails même si je les évoquerai plus loin brièvement. Pour vous donner une idée de l’ambiance, je vous mets quand même le premier chapitre de l’incipit qui agit comme un coup de poing dans l’estomac :
« Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir. »
Anima, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012, p. 13
Mais Anima c’est aussi un roman américain qui puise autant dans la littérature des grands espaces que dans le western. J’y ai retrouvé une ambiance qui m’a évoquée, au début du moins, celle de Twin Peaks (oui, encore). Une ambiance propre à l’Amérique frontalière du Canada. La mise en scène d’un american dream qui entre violemment en collision avec la réalité brutale, faite de cadavres et de trafics en tout genre.
Sachant qu’Anima emprunte à tous ces genres, vous commencez peut-être à vous douter que ce n’est pas un récit qui va pas faire dans la dentelle. Aussi, si vous êtes sensibles, allez-y en sachant à quoi vous attendre, consultez les trigger warning si nécessaire car certaines scènes (j’en décompte deux, à titre personnel) sont assez graphiques, parfois à la limite du soutenable.
Cette violence ne s’arrête évidemment pas aux humains et Mouawad, en faisant le choix d’une narration hors norme, se penche également sur les violences animales.
…raconté d’un point de vue animal
J’ai toujours voulu lire Anima sans jamais vraiment bien enregistrer le sujet de ce livre… Aussi c’est avec surprise (comme quoi ne pas trop en savoir sur un livre avant de se lancer dedans ça peut être pas mal parfois) que j’ai découvert sa forme narrative tout à fait particulière qui, à mon sens, fait de ce livre un livre difficile à oublier.
Car si Wajdi Mouawad nous raconte la quête de Wahhch pour « retrouver le meurtrier de sa femme » (c’est un peu plus compliqué dans sa tête), il le fait de manière particulière en optant pour les points de vue des animaux divers et variés qui croisent le chemin de son protagoniste. Une idée que je trouve très originale, que l’auteur parvient à maintenir une bonne partie de son roman et qui vient ajouter, je trouve, une sorte de dynamisme très cinématographique à ce récit. Les différents points de vue des animaux agissent comme des plongées et contre-plongées autour de Wahhch, en mouvement quasi ininterrompu.
Chaque chapitre se concentre sur le point de vue d’un animal et est nommé en fonction de l’appellation latine de ce dernier. J’ai d’abord trouvé ce choix un peu pompeux avant de me reconnaitre que c’est quand même moins glam comme titre de chapitre « Blaireau » que « Ursus Meles »… Mais au-delà de cette opinion, purement esthétique, le choix du latin vient faire de chaque chapitre une découverte de sensations, de modes de vies et comportements qui, peu à peu vont nous dévoiler quel animal est en train de croiser la route de Wahhch (à moins que vous soyez bilingue latin, dans ce cas pas de surprise pour vous les champion.nes !)
Cette narration permet à l’auteur de créer des parallèles entre le monde humain dans lequel évolue Wahhch et le monde animal dans toute sa cruauté. L’auteur tisse un réseau de thèmes et significations, certains comportements animaux décrits faisant directement écho à des scènes jouées par des humains précédemment. Je pense à ce chapitre conté du point de vue d’une souris qui nous transmet la peur du chat, rôdant à proximité, mais qui témoigne aussi de la peur de Wahhch occupant une position de proie et susceptible d’être attaqué par son prédateur. Ou encore ces scènes de morts et d’éviscérations rappelant la mort de Léonie, et racontées tour à tour du point de vue de la proie…
« Des frelons ont éventré notre mère, ils l’ont dévorée comme ils ont dévoré les œufs, les larves et la plupart des mâles présents. Nous nous sommes battues, mais nous n’étions pas assez nombreuses pour les étouffer comme nous étouffons les guêpes quand elles s’approchent trop près du couvain. »
Anima, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012, p. 195
… Ou de celui du prédateur. Ici, un corbeau :
« Je plonge ma tête à l’intérieur de la carcasse. C’est une caverne chaude. Je purge les poumons. Le sang inonde ma bouche, la matière s’effrite sous ma langue. Plus bas s’agitent les embryons, paniqués sans doute au mouvement interrompu du flux et reflux, du battement silencieux du cœur de leur mère, de la défaite du corps sans vie, sans sang. Je ressors au grand jour pour avaler à l’aise. »
Anima, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012, p. 143
La mort de la femme du protagoniste se rejoue sans cesse. En miroir à son meurtre atroce se superpose la mise à mort d’une ratonne par un corbeau ou celle d’une abeille par un frelon : la vie animale devient caisse de résonance aux atrocités commises par les hommes. L’humain est un animal comme les autres, animé d’instincts cruels, destructeurs. Une cruauté qu’il fait subir à sa propre espèce, mais aussi aux animaux qui l’entourent et qui nous donnent directement leur point de vue sur la chose. Nous est ainsi décrite la conduite de chevaux à l’équarrissage, du point de vue des chevaux :
« Un changement de rythme dans le ronronnement du moteur m’arrache à ma torpeur et me ramène à mon cauchemar. Je suis bel et bien là, un parmi cent, dans ce convoi funèbre. Je ne sais pas comment ni en quel endroit aura lieu notre mise à mort, mais, pour nous avoir poussés comme ils nous ont poussés, entassées ici comme ils nous ont entassés, séparés de nos petits comme ils l’ont fait, déconsidérés comme ils nous ont déconsidérés, jusqu’à ne plus voir en nous de êtres vivants mais des objets de chair et de sang, il m’apparait que notre anéantissement va se passer à l’orée des ténèbres les plus effroyables, et si, pour leur part, les humains se garderont de faire un pas pour y pénétrer, ils n’hésiteront pas à nous précipiter. Je le sais. »
Anima, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012, p. 207
J’ai pu voir sur Livraddict quelques commentaires qui considéraient que la violence décrite par Mouawad était parfois gratuite. De mon point de vue, et quand on a terminé le roman, il est difficile de défendre ce point de vue tant cette violence va prendre une forme réelle, inspirée d’évènements historiques au fil des chapitres.
/!\ La dernière partie de cet article pourrait contenir des éléments qui vous divulgâcheraient l’histoire /!\
« Que faire des fragments éclatés de son histoire ? »
À travers les dialogues, Mouawad revient sans cesse à la question de l’âme. Car Anima, étymologiquement, c’est l’âme, mais c’est aussi le souffle de la vie, celui qui anime les hommes, les animaux et les plantes. Ici la quête de Wahhch nous est présentée comme une tentative de « colmater les brèches de son âme [qui] se fissuraient irrésistiblement » (p.65). Plus loin, un animal s’étonne de l’entêtement des humains à « aller là où leur âme se déchire » (p.124)
Ce qui anime Wahhch c’est de faire face au meurtrier de sa femme, mais cette rencontre arrivera finalement bien plus tôt que prévu dans le roman, nous faisant réaliser que ce n’est pas la seule quête de notre protagoniste. Wahhch se cherche aussi lui-même, craint de voir dans le visage du meurtrier de Léonie, un reflet de son propre visage. Homme parmi les hommes, cruel parmi les cruels. Il cherche à comprendre ses origines, son histoire, à trouver ce fameux point où l’âme se déchire.
La cruauté humaine est ainsi abordée sous de multiples angles et s’appuie sur des faits historiques. Je pense à la question de la colonisation, de l’extermination des natifs américains et la rencontre de Mohawks dans des réserves. Parmi elleux, par exemple, Shelly qui raconte la rafle des années 60 au Canada :
« Tu as quatre ans et tu te prépares à aller souper. Une voiture de la Gendarmerie royale du Canada se gare devant ta cabane et un officier vient frapper à la porte et il dit à ta mère qu’il est là pour chercher la petite Shelly en vertu de la Loi d’intégration canadienne des autochtones qui oblige chaque enfant à s’exiler loin de sa tribu et de sa réserve. »
Anima, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012, p. 183
Ces récits d’une extrême violence se croisent et sont mis en parallèle par l’auteur qui nous présente des périodes historiques et des lieux différents où la brutalité des hommes, dans tout ce qu’elle a de plus horrifiant, s’est exprimée de la même manière. Ainsi, il évoque également la guerre civile libanaise et plus précisément le massacre de Chatila en 1982. Massacre durant lequel Wahhch était présent, du haut de ses quatre ans. Je ne vous mets pas d’extrait ici, mais sachez que c’est cette scène qui m’aura fait pleurer tant elle était dure à lire. L’homme auquel s’adresse Wahhch, revenant toujours à la question de l’âme, conclura à l’issue de ce dialogue :
« Je crois qu’il était frappé par ce qu’il voyait. Il ne savait pas que ça pouvait exister. Moi, je crois, que mon âme s’est éteinte à cet endroit. »
Anima, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud, 2012, p. 362
Et quand on sait que l’auteur, lui-même libanais, a dû quitter son pays à l’âge de dix ans suite à cette même guerre civile, il me paraît difficile de parler de violence gratuite, vous le comprendrez très bien je pense…
Enfin, s’il fallait trouver un défaut majeur à ce livre, c’est son découpage. Ce roman est découpé en quatre parties. La rupture dans la narration (la rencontre du protagoniste avec le meurtrier de sa femme) se produit à la fin de la deuxième partie et bien que j’ai beaucoup aimé ce roman, j’ai trouvé qu’il manquait parfois un peu de liant et de cohérence entre les deux premières parties et les deux dernières. Je comprends l’idée, les parallèles dressés par l’auteur et finalement le fait que la trame principale prenne fin au début de la troisième partie c’est plutôt surprenant et par ricochet « rafraichissant » (un mot bizarre à mettre en lien avec ce livre si peu lumineux) mais il nous a manqué quelque chose qui rende le tout plus solide, disons.
À la lecture de la quatrième de couverture, j’avais trouvé l’emploi du terme « roman minotaure » par la maison d’édition un peu abscons, voire pompeux. Une fois le roman refermé, on comprend mieux cette image, le protagoniste se libérant finalement d’un labyrinthe inextricable, celui de ses origines, reprenant son souffle dans cette quête de soi incessante, enfin.