Les courants d’arrachement

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En lice pour le Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2026

En deux mots

Casablanca, 1955. Reine attend sur un rocher que la marée monte. Autour d’elle, les courants d’arrachement, mortels. Dans ses bras, sa fille Rose. Dans sa tête, toute une vie de fuites et d’échecs. Jean, son amant, est mort. Il ne reste plus qu’à se laisser emporter. Mais avant, il faut remonter le fil. Comprendre comment une petite fille de Normandie a fini sur ce rocher des condamnés, à des milliers de kilomètres de chez elle.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une vie emportée par les courants

Élise Lépine signe un premier roman fulgurant qui nous plonge dans le destin tourmenté de Reine, une femme prise au piège des conventions sociales et des tragédies du XXe siècle. Un récit qui mêle intimité brûlante et grande Histoire avec une justesse bouleversante.

Si le roman s’ouvre sur une scène que l’on pourrait penser idyllique, une mère prenant un bain de soleil avec sa fille dans une crique isolée de la côte marocaine, elle va s’avérer comme l’un des derniers chapitres d’un drame poignant. Reine et Rose sont en fait là en pèlerinage.

Pour dérouler le fil de l’histoire, de leur histoire, le lecteur est invité à remonter jusqu’en 1938 du côté de Lisieux. C’est en effet dans la campagne normande que Reine va encaisser un premier choc, la mort de sa mère, ébouillantée par sa lessiveuse. « Elle a compris, en voyant sa mère agoniser dans la pénombre de son coin de cuisine, qu’il valait mieux ne pas se coucher pour attendre la mort. Que crever était une sale affaire. »Désormais, elle saura qu’il faut fuir la mort, toujours, ne jamais se résigner.

Entre dans sa vie Madame Rouge, cette femme providentielle venue du monde bourgeois qui recueille Reine et sa sœur Zélie. Les deux orphelines quittent leur masure pour grandir dans une belle maison. Elles découvrent l’école privée catholique, le confort, un univers impensable. Mais la guerre arrive. Les menaces se font pressantes sur les familles juives, dont les Rouge. Au moment de fuir, ils sont arrêtés. Les fillettes sont rendues à leur père.

L’existence de Reine bascule une nouvelle fois. De Normandie, elle file au Maroc rejoindre son oncle Roger. Elle intègre une communauté française repliée sur elle-même, étouffante. Il y a Estelle, la tante despote. Il y a Gustave, « le frère maudit » dont le regard la poursuit. Reine rêve de s’émanciper, de choisir enfin sa vie. Mais peut-on vraiment choisir quand on est une femme dans les années cinquante?

Sa soif de liberté et sa naïveté lui font accepter un mariage avec François, un jeune homme qui part presque aussitôt en Indochine. Entre-temps, elle rencontre Jean. C’est l’amour, le vrai, celui qui consume et transforme. Celui aussi qui se cache, qui se vit sur le rocher des condamnés, à marée basse, dans cette crique déserte où les courants d’arrachement tuent les imprudents. Mais Jean part lui aussi. Et Reine comprend que ces courants d’arrachement ne sont pas qu’une menace océanique. Ils sont la métaphore parfaite de son existence. Toute sa vie, elle aura été emportée par des forces contraires, prise dans des remous qui l’éloignent du rivage. La pauvreté, la guerre, les conventions, les hommes qui décident pour elle.

L’écriture est puissamment sensorielle. Elle étourdit le lecteur sous l’ardeur d’un soleil vorace. On sent la brûlure sur la peau de la mère agonisante, l’odeur du saindoux rance, la tiédeur de la pierre du rocher. Souvenirs et sensations s’associent dans une prose qui happe. Images, odeurs, sonorités: tout est puissant et inoubliable.

La construction très originale du roman joue sur les allers-retours temporels. Des fragments du passé surgissent, piochés dans différentes époques. Cette structure concentre l’attention sur les failles, les moments de bascule.

Le suspense monte inexorablement. On sait dès le début que Reine est sur ce rocher, que la mer monte, que quelque chose va se jouer.

Élise Lépine livre ici une fresque romanesque magistrale qui traverse une partie cruciale de notre histoire contemporaine. La France d’avant-guerre, la Seconde Guerre mondiale, la fin de l’empire colonial: autant de carcans qui ne laissent pas à Reine la possibilité de choisir vraiment. Ce premier roman démontre une maîtrise impressionnante de la narration et une sensibilité rare qui nous emporte comme son héroïne dans des tourbillons d’émotions qui nous tiennent en haleine jusqu’à la dernière page. Un coup de cœur absolu, une belle découverte de cette rentrée 2026.

Les courants d’arrachement

Élise Lépine

Éditions Grasset

Premier roman

342 p., 23 €

EAN 9782246842248

Paru le 7/01/2026

Où ?

Le roman est situé principalement au Maroc, à Casablanca et dans sa région. On y évoque aussi la France, notamment un village près de Lisieux.

Quand ?

L’action se déroule de 1938 à 1955.

Ce qu’en dit l’éditeur

Casablanca, 1955. À marée basse, Reine est allongée sur le « rocher des condamnés. »  Ce matin, après avoir installé sa fille Rose sur le sable, elle a rejoint cet îlot minéral où, six ans plus tôt, elle passait des heures, à l’abri des regards, dans les bras de Jean, son amant.

Pourquoi ce pèlerinage  ? Elle vient d’apprendre que Jean est mort. Celui dont elle espérait tant le retour ne viendra pas la sauver de sa tante cruelle, de son frère malsain, de la vie de captive qui l’attend aux côtés de son époux, François, dans l’univers calfeutré d’une bourgeoisie qui vit ses dernières années de faste sous le Protectorat français.

Reine cherche une raison de ne pas se laisser prendre par les courants de la marée montante  pour rejoindre l’homme de sa vie dans la mort. Ses souvenirs la submergent : sa naissance en France dans une famille nombreuse des années 1930 ; la pauvreté ; la mort de sa mère ; son adoption par un couple de notables rattrapés par l’horreur de la Shoah ; l’invitation d’un oncle installé au Maroc ; la mystérieuse disparition de son amant ; le piège du mariage sans amour qui s’est refermé sur elle…

Alternant le temps contracté des chapitres au présent où se joue le suspens d’un possible suicide par noyade et le temps dilaté des chapitres au passé retraçant l’aventure de sa vie, le premier roman d’Élise Lépine se lit comme une saga intime, une épopée dont l’héroïne solaire et désespérée devra, à la fin, choisir son destin.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Reine est sur la plage, sa fille dans les bras. Elle ouvre un parasol sous le ciel rose. Elle jette une serviette sur le sable, en plie une autre en guise d’oreiller et dit à son enfant rendors-toi un peu. La petite est assise, silencieuse, un reste de colère dans ses poings fermés. Reine l’embrasse doucement sur le front, regarde, ma chérie, on est à la plage, on va bien s’amuser quand tu auras fini ta nuit. Parler est un effort, la tension dans sa gorge rend sa voix laide mais l’enfant croit sa mère et pose sa tête sur son oreiller de fortune, un sourire sur sa bouche que son pouce a trouvée. Reine se tourne vers l’océan qui ce matin n’est encore qu’une rumeur. C’est marée basse. Tout à l’heure l’eau va monter, mais pour l’instant le rocher est là, nu au milieu du sable, un refuge pour les condamnés, disent les gens d’ici. Il faut marcher un peu pour l’atteindre, deux minutes, trois, peut-être cinq. Reine maîtrise mal les distances – dix mètres, vingt mètres, cinquante mètres ? Quand elle s’y sera installée, elle sera près de l’océan et tout juste à portée d’yeux de sa très petite fille.

Reine enlève sa tunique de coton, ses sous-vêtements. Elle se fiche d’être nue, personne ne vient ici, surtout pas le matin. Elle se fiche à peu près de tout. Elle met son maillot de bain, le deux-pièces un peu rigide à imprimé vichy que sa tante déteste, celui que son mari adore. Elle regarde encore sa fille dont les yeux papillonnent, déjà absents au monde. Elle pose sur elle sa tunique encore chaude de son corps, de sa nuit, puis lui tourne le dos et marche sur le sable froid. L’air du large est frais et sa peau se hérisse. Le rocher se rapproche, elle perçoit sa présence, reconnaît son odeur.

Jean est mort. Cette pensée la tient entre ses griffes quand elle monte sur le rocher comme sur un échafaud, son corps étreignant la pierre jaune dont la tiédeur lui est familière, ses pieds cherchent leur appui, les anfractuosités qui permettent à ceux qui veulent venir ici pour se reposer, pour s’aimer ou mourir de se hisser jusqu’au sommet, qui est plus haut qu’un homme debout.

Le temps, pour Reine, s’est arrêté cette nuit, quand sa tante lui a dit Jean est mort, je te le jure sur l’âme de mon fils. Le monde n’a plus de sens. Celle qui regarde depuis bientôt cinq ans passer les minutes et les heures en pensant au retour de l’amant ne voit plus l’horizon, son cortège de chiffres, de dates et d’horaires. Il reviendra peut-être aujourd’hui, peut-être ce soir, peut-être demain. Les heures qui sont passées depuis cette nuit sont une pluie de pierres qui s’abat sur sa tête. Maintenant qu’elle est en haut du rocher des condamnés, sans plus personne à attendre, son dos se voûte sous les instants sans perspective. Reine s’accroupit, son menton dans sa main, et ferme les yeux. Elle écoute le bruit des vagues. Elles sont fortes, la mer sera mauvaise. Elle se couche. Sur la haute pierre aussi douce qu’une peau, où deux adultes peuvent tenir allongés côte à côte, la vérité l’écrase tout entière : Jean est mort, il est mort depuis des années.

Reine doit chercher une autre façon de s’enfuir. Après l’échec de cette nuit, il lui faut un nouveau stratagème pour tromper la vigilance de son frère, de son mari et de sa tante. Sauver sa vie. Mais en s’étendant sur le rocher des condamnés, en regardant le ciel virer au bleu, elle devine qu’elle ne va peut-être pas arriver à penser à sa fuite, forcer une fois encore l’avenir à s’ouvrir pour elle. Son dos sur le minéral, avec au cœur sa douleur insensée, elle comprend qu’elle pourrait se donner à la mer, laisser l’enfant de Jean derrière elle, seule sur la plage. Bientôt le soleil la blessera. Les paupières closes, elle se souvient de la brûlure.

I.

Près de Lisieux, 1938

Les cloques, les boursouflures. L’odeur de la graisse qu’on étale sur la peau. Après son accident, sa mère avait été déshabillée et allongée sur le grand lit. Reine avait sept ans. Avec ses frères et sœurs, elle voyait ce corps nu pour la première fois. Le père n’avait laissé que la culotte de lin, collée à la peau par l’eau bouillante. Des poils drus traversaient le tissu. Il aurait fallu l’arracher avant qu’elle ne se fonde à l’épiderme, mais l’homme n’avait pas pu se résoudre à montrer au monde ce qu’il n’avait lui-même jamais osé observer, cette toison brune où se cachait le trou d’où sortaient ses enfants. Ils voyaient déjà trop de peau nue, bombée de ganglions qui se gorgeaient de lymphe, ils voyaient les cuisses rouges, les seins secs où s’ouvraient des cratères. La mère avait été brûlée sur tout le devant du corps, des pieds au cou. L’eau de la lessiveuse en acier où elle faisait bouillir le linge était passée sur elle, frémissante et chuintante, une lave. La mère va se reposer, petits, avait dit le père assis à table. Elle va dormir un peu.

Reine garde un souvenir précis de l’accident. C’était un dimanche. La mère faisait sa lessive au matin, dès le réveil, dans la cour. Elle chérissait sa lessiveuse. Son luxe. Un cadeau de mariage acheté avec l’argent envoyé par un frère aîné dont elle se souvenait à peine, parti faire fortune au Maroc. Elle montrait aux filles comment fonctionnait l’objet, l’eau tout au fond, la poudre de savon, puis le tambour de métal où elle disposait les chemises, les robes, le pantalon du père et les tricots de peau, enfin ce qu’elle appelait « le petit linge », culottes, chaussettes, mouchoirs. Elle fermait le couvercle et posait l’objet lourd sur un petit brasier. Un tuyau faisait monter la vapeur, pleuvoir l’eau sur le linge. La lessive mijotait longtemps. Reine se souvient du savon de Marseille mêlé au fumet intime des tissus sales, qui finissaient par sentir, en séchant au soleil, ce parfum douceâtre que la mère appelait le propre. Ce jour-là, Reine avait vu sa mère retirer le tambour de linge du grand récipient de fer-blanc, le poser près du fil où elle pendait sa lessive et saisir par les poignées la lessiveuse remplie d’eau bouillante pour aller la vider dans l’évier de la cuisine. Elle était tombée là. Reine a en tête le fracas de la chute, le bruit fou de la catastrophe, les ongles griffant le béton du mur, le corps qui tombe sur la terre battue, le couvercle d’acier qui se soulève, le glouglou lugubre de l’eau, le cri.

La famille vivait dans le quartier des ouvriers. Les maisons, collées les unes aux autres, formaient un carré autour d’une petite place, sans boutiques ni fontaine. Elles étaient hautes, étroites et noires, percées d’un escalier grinçant. On entrait par une cuisine où vrombissait la cuisinière aux vastes plaques de plomb, près d’un évier de pierre sans eau courante. La pièce était assez grande pour abriter une table de bois, deux bancs où se tassaient les enfants, une chaise à accoudoirs où s’asseyait le père, un vaisselier dont les portes n’avaient pas de vitres mais sur lequel la mère posait la soupière de porcelaine à fleurettes qu’elle tenait d’une vieille tante, son autre objet de valeur, une faïence à trois sous. Sous l’escalier demeurait un lit étroit où dormaient les parents, près de celui-ci, une caisse où reposait le dernier-né. Quand il était sevré, l’enfant montait à l’étage rejoindre ses frères et sœurs. Quelques mois passaient, puis un autre bébé venait dormir dans le caisson.

L’endroit n’était pas mal, mais il y avait cette marche de pierre à l’entrée qui en avait fait tomber plus d’un avant qu’ils n’apprennent tous à l’éviter d’instinct, levant le pied bien haut à chaque fois qu’ils passaient le seuil de la maison. Pourquoi la mère, ce matin-là, avec sa lessiveuse dans les mains, avait-elle trébuché ? L’un des gosses avait-il filé entre ses jambes, avait-elle eu peur de renverser le liquide brûlant sur le corps d’un petit ? Avait-elle la tête ailleurs ? Avait-on crié derrière elle, aboyé, salué ? Le père vociférait parfois depuis le lit défait. Le dimanche matin, il voulait la paix pour se reposer de la semaine et de l’alcool du samedi. Il n’y avait pas de mal à ça. Reine était assise à la table quand elle avait vu sa mère trébucher. Il lui reste le hurlement, le père qui se dresse dans les draps en désordre, la voisine qui s’engouffre dans la maison, les vêtements qu’on arrache du corps, la main du père qui interrompt le dernier geste, pas la culotte, puis la pénombre qui s’installe.

Casablanca, 10 juin 1955

Le cœur de Reine bat fort, le ressac du sang dans son corps l’assourdit, elle ignore si elle rêve ou si elle se souvient. Pourquoi faut-il qu’elle revive maintenant, sur ce rocher, à un jet de pierre d’une mer indifférente, les vieux tourments ? Pourquoi doit-elle solder, dans ce grand nulle part, sous un soleil de plomb, les comptes de l’ancien temps ? Sans doute parce qu’elle est morte cette nuit, elle aussi, quand Estelle a dit Jean est mort. Elle se souvient que son amant, qui avait accompagné avec son père tant de mourants pour les aider à trouver la lumière du Seigneur, lui avait dit à l’approche de la fin de leur vie, les gens se mettent à se souvenir. Toute leur vie sort de leur bouche en quelques jours, parfois en quelques heures. Voilà ce qui arrive à Reine ce matin, son cerveau ne fonctionne plus comme celui d’une vivante, ses plans de fuite se dérobent à son imagination, remplacés par la mémoire qui se répand, apportant avec elle des images, des parfums morbides.

L’agonie de la mère est loin, dans un autre pays, une époque d’avant la guerre, un temps rustique sans grand malheur et sans le moindre sou vaillant. Avant, elle n’y pensait presque jamais, sauf dans ses dialogues murmurés avec Jean qui voulait tout connaître d’elle. Reine a toujours voulu s’enfuir. Conjurer la mort, filer dès qu’elle la sentait proche. Jean disait, quand ils venaient dormir sur ce rocher, à marée basse, l’océan derrière eux, en embuscade, prêt à les engloutir, tu ne dors que d’un œil… Tu aimes trop vivre pour te laisser noyer. Se noie-t-on vraiment si l’on reste ici ? Jean l’avait juré. Un jour, Reine avait voulu voir. Tu es fort, tu es grand. Attendons un peu. Jean avait montré une ligne orangée à la surface du rocher blanc, qui traversait l’un des flancs de la pierre comme un avertissement : Tu te rappelles ce que nous avait dit ton frère ? Que ce trait sur la pierre est un avertissement pour les baigneurs inconscients. Quand l’océan léchera cette ligne, il sera trop tard pour regagner la plage, les courants seront trop forts et nous nous noierons tous les deux. Reine, la très vivante, comprenait mal cette histoire d’océan méchant que lui racontait Jean et dont parlaient parfois les gens d’ici.

Il y a sur la côte, surtout dans ces petites criques, entre les plages de Bourgogne et d’Aïn Diab, des courants d’arrachement, lui avait dit Jean, sa main posée sur le cou de Reine. Ils se forment au milieu des vagues, quand la mer entraîne des forces opposées. À l’endroit où ils se concentrent, l’eau est calme au milieu des vagues, mais leur puissance est redoutable. Elle court sous la surface et entraîne les nageurs vers le large. Cette crique est déserte car un courant d’arrachement se forme en son centre. Le rocher sur lequel nous sommes allongés est son épicentre. Si on s’endort ici et que la mer monte trop haut, plus haut que la ligne orange que tu vois juste là, on pourra nager comme des fous pour essayer de regagner la plage, elle nous prendra.

Reine s’était moquée de Jean. Mon amour, tu parles comme un professeur et comme un pleutre. Des courants d’arrachement, moi, j’en ai défié plus d’un, et regarde-moi. Elle l’avait dévisagé en souriant dans un contrejour aveuglant et pour la millième fois, il s’était demandé ce qui rendait cette femme si belle. Elle avait ces yeux de velours, d’un vert opaque qu’on prenait pour du brun quand on la voyait de loin, cette bouche sensuelle que blessait parfois la pointe d’une canine un peu trop avancée, ces sourcils épais, légèrement plus foncés que ses cheveux d’orpiment, ce nez volontaire dont la pointe était forte, cette peau fine et dorée. Sa beauté éclatait à l’endroit précis où le déséquilibre entre les forces et les fragilités de son visage tendait vers la liberté, produisant sur ceux qui la regardaient une prodigieuse impression de vie.

Bien sûr, elle avait voulu provoquer l’océan avec Jean, qui avait trouvé l’idée folle et absurde, mais n’avait pas su lui dire non. Attendons qu’il soit tout près de la ligne orange qui marque la limite du danger de mort, avait dit Reine, et on plonge. Tu verras, on va vivre. Jean s’était détesté d’accepter ce défi, mais le caprice de Reine était plus fort que lui. L’océan avait conquis leur belvédère dans un silence de plomb. Reine regardait la ligne orangée sur la pierre, face à la plage, qui signerait leur arrêt de mort si l’eau le recouvrait. Juste avant que l’océan ne morde la cicatrice minérale, Jean l’avait hissée sur son dos pour le chemin du retour. Ils avaient plongé. L’eau montait jusqu’à la poitrine de Jean. Si je nage, la mer t’arrachera à moi. Je vais marcher, avait dit Jean. Reine avait noué ses bras autour de son torse. Elle sentait son cœur battre. L’homme qui la portait sur ses épaules était un dieu. Elle le croyait. Elle sentait la solidité des jambes de son amant plantées dans le sable, vaillantes dans les courants qui tournaient sous l’eau. Pas un embrun ne troublait la surface. Les courants d’arrachement peuvent se former dans une mer d’huile, avait dit Jean. Ce jour-là, leur puissance était grande, mais pas insurmontable. Le couple avait progressé dans un silence étrange, salé, traversé de clapotis sinistres, les doigts de Jean serrés sur les chevilles de Reine. Elle l’avait senti lutter de toutes ses forces pour préserver son équilibre, résister aux courants et ne pas la lâcher. Le temps s’était dilaté dans l’effort de Jean. Il s’était mis à trembler, à gémir.

Quand ils s’étaient écrasés sur le sable, elle avait eu envie de pleurer. Tu vois, tu l’as vaincu, avait-elle dit d’une voix qu’elle avait voulue brave, mais qui n’avait été qu’un murmure. Il l’avait regardée sans tendresse. Tu es folle. Il fait bon vivre. Ne me fais pas recommencer. Ne défie plus jamais la mer. Elle avait gardé plusieurs jours aux chevilles dix hématomes ovales, mauves puis noirs, bleu foncé et enfin jaunes, un dégradé qu’il avait fallu soustraire au regard de tante Estelle en portant des chaussettes au mois d’août. Caprice de femme, avait dit son oncle, et la tante avait plissé le nez.

La crique est vorace. On ne sait pas le nombre de vivants qu’elle a pris dans sa gueule. Aucun Marocain ne se baigne là, pas un ne s’allongerait sur le rocher le plus dangereux de toute la côte d’Afrique, pas même à marée basse. On l’appelle le rocher des condamnés, avait dit Jean. Il y avait des panneaux ici avant la guerre, quand le tourisme avait fait son apparition et que de riches Occidentaux en voiture avaient commencé à explorer la côte, chapeaux de paille sur la tête, domestiques à leurs talons, chargés de victuailles, de parasols, de raquettes et de balles. Ils ne savaient pas que cette crique était mauvaise. Il y avait eu des drames, des noyades, puis la guerre. Maintenant, plus personne ne prend la peine d’écrire des mises en garde en français et en anglais sur des panneaux de bois aux abords de cette plage. La guerre a chassé les touristes étrangers, la paix les a ramenés, mais pas ici. Le tourisme s’est développé, des promenades balnéaires ont été aménagées pour la bourgeoisie étrangère, en villégiature ou à résidence, près de plages moins dangereuses. Ce qui pouvait être domestiqué l’a été. On a investi le sable, installé des cabines de bain, des piscines d’eau de mer sur les zones du littoral jugées plus fréquentables. Les Marocains n’ont jamais fréquenté ce lieu maudit, et les Occidentaux savent, désormais, qu’il ne faut pas y mettre les pieds.

C’était leur crique, à Jean et à Reine. Le champ de mines où ils avaient enfoui leur amour loin du monde, allongés nus au soleil, alanguis, extatiques et sans témoins, protégés par la sinistre réputation de la plage, la discrétion du chemin sableux qui les y emmenait. À marée basse, ils grimpaient sur ce rocher d’un blanc crémeux, seul au milieu d’une étendue de sable jaune. Le gros caillou était poli par les caresses que lui prodiguait l’océan à chaque fois qu’il se hissait jusqu’à lui, soumettant la pierre à une variété de températures, de rythmes et d’odeurs. Le rocher était doux sous la pulpe des doigts, moelleux à leurs peaux, et quand Jean retournait Reine pour entrer en elle en écrasant ses seins sur la pierre chaude, il était salé sous sa langue.

L’eau est aux pieds du rocher. Reine n’a pas besoin d’ouvrir les yeux pour la sentir, elle clapote au ras de la pierre, elle perçoit sa fraîcheur, l’effluve vaguement poissonneux de la mer. Plus Reine attend, plus la mort avance, et moins elle cherche une solution pour échapper à cette vie. Elle se déplie dans des soupirs de vieille et s’assied. Le sang lui monte à la tête, touche le sommet de son crâne dans une sensation de silex, une gerbe d’étincelles éclate sous ses paupières et son cœur se soulève. Ses fesses sont glacées dans son maillot de bain. Le soleil est déjà chaud. Reine doit reprendre ses esprits. Sa raison lui dit qu’elle devrait sauter maintenant. Elle songe aux dangers de l’hydrocution, dont son mari François a une sainte terreur depuis un jour de son enfance où le Tarn a rendu le corps mou d’un garçonnet qui bondissait à ses côtés quelques instants plus tôt. L’eau lui arrive à peine aux chevilles. Pourrait-elle être terrassée juste en trempant ses pieds ? François le penserait sans doute. Mouille ta nuque, dit-il quand ils vont à la plage. Mouille tes cheveux. Attends que ton repas soit digéré. Allonge-toi un peu avant d’aller à l’eau, quand bien même elle n’a dans le ventre qu’un peu de café au lait et la moitié d’une pêche. Attends, dit-il en flattant ses mollets impatients de sentir la morsure de l’eau.

Reine attend, les mains autour de ses chevilles et les genoux sous son menton, blottie tout autour du souvenir d’elle et Jean courant jusqu’à la mer, se perdant dans des gerbes d’eau, immortels comme ils l’étaient. Comme par obéissance à la voix de François, elle s’allonge sur le rocher, offre son ventre au soleil glorieux qui va à l’assaut du ciel.

C’est la première fois que Reine laisse la mort l’approcher sans chercher à la fuir. Elle a survécu jusqu’ici grâce à son désir de connaître la seconde à venir, l’heure d’après, le matin suivant, l’aventure qui vient, la conquête à faire. Depuis sa disparition, elle attend Jean pour que la vie reparte, vaillante, vers le sommet des dieux. Tendre la main quand l’instinct lui souffle maintenant, prends ta chance. Elle a toujours aimé les phrases entendues çà et là, elle est drôlement coriace, la petite Reine, à tenir le coup dans un merdier pareil. Elle a bien de la chance, la gamine, d’avoir échappé au malheur. Elle a compris, en voyant sa mère agoniser dans la pénombre de son coin de cuisine, qu’il valait mieux ne pas se coucher pour attendre la mort. Que crever était une sale affaire. Qu’il fallait repousser le moment, au moins le temps de se trouver une mort pas dégoûtante, pas humiliante, pas révoltante, peut-être même pas douloureuse.

Près de Lisieux, 1938

Du deuxième jour après l’accident, elle se souvient de l’odeur. Un mélange de saindoux, que les voisines avaient porté en puisant dans des pots rangés au fond de leurs placards, de sueur cuite et de pourri. Le corps vivant de la mère suintait et puait. Le père avait dormi dans son fauteuil, son goitre enfoui dans le col de sa chemise, les narines pincées, les mains fébriles. Il s’était saoulé toute la soirée, tandis que ses enfants tournaient en silence autour du lit où gisait la brûlée. Baptiste, le fils aîné, avait bu avec lui. C’était un homme, il avait dix-sept ans. Les deux ensemble avaient descendu en silence une bouteille de vin rouge épais comme du sirop. Plus tôt dans la journée, juste après l’accident, Baptiste avait marché jusqu’à la ville ensommeillée pour demander de l’aide. Après que le garçon, en serrant sa casquette, lui avait décrit la situation, le médecin n’avait pas jugé utile de se déplacer, encore moins d’envoyer la grande brûlée à l’hospice. Il avait indiqué au frère de Reine l’adresse du domicile du pharmacien. Donne-lui ce mot, en fourrant dans la grande main de l’adolescent un papier blanc griffé de lettres indéchiffrables. Après l’avoir lu, le pharmacien avait secoué une bonne tête désolée et ouvert sa boutique, glissant des fioles brunes et froides dans la poche du fils qui, par dignité, n’avait pas posé de question.

Le lundi matin, le père et Baptiste étaient partis à l’usine après une mauvaise nuit dans des vapeurs d’alcool. La plus âgée des sœurs, Béatrice, qui à quinze ans était déjà presque en âge de se marier, s’était assise près du grand lit. Elle avait veillé jusqu’aux heures noires, glissant de temps en temps les liquides ambrés du pharmacien dans la bouche de sa mère dont les lèvres craquaient en saignant un peu. Les potions provoquaient la torpeur. Béatrice avait graissé sa peau, arrachant des soupirs enroués qui glaçaient l’atmosphère autour d’elles. Trois jours durant, elle avait chassé les enfants qui jouaient près du lit, ouvert la porte aux voisines qui venaient en silence rendre un petit service. L’une avait habillé Reine d’une vieille robe du dimanche, l’autre avait glissé des cuillères de soupe dans la bouche de Zélie, sa petite sœur de quatre ans, tandis qu’une troisième avait poussé Gustave et Maurice, les frères de douze et huit ans, pâlichons d’inquiétude, sur le chemin de l’école. Jennie, qui n’était qu’une toute petite chose, était partie juste après l’accident chez une jeune femme qui allaitait un fils et lui offrirait un sein le temps qu’il faudrait.

Le mardi, deux jours après l’accident, Reine avait passé la journée dans l’ombre, assise à la table de la cuisine, mesurant du regard les allées et venues, son menton posé dans sa main sale, le visage fermé, silencieuse. L’émotion, l’émotion tournait autour d’elle comme un chien qui montre les dents. Reine ne l’avait jamais apprivoisée. Elle n’avait pas appris. D’autres, dans la fratrie, maîtrisaient des sentiments, la colère ou la gentillesse, la peur, la joie, mais elle ne savait pas. Elle était celle qui se taisait. Elle reniflait l’haleine de la bestiole inconnue qui s’approchait, c’était quoi, cet animal dont la gueule exhalait des parfums compliqués qu’on ne distinguait pas les uns des autres ? Il fallait en attraper un au vol et le glisser dans sa bouche. Non merci, pas pour moi.

Elle avait compris que c’était grave et n’osait pas s’approcher de sa mère. Zélie, sa jeune sœur brune, s’était repliée dans un sommeil qui durait des heures. Tard dans l’après-midi, avant le retour des gars de l’usine, mais alors que les enfants jouaient dans la cour, une dame vêtue de rouge et coiffée d’un chapeau avait frappé à la porte de la maison. C’était la femme d’un ingénieur. Le couple vivait à l’écart de la place où s’entassaient les maisons ouvrières, à la campagne. Elle, que l’on appelait madame Rouge pour un motif qui avait depuis longtemps déserté la mémoire de tous, avait pour vocation de soigner les malades et d’alléger la vie des autres. Elle lisait, elle écrivait. Elle menait une vie mondaine, dans la mesure où ce trou perdu le permettait, avec les notables du coin, et souvent des amis venus de plus loin. La capitale, disait-elle. Son mari et elle avaient habité Paris, elle avait étudié les Lettres à la Sorbonne, lui l’ingénierie dans une école prestigieuse. Ils avaient des proches écrivains, artistes, politiques.

Madame Rouge avait la science du corps et de l’esprit. On venait la voir pour un courrier à rédiger ou à déchiffrer. Ceux qui ne pouvaient pas payer le médecin la consultaient pour une blessure qui s’infectait, une écharde, une fièvre. On lui demandait conseil pour un enfant qui posait problème. Madame Rouge avait toujours une bonne idée pour ces gosses-là, qui sans elle auraient reçu des roustes jusqu’à ce que la faiblesse les emporte, ou été placés chez des nourrices qui les auraient maintenus en vie pour trois sous. Elle parlait aux mères et aux sœurs, les poussait à changer d’attitude envers les enfants, à les tenir éloignés des hommes excédés par leur besogne ; elle leur apprenait à les garder au chaud dans un coin tranquille de la maison ; à prodiguer des caresses, à leur parler tout bas. Grâce à madame Rouge, plusieurs enfants fragiles du quartier ouvrier vivaient une vie paisible à l’ombre de la cour carrée. Elle y veillait.

Les ouvriers et leurs épouses aimaient madame Rouge, ses mains glissées dans des gants de résille, ses manières, ses souliers. Son allure douce de femme un peu ronde, ses cheveux artificiellement noirs, si noirs que la lumière y déposait des reflets blancs. Son visage ovale, sa bouche charnue, toujours fardée, son nez petit à la droite duquel se détachait un grain de beauté brun, ses yeux larges et bleus sous des sourcils très épilés. On allait souvent frapper à la porte de sa belle maison. Pour les autres, elle se déplaçait volontiers. Elle entrait chez ceux qui souffraient, glissait les nouveau-nés orphelins de mère dans les bras de leurs pères, murmurait dans le noir, jusqu’à ce que se fasse le calme. Elle serrait parfois les mourants sur son cœur. Elle prenait par le coude et remettait au lit les séniles, les tempétueux, les alcooliques. Elle savait fermer la bouche de la petite communauté quand il le fallait, protéger l’honneur de certaines femmes. Elle avait, disait-on, fait passer une grossesse ou deux avant que le ventre d’une fille de l’usine ne se mette à grossir. Elle connaissait les secrets, les actes répréhensibles, elle savait les scandales et les injustices. Elle se taisait la plupart du temps, mais elle pouvait aussi frapper chez vous et vous contraindre d’une parole si les circonstances l’exigeaient. Elle faisait souffler le vent dans la direction qu’elle voulait. Le curé n’aimait pas madame Rouge, l’instituteur était amoureux d’elle, le médecin la traitait de sorcière, le pharmacien la regardait de haut mais lui envoyait très souvent ses clients, elle connaît une plante qui fait merveille sur les caprices de la vessie, disait-il.

En entrant dans la maison de Reine, madame Rouge avait rempli ses narines de l’air ambiant comme si elle y cherchait un indice. L’odeur vous prenait à la gorge. Madame Rouge s’était approchée de la mère, avait passé sa main sur les cheveux défaits de la sœur aînée qui s’était levée pour lui laisser sa place. Madame Rouge avait regardé le corps quasiment nu de la mère à la lumière de la chandelle qui brûlait près du lit, avait pris le bougeoir et promené la flamme au-dessus de l’allongée, des pieds à la tête, sans un mot. Elle avait regardé le pot de saindoux presque vide posé sur le tabouret qui faisait office de chevet. Elle avait approché ses doigts de la main de la mère, cherché sa paume qui n’était pas brûlée parce qu’elle était serrée autour de la poignée de la lessiveuse. Elle s’était assise et avait approché ses lèvres de l’oreille de la mourante. Elle avait murmuré quelques phrases. La mère s’était réveillée, le blanc de ses yeux luisant dans la pénombre, son regard dans celui de madame Rouge. Pour la première fois en deux jours et deux nuits, elle s’était tenue éveillée sans gémir ni pleurer de douleur. La mère et madame Rouge s’étaient regardées un moment, puis la dame s’était levée et s’était approchée de Béatrice. Rassemble tes frères et sœurs. À l’appel de l’aînée, les petits étaient entrés dans la cuisine, s’étaient assis sur leur banc de bois. Il ne manquait que Baptiste. On ne pourra pas l’attendre, avait dit madame Rouge. Béatrice, va chercher le bébé chez Marcelle, veux-tu. Pendant ce temps-là, avait-elle dit en arrangeant une mèche de cheveux derrière l’oreille de Reine, Gustave, Maurice, Reine et Zélie vont aller voir leur maman. L’un après l’autre. Reine avait voulu être la dernière.

Elle avait regardé Gustave s’asseoir au chevet de la mourante, ses yeux terriblement noirs, ses narines pincées. Gustave, celui qu’elle aimait et qu’elle craignait parmi les autres, dans leur quotidien de marmaille pauvre. Quand elle se taisait au milieu du tapage, il était celui qui se taisait à côté d’elle, ses yeux plantés dans les siens, ses mains parfois posées sur la nuque ou la joue de Reine. Il cherchait à percer son secret, à toucher le noyau des sentiments, là où la porte était fermée. Elle sentait parfois les yeux de son frère la poursuivre quand elle marchait seule devant les autres sur le chemin des promenades, absorbée dans la cueillette des mûres ou d’un bouquet de fleurs qu’elle offrirait à sa mère en silence. La présence de Gustave faisait vibrer en elle une corde floue qu’elle comprenait mal, à la fois douloureuse et tendre. Elle qui n’aimait pas qu’on la regarde ou qu’on la touche se surprenait parfois à rechercher la main du frère, ses yeux sur elle.

Gustave avait douze ans et des appétits fauves. Quand il ne semblait pas absent, retranché dans un monde qui ne regardait que lui, il lui fallait pouvoir toucher, prendre, manger, goûter tout ce qui était à sa portée. Il aimait parler à l’excès, désirait qu’on l’écoute et qu’on l’aime. Sa personnalité était faite de contrastes entre la pudeur et l’exubérance, le calme et la tempête. Dans leur enfance faite de bouts de ficelle, il était le plus extravagant, celui qui exigeait le rire et l’affection. Il avait un goût pour ce qui améliorait l’ordinaire, il aimait entendre des histoires, caresser dans sa poche des galets tièdes, jouer avec des brindilles que le père taillait pour lui en forme de fusil, les dimanches de bonne humeur. Gustave avait des fureurs et des coups de sang, il était capable de grands élans d’amour, même envers le père qu’aucun enfant n’affectionnait beaucoup. Celui-ci nourrissait pour ce fils une tendresse inhabituelle.

Touche-la ici, avait dit madame Rouge en posant les doigts de Gustave dans la paume de la mère, qui avait les yeux ouverts. Le visage de la mourante n’avait pas été brûlé, madame Rouge venait de mettre un peu de saindoux sur ses lèvres sèches après lui avoir fait avaler quelques gorgées d’un thé très pâle. La mère avait esquissé un sourire vers Gustave, sa main avait bougé doucement. Les traits de l’enfant s’étaient apaisés. Sous le regard de la mère, sa colère s’était diluée dans la douceur du dernier sourire. Il n’avait pas pleuré. »

Extraits

« Reine et Zélie avaient quitté la maison familiale en 1938, quelques jours après la mort de leur mère, installées comme deux comtesses dans la calèche des Rouge. La guerre allait venir, mais les petites n’en savaient rien. Elles découvraient des choses impensables, comme l’école privée catholique où elles ont fait leur rentrée en septembre dans le froufrou de leurs tabliers bleus, si différente de l’école communale où l’on posait ses sabots de bois sur la terre battue de la classe commune, dans l’odeur mauvaise des enfants pétrifiés de peur devant l’instituteur rougeaud. » p. 53

« Qui était cette jeune fille dont la chevelure blonde semblait faite pour le soleil d’ici qui exaltait ses ors, absurdement séduisante dans sa robe de souillon ? Et ce menton volontaire, ce nez aquilin dont la pointe forte dérangeait l’équilibre du visage, lui conférant quelque chose d’inapproprié qui évoquait la sexualité, qu’est-ce que c’était ? Ces yeux de forêt profonde qui faisaient couler son regard comme un rayon sous ses cils noirs. Cette bouche sensuelle. Cette fossette à la commissure droite. Cette canine légèrement pointue sous des lèvres dessinées pour la morsure. C’était un scandale.

Ce n’est pas possible, Roger. Tante Estelle avait posé une main sur le bras de son mari qui regardait l’adolescente avec un grand sourire. Il avait reconnu en elle quelque chose de son propre sang. Roger ? Il s’était dégagé de son étreinte. Reine ? Laisse-moi te regarder, mon Dieu, ta belle-mère n’a pas menti, tu es une beauté. Voilà comment était Roger. Sincère et maladroit. Sa phrase de bienvenue avait inscrit dans le marbre la rivalité entre Estelle et sa nièce. Roger savait que sa femme était méchante, mais il lui pardonnait. Elle a avait tant souffert de ce ventre qui dévorait chaque enfant que cet homme y plantait. » p. 171

« En écoutant Gustave raconter son entrevue avec la mère de Jean, Reine s’était détachée de lui. Tu crois vraiment qu’il est parti ? Les larmes avaient séché sur ses joues, sa peau la tirait là où elle était fine. Gustave avait mis sa main sur le cou de sa sœur, juste en dessous du menton, il avait passé son pouce sur sa bouche gonflée par les pleurs, si douce. Tu sais bien que oui, Reine. Il t’aimait tant. Comment crois-tu qu il a supporté la nouvelle de ton mariage ? Elle avait protesté, il aurait pu venir me chercher. Il aurait pu s’interposer. Pourquoi n’est-il pas venu au riad ? Son frère avait eu un petit rire pour lequel elle l’avait haï, mais Reine, Jean, c’est un fier. Tu crois qu’il avait envie de se faire virer à coups de pied au cul par l’oncle Roger ? Par Estelle ? Par le chauffeur ?

Il n’aimait pas la posture de Reine, voûtée comme une vieille, les mains entre les genoux. Il va revenir, ma sœurette. Je le sais. Tu le sais aussi. Il est parti vers le sud. Tu sais qu’il en rêvait. Il va revenir en explorateur, en écrivain, connu. Tu vas voir qu on lira son nom dans les journaux avant même qu’il ait remis les pieds en France ou au Maroc. » p. 271

À propos de l’autrice

Élise Lépine © Photo Jean-François Paga

Élise Lépine est née en 1985 en Haute-Loire. Après avoir été critique littéraire pour Transfuge, Canal+ et Le Journal du Dimanche, elle est aujourd’hui journaliste au Point et chroniqueuse à France Culture, où elle collabore notamment depuis dix ans à l’émission Mauvais Genres. En 2022, elle a publié Rétablir le chaos, un livre d’entretien avec l’écrivain DOA, aux éditions Playlist Society. Les Courants d’arrachement est son premier roman. (Source : Agence Trames / Éditions Grasset)

Page Facebook de l’autrice

Compte X (ex-Twitter) de l’autrice

Compte Instagram de l’autrice

Compte LinkedIn de l’autrice

Tags

#lescourantsdarrachement #EliseLepine #Grasset #destinfeminin #Maroc #SecondGuerreMondiale #francecoloniale #Casablanca #Normandie #amourimpossible #emancipation #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #premierroman #coupdecoeur #VendrediLecture #primoroman #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie