En deux mots
Un double crash d’avion au-dessus de la jungle. Victoria, treize ans, survit et fuit dans la forêt avec son petit frère Felix. À des milliers de kilomètres, Ariane suit compulsivement l’affaire. Son obsession pour ces enfants perdus la consume. La jungle devient alors un personnage à part entière, fantasmé, dangereux, halluciné. Les mondes parallèles se rejoignent. La réalité se fissure.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
la jungle, théâtre de toutes les chimères
Corinne Morel-Darleux nous offre un roman hypnotique qui mêle fait divers, obsession maladive et jungle hallucinée. Après un crash aérien, on va cheminer dans la forêt tropicale où les destins se croisent dans un délire poétique et violent.
« Ariane ne sait pas encore que la jungle va constituer le décor factice de son agonie. Elle ne sait pas encore que son meurtrier s’appelle Cadillac et que l’année s’achèvera dans un bain de sang. Pourtant, tous les personnages, ceux qu’elle a connus comme ceux qu’elle va créer dans son délire (car ceci est un délire, l’histoire d’un dernier soupir, rauque et humide, chargé de souvenirs et de ces fictions que l’on s’invente à l’heure de mourir), tous les personnages sont déjà en place. » Corinne Morel-Darleux pose les règles du jeu. Nous voilà prévenus : ce roman sera un vertige. Une descente dans les méandres de l’obsession et de la jungle fantasmée.
Tout commence par un fait divers. Un avion s’écrase dans la selve tropicale. À bord, Victoria, treize ans, sa mère Maria et son petit frère Felix. Depuis dix jours, le monde entier suit l’histoire de ces « niños » disparus dans l’immensité verte. Ariane fait partie de ces personnes captivées par le drame. Mais chez elle, l’intérêt vire à l’obsession maladive.
Chaque matin, elle prend son café « au milieu de la forêt tropicale, entourée de fauves et de gémissements ». Elle lit tout, dévore chaque article, chaque reportage. Ses cauchemars se peuplent de lianes et de boue. Quand les équipes de recherche retrouvent un biberon à poignées roses, Ariane exulte. Son compagnon Sacha s’inquiète. Il pense qu’elle s’enfonce dans quelque chose de malsain. Il a raison.
Car parallèlement à cette fascination morbide, Ariane vient de subir une fausse couche. Son ventre est vide. Son esprit vacille. La disparition des enfants dans la jungle résonne en elle comme un écho déchirant.
De l’autre côté du monde, dans la réalité du crash, Victoria se réveille au milieu du chaos. Le corps de sa mère est brisé. Felix semble inconscient. « Des rayons de soleil, indifférents au drame, pénètrent joyeusement par les hublots. » Puis, contre toute logique, elle entend un deuxième avion tomber. Elle fuit alors dans la jungle, entamant une errance hallucinée.
C’est là que le roman bascule dans une dimension trouble. La jungle devient le véritable personnage central du récit. Dans ce territoire où « les sens sont trompés à chaque pas, faisant vaciller la notion même de réalité, les chenilles urticantes se parent de couleurs magnifiques, les phasmes prennent l’apparence de bouts de bois, les plus belles baies sont toxiques. » Tout est piège, illusion, mensonge des sens.
L’autrice construit des mondes parallèles, mêle le rêve aux hypothèses, efface toute vraisemblance. Elle intervient même dans son propre récit, à la manière de Kundera, pour nous expliquer que nous assistons à « un glitch, un trou dans l’espace-temps, un déraillement ». Le moment où la réalité s’écarte de son sillon. Ariane et Victoria peuvent alors se rejoindre, dans cette jungle mentale où tout devient possible.
L’écriture de Corinne Morel-Darleux est sensorielle, presque charnelle. Elle fait vibrer chaque phrase. « Tout est venin, crocs, frôlements, ventouses et sucements ; l’esprit s’égare et chavire ; la forêt appelle la folie et le sang. » On ressent la moiteur, l’angoisse, la beauté terrifiante de cet environnement hostile.
Cette fascination pour la jungle, l’autrice l’a vécue lors d’une résidence à la villa Swagatam en Inde. Elle y a découvert des « émotions très fortes, des sentiments reptiliens incontrôlables ».
Comme elle le dit elle-même : « Les livres ont toujours été pour moi une manière de créer un monde, pas forcément idyllique mais empli de mystère, d’aventure. Un monde vibrant. Écrire, pour moi, c’est un surcroît de vie. »
Après « La Sauvagière », son premier roman, Corinne Morel-Darleux confirme son talent pour créer des univers où la nature n’est jamais neutre. Ici, la jungle devient un espace où l’imagination vagabonde, où l’illusion prend le pas sur le réel.
Cette odyssée est à l’image de la forêt qu’elle décrit : mystérieuse et sensuelle, dangereuse et poétique. Laissez-vous à votre tour embarquer par cette écriture luxuriante, par ces méandres narratifs qui emportent loin de toute certitude.
Chimères tropicales
Corinne Morel Darleux
Éditions Dalva
Roman
256 p., 21,50 €
EAN 9782487600447
Paru le 14/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement dans la jungle.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman qui vous entraîne au coeur des sensations et émotions de la jungle et convoque tout l’imaginaire mythique de ce lieu. Dans la lignée de La Sauvagière, Corinne Morel-Darleux explore nos liens profonds au monde sauvage.
C’est souvent dans la forêt que naissent les histoires. Sous les tropiques, c’est un territoire à la fois familier et étrange, où les sens sont trompés à chaque pas, où l’illusion et la réalité se confondent. Pour Ariane, qui n’a jamais quitté les montagnes françaises de son enfance, la jungle est de ces lieux fantasmés sur lequel elle a tout lu, tout vu. Alors le jour où deux avions s’écrasent en pleine forêt tropicale, brouillant la frontière entre fiction et réalité, le roman peut commencer.
Dans ce livre envoutant, Corinne Morel Darleux nous entraîne dans un dédale de limbes et de lianes où se croisent des morts inaccomplis, un réalisateur de cinéma, des chamans et des infirmières, un homme jaguar, des voiliers et un Opéra. Elle nous parle du pouvoir de l’imagination, de son caractère aussi subversif que salvateur, et explore les instants de nos existences où l’illusion envahit notre esprit.
Les critiques
Actualitté (Clotilde Martin)
Les premières pages du livre
« Des loups-garous hérités de la mythologie et des vampires en Transylvanie, des enfants nés d’ours violeurs des pays baltes aux Pyrénées, des hommes qui laissent des empreintes de rennes en Sibérie, des serpents qui parlent en Estonie, un Dieu-éléphant en Inde écrivant à la pointe de sa défense, une femme-renard au Japon, et, partout dans le monde, des esprits et des divinités… C’est souvent dans la forêt que naissent les histoires, que s’ouvrent le temps du rêve et l’espace du mythe. Un territoire à la fois familier et étrange, où les sens sont trompés à chaque pas, faisant vaciller la notion même de réalité.
Sous les tropiques, dans la selve, les branches et les feuilles tombées à terre pourrissent en dégageant une odeur de mort. La touffeur, chaude et humide, charge l’air de moisissures et corrompt la peinture, les constructions, contrant toute tentative d’anthropisation. La vue est limitée par la profusion de végétaux sous lesquels glissent des êtres énigmatiques. Il s’y faufile des créatures que l’on ne connaît pas ; y résonnent des cris que l’on ne comprend pas. Est-ce le vent qui agite ce buisson ou une bête en train de se mouvoir ? Le vacarme des cris de centaines d’oiseaux trouble l’orientation, les hurlements des singes noirs font trembler la canopée ; et le silence lui-même n’apporte aucun réconfort, car alors c’est qu’un fauve est en train de roder.
Tout n’est qu’illusion d’optique. Des chenilles urticantes se parent de couleurs magnifiques, les phasmes prennent l’apparence de bouts de bois, les plus belles baies sont toxiques. À chaque pluie, des sangsues voraces apparaissent par milliers. Des serpents se tapissent sous les rochers ou à l’affût sur une branche, prêts à se laisser chuter ; tout semble guetter sa proie. Tout est venin, crocs, frôlements, ventouses et sucements ; l’esprit s’égare et chavire ; la forêt appelle la folie et le sang.
Nul hasard donc si notre histoire démarre par l’action d’une lame à double tranchant : un poignard destiné aux zombies – pas ces vivants empoisonnés, enterrés puis réduits à l’esclavage en Haïti, mais des défunts inaccomplis qui, au lieu de partir sagement au pays des morts, refusent leur sort et restent pour tourmenter les vivants.
Mais le poignard viendra plus tard.
Pour l’heure, la victime, Ariane, ne sait pas encore que la jungle va constituer le décor factice de son agonie. Elle ne sait pas encore que son meurtrier s’appelle Cadillac et que l’année s’achèvera dans un bain de sang.
Pourtant, tous les personnages, ceux qu’elle a connus comme ceux qu’elle va créer dans son délire (car ceci est un délire, l’histoire d’un dernier soupir, rauque et humide, chargé de souvenirs et de ces fictions que l’on s’invente à l’heure de mourir), tous les personnages sont déjà en place.
Là, un homme coiffé d’un panama effectue un pas de gymnastique en coulisses. Devant la glace teintée d’un aéroport, une jeune femme remue des lèvres silencieusement en tressant ses cheveux blonds. Deux enfants patientent en balançant leurs jambes sur un muret, les doigts graisseux de beignets. Un berger allemand frétille de la queue à l’arrivée d’un soldat qui lui tapote les flancs en passant. Chacun attend son heure. Mais il n’y a personne, dans la pièce réservée aux costumes, pour s’occuper de la jeune guenon qui geint à fendre le cœur, accrochée à une paire de bottes en caoutchouc. Madeleine est en retard, Cadillac n’est pas encore arrivé. Ils ont encore un peu de temps. Car ce matin-là, pour Ariane, la jungle n’existe encore que dans les nouvelles qui s’affichent sur son écran.
Cela fait dix jours que les niños ont disparu. Les journaux ont reconstitué les circonstances de l’accident, publié des photos de l’aérodrome et multiplié les reportages sur place, au village où vivaient les enfants. Mais depuis le crash, on a perdu leur trace.
Ariane n’est jamais allée dans la jungle ; à trente ans, elle n’a même jamais pris l’avion. Pourtant, comme Le Douanier Rousseau qui peuplait ses toiles de tigres et de jungles luxuriantes sans avoir jamais quitté le pays, associant de manière très approximative tiges et fleurs dépareillées ou faisant pousser des oranges dans les acacias, Ariane rêve et invente sa propre jungle : chaque matin elle prend son café au milieu de la forêt tropicale, entourée de fauves et de gémissements. Comme des millions de personnes dans le monde, elle vit, depuis l’accident, au rythme des flux d’informations. Elle lit tout ; et ses cauchemars se peuplent de lianes et de boue.
Son compagnon, Sacha, est soucieux. Il pense que l’inquiétude d’Ariane pour les niños vire à l’obsession. Il faut dire qu’Ariane, quand elle s’entiche d’un sujet, a tendance à l’épuiser. Le sujet, pas Sacha, qui est un compagnon d’une étonnante stabilité. Qu’il s’agisse de l’interprétation des rêves, de la broderie ou de la permaculture, une fois son intérêt piqué elle écume les livres, romans comme essais, les films, les entretiens, picore çà et là tout ce qui se rapporte à sa passion du moment. Or quand on est obnubilé par une chose, il est commun d’en voir partout le reflet. Soudain, vous allumez la radio et l’invité justement évoque ce sujet qui vous hante depuis des jours. Au café vous attrapez un mot qui vous y fait penser, un titre dans le journal, une affiche dans le métro, partout vous en trouvez mille échos. À l’instar de la pierre d’aimant attirant la limaille, vous devenez l’épicentre d’un monde monomaniaque, entièrement dévolu à votre nouvelle lubie.
Les coïncidences peuvent alors devenir très troublantes, et amener la personne-aimant à croire que c’est son esprit qui fait jaillir ces présences, qui provoque ces événements qui n’ont en fait aucun rapport de causalité – du moins aucun qu’on puisse expliquer. C’est ce que Carl Gustav Jung appelle la synchronicité.
Imaginez qu’à l’occasion d’une flânerie vous pensez à quelqu’un que vous n’avez pas vu depuis des années, mettons un ancien amoureux de lycée. Le lendemain, vous le croisez en allant au supermarché. Miracle magnétique ? À moitié seulement. Il a pris trente ans, autant de kilos, sa chemise est souillée d’un résidu de déjeuner ; vous l’ignorez et accélérez le pas, sans songer qu’il fait la même chose de son côté. Mais vous auriez aussi pu y voir un signe du destin et, qui sait, entamer une nouvelle vie. Ou mettons que vous êtes, comme Jo March, en colère contre votre sœur qui a jeté votre manuscrit au feu, ou, si vous n’écrivez pas, que vous raffolez du cake dont elle a pris la dernière portion, bref vous souhaitez sa mort, et trois heures après, en rentrant de l’école, elle se fait renverser par un camion. Ou encore, vous rêvez d’un oiseau blessé dont les yeux saignent et au petit matin, en prenant votre voiture pour aller au travail, vous écrasez un geai, ses plumes bleues volent, vous faites une embardée.
Je pense que vous voyez. Synchronicité.
Ariane, donc, est obsédée par la disparition des niños dans la jungle. Leur sort la tourmente depuis plus d’une semaine, c’est le matin, elle a mal dormi. Elle est anxieuse à cause d’un rendez-vous médical pénible auquel elle doit se rendre dans deux heures avec Sacha. Pleine de sommeil, elle se sert une tasse de café brûlant, s’assoit dans la cuisine et allume son écran. Dans la salle de bains, Sacha se prépare. Ariane, elle, ne bouge toujours pas. Son café refroidit ; seuls ses yeux et ses doigts s’activent. Absorbée par les nouvelles des niños, elle perd conscience de ses coudes sur la table, de la musique qui vient du salon – un air d’opéra trop léger pour couvrir le bruit de la radio qu’elle a allumée par habitude, qu’elle n’écoute pas, où un spot de publicité succède à un humoriste criard dont la direction semble imaginer que les obscénités ne deviennent drôles qu’assénées le volume à fond. Mais Ariane n’entend rien, elle n’est que tétine en plastique et joie primale : les équipes de recherche ont retrouvé un biberon.
— Ariane, lui souffle Sacha dans l’oreille, on va être en retard.
Un frisson la ramène au monde. Elle tourne la tête, embrasse les lèvres encore tièdes et humides de Sacha et lui montre l’écran. Un biberon sale aux poignées roses est posé sur une feuille plissée de plastique transparent, comme une pièce à conviction. Sacha fronce les sourcils.
— Mon amour, je ne sais pas si tu devrais…
Elle lève les yeux le temps d’un sourire pour le rassurer. Elle prétend que ça va. Mais ce n’est pas vrai.
Ariane, en surface, a une vie banale. Mais à l’intérieur ça bout, ça frémit, ça s’entaille.
Au cabinet médical, un couple patiente déjà dans la salle d’attente. Ils ont l’air trop vieux pour être là, se murmurent des bêtises à propos de belles-mères à qui il faut le dire ou pas. La pièce est baignée de lumière, les stores sont relevés, il fait une chaleur épouvantable, une plante verte meurt dans un coin. Ariane garde les yeux baissés sur le parquet peint en blanc, ses lèvres tremblent et son genou tressaute. Sacha presse sa main, tente de croiser ses yeux, en vain. Ariane est très pâle. Sur l’accoudoir du fauteuil en rotin, ses avant-bras diaphanes sont veinés de lianes.
Enfin la secrétaire appelle son nom. Ariane pose machinalement une main sur son ventre en se levant.
— Vacuité utérine et absence de résidus ovulaires, les rassure le médecin. Deux semaines après l’expulsion, c’est parfait. Tout est normal.
Sous un tube à néon, le ventre enduit de gelée et les yeux mouchetés de tissus noirs et blancs, Ariane se noie dans le matelas en skaï. Elle a envie de crier. Rien n’est normal.
Dix jours plus tôt, à neuf mille kilomètres de là. Le jour se lève à peine, l’air est frais et Victoria frissonne. Installée sur un muret, elle observe le modeste aérodrome de jungle avec avidité. Elle non plus n’a jamais pris l’avion. Elle ne connaît que son village et la dense forêt qui l’entoure. Malgré la fatigue, malgré l’appréhension, elle ressent une pointe d’excitation.
Face à elle s’étend une longue piste, incongrue au milieu de la verticalité des acajous et des palmiers. Un drapeau en lambeaux flotte mollement sur la façade de la baraque officielle. À l’étage, les fenêtres sont recouvertes de film réfléchissant ; en bas, le bâtiment est flanqué d’une échoppe qu’un néon défectueux éclaire par intermittence, munie d’une terrasse en béton. Une femme aux yeux cernés sommeille dans une chaise en plastique devant l’étal garni de beignets, de cigarettes et de sodas périmés.
Sur une plaque vissée au mur, il est écrit que des détenus, dans les années cinquante, ont défriché cette minuscule trouée au milieu de la jungle. Un travail titanesque, éreintant sous ces tropiques. Par centaines, les bagnards ont dû couper à la machette, bécher et déloger les racines, déblayer les roches et aplanir le terrain jusqu’à former une piste de plus de mille mètres de long.
Soixante-dix ans plus tard, le bagne n’existe plus. La piste est bosselée, les trous se remplissent d’eau à chaque pluie. Des chiens jaunes se calent le dos aux flancs des monticules herbeux pour dormir et, au bout de l’aérodrome, la carcasse d’un avion finit de rouiller. Le trafic est modeste, à peine un vol un jour sur deux ; il n’y a qu’une destination. Mais l’aérodrome demeure essentiel : en l’absence de route et de fleuve navigable vers le nord, il reste le seul moyen de sortir de la jungle.
Victoria, sa mère Maria et son petit frère Felix sont sur le point d’embarquer. Sous la tôle ondulée de la terrasse, sa mère somnole. Ils ont quitté leur village de nuit, à cinq heures de pirogue d’ici. Quatre autres personnes ont navigué avec eux dans une embarcation chargée de marchandises, sur un bras du fleuve qui comporte deux passages difficiles. Seul Felix a dormi. Victoria s’est forcée, tout le long du voyage en bateau, à ne pas fermer les yeux. Elle voulait tout voir, tout sentir de ce fleuve qu’elle ne connaissait que de jour et dont les berges, la nuit, se peuplent du chant des grillons et du vol mystérieux des lucioles.
Un chien jaune pousse son museau contre le banc pour quémander un bout de pain, ou pour lui dire quelque chose. Victoria le chasse de la main. Comme Felix se met à pleurer, sa mère sort de son panier un biberon à poignées roses. Il s’en empare avec volupté. Ses cheveux, raides comme l’eau, lui tombent sur le visage.
Le petit monomoteur posé en bout de piste ressemble à un jouet incapable de survoler l’immensité de la forêt. Les engins sont vieux, ils appartiennent à des compagnies privées qui rognent sur les frais d’entretien. Il y a 350 kilomètres à parcourir jusqu’à la ville où les attend Hector, son beau-père, et Victoria ne veut pas y aller. Elle n’a pas peur du vol, au contraire. Mais elle a ses raisons. Elle pense se jeter dans la gueule du loup, elle pense fuir à toutes jambes, mais elle n’a pas le choix. Treize ans, c’est l’âge adulte dans la selva, où l’on apprend vite à être autonome et à se débrouiller. Mais Victoria n’est encore qu’une enfant, et où irait-elle ? Aussi, quand sa mère se lève pesamment avec Felix pour embarquer, Victoria, saisie d’un léger vertige, se met à trottiner vers l’avion.
Le Cessna a déjà parcouru 130 kilomètres et s’approche de la grande rivière du nord quand Victoria est réveillée par une secousse. Felix s’est endormi et le biberon, dans le couloir, gît sur la moquette usée. Le haut-parleur répercute le grésillement d’une communication dans la cabine. Sa mère lui crie quelque chose par-dessus son épaule mais le vacarme empêche Victoria d’entendre. L’avion dévisse brusquement ; Maria se signe ; des picotements courent dans ses avant-bras.
Beaucoup plus bas, dans la canopée, de jeunes singes jouent dans les branches. Ils se chamaillent, se poursuivent d’arbre en arbre en bondissant, se poussent, piaillent et s’intimident mutuellement en découvrant leurs dents. Régulièrement, l’un d’entre eux chute et se rétablit quelques mètres plus bas avant de remonter à toute allure retrouver le clan turbulent.
Le spectacle semble pouvoir durer des heures et pourtant, sans que rien ne l’ait laissé présager, la multitude de singes s’arrête brusquement, saisie en plein vol. Un grondement inconnu se rapproche rapidement du sol.
On entend un dernier balancement, quelques tiges finissent de craquer, et plus un bruit. La forêt s’est figée, tous les chants ont cessé. Les antennes des insectes sont dressées. Une tension inédite fait vibrer l’air, des molécules d’humidité se condensent sur les poils, les lianes transpirent et l’écorce se rétracte sur les jacquiers. Un laps d’éternité suspend le temps.
Puis d’un coup c’est la cavalcade. Mus par quelque invisible signal, des millions de pattes se mettent simultanément à trotter, à courir et à ramper, des ailes à battre l’air par milliers, soulevant des tornades de poussière ocre et de feuilles presque mortes. Le tsunami de kératine, de cartilages et d’os qui s’égaille n’a été précédé d’aucune rumeur, et c’est un chaos d’oiseaux, de singes et de tout ce que l’œil ne voit pas. Tout ce qui vit là détale, crie et s’enfuit dans un fracas étourdissant.
Bientôt il ne reste plus que les arbres. Le silence.
On entend alors les plaintes et c’est pire encore.
Quand Victoria rouvre les yeux, seul le biberon rose est intact au bout de l’allée. Felix semble inconscient. Un ressort grince faiblement à l’avant, quelque part dans la cabine. Une odeur de brûlé emplit ses narines.
Des rayons de soleil, indifférents au drame, pénètrent joyeusement par les hublots. L’intérieur de l’avion est hérissé d’un chaos de déchirures, de lambeaux de tissus et de plastique fondu ; des soulèvements de tôle froissée pointent dans l’habitacle. Il y a du sang, des effluves de carburant, et ce silence inhabituel de la jungle. Tout ce qui bouge s’est enfui aux premiers bruits de moteur ; les rares bêtes qui se sont attardées, pour la rapine ou par curiosité, restent muettes de stupeur.
Les sièges sont restés boulonnés au plancher. Victoria se détache et progresse difficilement jusqu’à l’avant du Cessna. Le corps de sa mère est brisé au niveau de la nuque, la tête encastrée dans la cloison. La jeune fille titube. Brouillard de douleur et d’effroi. Hébétée, elle se penche pour attraper le biberon quand soudain elle entend un vrombissement. Elle s’immobilise pour mieux écouter : le bruit vient de dehors, de très haut. Un bruit de moteur, un autre, le second.
Arrêtons-nous un instant – Milan Kundera revendique le « droit d’interrompre la narration, quand il veut et où il veut, par l’intervention de ses propres commentaires et réflexions et n’hésite pas à se faire apparaître lui-même en une sorte de caméo homo-diégétique dans L’immortalité. Couper le récit, y intervenir et digresser à l’envi, c’est une liberté que se sont largement accordée Tolstoï et Hugo en nous abreuvant de récits historiques et de campagnes militaires, de Borodino à Waterloo, alors qu’on trépigne de savoir ce qui va arriver à Cosette et au prince André. Vyasa, Ganesh et l’enfant le font aussi dans le Mahabharata pendant 13 000 pages, au sein desquelles le narrateur enfreint le pacte fictionnel jusqu’à enfanter ses propres personnages.
Arrêtons-nous un instant, donc, car ce nouveau bruit de moteur marque un moment important : la fin de la réalité. Ou plutôt de la vraisemblance, la réalité est une notion trop fragile. Car si tout ce qui précède correspond à la manière dont les événements ont été relatés aux actualités grâce au croisement de différents témoignages – ceux des habitants du village, des conducteurs de barque, de la vendeuse de sodas périmés, des rapports de l’aviation civile –, si tout ceci correspond à une des réalités possibles du crash tel qu’Ariane a pu se l’imaginer à partir de ses lectures compulsives, quelle est désormais la vraisemblance de ce nouveau bruit de moteur qu’aucun article, aucun reportage n’a cité ?Quelle est la probabilité que deux avions s’écrasent en même temps, au même endroit, dans cette immensité ?
C’est un glitch, un trou dans l’espace-temps, un déraillement. Non la fin de la réalité comme je l’ai écrit un peu rapidement, mais le moment où celle-ci s’écarte de son sillon – delirare, en latin –, le sillon de la normalité. Ce qui signifie en toute logique que notre histoire a démarré et que, même si nous n’y viendrons que plus tard, Ariane a reçu le premier coup de poignard. C’est un nouvel exemple de synchronicité, la coïncidence temporelle de deux événements sans lien de causalité mais mus par un même esprit. Car même si elle ne le sait pas encore, Ariane a commencé à délirer.
Le paradoxe de Schrödinger est une expérience de pensée du siècle dernier qui imagine un chat enfermé dans une boîte munie d’un dispositif de mise à mort : Erwin Schrödinger cherche à infirmer une théorie de physique quantique en vogue selon laquelle un atome se trouve, pendant le temps de l’expérience, dans une superposition d’états. Pour les besoins de sa réfutation, Schrödinger remplace l’atome par un être familier, un chat, qui serait alors, en toute absurdité, à la fois vivant et mort.
Imaginez maintenant qu’Ariane est le félin dans cette boîte – sa jungle intérieure –, une boîte que l’on n’a pas encore ouverte. Tant qu’elle est fermée, Ariane est à la fois ici – elle rentre avec Sacha de son échographie, une cigarette à la main, chagrinée mais en vie – et là, plus loin dans le temps mais dans le même espace du récit : les derniers battements soulèvent son cœur et elle tombe en léthargie.
Tout ceci va bientôt s’éclaircir. Mais revenons pour l’instant à Victoria qui ne connaît ni Ariane ni Schrödinger et a, si j’ose, d’autres chats à fouetter (expression affreuse dont le sens initial n’aurait d’ailleurs rien à voir avec les félins mais serait in fine tout aussi laid – une sombre histoire d’argot, de foutre et de chatte).
Affolée par ce grondement de moteur qui fonce vers elle, Victoria se précipite maintenant dans la travée, se lacérant les jambes sans plus se préoccuper des arêtes métalliques, défait la boucle de Felix et arrache sa ceinture, l’attrape par le coude et le traîne hors du Cessna. Comme la réplique d’un séisme, et contre toute évidence, elle est intimement convaincue que ce nouvel avion va s’écraser sur eux.
Victoria a grandi avec sa mère, Maria, au bord de la rivière, dans une simple hutte devant laquelle étaient posées des caisses en bois. À sept ans, elle y vendait les soupes et les beignets de maïs que sa mère cuisinait. Le reste du temps, la fillette arpentait la jungle pour cueillir des baies, du café et des bananes sauvages. Pour compléter leur subsistance, sa mère s’arrangeait avec des voisines et troquait les quelques épices qu’elle faisait pousser derrière leur abri.
Un jour, un homme était arrivé pour la saison. Il s’appelait Hector, était chercheur d’or et se ravitaillait au village. Il se montra vite gentil et enjoué avec Victoria, visant la fille pour avoir la mère. Il lui apportait toujours un bout de canne à sucre ou de réglisse à sucer, lui montrait les reflets dorés incrustés dans les pierres qu’il collectait. Au fil des semaines, il séduisit et rassura patiemment Maria, et à la fin de la saison ils partirent s’installer tous les trois dans le village de sa communauté, à quelques kilomètres de là. Victoria était ravie à l’idée d’avoir une vraie maison.
Hector était le gouverneur d’un village reculé, que l’on ne pouvait rejoindre que par le fleuve. Son propre terrain, dont il leur montra fièrement l’emplacement, avait été laborieusement défriché par son père cinquante ans auparavant. Victoria découvrit le lieu avec désolation. Seuls quelques bananiers survivaient sur un sol dénudé, qui se laissait découvrir entre de maigres touffes d’herbes et des détritus – résidus de sacs plastiques, métal rouillé, vieux bidons. Un vélo d’enfant finissait de se désagréger, posé contre un tronc.
Hector n’avait lui-même aucune idée de la manière dont ce vélo avait échoué devant sa maison.
Pour le reste, la terre rouge semblait avaler toute tentative de culture. On distinguait çà et là d’anciens carrés creusés dans la latérite, probablement pour tenter d’y faire pousser du manioc ou du maïs. Sur ces parcelles, des lianes couraient déjà, recouvrant les rigoles qui y avaient été creusées, et serpentaient jusqu’à la forêt. Sur le seuil carrelé, un paillasson en caoutchouc avait depuis longtemps renoncé à freiner la progression de la poussière rouge dans la maison.
Victoria se força à sourire.
C’est dans ce berceau de boue argileuse que naquit son frère Felix trois ans plus tard, un soir de mousson.
Au village, le fleuve faisait office de centre bourg : on y retrouvait l’affluence des jours de marché dans d’autres contrées. Les femmes y emmenaient les enfants pour les laver sur la berge à l’aide de vieux jerricans en plastique ; les grands jouaient à se balancer sur un pneu accroché à un arbre avant de s’élancer dans l’eau. On y faisait sa toilette et sa lessive, on y échangeait les derniers ragots. L’ambiance était animée et pleine de rires, Victoria aurait pu y passer ses journées. Mais sa mère ne s’accoutumait pas à l’ambiance du village et, loin de favoriser son intégration, l’arrivée du bébé ne fit qu’envenimer la situation. Les femmes murmuraient dans son sillage et rapidement, fuyant regards jaloux et bavardages, Maria se calfeutra dans la maison.
Hector se mit à houspiller de plus en plus fréquemment la mère de Victoria, l’exhortant à la raison. Son ton, ses gestes se faisaient alors durs et menaçants. Des rumeurs circulaient sur le compte de Maria, et la voix d’Hector se teintait de mépris, ça ne pouvait pas durer, à quoi pensait-elle, il était gouverneur. Le ton montait chaque jour davantage. Au village, dans toute la région, la situation se tendait. Les trafiquants infestaient la région, des villageois se faisaient racketter, Hector était menacé. Il était en permanence inquiet ; il se mit à boire, à rentrer de plus en plus tard. Le domicile conjugal était saturé des cris du bébé. Hector regardait désormais Victoria d’un œil noir et ne fredonnait plus de chansons le soir.
Felix grandit et Victoria, en tant qu’aînée, dut s’occuper au quotidien de son frère et du foyer. Elle préparait à manger, habillait Felix ; c’est aussi elle qui était là pour le consoler et le rassurer, comme cette fois où un rat énorme s’était introduit dans la remise qui leur servait de W.-C. ou cet autre jour, celui où tout avait déraillé.
Un espace dégagé devant la maison faisait office à la fois de terrain de jeux et de basse-cour à trois volailles et un cochon. Cet après-midi-là, Felix s’amusait à y poursuivre un poulet affolé et Victoria tressait des palmes pour en faire des paniers quand quelque chose se brisa à l’intérieur de la maison. Des bruits de coups. Inquiète, Victoria se leva après avoir jeté un œil au petit, concentré à remplir ses poches de cailloux.
Sa mère était assise par terre, rencognée contre le mur ; des mèches s’échappaient de ses tresses. Son beau-père, le regard trouble et haineux, se tourna vers Victoria. Son haleine empestait l’alcool. Il s’approcha d’elle et appuya le manche de la machette contre son cou. Victoria avait peur, elle avait mal, elle ne comprenait pas. Quand sa mère se jeta sur Hector, elle se rua dehors, attrapa son frère et s’enfuit avec lui dans la forêt.
Elle en connaissait chaque chemin. Dans une étroite clairière, elle avait construit un abri ; sous une racine était caché un vieux seau en plastique pour récupérer l’eau de pluie. Par précaution, ils y restèrent trois jours. Victoria se rongeait les sangs. Felix, choqué, avait régressé et mouillait sa natte chaque nuit.
Quand ils revinrent, Hector ne dit rien.
Victoria crut que l’éclair de violence était passé. Il ne faisait que commencer. »
À propos de l’autrice
Corinne Morel Darleux© Photo DR
Née le 1er octobre 1973 dans une famille de militants trotskystes, Corinne Morel Darleux est enfant unique, bonne élève et grande lectrice. Elle grandit à Paris, part à Rennes pour intégrer une école de commerce, s’investit beaucoup dans la vie associative et, à la fin de son cursus, intègre un centre de recherche sur les PME. Elle entreprend alors un doctorat sur la vision de la réussite chez les dirigeants d’entreprise, un travail qui contient déjà en germe les thèses qu’elle développera dans son premier essai, des années plus tard.
Une fois sa thèse finie, elle retrouve Paris et, avec son compagnon, ouvre un café-galerie d’art. Leurs choix artistiques se tournent vers de jeunes artistes et prônent un accès à l’art pour tous en pratiquant des tarifs accessibles. Après un an, pour continuer de financer ce projet, Corinne Morel Darleux rejoint un cabinet de conseil. Elle œuvre en tant que consultante, anime des séminaires stratégiques pour les grandes entreprises du CAC 40, parmi lesquelles Renault, Sanofi, EDF, Total… L’expérience durera quelques années.
Elle rejoint alors la mairie des Lilas, en Seine-Saint-Denis, en tant que directrice du Service éducation et temps de l’enfant, en charge notamment des écoles maternelles et primaires.
En 2005, elle adhère au mouvement Utopia et participe à la rédaction de son manifeste écologique puis, via ce mouvement, intègre brièvement le parti socialiste pour devenir la porte-parole d’une motion déposée au congrès. Elle commence alors à devenir une figure de la cause politique écologiste.
En 2008, Corinne Morel Darleux quitte Paris pour s’installer dans la Drôme et y expérimenter un autre mode de vie. Trois mois après, elle est contactée par l’entourage de Jean-Luc Mélenchon et se voit proposer d’intégrer son parti naissant pour y prendre en charge les questions relatives à l’écologie. Commence alors une période de dix années où se succéderont réunions publiques, meetings, travail de militantisme, création d’un programme, mise en place des Assises de l’écosocialisme et rédaction à quatre mains du Manifeste pour l’écosocialisme qu’elle défend à travers des rencontres et des conférences dans le monde entier. Parallèlement, elle est élue conseillère régionale en Rhône-
Alpes.
En 2018, elle décide de quitter La France insoumise et le parti de Gauche, et, après avoir mené son mandat d’élue jusqu’à son terme, rompt avec la politique institutionnelle.
Aujourd’hui Corinne Morel Darleux se consacre à l’écriture, dans des romans et essais mais aussi des chroniques pour Reporterre, le magazine écologiste en ligne, ou encore Philosophie Magazine, CQFD, Socialter, Imagine Demain. Elle reste une militante de terrain très active engagée dans différentes associations écosocialistes et écoféministes, participant à de nombreux festivals et rencontres sur le climat, l’écologie, la radicalité et l’imaginaire. Elle fait également partie du comité de direction d’une coopérative paysanne, L’atelier Paysan, et du conseil d’administration de la fondation Danielle – Mitterrand – France Libertés.
C’est avec des romans destinés à la jeunesse et, après une rencontre avec une éditrice, que Corinne Morel Darleux fait son entrée dans la fiction. Paru en 2021, Le Gang des chevreuils rusés est un roman qui prend des allures d’initiation à l’action militante et à la résistance écologiste. Paru en 2022 chez Dalva et repris chez Points en 2025, La Sauvagière est le premier roman de Corinne Morel Darleux destiné aux adultes : il marque la création d’un univers littéraire où rêve et réalité s’entremêlent, où la nature et les sensations enveloppent le lecteur. (Source : Éditions Dalva)
Compte Instagram de l’autrice
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