Finaliste du Prix RTL – LiRE 2026
En deux mots
À Anvers Bennie Goodman refuse la vie religieuse que son père rêve pour lui et se lance dans le milieu des diamantaires, oÙ il va vite gravir les échelons. Car il entend s’émanciper et conquérir Ève, celle qu’il aime. Un récit tendu vers la réussite, chargé du poids de l’Histoire, un premier roman où se mêlent apprentissage, transmission et lourds secrets de famille.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
« L’éternité n’est pas dans ce qu’on possède, mais dans ce qu’on transmet »
Voilà une découverte majeure de cette rentrée 2026, un premier roman éblouissant qui nous plonge dans le monde fascinant des diamantaires d’Anvers. Entre roman d’apprentissage et saga familiale, il explore les tensions entre transmission et ambition, entre héritage et émancipation.
C’est une histoire de famille(s). Elle commence en 1921, dans la région de Cracovie quand naît Yéhuda, le fils du rabbin Wiesel, l’héritier tant attendu. Après plusieurs filles, cette naissance est un jour de joie. Mais pour connaître la suite de son histoire, il faudra patienter un peu, car après ce chapitre initial, on se retrouve à Anvers en 1961, pour assister à une autre naissance, celle de Benyamin, que tous vont vite appeler Bennie, au foyer de Moshé et Rivka. Le couple s’est installé en Belgique à la suite de nombreux autres membres de la communauté juive qui, après la Seconde guerre mondiale, ont développé là le centre névralgique de la taille et du commerce des diamants.
Lors de son troisième anniversaire, Bennie va être victime d’un accident. Un éclatde diamant s’incruste dans son visage « Une entaille rouge sur sa joue, sous l’œil. » Ce fragment de pierre précieuse devient le symbole même de son destin : être attiré irrésistiblement par le monde des diamantaires, suivre les traces de son grand-père Yéhuda qui a fait fortune dans ce domaine.
Mais Moshé, son père, en a décidé autrement. Il rêve pour son fils d’une autre voie, celle de l’étude de la Torah et de la prière. Le conflit est posé dès l’enfance, entre ces deux mondes. D’un côté, l’appartement familial au-dessus de la retoucherie Goodman, avec son oncle Simon toujours à l’affût d’une bonne affaire, sa tante Elsa et ses trois enfants turbulents, Yentl la douce, et ce chaos joyeux qui rythme son quotidien. De l’autre, le quartier du diamant, « trois cents mètres à peine, trois petites rues successives : Rijfstraat, Hoveniersstraat, Schupstraat. Un périmètre minuscule en apparence, mais où se joue l’essentiel du commerce mondial du diamant. »
Le roman suit méthodiquement l’ascension de Bennie qui deviendra Bennie Diamond. On le voit s’approprier les codes des diamantaires, découvrir les termes techniques, l’atelier de polissage où « tailler une pierre n’est pas qu’un savoir-faire, c’est une intuition, une manière de sentir la résistance du diamant sous ses doigts ». Puis vient le monde des transactions à la Bourse, avec ses jeux de pouvoir, ses informations qui circulent en sous-main : « La Bourse, c’est un marché, mais c’est aussi un jeu d’infos », lui explique Avroumi, son ancien rival devenu mentor inattendu.
Mais ce formidable roman d’apprentissage réserve bien d’autres surprises. Car Bennie va découvrir qu’avec son grand-père Yéhuda, c’est toute l’histoire d’une famille qu’il porte sur ses épaules. Des secrets enfouis depuis la Seconde Guerre mondiale, des ressentiments tenaces, des trahisons qui traversent les générations. Des chapitres intercalés nous ramènent à l’époque de la guerre, dévoilant progressivement le drame qui a brisé deux familles et explique pourquoi le père d’Ève, la jeune fille dont Bennie est épris, refuse catégoriquement leur union.
L’amour pour Ève devient alors l’autre moteur du récit. Bennie rêve de se construire un avenir qui s’émanciperait des douloureux conflits familiaux. Mais le poids du passé et le lourd héritage familial viennent troubler une ascension qui s’annonce pourtant des plus prometteuses. Gagner une bataille ne fait pas gagner la guerre.
Michael Dichter maîtrise parfaitement son sujet. Les dialogues résonnent avec authenticité. Les descriptions du monde du diamant sont précises, presque documentaires : « Avant de parler de taille, il faut parler de tri. Et avant le tri, faut savoir d’où viennent les pierres. Seules dix familles à Anvers ont une « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers. » Cette connaissance intime du milieu donne au roman une densité rare.
Le style alterne entre phrases courtes et percutantes et passages plus lyriques. La structure en trois parties, ponctuée de retours en arrière, crée une tension narrative digne d’un excellent thriller. On pense à Romain Gary et à La Promesse de l’aube, tant le ton mélancolique et le poids de l’Histoire familiale résonnent avec force.
Ce premier roman est une véritable pépite. Michael Dichter réussit à entrelacer histoire familiale et grande Histoire, ambition personnelle et traditions séculaires, amour et vengeance. Chaque personnage possède son épaisseur, ses failles, sa complexité. De Rivka, la mère protectrice qui fait reculer l’antisémitisme par une simple comptine, à Moshé dont les mains tremblent depuis l’accident, de Golda l’audacieuse aux diamantaires impitoyables de la Bourse, tous habitent intensément ces pages.
Voilà sans conteste l’une des plus belles découvertes de cette rentrée 2026. Un roman qui brille de tous ses feux et laisse une empreinte durable, comme cet éclat de diamant incrusté dans la chair de son héros.
On l’appelait Bennie Diamond
Michael Dichter
Éditions Les Léonides
Premier roman
400 p., 21,90 €
EAN 9782488335300
Paru le 14/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement à Anvers, en Belgique. On y évoquer aussi Cracovie et sa région ainsi que le port de Constanta en Roumanie et la Palestine.
Quand ?
L’action se déroule de 1921 à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yehuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.
Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?
Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.
Les critiques
Page des libraires (Aurélie Janssens, Librairie Page et Plume à Limoges)
Blog motspourmots.fr
Les premières pages du livre
« Première partie
« Car ils sèment le vent »
Livre d’Hoshéa, 8:7, Tanakh
Chapitre 1
Région de Cracovie, Pologne, 1921
Le sol tremble sous leurs pieds frappant le parquet en cadence, martelant l’air au rythme de la prière.
Ses épaules se soulèvent à chaque souffle, son front est perlé de sueur, marqué par l’effort. Dans le salon d’une maison modeste, un grand homme d’une quarantaine d’années, vêtu de l’habit traditionnel hassidique et enveloppé dans un talit, scande chaque verset avec ferveur. C’est le rabbin Wiesel.
Autour de lui, une assemblée d’hommes balancent leur corps en cadence, unissant leurs voix dans une supplication intense. Leur chant enfle, s’élève, gagne en puissance, jusqu’à devenir presque assourdissant.
Dehors, la tempête fait rage. Le vent hurle à travers les interstices des fenêtres et soulève des tourbillons de neige qui s’écrasent contre les vitres dans un fracas sourd. La maison flotte au milieu d’un chaos blanc, ballottée par les bourrasques, prisonnière du froid et de l’obscurité.
Dans une pièce voisine, les cris perçants d’une femme résonnent, traversant le mur et se mêlant à cette symphonie mystique. La douleur qu’elle exprime est brute, saisissante, mais elle semble portée, presque tenue à distance par la ferveur des prières.
Le rabbin serre les poings, ferme les yeux, comme s’il pouvait absorber dans sa propre chair la souffrance de sa femme. Sa voix se fait plus forte, plus ardente, une incantation lancée pour apaiser celle qu’il aime.
Puis, soudain, un autre cri perce l’air. Plus petit, plus fragile.
Le temps s’arrête.
Les chants s’arrêtent brutalement, le monde retient son souffle. Seuls persistent le hurlement du vent et le craquement des branches sous la neige. Les hommes baissent les yeux, émus, tandis que les pleurs du nouveau-né emplissent la maison.
Dans un silence solennel, les hommes s’écartent pour laisser passer le jeune rabbin. Il avance lentement, le visage grave mais les yeux illuminés d’espoir. Dans le couloir, les femmes se sont rassemblées, leurs regards tendus et impatients. Parmi elles se trouvent ses cinq filles, serrées les unes contre les autres, suspendues à cet instant qui scellera leur destin.
La plus âgée sait ce que tous espèrent : un garçon. Elle pose une main tremblante sur sa bouche. Son regard est un mélange d’émerveillement et d’appréhension. Un frère… Un frère après toutes ces années. Elle pense déjà à ce que cela signifie : un fils pour succéder à leur père, un héritier attendu avec ferveur par la communauté. Un enfant qui changera à jamais la dynamique familiale.
La plus jeune papillonne du regard entre les adultes, cherchant à comprendre ce qui vient de se passer. Elle tire sur la manche de sa sœur et murmure, à peine audible :
— Maman va bien ?
La grande lui caresse doucement les cheveux, sans répondre tout de suite. Elle ne sait pas.
Le rabbin entre dans la chambre. Le médecin, penché au-dessus de la mère épuisée, lève la tête et, en yiddish, annonce d’une voix posée :
— Es volt geven a groyser kavod tsu zayn eydes bay zayn bris milah. – Ce serait un grand honneur d’être témoin de sa circoncision.
Les yeux du rabbin se remplissent de larmes. Ses mains, tremblantes, peinent à saisir le petit corps délicat que le médecin lui présente.
Dans la foule, un jeune garçon, qui a tout observé en silence, s’élance soudain dans le couloir. D’une voix triomphante, il hurle :
— Es iz a yingl ! – C’est un garçon !
Alors, la maison entière éclate. Les hommes chantent et crient de joie, leurs voix surpassant l’ardeur des prières précédentes. L’exaltation est totale.
Et les cinq fillettes, dans un souffle partagé, murmurent :
— Nous avons un frère.
Le rabbin, toujours silencieux, contemple son fils. Puis il lève les yeux vers le ciel et murmure une bénédiction.
La rebbetzin, l’épouse du rabbin, affaiblie mais apaisée, regarde le petit être à son tour. Elle sourit faiblement, lève également les yeux vers le ciel, comme pour confier son enfant à une force plus grande qu’eux.
* * *
Sept jours plus tard, le shtetl tout entier vibre sous l’excitation de l’événement : la circoncision du fils du rabbin.
L’air est chargé de sons, d’odeurs et de couleurs, qui se déploient autour de la synagogue, au centre du village.
Dans les ruelles pavées, les sabots des chevaux résonnent sur la pierre tandis que des charrettes brinquebalantes passent, remplies des fidèles des shtetls voisins venus assister à la célébration. Des ânes, attachés aux poteaux en bois, agitent leurs longues oreilles, perturbés par le brouhaha environnant.
Des enfants courent entre les jambes des adultes, leurs boucles indisciplinées flottent dans l’air frais du matin. Ils crient, rient, se pourchassent en tentant d’attraper les bouts de rubans colorés accrochés aux poteaux des échoppes.
Un groupe de musiciens klezmer s’est installé devant la synagogue. Le violoniste, un homme à la barbe broussailleuse et au visage durci par le froid, fait vibrer son archet avec une intensité envoûtante. À ses côtés, un clarinettiste souffle dans son instrument avec passion, ses doigts agiles dansent sur les clés. Derrière eux, un tambourin rythme la mélodie, accompagnant les battements effrénés des cœurs en liesse.
Des hommes en habits traditionnels (caftans noirs et hauts schtreimels de fourrure) se saluent d’un long Shalom aleichem ! – « Que la paix soit sur vous ! » – en se serrant chaleureusement dans les bras. Certains fument de longues pipes en bois, laissant s’élever dans l’air des volutes de fumée. D’autres discutent à voix basse, partageant les nouvelles et parlant affaires entre deux éclats de rire.
Plus loin, les femmes, vêtues de robes sombres et de châles brodés, sont regroupées en petits cercles. Elles partagent des regards complices, chuchotent leurs espoirs pour l’avenir de l’enfant.
— A yingl ! A sheyne brokhe ! – Un garçon ! Quelle belle bénédiction ! murmure une vieille femme en ajustant son châle.
— Qu’il ait de la chance et une main forte ! renchérit une autre, hochant la tête.
Le parfum sucré du lekach, un gâteau au miel traditionnel, flotte autour d’elles. Une jeune femme tend une assiette à une voisine, les doigts légèrement poudrés de farine.
— Prenez, mangez un peu, c’est une joie.
Tout autour, la neige fine de ce début d’hiver craque sous les pas des villageois. Mais personne ne prête attention au froid mordant. L’événement est trop grand, trop important : le rabbin va nommer son fils !
Les commerçants profitent de l’affluence pour proposer leurs produits. Les conversations s’entrelacent entre rires étouffés et prières murmurées, tissant un voile de douceur au cœur de la fête.
Le tintement des cloches des chevaux, les éclats de voix, les pleurs occasionnels d’un bébé, et surtout la musique entraînante créent une atmosphère de fête. Dans ce coin reculé de Pologne, à mille lieues des grandes villes modernes, la vie du shtetl se célèbre avec allégresse.
C’est le moment pour tous d’entrer dans la synagogue, où l’événement se poursuit. Un frémissement parcourt l’assemblée. Tous se pressent, cherchent à apercevoir ce premier fils, un nourrisson à peine entré dans le monde mais déjà porteur d’une lignée.
Les hommes avancent d’un pas solennel, priant debout face aux rouleaux de la Torah, leurs voix graves s’élevant en harmonie. À l’étage, les femmes, séparées par une balustrade de bois sculpté, se pressent contre le balcon, leurs châles retombant sur leurs épaules. Elles murmurent leurs prières les lèvres à peine ouvertes, un dialogue intime entre elles et Dieu.
Le rabbin Wiesel prend son enfant avec précaution. Il traverse la foule solennellement, le dépose sur les genoux de son propre père, lui-même rabbin, un homme dont la présence imposante est respectée de tous.
Comme le veut la tradition, c’est au père de l’enfant d’accomplir la circoncision.
Le rabbin, une lame à la main, procède avec précision. Les cris du nouveau-né résonnent dans la synagogue mais son père reste imperturbable. Il souffle des prières, qui rassurent et unissent. La foule l’accompagne d’un murmure commun.
L’opération est rapide. Le rabbin, méthodique, entoure son doigt d’un coton imbibé de sucre que l’un des hommes vient de faire fondre dans un peu d’eau. Il glisse ensuite le coton dans la bouche de son fils, qui commence à téter, calmé par cette douceur inattendue.
C’est alors que le rabbin clôture sa prière, levant légèrement le regard vers les rouleaux de la Torah.
Tous attendent.
Puis d’une voix forte et solennelle, il prononce les mots qui scellent l’identité de son fils devant Dieu et la communauté :
— Yehi ratzon milfanecha, Adonai Eloheinu ve’Elohei avoteinu, sheyikareh shemo beYisrael… Yéhuda ben Yaakov.
Un frisson parcourt l’assemblée. L’enfant a été nommé : il s’appellera Yéhuda, fils de Yaakov.
En bas, les hommes balancent lentement la tête, certains fermant brièvement les yeux, comme pour graver ce moment en eux.
Puis un éclat de joie traverse la synagogue.
— Mazal Tov !
Les voix fusent, les bénédictions s’entremêlent, des mains se tendent pour toucher l’épaule du père, un sourire discret, un hochement de tête approbateur. Déjà, certains entonnent un nigoun, un chant spirituel dénué de paroles, profond et vibrant. Yéhuda a son nom. Son destin est désormais inscrit dans cette communauté.
La pression des jours précédents laisse place à un soulagement immense. Les chants s’élèvent, la musique résonne, et les festivités reprennent avec encore plus d’ardeur.
Le rabbin, ému, embrasse tendrement son fils sur le front avant de lui murmurer :
— Zay a Mensch, mayn zun. – Sois un Mensch, mon fils.
Plus tard, comme le veut la tradition, chaque homme du village vient féliciter le rabbin et solliciter une bénédiction. Certains espèrent marier leurs enfants, d’autres demandent la prospérité dans leurs affaires, un enfant à venir, ou même la venue du Messie. Les requêtes sont nombreuses, mais toutes sont accueillies avec bienveillance.
Les femmes, de leur côté, se rendent auprès de la rebbetzin, pour partager leurs vœux et préoccupations. Que ce soit auprès du rabbin ou de sa femme, chaque bénédiction se conclut par la même phrase : Mit Got’s hilf – avec l’aide de Dieu.
Alors que la cérémonie touche à sa fin, un vieil homme à la longue barbe, appuyé sur une canne noueuse, s’avance lentement.
Dans ses mains ridées, une petite boîte en velours.
Il tend le coffret aux jeunes parents. Yéhuda, encore emmailloté, semble minuscule face à l’objet qui lui est offert. L’attention de tous se fixe sur ce geste, simple et pourtant chargé de sens.
Dans la boîte repose un petit diamant brut, sa surface mate à peine éclatante sous la lumière des bougies.
Le vieil homme prend la parole d’une voix posée, empreinte de sagesse :
— Ce diamant est le symbole de cet enfant qui vient de naître. Il est brut, précieux, mais il devra être façonné, sculpté, pour révéler toute sa pureté.
Les invités acquiescent d’un léger mouvement, émus par ces paroles. La communauté s’est cotisée pour offrir ce cadeau, témoignage de son espoir et de sa foi dans l’avenir de ce garçon.
Ce dernier, dans les bras de son père, bouge légèrement, comme s’il saisissait l’importance du moment.
Le rabbin Wiesel tend la main et effleure la pierre du bout des doigts. Son contact est hésitant, comme s’il craignait d’altérer la promesse qu’elle contient. Son regard s’adoucit, un instant seulement, avant de retrouver cette solennité qui ne le quitte jamais.
Alors, dans un geste discret, il pose ses doigts sur le diamant, comme s’il scellait un pacte silencieux avec l’avenir de son fils.
La musique reprend, les hommes chantent, les femmes prient, et le shtetl tout entier célèbre la naissance d’un héritier.
Chapitre 2
Anvers, 1961
L’appartement au-dessus de la retoucherie Goodman est un véritable capharnaüm : des tissus colorés pendus aux murs, des fils enchevêtrés sur des bobines usées, des outils de couture éparpillés sur les tables. L’espace exigu vibre d’une chaleur chaotique, mêlant labeur quotidien et vie familiale.
C’est ici que vivent Moshé et sa femme, Rivka. Ils partagent l’appartement et la retoucherie avec Simon, Elsa et Yentl, les frère et sœurs de Rivka, depuis la disparition de leurs parents.
Ce soir-là, le jeune couple a invité le rabbin Pinhas à partager le dîner et à bénir son premier enfant, âgé de sept jours aujourd’hui.
Moshé se tient immobile au milieu de l’agitation.
C’est un homme discret, souvent silencieux, avec cet air sérieux, un peu absent, qui lui colle à la peau. Ni beau ni athlétique, pas de ceux qu’on remarque, pas de ceux qu’on admire. Ses papillotes encadrent son visage, et ses mains cherchent toujours des poches où se cacher.
Rivka, elle, est lumineuse et impénétrable. Une présence qui impose le respect, sans jamais chercher à se montrer.
Moshé a le regard rivé sur elle. Un regard qui n’a pas changé depuis le jour où il l’a rencontrée, depuis le jour où sa vie a pris son sens.
Elle se tient près d’un couffin de fortune où leur fils dort paisiblement. Rivka le berce d’un geste lent, le visage fatigué mais adouci d’un sourire discret, comme si elle voulait absorber chaque seconde de cet instant suspendu.
Elle l’observe longuement, comme pour mémoriser chaque détail, comprendre comment cet enfant minuscule peut être le leur.
— Il ne ressemble à personne, murmure-t-elle.
Elle ne parle pas de ses traits.
Elle parle de ce regard.
De ces yeux.
D’un vert profond, presque irréel, dans cette lignée où le brun et le noir dominent.
Le calme de ces trois-là tranche avec l’agitation qui règne autour d’eux, où s’anime une tribu éclectique, bruyante et vivante. À commencer par Elsa, l’aînée qui a toujours l’air pressée, comme si le monde entier lui courait après. Cigarette coincée entre les doigts, elle souffle sa fumée en l’air, le regard cerné mais acéré.
Elle traîne derrière elle ses trois enfants : Samuel, cinq ans, vif comme un chaton, toujours en train de grimper ou d’attraper quelque chose qu’il ne devrait pas toucher, et les jumeaux, Myriam et Ary, trois ans, qui ont l’art de semer le chaos avec une coordination inquiétante. Elsa, lasse mais aguerrie, ne cherche même plus à les contenir. Au contraire, elle les laisse se disperser, ravie de voir d’autres bras s’improviser gardiens de ses petites tornades.
— Allez, courez, mes amours, épuisez quelqu’un d’autre que moi, lâche-t-elle dans un soupir.
Ses plaintes fusent, porteuses d’une vérité qu’Elsa seule ose prononcer à voix haute.
— Trois enfants, Moshé. Trois. J’en voulais deux et un mari. Regarde-moi maintenant…
Elle lève les yeux au plafond comme si elle attendait une réponse d’en haut, puis souffle, presque pour elle-même :
— Ribbono shel olam, azreni – maître du monde, viens à mon aide.
Dans le brouhaha chaleureux de l’appartement, il y a aussi Yentl, la cadette des Goodman, qui rayonne d’une énergie optimiste, tranchant avec le cynisme acéré d’Elsa. Son sourire doux, sa manière d’écouter, sa disponibilité constante apportent une légèreté bienvenue dans cette famille bruyante.
Non loin, Esther et Meyer, ce couple âgé qui a pris la fratrie sous son aile après la disparition des parents, veillent en silence. Pour Moshé aussi, ils sont devenus une figure parentale. Ces piliers invisibles, qui maintiennent l’équilibre de tous sans jamais occuper trop d’espace.
Meyer, fidèle à lui-même, s’installe au piano, ses doigts glissant sur les touches avec l’assurance d’un geste devenu rituel. Simon réagit sitôt que les premières notes résonnent, levant les yeux au ciel tout en attrapant distraitement quelques pickles sur la table soigneusement dressée.
— Encore ce morceau, Meyer ! Encore ?! La vie n’est pas déjà assez dure ? Il faut en plus revivre la même soirée indéfiniment !
Elsa acquiesce en soufflant sa fumée d’un mouvement las, un sourire amusé au coin des lèvres. Mais personne ne s’y trompe : sous leur agacement, il y a l’attachement profond aux habitudes qui forgent leur monde.
À côté, Yentl, les yeux brillants, se penche vers Esther et murmure :
— C’est toujours la même chose, mais qu’est-ce qu’il la joue bien…
Simon, lancé, ne compte plus s’arrêter. Comme toujours, il monopolise l’attention, sautant d’un sujet à l’autre avec son enthousiasme inépuisable. Un instant il relance un débat talmudique sur une loi obscure, l’instant d’après il expose un plan d’affaires absurde.
Tout ici est vivant.
Tout ici est un chaos organisé, une symphonie où chacun joue sa partition, parfois de travers, parfois avec éclat, mais toujours avec ferveur.
Et Moshé, dans ce tumulte, ferme les yeux, laissant le parfum du pain chaud, les éclats de voix, le rire des enfants et les notes du piano l’imprégner. Il inspire, lentement. Quand il rouvre les paupières, son regard croise celui de Rivka. Un éclair de connivence passe entre eux, fugace mais profond, avant qu’ils ne se tournent ensemble vers le berceau où leur fils dort, paisible. Dans ce chaos, c’est ici qu’ils trouvent leur place.
Tout s’arrête quand on frappe à la porte.
Les conversations s’interrompent, les rires s’éteignent, et même les enfants cessent de courir.
Tous savent ce que cela signifie.
Le rabbin est là.
Pinhas, manteau encore humide, entre avec un sourire fatigué. Il serre la main à Moshé, incline la tête vers Rivka et salue d’un regard bienveillant ceux qui l’accueillent, avant d’accrocher son chapeau au dossier d’une chaise.
Il s’approche du berceau improvisé, où le petit dort encore, le visage apaisé. Rivka le prend délicatement dans ses bras, le berce une dernière fois avant de le tendre au rabbin.
Pinhas pose sa main sur la petite tête chaude, ferme les yeux, et sa voix s’élève, grave et douce, entonnant les prières en hébreu. Les mots glissent le long des murs, se posent sur chacun.
Le bébé remue, pousse un gémissement, puis se rendort contre la paume posée sur son front.
L’homme ouvre les yeux, regarde Moshé et Rivka.
— Comment l’avez-vous nommé ?
Un silence. Rivka tourne les yeux vers Moshé, qui hoche la tête, raide, les lèvres serrées.
Elle murmure :
— Benyamin.
Le nom flotte dans l’air.
Simon ricane, déjà prêt à allumer l’atmosphère :
— Je l’ai prévenue, rabbin ! Benyamin, c’est trop long pour un si petit bonhomme ! Bennie, voilà un nom qui lui va !
Un léger rire parcourt la pièce, vite étouffé par le regard du rabbin, qui rappelle le sérieux de l’instant. Simon baisse la tête comme un enfant.
Yentl, douce, glisse :
— Moi j’aime bien Bennie.
Elsa ajoute :
— Pour nous, ce sera Bennie. Amen.
Moshé s’approche, pose sa main sur la tête de son fils, à côté de celle du rabbin. Il ne dit rien. Il n’y a rien à dire.
Son geste est une promesse silencieuse.
Alors le rabbin conclut :
— Que tu grandisses en santé et en lumière. Que tu portes ton nom avec courage. Que tu saches toujours d’où tu viens Benyamin Wiesel, fils de Moshé Wiesel, petit-fils de Yéhuda Wiesel.
À l’énoncé des noms, Moshé se crispe. Rivka le voit, le sent.
Alors, quand le rabbin lui rend leur fils, elle tend la main vers Moshé, sans un mot, l’attirant contre elle et le bébé. Ils restent ainsi, tous les trois, serrés les uns contre les autres.
Le silence doux qui flotte encore dans la pièce est brisé par la voix aiguë d’Ary, perché sur sa chaise, qui s’écrie, les joues gonflées :
— Bon, on mange ou faut encore prier pour Bennie ?!
Simon lève les mains au ciel, faussement indigné :
— Ary ! Mais qui t’a appris à parler comme ça ?!
Avant même que le petit ne réponde, Myriam, sa jumelle, éclate de rire et balance, ravie :
— C’est toi, tonton ! T’as dit : « Dis-le, ça va les faire rigoler » !
Un instant de flottement. Simon, pris sur le fait, tente de garder son sérieux :
— Elsa ! Tiens tes gosses !
Elsa pointe un doigt accusateur vers lui, et Simon recule d’un pas lorsque, dans un élan théâtral, elle lui fonce dessus. Les enfants hurlent de rire, leurs voix éclatant dans la pièce, emportant tout sur leur passage.
Et dans ce tourbillon de vie, Bennie reste là, blotti contre sa mère, les yeux grands ouverts désormais.
Il regarde, il écoute, il respire ce monde qui l’entoure.
Et pour Moshé et Rivka, il en devient déjà le centre.
Chapitre 3
1964
Bennie a trois ans aujourd’hui. De longs cheveux bruns et ondulés encadrent son visage, des mèches tombant devant ses yeux.
Il est assis bien droit sur une chaise, les jambes ne touchant pas le sol, les mains posées sagement sur les genoux.
Autour de lui, dans le murmure des prières et le parfum du bois ciré, la synagogue s’anime doucement. Aujourd’hui, c’est son Upsherin, le jour où, pour la première fois, ses cheveux vont être coupés.
Cela se passe ici, dans cette petite synagogue d’Anvers, avec ses bancs en bois sombre, ses vitraux aux couleurs passées, ses lampes à la lumière jaune, tiède. Sur les murs, des plaques gravées portent les noms de ceux qui sont partis, et au centre le Sefer Torah repose dans son arche, flanqué de deux lions sculptés, symboles de force et de vigilance, gardiens silencieux de la loi.
Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, chacun à sa place dans cet ordre tranquille.
Sur le banc, Simon, Meyer et Moshé se tiennent droits, le talit glissé sur les épaules, tandis qu’à quelques mètres Elsa, Yentl, Esther et Rivka gardent les enfants près d’elles, un œil sur Bennie, assis là, si petit, si sérieux.
Il y a la famille Goodman, rassemblée, fidèle à elle-même.
Et il y a les absents.
Puis vient le moment.
Pinhas, le rabbin, s’approche avec de petits ciseaux argentés qu’il sort d’une poche de son manteau. Il bénit l’enfant d’une voix basse, posant une main sur sa tête, avant de prendre délicatement une mèche entre ses doigts.
Bennie ne bouge pas, ses grands yeux ouverts, rivés sur Moshé qui se penche près de lui, lui tenant la main.
D’un geste précis, le rabbin coupe la première mèche, qu’il remet à Rivka pour la conserver dans un morceau de papier.
Puis, selon la tradition, chacun leur tour, Simon, Meyer, puis Moshé s’approchent pour couper à leur tour une petite mèche, prononçant la bénédiction : Ye’gadel leTorah leChuppah uleMa’asim Tovim – Qu’il grandisse dans la Torah, le mariage, et les bonnes actions.
Une à une, les boucles brunes tombent au sol, se mêlant aux lueurs de poussière dans le rayon de lumière qui traverse le vitrail. Mais aux tempes, on laisse deux mèches soigneusement préservées : ses papillotes, signe qu’il entre dans le monde de la Torah, tout en gardant l’innocence de l’enfance.
À chaque coup de ciseaux, c’est un morceau d’enfance qui s’envole.
À chaque invocation, une promesse déposée sur ses épaules.
Ce n’est pas qu’une simple taille de cheveux.
Ce jour marque le début de son apprentissage : désormais, Bennie portera la kippa, les tzitzit, récitera ses premières prières. Ses débuts dans la foi.
Moshé et Rivka sentent une étrange nostalgie les envahir. Un chapitre s’efface, laissant place à un autre.
Quand la cérémonie se termine, la famille se retrouve à l’appartement.
Moshé glisse un mot à l’oreille de Rivka, qui hoche la tête.
Alors il s’accroupit devant Bennie, caresse sa tête fraîchement dégagée, ses papillotes retombant de chaque côté, une sensation encore étrange pour le petit, et dit en yiddish :
— Kum do, Bennie. Viens.
L’enfant lève vers lui un regard brillant d’excitation, comme s’il sentait qu’un secret l’attendait.
Les deux s’éclipsent discrètement, montent l’escalier raide qui mène au grenier. Là-haut, l’air est lourd de poussière. Une petite fenêtre sale laisse passer un rai de lumière pâle qui découpe la pièce, révélant des piles de cartons, des vieux rouleaux de tissu, des valises oubliées. Dans le fond, caché sous des draps usés, se dresse une forme massive.
Moshé retire la bâche d’un geste lent.
Bennie y découvre une machine étrange, imposante, une masse de métal sombre aux manivelles froides, avec ses courroies, ses poulies, et cette lourde roue enduite de poudre scintillante qui attend dans le silence. Une machine qui respire un monde qu’il ne connaît pas et qui semble appartenir à un autre temps.
Moshé se tient immobile, le regard fixé sur la machine, comme s’il y voyait son propre passé.
— Quand j’étais jeune, dit-il enfin, mon père voulait que je travaille dans le diamant. Pour lui et ma mère, dans une ville comme Anvers, seul le diamant pouvait me garantir un avenir. Mais moi, je ne rêvais que d’étudier la Torah. Ni lui ni ma mère n’ont compris. Parler de Torah, c’était les rendre fous. Alors ils m’ont forcé à apprendre à tailler.
Il inspire profondément avant de se tourner vers Bennie, son regard se radoucissant.
— Mais toi, personne ne te forcera. Tu suivras le chemin juste, celui de la Torah.
Moshé se baisse à la hauteur de Bennie et le regarde droit dans les yeux :
— J’ai toujours dit que je ne retoucherais cette machine qu’une seule fois, et que ce serait pour toi.
Il sort de sa poche un diamant brut et rugueux.
— Ce diamant, c’est mon père qui me l’a donné. Il me l’a donné tel que lui l’a reçu de son propre père.
Il place la pierre dans la petite main de Bennie. Les yeux de l’enfant s’écarquillent, fascinés par ce caillou qui scintille malgré sa rudesse.
Moshé reprend, la voix plus basse, plus douce :
— La beauté de cette pierre vient du travail qu’on y met. De la patience, de la volonté de révéler ce qu’il y a de plus beau.
Il installe Bennie sur un carton, à bonne distance de la machine, et le regarde un instant avant de se tourner vers elle.
— Je vais tailler cette pierre pour toi, Bennie. Pas pour t’apprendre à le faire, mais pour que tu saches que, dans chacun de tes pas, je serai là. Pour t’aider à révéler ce qu’il y a de plus beau en toi.
Moshé pose la pierre contre la roue, ferme un instant les yeux. Dans ce geste se cristallise tout ce qu’il n’a jamais pu dire à son propre père, tout ce qu’il veut offrir à son fils.
Il presse la pierre contre la roue, surveillant la pression, la chaleur, la lumière qui commence à se refléter sur les facettes naissantes.
Bennie ne le quitte pas des yeux, hypnotisé par le grondement sourd de la machine, par les éclats minuscules qui s’envolent.
Moshé sent ce regard.
Un regard qu’il n’a jamais reçu.
Un regard d’admiration pure.
Il inspire, concentré, cherchant à rendre ce moment parfait.
Et puis…
Un craquement sec fend l’air.
Bref. Irréversible.
La pierre éclate entre ses doigts.
Un instant suspendu.
Puis le chaos.
Des bruits de pas précipités résonnent dans l’escalier en bois. Les marches grincent sous le poids des corps qui montent à toute vitesse.
Les sœurs accourent, Rivka en tête. Tout le monde parle en même temps, les voix se chevauchent :
— Bennie ?!
— Moshé ?!
— Qu’est-ce qui s’est passé ?!
Dans cette poussière soulevée, ce vacarme où la peur se mêle à l’incompréhension, un son les glace soudain.
Un cri.
Un cri perçant.
Moshé se fige. Il se retourne.
Bennie.
Une entaille rouge sur sa joue, sous l’œil.
Tout le reste disparaît.
Le grenier, le diamant, la machine.
Il n’y a plus que Bennie.
Le trajet jusqu’à l’hôpital est silencieux.
Seuls les sanglots étouffés de Rivka brisent par moments l’épaisseur de l’air. Elle presse un linge propre contre la joue de Bennie, murmure son prénom comme une prière, comme si le répéter pouvait effacer la douleur.
Moshé, lui, garde les yeux fixés droit devant. Son bras enroulé autour de son fils, il sent la chaleur de son petit corps contre le sien, la respiration saccadée de l’enfant.
La voiture s’arrête devant l’hôpital.
Tout devient mécanique.
Deux infirmières s’approchent avec des gestes rapides mais mesurés, échangent quelques mots rassurants avec Rivka avant de tendre les bras vers Bennie.
L’enfant, toujours lové contre sa mère, resserre instinctivement ses petits doigts sur son vêtement. Il ne comprend pas exactement ce qui se passe, mais il sent qu’on va l’éloigner de Rivka.
— Il faut l’emmener maintenant, murmure l’une des infirmières, d’un ton à la fois doux et sans appel.
Rivka pose un dernier baiser sur la tête de son fils avant de le confier à leurs bras. Bennie gémit légèrement, ne pleure pas. Son regard accroche celui de sa mère, puis de son père, cherchant une certitude, la promesse qu’il reviendra vite.
Moshé se raidit.
Les portes battantes de la salle d’opération se referment dans un léger claquement.
Rivka se tient debout, les bras croisés sur sa poitrine, fixant la porte close.
Moshé, lui, s’assoit sur une chaise de la salle d’attente, le dos voûté, les coudes appuyés sur ses genoux.
Il regarde ses mains.
Ses doigts encore marqués par la taille du diamant.
Ce sont eux qui ont provoqué ça.
Il les serre, ferme les yeux, mais aucune prière ne lui vient. Seulement un poids qui s’enfonce un peu plus profondément dans sa poitrine.
Chaque minute d’attente est une torture.
Enfin, la porte s’ouvre.
Le médecin est là.
Son verdict tombe : le petit va bien, mais l’éclat est trop profondément incrusté. Le retirer est trop risqué.
Moshé écoute sans réagir.
Ce diamant, ce maudit diamant, restera sous sa peau.
Gravé en lui.
Un symbole de pureté et d’avenir, disait-il, mais pour Moshé, c’est une cicatrice de plus. Un éclat de ses propres failles, incrusté dans la chair de son fils.
Chapitre 4
1967
Bennie, six ans, ouvre les yeux avant même que le jour ne perce à travers les rideaux.
Le silence l’entoure, épais – dehors, le monde semble retenir son souffle. Il aime ce moment, suspendu entre la nuit et l’aube, quand tout est encore figé, rien qu’à lui.
D’un geste instinctif, il glisse ses doigts sous son œil, effleurant la fine cicatrice. Elle est là, toujours, froide sous sa peau. Il ne se souvient plus très bien du jour où elle est apparue, il a juste remarqué que son père ne le regarde jamais trop longtemps quand il l’effleure.
Il entend justement ses pas dans le salon. Il sait qu’approche l’heure de partir au mikvé, le bain rituel de purification, alors il se lève à son tour.
Bennie accompagne Moshé chaque matin. Il aime marcher à ses côtés dans les rues encore silencieuses du ghetto juif d’Anvers, la brume accrochée au pavé, l’air vif qui pique ses joues. Au-dessus d’eux, le ciel reste bleu-noir, suspendu entre la nuit et l’aube.
Le ghetto est un monde à part. Un endroit où les juifs orthodoxes vivent, prient, travaillent, se marient, élèvent leurs enfants à un rythme qui leur appartient.
Les façades des petites boutiques de bijoux aux vitrines grillagées alternent avec celles des librairies religieuses. Entre deux immeubles, des boulangeries laissent échapper des parfums de hallot dorées, de bagels encore tièdes et de rugelach sucrés, que des enfants en uniforme noir, papillotes dansant au vent, tiennent précieusement contre eux.
Des hommes pressés, talit plié sous le bras, hochent la tête à leur passage :
— Shalom, Moshé.
— Shalom.
Les salutations se répètent à chaque coin de rue, ponctuées du claquement des chaussures sur le trottoir humide.
Et Bennie, tenant la main de Moshé, observe tout de ses grands yeux attentifs : les devantures peintes à la main, les vitrines poussiéreuses, les échelles appuyées contre les devantures où l’on accroche des annonces de fiançailles, de décès, de collectes de charité.
Chaque pas, chaque shalom qui résonne le rassure.
Car ici, tout a sa place.
Ici, il est chez lui.
Ils finissent par s’arrêter devant le bâtiment du mikvé, modeste et discret, fondu dans l’anonymat du ghetto. Les hommes entrent et sortent sans s’attarder, chacun sachant pourquoi il vient : se purifier, se préparer avant la prière, se sentir plus proche de Dieu.
Bennie serre la main de son père en entrant. L’odeur de pierre mouillée, de savon et de vapeur l’enveloppe aussitôt. Le carrelage froid sous ses pieds, les gouttes d’eau qui perlent le long des murs, la lumière pâle qui se reflète sur l’eau… tout cela le fascine.
Il observe Moshé se préparer, enrouler la serviette autour de sa taille, rejoindre le bassin et inspirer profondément avant de s’immerger lentement. Bennie, lui, plonge rapidement la tête trois fois, l’eau brûlante lui coupant le souffle, avant de ressortir, les papillotes collées sur ses joues. Son père, lui, prend son temps : chaque geste est précis, mesuré, porteur de sens.
Et puis, quelque chose brise le silence, attire son attention.
— Goodman Industries ! Je vous dis que c’est l’affaire du siècle !
Bennie tourne la tête. C’est la voix de Simon. Son oncle. Il n’a pas l’habitude de venir ici, et s’il est là, c’est forcément pour vendre quelque chose. Dans le bassin d’à côté, dans l’autre pièce, Bennie se faufile, glisse un œil par la porte entrouverte et l’aperçoit, debout dans l’eau, gesticulant, le sourire large, parlant beaucoup trop fort pour un endroit comme celui-ci. Un sourire échappe à Bennie. Même ici, Simon réussit à faire du bruit.
Un homme près de lui, un grand barbu aux lunettes embuées, soupire :
— Bon, Simon, vas-y, crache ton idée qu’on en finisse…
Simon se redresse, le regard brillant :
— Si l’on s’est croisés ici ce matin, c’est le mazal ! Écoute bien, on parle d’un réseau d’import-export révolutionnaire, une occasion en or, je…
Mais à ce moment-là, l’homme à qui il parle, Reb Yossef, commence ses immersions. D’habitude, cela prend quelques secondes. Mais lui reste sous l’eau. Longtemps. Trop longtemps.
Bennie cligne des yeux, intrigué, retenant son souffle en même temps que lui. Reb Yossef dérive lentement… droit vers Simon.
Simon essaie de poursuivre son discours, mais Reb Yossef, toujours immergé, vient se coller contre lui. Cela amuse beaucoup Bennie.
— Donc, je disais… une idée révolutionnaire pour le marché du textile…
Mais Reb Yossef ne remonte toujours pas. À la place, il fait des bulles, des dizaines, qui éclatent juste à côté du visage de Simon.
Bennie éclate de rire, incapable de se retenir.
Simon lève les yeux au ciel, lançant d’une voix excédée :
— Oy, Reb Yossef ! T’as découvert un gisement de gaz ou quoi ?!
Reb Yossef ignore la pique, refait surface pour réciter sa bénédiction avant de replonger aussitôt, encore plus lentement qu’avant.
C’est à ce moment que Moshé pose doucement la main sur l’épaule de Bennie. Le garçon lève les yeux vers lui, un dernier sourire accroché aux lèvres.
Il est temps d’aller à la synagogue.
Dehors, le soleil se lève à peine quand son père ouvre la synagogue, un trousseau de clés cliquetant dans sa main tremblante. Une vibration presque imperceptible, mais constante. Quand il attache ses tephillin le matin ou quand il se verse un café.
Bennie ignore la raison de ce tremblement. Il ne sait pas que cette main vacille depuis l’accident.
En entrant, Moshé allume les lumières et met un peu d’ordre. Ici, on l’appelle Shamash. Le nom donné à ceux qui s’occupent de l’entretien du lieu saint.
La chaleur familière du bois et de la cire enveloppe aussitôt le petit garçon. Il connaît parfaitement cet endroit. Les bancs usés, les rideaux épais, les pages cornées des sidourim, les livres de prières. Il aime l’écho de ses propres pas sur le parquet, le froissement des tissus lorsque les hommes drapent leur talit sur leurs épaules.
Mais ce qu’il aime par-dessus tout, c’est que, dans cet endroit, à cet instant, Moshé paraît être la personne la plus importante.
Ici, il est celui qui ouvre la maison de Dieu.
Bennie le suit partout, fier de marcher dans ses pas. »
Extraits
« Dans cette poussière soulevée, ce vacarme où la peur se mêle à l’incompréhension, un son les glace soudain.
Un cri.
Un cri perçant.
Moshé se fige. Il se retourne.
Bennie.
Une entaille rouge sur sa joue, sous l’œil.
Tout le reste disparaît.
Le grenier, le diamant, la machine
Il n’y a plus que Bennie. » p. 29
« — Avant la guerre, beaucoup de Juifs comme nos parents ou tes grands-parents venaient de l’Est. Si la plupart sont morts dans les camps ou ont fui vers l’Amérique du Nord, du Sud ou la Palestine, d’autres ont pris un tout autre chemin. Ils ont cru pouvoir échapper aux nazis en fuyant encore plus à l’est, jusqu’en Union soviétique.
Elle s’interrompt, tirant sur sa cigarette avant de reprendre :
— Certains se sont retrouvés en Géorgie, où vivaient déjà d’autres Juifs, pensant y être en sécurité. Mais la Russie soviétique, c’était pas mieux. À la fin de la guerre, quand le monde entier célébrait la victoire, ces Juifs-là, ceux qui avaient fui en URSS, étaient toujours pris au piège. Pas de camps d’extermination, non… mais des purges, des déportations, des accusations absurdes. On les envoyait dans des camps de travail, on les empêchait de pratiquer leur religion, de parler le yiddish, l’hébreu, de se regrouper. Beaucoup ont fini au goulag.
Elle dévisage Bennie de ses yeux fatigués :
— Et aucun Juif dans le monde n’a pu les aider. Les rares vivants, ceux qui avaient déjà échappé aux nazis, ont dû encaisser une autre persécution. Alors ils ont fait ce qu’ils pouvaient pour survivre. Et quand on ne te laisse que la loi de la rue pour t’en tirer, t’apprends vite à être plus dur que les autres. Et ceux qui ont fini par s’en sortir, tu crois qu’ils sont devenus quoi ? Des enfants de chœur ?
Elle écrase sa cigarette d’un geste sec,
— Certains ont dû survivre grâce à la betsa. Et quand ils ont enfin réussi à fuir, comme ceux qui débarquent ici, à Anvers, ils ont apporté ces méthodes avec eux. Là-bas, c’était une question de vie ou de mort. Ici, c’est devenu une manière de régner : imposer la peur avant d’être écrasé soi-même. » p. 95
« Il apprend vite, plus vite que la moyenne, ce qui ne passe pas inaperçu. Il comprend que tailler une pierre n’est pas qu’un savoir-faire, c’est une intuition, une manière de sentir la résistance du diamant sous ses doigts et de prévoir, avant même la première taille, comment il doit capter la lumière. »
« — Avant de parler de taille, il faut parler de tri. Et avant le tri, faut savoir d’où viennent les pierres.
Elle explique que seules dix familles à Anvers ont une « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers, le syndicat contrôlant les mines. Ces familles reçoivent chaque mois une quantité de cailloux bruts, pour des sommes astronomiques : « Dix, vingt, trente millions… et en dollars, pas en francs belges, mon ami. »
Elle montre à Bennie un diamant brut un caillou opaque, difforme, sans éclat apparent.
— Quand le patron reçoit ça, il n’y voit qu’un potentiel. Ces pierres sont triées par pureté, couleur et forme, puis envoyées ici, où nous, les tailleurs, les transformons. » p. 137
« C’est dit sans émotion aucune, mais pour Bennie, c’est une victoire. Il a passé la journée à tailler du diamant, et on lui permet de continuer.
Patrick se dirige vers son bureau pour remplir les papiers. Il prend un stylo et, sans lever la tête, demande :
— Nom de famille ?
Bennie hésite. Son père ne doit pas savoir qu’il travaille là et le poids du nom Wiesel est encore plus lourd à porter. Alors, sans trop réfléchir, il répond :
— Diamond. Bennie Diamond.
Patrick lève un sourcil, le dévisage un instant, puis se contente d’acquiescer. Il inscrit le nom et passe à autre chose. Bennie, lui, sent un frisson le parcourir. C’est sa propre histoire qu’il est en train de façonner. » p. 148
« Bennie inspire profondément et avance dans les rues du quartier du diamant. Trois cents mètres à peine, trois petites rues successives : Rijfstraat, Hoveniersstraat, Schupstraat. Un périmètre minuscule en apparence, mais où se joue l’essentiel du commerce mondial du diamant.
Sécurité oblige, ces rues sont piétonnes, réservées aux seuls initiés, avec seulement deux points d’accès, contrôlés en permanence. » p. 160
« — Ton patron te confie des pierres, et ta mission, c’est de les vendre. Mais attention, c’est pas comme vendre des strudels. T’es pas là pour attendre le client, c’est toi qui dois aller le chercher. Bennie boit ses paroles.
— Les gros clients dans la grande salle de la Bourse ? Oublie-les. Ils traitent directement avec les membres officiels, et toi, t’es personne pour l’instant. Ce qu’il te faut, c’est aller dans les bureaux. Chaque bureau appartient à quelqu’un, souvent un négociant, un intermédiaire. Ces mecs là réunissent vendeurs et acheteurs et prennent leur commission. Les clients viennent du monde entier, ils restent quelques heures, une journée, deux maximum. Pas de temps à perdre.
Avroumi marque une pause, laissant Bennie assimiler l’information, avant d’ajouter plus bas, comme s’il lui livrait un secret précieux :
— Les infos dont t’as besoin sont affichées à l’entrée de la grande salle sur un tableau : date et heure des visites, numéro de bureau, type de pierres recherchées. Mais ça, c’est pour ceux qui suivent les règles. Les vrais diamantaires, eux, savent déjà tout ça avant que ce soit affiché.
Bennie fronce les sourcils, intrigué.
— Comment ?
Avroumi sourit, satisfait de voir Bennie mordre à l’hameçon.
— Parce qu’ici tout le monde parle. Il suffit d’écouter. Et si tu sais avant les autres qui cherche quoi, t’as une longueur d’avance. La Bourse, c’est un marché, mais c’est aussi un jeu d’infos. » p. 190-191
« Chaque jour, Bennie gagne en assurance. Il tisse son réseau, bâtit sa réputation, et commence à se faire une vraie place dans ce monde où seuls les plus habiles survivent. À la Bourse, son nom circule vite — ou, plutôt, son surnom : Diamond. » p. 206
À propos de l’auteur
Michaël Dichter © Photo DR
Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l’appelait Bennie Diamond est son premier roman. (Source : Éditions Les Léonides)
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