

Finaliste du Prix RTL – LiRE 2026
En lice pour le Prix Gibert 2026
En lice pour le Prix Robert de Sorbon
En deux mots
Un enfant de sept ans survit à une fièvre mortelle mais son visage est détruit. Son père fuit, horrifié. Recueilli par le prêtre du village et Madame, une institutrice aveugle, il grandit caché au presbytère. Il ne peut sortir que la nuit. Dans la forêt, il rencontre une jeune fille qui porte elle aussi un secret. Entre eux naît une relation profonde qui bouleversera le destin du village.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le conte est bon
Cécile Coulon signe un conte noir saisissant qui explore les thèmes de la différence et de l’exclusion. Elle y retrouve le village du Fond du Puits et poursuit son exploration d’une humanité tourmentée, entre cruauté et tendresse, désir et fuite.
La première phrase frappe comme un coup de poing : « Il avait sept ans et son visage était pourri. » Nous sommes au Fond du Puits, ce village déjà au cœur de La langue des choses cachées, le précédent roman de Cécile Coulon. Ce garçon été sauvé par un guérisseur, mais au prix d’un visage monstrueusement défiguré. Son père, incapable de supporter cette vision, sombre dans la folie et s’enfuit en maudissant le monde entier.
Fort heureusement, cet « enfant qui vient de perdre à la fois son géniteur, son visage et son enfance » est secouru par un prêtre qui, face à cette « figure enfantine ravagée par le diable », ne recule pas. Il mène l’enfant au presbytère où vit Madame, une ancienne institutrice devenue aveugle. Dès lors, il lui faudra suivre de strictes consignes, ne quitter la maison qu’à la nuit tombée pour éviter la violence des villageois. « Vous vivrez, mais vous vivrez en monstre », lui annonce l’homme d’Église.
Commence alors une existence clandestine mais riche. Le prêtre et Madame s’occupent de son éducation avec une tendresse inattendue, rappelant que le monstre n’existe que dans le regard des autres.
La nuit devient son royaume. Lors de ses escapades nocturnes, il découvre la forêt, apprend la nature, s’enrichit d’une palette de sensations. Il recueille les cadavres d’animaux qu’il trouve sur son chemin et leur redonne une dignité. « Il injectait de la beauté dans la mort ». Dans ce sanctuaire végétal, loin du jugement des hommes, il se sent enfin libre. « Il se sentait solide, anormalement fort, et quelque part en lui naquit l’idée qu’en cette seconde précise il était presque beau. »
Un soir, tout bascule. Une famille s’installe au village avec un secret symétrique : leur fils cadet possède une beauté si irréelle qu’elle attire des « pulsions dangereuses ». Lui aussi doit vivre caché. C’est sa sœur que le garçon défiguré rencontre dans la forêt. Entre eux se noue une relation intense, faite de silences, de désir naissant et de promesses dangereuses. « Ce que c’était, pour elle, de commencer une vie, minuscule, fragile, secrète, en dehors de chez elle, d’agiter la main au-dessus de sa tête pour quelqu’un d’autre que son frère. » Ils se parlent sans jamais se voir, unis par la nuit et par leurs différences respectives.
Le roman prend alors une dimension tragique. Mais n’en disons pas davantage.
Soulignons en revanche que ce conte situé hors du temps, sans repères géographiques précis, aux personnages qui sont autant d’archétypes, le prêtre, Madame, le père, l’enfant, explore la monstruosité, s’attarde sur le regard des autres, analyse le droit à la différence.
La langue de Cécile Coulon frappe par sa puissance. Elle mêle phrases amples et périodes longues, dans un rythme proche de la psalmodie. L’écriture est attentive aux sensations. La topographie du village devient une carte intérieure des émotions. Cette voix omnisciente, presque orale, rappelle les grandes figures littéraires du monstre : Frankenstein, Dracula, L’Homme qui rit de Victor Hugo. Mais elle leur insuffle une dimension nouvelle en creusant les thèmes de l’enfance, de la violence et de la beauté cachée.
Ce roman bouleverse, dérange, fascine. Il ne recule ni devant l’horreur, ni devant la tendresse. Il rappelle que la lumière vient souvent de ceux qui apprennent à connaître l’autre au-delà des apparences. Un livre troublant et profondément humain qui résonne longtemps après la dernière page.
Le visage de la nuit
Cécile Coulon
Éditions de l’Iconoclaste
Roman
275 p., 21,90 €
EAN 9782378805715
Paru le 08/01/2026
Où ?
Le roman est situé dans le village imaginaire de Fond-du-Puits.
Quand ?
L’action n’est pas située dans le temps, comme dans tous les contes.
Ce qu’en dit l’éditeur
C’était un bel enfant mais, à la suite d’une fièvre mortelle et de l’intervention d’un guérisseur, il paie sa guérison d’un visage atrocement défiguré. Il vivra mais, aux yeux de tous, il sera un monstre. Abandonné par son père, un homme détesté de tous, il est alors recueilli, éduqué et caché par le prêtre du village car, au sein du Fond-du-Puits, un tout petit hameau isolé, les passions sont violentes et les haines ancestrales. En dépit de sa monstruosité, il devient un garçon intelligent.
C’est dans la forêt, la nuit, qu’il trouve sa liberté, et bientôt sa vocation d’embaumeur. Un soir, il rencontre pour la première fois une jeune fille de son âge dont la famille vit en marge du village. Son frère aussi doit demeurer caché : il porte, lui, le fardeau d’une trop grande beauté. Une beauté dangereuse car elle suscite des passions malsaines. Se nouent alors entre la jeune fille et le monstre une relation forte et dangereuse.
On retrouve dans Le visage de la nuit le village perdu du Fond-du-Puits, où se situait déjà le précédent roman de Cécile Coulon, La langue des choses cachées. Alors que ce dernier était dense dans son intrigue et son écriture, Le visage de la nuit se déploie sur une quinzaine d’années et donne à lire une histoire complexe aux personnages toujours aussi ambivalents.
Dans le huis clos d’un village damné s’affrontent toutes les passions que la langue lyrique de Cécile Coulon fait vibrer avec intensité.
Les critiques
Franceinfo culture (Edwige Audibert)
Franceinfo (L’invité culture)
France 3 Rhône-Alpes (Catherine Lopes)
France culture (Les midis de culture)
RTS (Quartier livre)
L’Éclaireur Fnac (Robin Nègre)
L’Essentiel (Camille Gho)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Les premières pages du livre
« Il avait sept ans et son visage était pourri. À la place du nez, autrefois aussi joli que celui d’une fillette, deux trous sanguinolents, craquelés, à travers lesquels l’air passait comme une urgence, séparaient des joues ravagées par des plaques rouges et noires, criblées d’énormes et profondes stries qui griffaient ce reste de figure. Le front, d’où surgissaient des bubons comme des cornes rondes, semblait sur le point d’aplatir les yeux, mangés par des paupières flasques et épaisses. Le regard, toujours vivant, cherchait à reconstruire les journées vécues avant qu’un mal inconnu le frappe ainsi. La bouche n’était plus qu’une ravine où les dents, trop nombreuses, étincelaient dans les gencives ensanglantées. Les lèvres palpitaient, des aphtes rosissaient. Au-dessus de ce visage dévoré puis recraché par la maladie, les cheveux, d’un jaune brûlé, persistaient à encadrer ce qu’il restait de peau intacte autour des oreilles. On eût dit qu’une main puissante et cruelle avait appuyé sa paume de toutes ses forces contre la face du gosse, le broyant comme pour en faire du sable, qu’elle l’avait secoué, tiré par le haut puis le bas, écrasé et éventé. Une telle horreur arrivait plus souvent qu’on pensait, en des lieux hantés ou bénis : ici, l’enfant avait tremblé de fièvre pendant des jours avant qu’un guérisseur vienne à son chevet, le soigne. Il promit qu’il vivrait et ne mentit point : au matin il était sauvé, payant sa vie de son visage dévasté.
Par chance, l’enfant ne souffrait pas.
Le guérisseur quitta avant l’aube le village, et le père de l’enfant trouva dans son lit son fils qu’il n’osa reconnaître. Cet homme pensa soudain que sa descendance lui avait été enlevée pendant la nuit et qu’à la place, pour le duper, une créature remplaçait le véritable enfant. Mais approchant le lit il dut admettre la vérité nue : ce visage, ou ce qu’il en restait, il le reconnaissait. Ivre de colère, le cœur déchiré par l’amour et l’âme par la démence, il déserta la chambre et la maison, s’enfuit dans la rue, hurla, lança des injures contre son propre foyer, contre le village, les femmes, l’église, les animaux, tout, tout y passa, il fallait voir cet homme, déjà affreusement rongé par sa bêtise, plonger aux yeux de toutes et tous dans la folie pure, damner à tue-tête chaque fourmi, chaque flamme de chaque feu, chaque ancêtre de sa propre lignée jusqu’à la douzième génération – crétin qu’il était car ses ancêtres étaient damnés depuis longtemps –, chaque pavé de chaque impasse. À gorge déployée il ensorcelait chaque étoile de chaque prochaine nuit, il jurait par des dieux inconnus que son Dieu l’avait abandonné alors que lui avait abandonné ce Dieu depuis si longtemps, sans doute ne l’avait-il jamais trouvé ni senti passer dans son existence. Chaque patte de chaque insecte, vous dis-je, chaque flocon de chaque montagne et toutes les montagnes de ce monde et même les montagnes sous ce monde qui grondent de ne pas être entendues, par sa voix il brûla chaque souvenir et sombra durement, verticalement, dans ses propres abysses.
Il quitta le village en déambulant, les mains tantôt levées au ciel, tantôt appuyées sur son crâne comme pour compresser à l’intérieur la dernière image de son fils, puis la nuit tomba et il disparut tout à fait, l’écho de ses paroles continuant, pourtant, d’abreuver les chemins qui menaient au bourg.
Le lendemain, trois hommes aux champs le tirèrent d’un fossé où il avait chu, les membres frigorifiés repliés en un affreux geste d’enfance. Ne comprenant rien de ses balbutiements criblés d’insultes aux ouvriers et à Dieu, ils le poussèrent plus loin, comme on pousse un prisonnier ou un enfant puni, et l’un des trois courut au hameau. On le fit avancer ainsi, le long d’une route qui ressemblait plus à un chemin. Lorsque enfin quelqu’un vint prendre le père par les épaules, il fut chargé à l’arrière d’une épave grinçante et emmené loin, loin de son fils de sept ans dont le visage avait pourri dans la nuit, loin du guérisseur qui avait sauvé cet enfant d’une mort certaine pour le plonger dans une vie qui serait, avec cette figure, sans doute pire que la mort, loin de l’église qu’il maudissait sans cesse, loin des femmes qui le détestaient plus qu’il n’imaginait, enfin il disparut à l’horizon, fou, bientôt enfermé, et pendant dix ans on n’entendit plus jamais sa voix, on ne vit plus sa mauvaise trogne, on n’eut aucun mal à l’oublier, à féliciter le destin de l’avoir expulsé.
Une sorte de soulagement allégea les âmes, elles méritaient cette légèreté, ce village, qu’on appelait partout le Fond du Puits, souffrait de cet homme depuis si longtemps qu’on trouva bien normal que son unique fils souffre à son tour pour toutes les infamies de son père. Pendant dix ans, on rêva en silence d’une vie nouvelle, presque agréable. Le soleil semblait plus jaune, l’hiver moins long, les couleurs revinrent une par une, parfois quelqu’un souriait et c’était si rare et si précieux de voir ces gens gardés là comme des bêtes sourire de nouveau. L’homme affreux était parti et la vie avait repris, meilleure qu’autrefois, débarrassée d’une ombre vivante, trop humaine.
Le Fond du Puits devint un lieu presque paisible.
Le prêtre vint à la chambre de l’enfant alors que le père déambulait, furibond, dans les rues. L’homme d’Église connaissait la maison, c’était son métier sur Terre, connaître par cœur chaque famille, où vivaient-elles et comment, avec qui dans le cercle choisi puis fermé puis ouvert de temps à autre pour un nouveau-né ou un amour solide. Il connaissait cette maison, il y était déjà venu, les meubles, la crasse, la chambre étroite. Il connaissait la maison d’à côté et aussi celle d’en face, où la lumière du jour passait mal, coincée entre des portes brunes et des meubles énormes remplis d’assiettes de couvertures de boîtes qu’on gardait comme des trésors rongés par le manque de chaleur, de soin et d’air pur. Il savait qu’ici, en ces lieux presque effondrés, on l’attendait autant qu’on le craignait, il était de ces hommes qui sont de plusieurs mondes et de plusieurs époques. Ses messes attiraient peu d’ouailles, mais on le respectait, et même quand on ne le respectait pas on n’osait rien lui dire tout haut, c’était un homme d’Église, on pensait « cet homme bénit nos enfants et s’il les bénit il peut les maudire ». Alors quand il venait dans une maison la rumeur courait dans le village que quelque chose n’allait pas dans cette famille, on disait précisément « ça ne va pas chez eux, le curé est venu ça veut bien dire que ça ne va pas ». Ce jour- là, dans cette maison-là, c’était vrai, si vrai, ça n’allait pas, ou plutôt, ça allait dans un sens inconnu, incompréhensible, ça allait dans une direction inimaginable dans la pensée des braves gens, ça allait mal, très mal, d’un mal du fond des temps, infâme et incurable, un mal si lointain qu’il avait été capable d’éjecter le père, le père d’ordinaire si puissamment vissé à sa maison, à sa bestialité, ce père-là avait été craché comme un pépin, d’un coup, et la seule personne capable de constater quel mal avait pu commettre un tel miracle se tenait au seuil de cette chambre, les mains contre le long manteau qu’il portait hors de sa chapelle. Il priait, les yeux baissés ; on aurait cru qu’il pleurait mais c’était juste un rayon pur de soleil blanc sur la paupière, il n’avançait pas plus, il restait là, priant tant qu’il pouvait, ses lèvres remuaient, ses dents serraient dans sa bouche la peau des joues et la langue qui saignait. De son église il avait entendu les cris du père, dans son cœur ouvert à toutes les horreurs du monde il était descendu et en ce lieu où tout est possible il avait compris qu’une chose inimaginable, comme il n’en avait jamais connu et n’en connaîtrait jamais plus – croyait- il –, était arrivée.
Depuis le seuil, la figure de l’enfant n’était qu’une tache sur l’oreiller. Une moisissure énorme, sans corps, une masse de sang et de croûtes, un animal crevé sur des draps secs. Seule la respiration lente et douce troublait ce monstrueux tableau. La vie persiste, pensa le prêtre, quoi qu’il arrive, même au milieu du désastre, elle continue de continuer. Il pria longuement, effaça les murs gris, la lumière dure, le grondement du futur, les hurlements du père, libérant son âme de tout ce qui était arrivé et de tout ce qui pourrait advenir, son esprit devint une limbe et son corps un sentier dépouillé. L’épreuve serait grande, interminable, il cherchait en lui les forces nécessaires, non pas pour surmonter cette épreuve, mais pour la vivre, entièrement, pour passer à travers elle, pour l’embrasser et la contenir, il savait qu’elle était insurmontable, incontournable, et que la seule manière de n’y perdre ni l’enfant ni lui-même était de vivre à l’intérieur de ce moment qui durerait une vie entière. Il avait besoin d’une puissance sans savoir si cette puissance serait suffisante, alors il pria, le sang coulait dans sa bouche, la peur dans ses muscles, mais il ne pliait pas, toute sa vie il avait pensé que Dieu le préparait à traverser une tempête à nulle autre pareille et, dans le lit face à lui, le déluge attendait qu’il approche, et dès qu’il ouvrirait les yeux, dès qu’il ferait un pas, sa vie, celle de l’enfant, celles du village changeraient, il le savait, ou plutôt il le sentait, parce que c’était cela qu’il travaillait depuis si longtemps dans sa chapelle, sentir, deviner ce qui complotait contre son petit univers du Fond du Puits. Ici, l’avenir empestait.
– Il y a quelqu’un ? murmura l’enfant.
Le prêtre ouvrit les yeux. Les murs réapparurent.
– Oui. Ne crains rien.
Sa voix, d’ordinaire douce et assurée, tremblait légèrement. Immédiatement, l’enfant s’agita.
– Qu’est- ce qui m’arrive ? Dites- moi, dites- moi ! Où est- il ? Où est- il ?
Le prêtre rassembla ses forces et appuya sa main contre le torse affolé du monstre. Ce geste, bien des années plus tard, il s’en souviendrait, pensant qu’il aurait dû, peut- être, appuyer plus fort, très fort, et rayer de cette manière cette créature de la surface du monde des vivants.
– Mon enfant, votre père est parti, mais n’ayez crainte, je suis là.
Alors l’enfant de sept ans tourna vers lui son visage pourri et le prêtre sentit déferler dans tout son être un flot de tristesse. Cette figure dévastée ne le répulsait pas : il était au- delà du dégoût.
– Avez- vous mal ? murmura- t-il en gardant la paume contre la poitrine de l’enfant.
Il discerna dans le visage du monstre une expression connue, celle des petits qui s’interrogent et dont la question affleure entre les yeux et la bouche, une moue d’habitude adorable.
Après un moment qui lui parut fort long, le garçon répondit :
– Non. Je ne comprends pas ce qui m’arrive.
Le prêtre retira sa main, prit une longue inspiration et espéra que, cette fois- ci, sa voix ne le trahirait pas :
– Je vais vous expliquer. Mais avant, vous devez me faire une promesse.
– Pourquoi ?
– Faites-moi confiance. L’enfant soupira.
– Est-ce que c’est grave, ce qui m’arrive ? demanda-t- il en tournant sa figure.
Le prêtre ne cilla pas.
– Faites- moi confiance et je vous répondrai.
Sans fenêtre, la chambre semblait plongée dans une aube perpétuelle. L’heure tournait, sur le seuil où tombait toujours cet unique rayon de soleil, le prêtre voyait la couleur du sol changer, bientôt les habitants seraient levés, lavés, lancés dans la journée, et il ne voulait pas être vu, pas si vite, pas dans ces conditions.
– D’accord. Je vous fais confiance.
– Est- ce que vous pouvez vous lever ?
L’enfant renifla et son visage entier frissonna.
– Vous n’avez pas répondu à ma question.
Le prêtre soupira. Ce garçon avait perdu son visage, pas sa raison.
– C’est grave, mais vous vivrez. Maintenant, écoutez- moi : levez- vous, suivez- moi. Je vous emmène au presbytère.
– Pourquoi ? Je suis chez moi ici.
L’homme d’Église sentait sa patience décroître à mesure que les minutes filaient. Il manquait de temps, de calme, il manquait de moyens. On lui avait appris à s’occuper des vieilles femmes inquiètes, des malades délirants, on lui avait appris comment baptiser des nouveau-nés en larmes, mais jamais auparavant il n’avait recueilli d’orphelin, jamais il n’avait été père et mère à la fois, jamais encore il n’avait été confronté, de manière si simple et si violente, à l’entêtement d’un enfant qui vient de perdre à la fois son géniteur, son visage et son enfance.
– Vous êtes chez vous, mais vous êtes seul. Venez avec moi, et vous aurez de quoi vivre, de quoi manger, boire, vous laver, de quoi apprendre sur tout ce qui vous concerne. Venez, nous devons partir vite.
– Pourquoi vite ?
Tant de questions : une seule réponse, atroce.
– Parce qu’il est arrivé quelque chose à votre visage. Si l’on vous voit, on vous fera du mal.
– Pourquoi est- ce qu’on me ferait du mal si quelque chose m’est arrivé ?
– Cessez avec vos questions !
L’enfant ouvrit ce qui lui restait de paupières, le regard effaré.
– Pardonnez- moi, c’est que je suis inquiet pour vous. Vous avez raison. Personne ne devrait vous faire du mal. Seulement, quand les gens ont peur, ils ont parfois une manière de répondre à leur peur en attaquant.
L’enfant se redressa.
– Comme les chiens ?
– Exactement.
Le prêtre sentit sa poitrine désépaissir.
– Mais pourquoi est-ce que les gens auraient peur de moi ?
– Je vous l’expliquerai, mais le temps presse. Venez. Ne craignez rien.
Alors il vit le visage bouger, les tempes trembler, la bouche se refermer. Le spectacle de cette figure enfantine ravagée par le diable l’hypnotisait : ce qu’il voyait lui était à la fois étranger et prévisible, on l’avait habitué, dans chaque messe, chaque confession, chaque prière et chaque rêve, on l’avait prévenu de ce qui pouvait arriver, dans le monde des hommes. Il avait répété, pour les autres et pour lui- même, que les abysses étaient invisibles et profonds, que les ténèbres avançaient sur les êtres fragiles comme un chancre. Il savait tout cela, il protégeait son village depuis sa chapelle ; pourtant, c’était arrivé. Sous ses yeux une créature, faite d’un enfant foudroyé, une créature dont le prénom avait disparu de sa mémoire tant elle paraissait venir de plus loin que les hommes, cette créature gardait la voix du garçon qu’il avait toujours connu, les vêtements de l’enfant qu’il avait accompagné, les gestes aussi, de ce fils unique, désormais orphelin de mère, de père et de visage, tout cela affleurait mais son regard s’habituait mal, la chair enflait et se creusait, les croûtes craquaient et se refermaient, le sang séchait et tombait en minuscules billes roses sur les draps blancs. Un autre aurait déjà poussé le monstre dans la rivière, étouffé l’enfant sous l’oreiller, ou percé d’une balle précise cette tête sans traits et sans peau, un autre aurait hurlé qu’une chimère était venue du fond des brumes et qu’elle devait y retourner, mais il ne pouvait l’abandonner, dans cette chambre sans parents, à cette table sans nourriture. Il lui semblait que les événements de son existence, bornée aux limites de ce village et de ses habitants, ces années passées à veiller sur un endroit oublié mais vivant, ces décennies l’avaient amené à ce jour précis, devant ce lit mal fait, au chevet d’un gosse défiguré.
Il prendrait soin de ce monstre comme il avait pris soin des autres monstres aux figures humaines et aux visages fermés.
L’enfant sortit du lit. Son pyjama froissé couvrait un corps chétif. Le prêtre tira une couverture, enveloppa le garçon, rabattant un large bord au- dessus de sa tête, et lui souffla :
– Allons-y. Ne lâchez pas ma main, ne regardez pas derrière vous.Son compagnon acquiesça. Lorsqu’ils arrivèrent devant le presbytère, dans la lumière claire et franche du matin, il retint quelques secondes le bras du prêtre, désigna la porte et demanda :
– Est- ce que nous reviendrons ?
Le prêtre secoua la tête. »
Extrait
« Ce que c’était, pour elle, de commencer une vie, minuscule, fragile, secrète, en dehors de chez elle, d’agiter la main au-dessus de sa tête pour quelqu’un d’autre que son frère. De faire un signe, dans la nuit, et que ce signe soit reconnu, qu’on y réponde, et qu’on l’attende. Enfin, quelqu’un, cette nuit-là, l’attendait sur la colline, elle avait marché jusqu’à lui, d’ailleurs, depuis des jours elle suivait sa trace, elle l’avait entendu dans la foret, il s’y cachait, elle avait mis du temps à trouver le sentier qui pénétrait dans les bois et quand elle était combée dessus le garçon avait fui. Ce que c’était, pour elle, de voir ce drôle d’adolescent prendre ses jambes à son cou et traverser les prairies comme un animal, puis, la nuit suivante, de constater que cet animal la craignait un peu moins, et d’imaginer, la nuit d’après, qu’elle saurait, enfin, l’approcher sans qu’il frémisse. » p. 154-155
À propos de l’autrice
Cécile Coulon © Photo Laura Stevens
Cécile Coulon explore depuis une vingtaine d’années les âmes, les corps et la puissance de la nature dans ses romans et ses recueils de poèmes (dont Noir Volcan, 2020, et Retrouver la douceur, 2025, Le Castor astral). Elle place les paysages au centre des passions humaines, des plus douces aux plus meurtrières. D’une écriture vive et tendue, elle revisite poétiquement les codes du roman noir dans Le Visage de la nuit, son dixième roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)
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