Les dépossédés – Ursula K. Le Guin [30-30]

Nouvel article, nouvelle chronique dans le cadre de notre challenge 30 livres pour nos 30 ans. Aujourd’hui on parle d’un grand classique de la science-fiction américaine et un grand classique de la science-fiction tout court avec : Les dépossédés d’Ursula K. Le Guin !

Comme d’habitude, si vous voulez retrouver la liste complète des livres que nous nous sommes défiés de lire pour nos 30 ans, il vous suffit de cliquer sur ce lien.

Et sans plus attendre, place au résumé éditeur :

Les Dépossédés, ça parle de quoi ?

dépossédés Ursula Guin [30-30]

Sur Anarres, les proscrits d’Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n’est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l’abri d’un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d’Anarres de sclérose. Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible.

Parviendra-t-il en se rendant d’Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui Isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d’Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde d’où sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

Science-fiction anthropologique

Je pense avoir déjà mentionné, ici et là, mon amour pour la science-fiction lorsqu’elle va chercher du côté de l’anthropologie. Je pense tout d’abord à Eleanor Arnason et ses Nomades du fer, Jack Vance et son cycle de la Planète Géante (bien que Jack soit un gros réac) ou encore aux frères Strougatski et à leur planète Arkanar. Alors vous imaginez bien à quel point il était aberrant que je n’ai pas encore lu Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin pourtant très représentatif de ce courant de la SF ! Et disons que j’ai vite compris pourquoi cette dernière s’était particulièrement illustrée dans le domaine. Fine analyse de deux sociétés que tout oppose, Les Dépossédés n’en est pas moins une œuvre multiple, mesurée et loin d’une binarité réductrice.
Comprenez par là qu’il n’y a pas, dans Les Dépossédés, les bons et les méchants, les utopistes et les autres. Et c’est là tout l’intérêt de ce livre ! Bon, avouons tout de même qu’elle fait bien la peau au capitalisme, la surproduction et les aberrations du monde d’Urras, qui ressemble tristement au nôtre mais elle n’en dépeint pas Anarres comme un petit paradis pour autant.

Les Dépossédés s’ouvrent ainsi sur un topos classique de la SF anthropologique, à savoir, la rencontre de notre protagoniste avec une culture, une société, une organisation qui diffère de la sienne. Avant même son arrivée sur Urras, les premiers échanges entre Shevek l’anarresti et des habitants d’Urras montrent déjà, non sans humour, le fossé qui les sépare et l’incompréhension du premier du mode de vie des seconds :

« – Les vêtements sont brûlés ?
– Oh, ceux-là sont des pyjamas bon marché, pour le service… on les met et on les jette, cela coûte moins cher que de les faire nettoyer.
– Cela coûte moins cher, répéta Shevek d’un air méditatif. Il avait prononcé ces mots à la façon d’un paléontologue regardant un fossile, un fossile datant d’au moins une strate. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.32

Les échanges se poursuivent ainsi, notre narrateur s’étonnant de l’absence de femmes sur le vaisseau, etc. Mais bien vite, Le Guin brise cette narration reposant sur le thème de l’exploration et de l’observation extérieure d’une société exotisée. Elle entremêle ainsi avec finesse deux fils narratifs, l’un où l’on suit Shavek lors de son voyage vers Urras, dont la nature ne nous sera révélée véritablement qu’en avançant dans le livre. L’autre nous faisant découvrir la vie sur Anarres, l’enfance de Shavek et son évolution dans la société d’Anarres jusqu’au jour où il fut décidé qu’il allait entreprendre ce voyage en direction d’Urras.

L’utopie ambiguë

Comme rappelé par David Meulemans dans sa préface, « utopie ambiguë » est l’expression choisie par Ursula K. Le Guin pour parler du travail qu’elle a effectué sur Les Dépossédés. On peut effectivement difficilement penser à une appellation qui résume mieux ce roman. De fait, en faisant le choix d’alterner l’exploration d’Urras par Shavek et la vie passée de ce dernier sur Anarres, elle dépeint deux sociétés que tout oppose mais qui, chacune à leur manière, ont leurs dérives.

Celles d’Urras nous paraissent évidentes car elles sont bien trop proches des dérives ultra-libérales que l’on connaît si bien. Pour vous situer tout ça avec une référence qui parlera au plus grand nombre (On a tous vu ou lu les Hunger Games je pense), les dérives d’Urras sont un peu celles du Capitole. Urras c’est la surabondance, le militarisme, la surproduction et l’exploitation des classes les plus pauvres au profit d’une poignée de nantis… La scène qui illustre le mieux cette abondance qui finit par devenir écœurante, c’est encore celle où Shevek se retrouve dans ce qu’il nommera plus tard le « boulevard cauchemardesque » (p.209). Il y est témoin de ce que la société d’Urras a de plus révulsant lui donnant une envie certaine de « se crever les yeux » (p.150). La scène débute dans cette rue commerçante et après une très longue énumération d’objets qu’il est possible d’y trouver, Le Guin conclu :

« […] tout étant soit simplement inutile, soit décoré au point de cacher son utilité ; des hectares d’objets de luxe, des hectares d’excréments. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.149

Rien de bien ambiguë ici, me direz-vous. Mais c’est l’utopie qui est ambiguë et l’utopie se situe sur Anarres, planète dont est originaire le personnage principal.

Planète organisée entièrement selon les idéaux anarchistes, Anarres née, nous dit-on au moment de « la chute [du] gouvernement, en l’an 771, qui poussa le Conseil mondial des gouvernements à proposer de donner la Lune à la Société internationale des Odoniens – achetant leur départ avec une planète avant qu’ils ne sapent irrémédiablement l’autorité de la loi et de la souveraineté nationale sur Urras.» (p.113)
Pour se débarrasser des anarchistes, le gouvernement d’alors sur Urras leur « donna » littéralement la lune. Urras et Anarres deviennent ainsi respectivement l’astre et le satellite l’une de l’autre.

D’un côté, Anarres nous est dépeint comme un monde où règne une plus grande égalité. Entre les hommes et les femmes, les adultes et les enfants. La notion de famille n’a plus le sens qu’on lui connaît (« La famille ne compte pas beaucoup pour nous ; nous sommes tous parents, voyez-vous. […]» (p.214)), le travail fonctionne par affectation et les tâches difficiles ne sont pas toujours réalisées par les mêmes personnes. Voilà qui, dans les faits, paraît bien plus juste que la société d’Urras. Mais Le Guin ne va pas, vous vous en doutez, tomber dans une espèce d’idéalisme niais et va, au contraire, mettre l’anarchisme à l’épreuve de la réalité.

Le Guin abat rapidement l’idée d’une société idéale totalement coupée de la société « excrémentielle » d’Urras en rappelant tout d’abord les rapports commerciaux d’Anarres avec son satellite :

« Ils apportaient des carburants fossiles et des dérivés du pétrole, certains éléments de machines délicates et des composants électroniques que l’industrie anarrestie ne pouvait fournir, et souvent un nouveau chargement d’arbres fruitiers ou de graines à tester. Ils ramenaient sur Urras une pleine cargaison de mercure, de cuivre, d’aluminium, d’uranium, de fer et d’or. C’était pour eux une excellente affaire. La répartition de leurs cargaisons huit fois par an était la fonction la plus prestigieuse du Conseil mondial des gouvernements urrastis – et l’événement majeur de la bourse internationale urrastie. Le Monde libre d’Anarres était de fait une colonie minière d’Urras. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.111

Ainsi Anarres et Urras, bien que leurs systèmes soient différents, entretiennent des liens commerciaux qui permettent de les maintenir l’une et l’autre en état de fonctionnement. Des échanges commerciaux sur lesquels Le Guin nous fait nous questionner. Est-ce moral pour une société qui tente de mettre l’égalité au centre de son fonctionnement, d’échanger avec des sociétés dont l’idéologie se fonde sur l’inégalité ? Loin de donner une réponse qui sonnerait comme une pureté militante dégueulasse, elle montre bien à quel point il est difficile de couper totalement les ponts, la survie d’Anarres, aride et pauvre, reposant en partie sur ces échanges. Ce sont des questions que je trouve éminemment complexes et que j’ai aimé voir traitées ici sans simplifications abêtissantes.

Le Guin nous rappelle ensuite qu’aucune idéologie n’est protégée de dérives ; qu’aucune idéologie ne peut se passer d’une vigilance permanente, au risque de sombrer dans des formes dénaturées du projet initial (difficile de ne pas penser au stalinisme en découvrant les dérives d’Anarres même si le stalinisme est une dérive du communisme et non de l’anarchisme).

Anarres au-delà de l’utopie

« […] il ne reste plus beaucoup d’idéalistes sur Anarres, je vous assure. Les Fondateurs ont certes fait preuve d’idéalisme en quittant ce monde pour coloniser nos déserts. Mais c’était il y a sept générations ! Notre société est pragmatique. Sans doute trop, obnubilée qu’elle est par la seule survivance. Qu’y a-t-il d’idéaliste dans la coopération sociale, dans l’aide mutuelle, quand c’est le seul moyen de rester en vie ? »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.153

Malgré toutes les bonnes intentions des fondateurs d’Anarres, qualifiés de « romantiques » (en opposition à la génération actuelle, qualifiée de « pragmatique » (p.215)), on perçoit bien que l’ambition des débuts a progressivement disparu au fil des générations au profit d’une bureaucratisation étouffante :

« Les ordinateurs qui coordonnaient l’administration des biens, la répartition du travail, et la distribution des produits ainsi que les représentants de la plupart des syndicats de travailleurs, se situaient à Abbenay depuis le début. Et depuis le début, les colons étaient conscients de la menace que représentait cette inévitable centralisation, qui devait être contrée par une constante vigilance. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.114-115

À la bureaucratisation étouffante vient s’ajouter une forme d’autocensure reposant sur « la conscience sociale » (p.130) profonde qui régit tout sur Anarres. Sur cette planète, nous dit Le Guin, « il n’y a pas d’autre récompense [que] le plaisir de chacun, et le respect des autres. […] Une situation [où] on s’aperçoit que l’opinion des voisins devient une force très puissante. » (p.168), et plus loin :

« – La solidarité, oui ! Même sur Urras, où la nourriture tombe des arbres – même là-bas, Odo disait que la solidarité était notre seul espoir. Sauf que cet espoir, nous l’avons trahi. Nous avons laissé la coopération se transformer en obéissance. Sur Urras, c’est la minorité qui gouverne. Ici, nous sommes gouvernés par la majorité. Néanmoins, c’est un gouvernement ! La conscience sociale n’est plus une chose vivante, mais une machine, une machine de pouvoir, contrôlée par des bureaucrates ! »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.185

« – Eh bien, à ceci : qu’on a honte d’admettre qu’on a refusé une affectation. Que la conscience sociale domine complètement la conscience individuelle, au lieu d’être en équilibre avec elle. Nous ne coopérons pas – nous obéissons. Nous craignons d’être proscrits, d’être traités de paresseux, de dysfonctionnels, d’égotistes. Nous craignons l’opinion de notre voisin plus que nous ne respectons notre liberté de choix. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.344

Enfin Le Guin évoque des formes de propagande anti-Urras (p.60), d’excès utilitarisme (p.193) mais aussi des formes de censures avec l’exemple de Tirin, ami d’enfance de Shavek, interné dans un asile suite à une pièce de théâtre trop critique :

« Elle pouvait donner l’impression d’être anti-odonienne, pour quelqu’un de stupide. Et beaucoup de gens sont stupides. Ca a créé des histoires. Il a reçu une réprimande.Une réprimande publique. C’était la première fois que j’en voyais une. Tout le monde vient à ta réunion syndicale et te réprimande. C’était comme ça qu’on faisait jadis pour calmer un contremaître ou un administrateur trop autoritaire. Maintenant ils ne le font plus que pour intimer à un individu de cesser de penser par lui-même. C’était moche. Tirin n’a pas pu le supporter. Je crois que cela l’a vraiment rendu un peu dingue. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.187

Bref, vous l’aurez compris, Les Dépossédés est loin d’être un simple éloge de l’anarchisme. Ursula K Le Guin met l’anarchisme à l’épreuve du réel à travers une fiction où elle pousse certaines de ses logiques au maximum pour en relever les éventuelles dérives. L’idée centrale qui finit par émerger des Dépossédés est celle du mouvement perpétuel. Une idée que j’associe volontiers à la politique mais dont le préfacier nous dit également qu’elle découle du taoïsme dont Le Guin se serait également inspirée… Je lui fais confiance, j’y connais rien.

L’immobilisme, mort de la révolution

C’est l’idée centrale des Dépossédés et je l’ai trouvée vraiment passionnante et motivante. Ursula Le Guin défend l’idée d’une société en mouvement perpétuel, d’une lutte constante contre un immobilisme politique qui nécrose les idéaux d’égalité. Dans Les Dépossédés j’entrevoie une forme d’espoir, celui de penser un monde qui ne soit ni Urras ni Anarres (mais qui pencherait tout de même du côté de l’Anarres des débuts). Ainsi Le Guin nous décrit une révolution « en marche » (sans mauvais jeu de mot en lien avec les macronos aha), un mouvement constant qui permettrait de continuer de penser un monde plus juste en questionnant toujours nos pratiques. Shevek devient ainsi la révolution incarnée. Page 308 un habitant d’Urras lui dit ainsi : « […] vous êtes vous-même une idée. Une idée dangereuse. L’idée de l’anarchie, faite chair. Et qui marche parmi vous. »

David Meulemans dans sa (très intéressante) préface expliquait ainsi l’idée centrale de ce roman :

« En cela, ce que fait sentir ce roman, plus qu’il ne le démontre, c’est qu’un système politique ne repose pas seulement sur des lois explicites qui règlent les rapports entre les individus, mais sur des connaissances tacites, une ferveur initiale, une tension existentielle qu’il faut garder. Or bien souvent, toute expérience collective, une fois passée la génération glorieuse des pionniers, bascule dans l’habitude, la règle, la lettre, et oublie l’esprit, le cœur. C’est là que réside la richesse sensible de ce roman, son poids, set son appel héroïque. Il n’est pas un manifeste pour l’anarchisme comme système politique. Mais un manifeste pour, d’une part, la vie comme changement permanent, et, d’autre part, la nécessité pour chaque personne d’assumer en soi sa parfait subjectivité. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.15

Enfin, pour résumer, la révolution se fait dans les actes. Pour la faire vivre il est donc nécessaire de la penser et de la repenser sans cesse sous la forme d’une lutte quotidienne :

« Vous ne pouvez pas prendre ce que vous n’avez pas donné, et c’est vous-même que vous devez donner. Vous ne pouvez pas acheter la révolution. Vous ne pouvez pas faire la révolution. Vous pouvez seulement être la révolution. Elle est dans votre esprit, ou bien elle est nulle part. »

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin, Editions Robert Laffont, 2022, p.313

Une lutte quotidienne que Les Dépossédés donne envie de mener.


Voilà c’en est « tout » pour cette chronique. Je suis vraiment désolée, j’ai l’impression que ma chronique est turbo-reloue et pas du tout intéressante alors que le livre est absolument passionnant. J’espère revenir en meilleure forme sur le prochain article et j’espère ne pas vous avoir trop ennuyés avec cette « chronique » qui ressemble plus à une étude de texte chiante qu’autre chose !

D’ici là et en attendant la révolution, je vous fais des bisous.
Alberte.