

En deux mots
Béa a presque cinquante ans. Elle vit à Paris, dirige un service dans un magazine. Cet été-là, sur la côte landaise, elle surfe. Encore et toujours. Virgile, jeune surfeur de vingt-trois ans, est devenu son compagnon de vagues. Un matin d’août, elle reçoit un appel : son poste est supprimé. Elle décide alors de prolonger l’été, de repousser la rentrée. De surfer jusqu’à l’épuisement. Jusqu’où ira-t-elle ?
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
La vague qui emporte tout
Marie Pointurier signe un premier roman saisissant. L’histoire d’une femme qui choisit l’océan plutôt que le bureau. Les vagues plutôt que les conventions. Le surf plutôt que la famille. Un récit d’une rare intensité sur la passion dévorante et ses zones d’ombre.
Béa a quarante-cinq ans quand elle se jette à l’eau pour la première fois. Trop tard ? Elle s’en fiche. Elle s’inscrit aux cours pour débutants, au milieu des gamins. Elle encaisse les chutes, les humiliations, la fatigue. Elle persévère. L’été suivant, elle revient. Puis encore l’été d’après. Entre-temps, à Paris, elle nage. Cinq fois par semaine. Des longueurs et des longueurs pour se faire le souffle et les bras. Pour préparer son corps au combat avec l’océan.
Cinq ans plus tard, ce matin d’août, Béa maîtrise enfin son surf. Virgile vient la chercher à l’aube. « Viens, ça va être bien ce matin. » Ils marchent ensemble vers la plage déserte. Lui a vingt-trois ans, un corps « comme un outil sophistiqué, performant, une machine flexible et fiable ». Elle l’envie. Elle voudrait être lui. Avoir cette aisance naturelle, cette inconscience. Mais elle n’a que son désir obstiné et son corps qui décline.
Virgile est devenu son compagnon de vagues. Celui qui a repéré son potentiel. Qui l’a encouragée à continuer seule, sans les cours. Entre eux, une « curieuse intimité » née du partage de cette passion dévorante. Ils ne parlent pas beaucoup. « À l’eau, on n’est pas obligé. » Ils surfent. C’est tout ce qui compte.
Puis ce coup de fil de Jean, son patron. Le magazine ferme. Son poste disparaît. « Décision effective dans les semaines à venir. » Béa raccroche. Elle ne s’inquiète pas. Elle s’allonge sur le canapé, épuisée par sa session du matin, et s’endort aussitôt. Cette nouvelle devrait la bouleverser. Mais non. Au fond d’elle, une certitude grandit : elle va prolonger l’été. Rester dans les Landes. Surfer encore. « Tout ce qu’elle voulait c’était arrêter le temps. Ou tout du moins le ralentir et profiter de cette pause dans sa vie pour surfer un peu plus. Surfer tant qu’il est en est encore temps, tant que son corps tient. Cela s’est installé, puis imposé à elle, jusqu’à primer sur tout le reste, sur tout ce qu’elle avait construit jusqu’ici. »
Face à son mari, à ses filles jumelles, Béa ne trouve pas les mots. « Elle dérape et tombe dans l’écart qui se creuse entre la clarté de sa pensée qui se déploie si bien à mesure qu’elle chemine seule dans la forêt et ses paroles prononcées à table, face aux siens. » Comment leur expliquer ? Cette sensation de s’effacer progressivement de leurs vies. Eux qui ont maintenant « tout un tas de choses à faire, sans elle ». Comment leur dire que le surf « est ce qui la maintient du bon côté » ? Que « en surfant son âme s’étend et qu’elle ne peut plus se passer de cet état » ?
L’océan devient son refuge et sa raison d’être. Marie Pointurier décrit avec une précision remarquable ce rapport charnel à l’eau. La douleur des étirements avant d’entrer dans l’eau. La violence des vagues qui « essaient de la noyer ». Les ecchymoses découvertes sous la douche. « Son corps, plongé dans l’eau froide et l’adrénaline, reçoit sans broncher. » Et puis ces instants de grâce : « Cet instant de suspension et de silence, où l’on dirait que l’on tombe, juste avant de glisser, en équilibre sur une masse en mouvement. »
L’écriture de Marie Pointurier épouse le mouvement des vagues. Phrases courtes qui claquent comme l’écume. Descriptions sensorielles qui font sentir le sel sur la peau, le poids du surf sous le bras, la brûlure du sable chaud. On marche avec Béa dans la forêt de pins. On plonge avec elle sous les déferlantes. On ressent cette « décharge d’adrénaline ». Cette euphorie violente après une belle vague. « La vache ! En général, ça la fait rire. Elle exulte. »
L’autrice construit son récit sur quelques jours seulement. Une fin d’été qui concentre toute l’intensité d’une vie qui bascule. Elle alterne les scènes d’action et les retours en arrière. Comment Béa en est arrivée là. Sa double vie parisienne entre le magazine de décoration et la piscine. Son corps qui se transforme. Sa passion qui grandit en secret.
Le surf devient métaphore. Celle d’un équilibre précaire. D’un instant suspendu entre ciel et eau. Entre vie ancienne et vie nouvelle. « On ne fait pas un avec l’océan. Il essaie de la noyer. Aime-moi si tu veux mais je suis dangereux. » Cette phrase résonne comme un avertissement. La passion absolue a son prix. Elle peut conduire à l’aveuglement. Au sacrifice de tout le reste.
Marie Pointurier ne moralise jamais. Elle observe. Elle décrit. Elle laisse planer le doute. Cette obsession de Béa est-elle un second souffle salvateur ou une fuite en avant ? Une renaissance ou une destruction ? Le roman ne tranche pas. Le titre lui-même – Reste l’océan – dit l’essentiel. Quand tout s’effondre, quand le travail disparaît, quand la famille s’éloigne, reste l’océan. Reste cette pureté. Cette violence. Cette vérité brute.
Voilà un premier roman parfaitement maîtrisé. On sent la surfeuse, l’océan landais à travers une écriture qui a la fluidité d’une belle vague. La puissance d’un rouleau.
J’ai beaucoup aimé ce roman pour son honnêteté. Pour sa capacité à capter cette fièvre qui s’empare d’un être. Pour cette obsession qui devient raison de vivre. Et cette question lancinante : jusqu’où peut-on aller pour rester vivant ?
Reste l’océan
Marie Pointurier
Éditions Liana Levi
Premier roman
160 p., 19 €
EAN 9791034911660
Paru le 15/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement en France, principalement dans les Landes. On y évoque aussi Paris.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Du haut de la dune, Bea promène son regard sur l’océan. C’est au mitan de sa vie, portée par un irrépressible élan vital, qu’elle ose rejoindre les jeunes surfeurs qui filent sur les vagues. Dans l’eau, l’euphorie des premiers instants et la beauté des éléments s’emparent d’elle. Bientôt, ses points d’appui familiaux et professionnels vacillent face à cet idéal intérieur, qui va prendre la direction de sa vie. En s’autorisant cette échappée, elle part à la recherche d’elle-même et se découvre dans une passion dangereuse mais aussi enivrante et libératoire. Doit-on céder à sa passion coûte que coûte ? Ce roman sensuel est l’histoire d’une métamorphose.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Lundi 26 août
– Viens.
Il est de l’autre côté du portail, sur son vélo; un pied par terre, l’autre sur la pédale. Il a lâché le guidon, se gratte l’épaule par-dessus son tee-shirt qui sent encore le sommeil. Il a le soleil levant dans le dos. Lui aussi s’est réveillé tôt. Il est allé voir les vagues depuis la jetée:
– Viens, ça va être bien ce matin.
L’air est doux. Quelques mésanges s’affairent. Béa boit son café assise sur les marches du perron, dans les premiers rayons. Elle s’est réveillée en sursaut ce matin, avec cette humeur poisseuse qui peut coller parfois toute une journée. Alors elle s’est mise à l’attendre là, dehors. Elle s’avance pieds nus, marche difficilement sur les gravillons qui dessinent l’entrée de son jardin côté ruelle. Une ruelle bordée de ronces rampantes, d’éléagnus increvables, de délicieuses mûres en fin d’été. Elle arrive à hauteur de Virgile, laisse le portail entre eux. Elle renoue le lien de son kimono. Il va faire très beau.
Ils se font face dans le calme du matin. Elle regarde ses yeux. Elle y cherche l’assurance que tout finira par se diluer dans l’océan. Il ne lui demande pas si elle va bien. Il lui dit juste qu’il faudrait se mettre à l’eau avant huit heures pour profiter de la marée montante. Béa veut savoir s’il y a du vent.
Virgile secoue la tête.
Ils sont coutumiers de ce genre de conversations, et elle y trouve déjà de la chaleur et du réconfort, sans excédent de gestes ni de paroles.
– Allez, viens.
Mais oui, bien sûr qu’elle vient.
– J’arrive, laisse-moi dix minutes, on se retrouve comme d’habitude.
Juste le temps d’attraper sa combinaison en Néoprène pendue à sécher dans la buanderie. Elle l’enfile, finit sa tasse, le liquide est tiède maintenant. Les cheveux en bataille, son mari lui sourit. Il pioche, sans choisir, dans la boîte à capsules, l’enclenche dans la machine à café, appuie sur un des boutons qui se met à clignoter.
Béa retrouve le tube d’écran total abandonné sur le comptoir de la cuisine et applique la crème en couche épaisse sans prendre la peine de se regarder dans un miroir.
– Déjà ?
– Oui, apparemment c’est bien. Faut pas que je traîne, après la marée haute gâchera tout. Tu as des réunions toi ce matin?
– Le festival est en train de devenir une grosse machine.
Il se frotte les yeux.
– C’est génial mais j’ai encore tellement de détails à régler…
Sans écouter le reste de la réponse, elle entre dans leur chambre et prend son surf qui trône en équilibre comme un totem. Ce sont ses filles qui ont déniché sur internet ce pied en teck contre lequel elle peut le caler à la verticale. Il y a une encoche dans le socle pour le tail, une fente où glisser la dérive et deux bras de bois incurvés gansés de feutre doux qui enserrent la planche de part et d’autre à mi-hauteur. Elle en a commandé deux. Ils ont mis trois semaines à venir d’Australie, accompagnés de frais de douane exorbitants.
Dans la cuisine, le café coule, la machine percole en tremblant bruyamment.
Béa prend un de ses surfs, elle en a deux, un rouge et un bleu. Un mini malibu pour les toutes petites vagues; un 6’2 pour les autres jours, une taille intermédiaire, versatile comme lui avait conseillé le jeune gars souriant, particulièrement investi dans son achat et dont les yeux rougis et les pieds nus trahissaient une certaine aptitude à l’hédonisme. Elle choisit le bleu. Elle passe sa main sur la surface de résine pour enlever les quelques grains de sable encore collés. Elle passe sa main surtout parce qu’elle aime cette sensation. L’époxy est doux et les courbes du rail sont agréables. Elle effleure les imperfections cabossées, les heurts, les coups, reconnaît les marques de ses genoux, de ses coudes. Elle sent les empreintes de toutes ces heures à se presser l’une contre l’autre. Elle aime aussi la rugosité quand sa main glisse sur la wax grisâtre, granuleuse. Sa planche est une promesse.
Elle connaît plein de surfeurs qui ont dormi avec la leur, finalement elle comprend. Elle se dit qu’il faut vraiment qu’elle repasse une nouvelle couche de wax.
Exposer sa planche au soleil chaud, attendre que la cire fonde, tout enlever patiemment avec une carte de plastique, un bout de plaque de métal, ce qu’elle trouvera. Pour ça elle est capable de déployer une minutie qu’elle n’a jamais d’ordinaire. Une fois la surface propre, il faudra appliquer la sous-couche de paraffine. Dessiner sur les trois quarts inférieurs de la planche des lignes parallèles, les croiser, les superposer. Faire ça bien, parfaitement, au cordeau, jusqu’à s’absorber dans ce seul et unique geste. Une tension de l’esprit qui fait oublier le jour et l’heure. Puis il faudra appliquer la wax en petitsmouvements circulaires qui viendront foutre en l’air tout ce bel ordre qu’elle se sera appliquée à tracer. Ce sont les points de croisements qu’on cherche à multiplier pour adhérer. Un surf bien waxé ça n’a rien à voir. Mais là elle n’a pas le temps. Elle cale son surf sous son bras, traverse le jardin, sort par le portillon à l’arrière, côté plage.
Elle longe le grillage, juste à la lisière de la forêt. La maison est posée sans heurt dans ce coin préservé du massif landais. Quand ils l’ont fait construire avec son mari, ils ne voulaient rien de sophistiqué, aucune préciosité. Une maison de plage familiale, confortable mais pas compliquée, dans laquelle ils pourraient passer l’essentiel des vacances avec leurs enfants, deux filles, des jumelles identiques et dégourdies. Ils avaient envie de lumière et de larges ouvertures sur le ciel et la forêt de pins. Elle n’a tenu qu’à deux choses: que le bardage soit noir, car c’est la couleur qui se marie le mieux avec le vert nuancé de ce paysage-là, et que chaque pièce ait aussi son ouverture sur l’extérieur. Rien pour entraver le mouvement, ni l’envie de ficher le camp, même en douce. Chacun a donc la liberté d’aller et venir sans passer forcément par la porte d’entrée, sans comptes à rendre.
Béa enjambe les ronces qui protègent leur accès secret à la forêt. Les ronces et les ajoncs griffent ses chevilles, ses tibias, ses mollets. À force de passer là, les éraflures fraîches se mêlent aux cicatrices anciennes.
Elle voit Virgile qui l’attend là où le chemin nord-sud croise l’est-ouest. La lumière est très douce, dorée à cette heure. Les cheveux blonds bouclés qu’il porte longs sur les épaules attirent et absorbent les rayons. Comme ça vite fait, elle pense à un ange qui irradie la force et la vie, avec un surf jaune sous le bras et une combinaison de caoutchouc noir balancée sur l’épaule.
Il avait raison, il n’y a pas de vent, tout est immobile, lui, les pins, l’air. Elle n’entend que le crissement de son pas sur les aiguilles de pins séchées qui tapissent le sol d’une nuance d’ambre mat. Tout est immobile. La forêt retient encore son souffle.
Elle arrive à sa hauteur, lui sourit. Il doit lui sourire aussi. Mais elle ne voit pas, son visage est à contre-jour.
Ils s’engagent sur l’étroit sentier qui coupe la verticalité des pins et les diagonales des rayons du soleil rasant. Ils avancent dans cette géométrie paisible. Ne parlent pas. Se suivent dans la majesté muette de la forêt qui s’éveille.
Cette marche dénoue son corps, stimule la mécanique de son cœur. Sa perception s’aiguise. Elle écoute le silence s’emplir de bruits : là, une baie d’arbousier se détache, tombe sur le tapis d’aiguilles et de sable. Elle l’entend presque rouler. Déjà les premières décharges d’adrénaline.
Puis, à la lisière de la dune, quand la forêt va laisser place au sable, il faut enjamber le mikado géant des jeunes troncs abattus lors de la précédente tempête et se glisser entre les buissons d’une barrière de ronces hautes dont les épines acérées accrochent encore. La dune apparaît alors, juste là, devant eux. L’ascension est courte mais raide.
Reste quelques dizaines de mètres à parcourir sur son sommet qui s’étire un peu avant de dégringoler sur la grève. C’est peut-être là, sur ce pan de dune sauvage et pastel, là où le vent marin dessine d’impeccables méandres sur le sable et fait danser les oyats, que l’excitation est la plus douce. Quand Béa entend l’océan mais ne le voit pas. Quand elle ne sait pas encore si les vagues seront clémentes ou violentes.
Parce qu’à la fin tout dépend de la vague. Et l’appréhension faite de peur et d’envie a pris le parfum de miel de l’immortelle et la teinte mauve sombre des panicauts de mer.
Cette plage est leur terrain de jeu. Difficile d’accès, elle n’est fréquentée que par leurs voisins, une petite communauté plutôt bien lotie en quête de nature brute et de silences venteux. Plusieurs dizaines de maisons de bois composent cet îlot paisible mais pas très accueillant. Ils partagent le même besoin d’heures solitaires, le même embarras bourru face aux conventions. Quand ils se croisent, un échange de regards fait l’affaire. Un sourire c’est bien aussi. Parfois tout le monde a bien envie de s’arrêter, discuter un peu. Alors on s’arrête, on discute un peu. L’effort est réciproque et la maladresse sincère. On se dit ce qu’on sait déjà: qu’il a enfin plu, qu’il fait trop chaud, que les baies sauvages ne sont pas encore assez mûres. Puis on fait un petit point rapide des conditions marines ce matin-là, cet après-midi-là. Chacun cache ses démons.
Ils ont tous choisi de s’installer de ce côté sud de la dune : quand il faut passer le pont et franchir le courant d’eau qui va ensuite se jeter dans l’océan, faisant barrage naturel à toute tentative d’intrusion de la part de badauds, qu’ils soient perdus ou juste curieux. Trois chemins camouflés par les buissons de ronces et de bruyère cendrée leur permettent, comme Béa et Virgile viennent de le faire, de traverser les pins jusqu’à la dune, jusqu’au rivage nu. On ne vient pas ici par hasard.
Le village se divise en deux parties. Le côté nord, les marchands de glace, les petites boutiques estivales, le surf shop, les cafés où l’on se retrouve, le maillot encore mouillé, le parking et la grande montée qui mène à la plage. Et puis il y a ce côté-ci, leur côté, le côté de cette communauté un peu mal léchée qui aime bien qu’on lui foute la paix. Ce matin Béa et Virgile ne croisent personne.
À cette heure-là, à cet endroit-là, la plage est déserte.
La côte se dessine sous leurs yeux jusqu’à ce que l’horizon s’empare de la bande dorée, de l’écume blanche, du bleu de l’eau. Devant eux, autour d’eux, le paysage saisit tout ce qui est, tout ce qui compte. Ici et maintenant, le monde est à eux.
Ils marchent vers le rivage, prennent un moment pour se préparer, sans quitter l’océan des yeux. Dans un mouvement souple de rotation du coude et de l’épaule, Virgile tire le cordon qui pend dans son dos pour fermer sa combinaison. Béa regarde comment les muscles jouent sous la couche lisse du Néoprène.
Il saisit son surf, entre dans l’eau, sans courir, sans forcer. Une vague casse sur le bord, l’écume mousseuse caresse le sable, il plonge sous la suivante appuyant sur sa planche pour la faire couler avec lui. Béa lui crie : je veux être toi. Ce qu’elle dit la fait rire et rougir.
Il sort la tête de l’eau, se retourne en souriant, il n’a rien entendu.
Mais elle a quand même envie d’être lui, de s’appeler Virgile, d’avoir vingt-trois ans, d’être fort. C’est une histoire qui n’a rien à voir avec le désir.
Elle voit son corps à lui comme un outil sophistiqué, performant, une machine flexible et fiable, qui démarre sans starter. Elle ne veut pas parler de ça avec lui, mais elle envie son inconscience. Son rapport avec son corps est instinctif. Il ne s’en soucie pas. Il n’y a aucune pensée, rien entre la commande et le mouvement, juste l’impulsion et l’intention.
Pour elle, maintenant c’est devenu différent. Son corps a changé, il a besoin de soins et d’attention. Elle ne peut plus entrer à l’eau aussi vite que lui. Elle doit étirer ce corps, l’échauffer. Le cou d’abord, en mouvements lents. Elle penche sa tête sur le côté, puis l’autre, en avant puis en arrière, l’abandonne à son poids, laisse la gravité agir. Elle subit le bruit irritant de ses grincements intérieurs, les cervicales. Puis elle roule les épaules, entrelace ses bras, les contraignant à dessiner dans l’air des angles aigus. Elle cherche ensuite à allonger les muscles de son dos et l’arrière de ses jambes dans une position empruntée au yoga, son corps en V inversé. Elle pousse sur ses mains dans le sable, ancre ses talons, force le mouvement jusqu’à sentir la douleur agripper sa colonne vertébrale, travailler dans son bassin et pétrifier l’arrière de ses cuisses, de ses mollets. Alors, dans une expiration lente, elle pousse un peu plus sur ses mains, se concentre sur la douceur du sable qui coule entre ses doigts, explore la douleur jusqu’à ce que celle-ci lâche finalement sa prise, laissant circuler à sa place un flux de plaisir brut. Le corps est assoupli, prêt.
Après l’effort, elle devra masser ce corps endolori, l’étirer à nouveau, le laisser récupérer, le remercier, le pousser, le supplier, le bichonner, le flatter, le tancer, l’admonester. Un soliloque constant, parfois épuisant, entre reconnaissance et frustration, saluant toutes les victoires, n’acceptant qu’amèrement les défaites.
Sauf quand elle est dans l’eau. Il la laisse alors tranquille, coupe certains circuits. Il lui est arrivé de découvrir sous la douche des ecchymoses, des coupures, des traces de coups. Parfois le sang a coulé de sa bouche, du haut de sa main ou elle ne sait d’où sans qu’elle ne s’en rende compte. Son corps, plongé dans l’eau froide et l’adrénaline, reçoit sans broncher.
Ces marques de combat la rassurent, la maintiennent du bon côté de la vie. Son corps décline, elle le voit bien. Mais elle note quand même sa bravoure. Parfois l’océan la prend, la gifle et la jette violemment sous la vague. La force de la houle la maintient sous l’eau de longues secondes. L’avalanche d’écume annihile tout point de repère. Les mouvements de l’eau l’aspirent, la secouent, la recrachent. Sa tête tourne. L’engin relié à sa cheville peut frapper la tête, le bras, le dos, la jambe. L’océan la piétine, elle et son courage, elle et sa passion. Il n’en a rien à foutre. Il claque toute prétention d’intimité. On ne fait pas un avec l’océan. Il essaie de la noyer. Aime-moi si tu veux mais je suis dangereux.
Les longueurs de piscine qu’elle comptabilise tout au long de l’année en entraînement régulier l’aident à s’imposer le silence intérieur (chut, ça va aller, reste tranquille, ne lutte pas). Une bouée mentale dérisoire mais qui lui permet de laisser passer l’orage blanc et remonter vers le ciel, vers l’air. Puis c’est la grande bouffée d’oxygène. Elle se repère alors à ce qu’elle voit en premier, le rivage, l’horizon. Elle tire sa planche à elle, s’y agrippe, vérifie où en est la lame suivante.
La vache !
En général, ça la fait rire. Elle exulte. Elle rit, seule, pour elle. Comme un enfant, elle joue à se faire peur et bon sang bon sang bon sang que c’est bon de gagner.
Alors quand Béa voit le corps neuf, obéissant, capable de son ami, elle veut le même. Elle pourrait surfer mieux, surfer comme lui, surfer comme si c’était facile. Elle aimerait tant voir ce que ça fait.
Elle entre dans l’eau, rame vers le large, passe les rouleaux et leur tumulte. Cela lui prendra un peu de temps et beaucoup d’efforts, elle a moins de puissance dans ses bras, moins de technique aussi, pour arriver derrière la barre, là où tout est calme, là où tout se forme. Alors elle rame, tend ses jambes derrière elle, serre ses fesses, cambre son dos, relève la tête, sent sous son ventre la planche dure et rame, s’allège et rame pour atteindre le point mouvant où l’onde se lève, se gonfle, se cabre, se projette sur la grève. Là où elle est au plus près de cette mécanique parfaite et perpétuelle. Là où elle se sent à sa place.
Ils ne se parlent pas. À l’eau, on n’est pas obligé. Elle aime mieux comme cela. Tout est trop beau. Assise en équilibre, les jambes de part et d’autre de sa planche, elle ferme les yeux, passe ses mains sur son visage, lisse ses cheveux noués en un chignon serré. Elle inspire, regarde autour d’elle, grisée déjà de flotter sur cette masse insondable et sans limite, éblouie par les copeaux de lumière dorée projetée par le soleil sur l’onde tranquille du matin. Elle veut s’emplir de ce qu’elle voit, de ces nuances de bleu qui se touchent et en inventent d’autres. La cadence des flots attrape ses pensées, les berce ou les noie. L’océan crée une scène extraordinaire qu’il rejoue à l’infini, juste pour elle. La scène n’est pourtant jamais la même, tout se déforme, puis se reforme.
C’est aussi par réserve qu’elle reste un peu à l’écart.
Virgile retrouve parfois quelques amis à l’eau, salue, raconte, s’anime. Elle dit bonjour d’un sourire et d’un geste de la main mais s’en tient là. Elle répond, mais ne va pas plus loin. Elle ne doit pas se laisser distraire. S’il y a bien un endroit où sa rugosité est acceptable c’est ici.
De toute façon, elle ne veut pas trop attirer l’attention sur le drôle de duo qu’ils forment à l’eau. Elle se laisse dériver loin de lui, met une distance entre eux. Elle veut protéger la curieuse intimité qui les lie.
L’océan ne laisse passer aucune de ses erreurs, nombreuses vu sa faiblesse technique. En un mouvement de vague qu’elle n’a pas su anticiper, elle se trouve mal placée et n’a pas d’autre choix que de se laisser décaler dans le bouillon, à découvert dans la zone d’impact. Une, deux, trois déferlantes cassent devant elle. Béa inspire une, deux, trois fois. Elle tient fermement son surf et plonge sous l’avalanche. Elle prend peu d’air pour ne pas encombrer ses poumons. Une, deux, trois fois. L’énergie de chaque lame la tire toujours un peu plus en arrière. Elle attend la fin de la série, mobilise tout son corps et rame, de toutes ses forces, pour gravir à nouveau les rouleaux d’écume qui se sont faits plus mous. Elle avise un passage entre deux pics blancs, un moment d’accalmie que lui laissent les flots, elle colle son front contre sa planche, rame plus fort encore, prend cette voie juste à temps pour se mettre à l’abri. L’abri c’est au large, pas sur le rivage ; la paix c’est derrière la barre blanche, là où commence l’immense. Virgile se retourne. Elle lui fait un petit signe de la main, sourit, puis se redresse sur sa planche pour récupérer.
Ça y est, les rayons du soleil passent par-dessus la dune. Ils balaient le sable, rasent l’eau, touchent son visage. Béa ferme les yeux, souffle doucement. Cela ne pourrait pas être mieux. Le vent ne s’est pas levé. La marée a continué de monter, le plan d’eau se met en place. Tout va devenir plus facile. L’océan décide de tout. Elle attend.
Une nouvelle série de vagues monte depuis le large. Elles déferlent en cadence par cinq ou par dix ou par trois. Approximatives et capricieuses, elles n’obéissent qu’à l’insondable état de la mer et restent donc imprévisibles. Béa s’empêche de prendre la première, il ne faut jamais céder à la précipitation, laisse aussi passer la deuxième puisque Virgile la prend. Elle devine son flow souple au rythme des jaillissements de projections irisées à chacun de ses virages. Sa trajectoire est longue. Elle attend. L’attente, l’observation, c’est ce qu’il faut apprendre. »
Extraits
« Elle dérape et tombe dans l’écart qui se creuse entre la clarté de sa pensée qui se déploie si bien à mesure qu’elle chemine seule dans la forêt et ses paroles prononcées à table, face aux siens. Elle sent bien que la forme est minable, pas à la hauteur, ni d’elle, ni d’eux, ni de ce qui est jeu. Il aurait suffi de donner un peu de vérité. Dire que cette nouvelle situation la déstabilise. Reconnaître qu’elle aggrave son impression de glisser. Cette sensation de petit à petit s’effacer, de la vie, de toutes les vies, même de la leur. Eux qui ont maintenant tout un tas de choses à faire, sans elle. Leur avouer aussi que surfer est ce qui la maintient du bon côté. Leur confier qu’en surfant son âme s’étend et qu’elle ne peut plus se passer de cet état. Elle aurait pu dire cela, ils auraient sûrement mieux compris son désir équivoque. Mais elle n’a pas su le faire. » p. 79-80
« Comment en est-elle arrivée là ? Tout ce qu’elle voulait c’était arrêter le temps. Ou tout du moins le ralentir et profiter de cette pause dans sa vie pour surfer un peu plus. Surfer tant qu’il est en est encore temps, tant que son corps tient. Cela s’est installé, puis imposé à elle, jusqu’à primer sur tout le reste, sur tout ce qu’elle avait construit jusqu’ici. » p. 123
À propos de l’autrice

Marie Pointurier © Photo DR
Marie Pointurier est née à Paris. Elle est longtemps correspondante pour Vogue à New York, avant de se consacrer au journalisme de voyage. Elle partage désormais sa vie entre Londres et l’atmosphère sauvage de la côte landaise où elle aime écrire et surfer. Reste l’océan est son premier roman. (Source : Éditions Liana Levi)
Compte Instagram de l’autrice
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