Depuis la nuit des temps

En deux mots

2078, sud de la France. Les survivants de l’Effondrement recueillent les témoignages des plus-que-centenaires. Tracy interroge Antoine Rougemont, 125 ans, sur le monde d’avant. Celui des années 1980-2020, quand le néolibéralisme régnait et que les mots disaient le contraire de leur sens. Un roman qui ausculte notre époque depuis un futur dévasté.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Bâtir sur les ruines du néolibéralisme

Emmanuelle Heidsieck ausculte les ruines du néolibéralisme depuis l’an 2078, après «L’Effondrement». Un roman d’anticipation, certes, mais c’est son regard rétrospectif sur la fin du XXe et les débuts du XXIe siècle qui lui donne toute sa saveur. En espérant que les hommes seront assez sages pour qu’il conserve son côté fictif.

« Nous sommes en 2078, dans une zone du sud de la France, en Provence, près du lac de Sainte-Croix. Dans les années 2030 et 2040, le pays a été dirigé par un dictateur d’extrême droite qui a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire. Puis, une période d’émeutes, de révoltes, de guérillas urbaines et, pour finir, de guerre civile a sévi dans l’ensemble de l’Union européenne. (…) Les pertes humaines se comptèrent en dizaines de millions, un chaos supérieur à celui de la seconde guerre mondiale qui, déjà, avait fait près de soixante millions de morts. (…) On appela ces tragiques affrontements « L’Effondrement ». Cela dura presque vingt ans, jusqu’à épuisement des hommes et des munitions, comme on dit. » Un récit dystopique ? Pas exactement. Plutôt une archéologie du présent menée depuis un futur en ruines.

Dans la Bourgade-du-Lac, les survivants tentent de rebâtir une société sur des bases nouvelles. Frugalité, partage, entraide. Ils vivent dans d’anciennes fabriques réhabilitées, cultivent des potagers, organisent des repas collectifs intergénérationnels. Et pour ne pas répéter les erreurs du passé, ils lancent un « Projet de recherche » : interroger les plus-que-centenaires, ces vieillards étonnamment alertes qui ont connu le monde d’avant.

Tracy, jeune enquêteur au prénom tiré d’un grand panier rassemblant l’âge d’or hollywoodien (toute la bourgade a choisi ses prénoms par tirage au sort), rencontre Antoine Rougemont. Cent vingt-cinq ans, cheveux teints en bleu roi, amateur de joints de cannabis récréatifs et de tours en canoë. Antoine accepte de raconter. Mais ce n’est pas simple de replonger dans ces souvenirs.

L’homme a vécu au sommet de la pyramide sociale. Appartement de 150 m² rue Galilée dans le XVIe, tennis au Tir aux Pigeons, train de vie « indécent » qu’il reconnaît aujourd’hui. Il a été consultant, a développé le département « épargne retraite » d’une compagnie d’assurances. « Vous savez ce que c’est l' »épargne retraite » ? C’était la formule magique pour ne pas dire « fonds de pension », soit ces fonds placés sur les marchés financiers qui pouvaient s’effondrer en cas de crise financière. On défendait l’indéfendable. »

Le procédé est brillant. En situant son récit en 2078, Emmanuelle Heidsieck peut porter sur notre époque le regard d’une historienne du futur. Tracy et ses compagnons découvrent avec stupéfaction les aberrations du néolibéralisme : les délocalisations, le chômage de masse, la violence au travail, les inégalités croissantes. Ils lisent des essais rescapés de Robert Castel ou Dominique Méda. Mais rien ne vaut les témoignages vivants.

Cary, la compagne de Tracy, interroge de son côté Christine, une ancienne DRH de 132 ans aux cheveux verts golf. Et elle fait une découverte sidérante : dans ce monde-là, les mots disaient systématiquement le contraire de ce qu’ils signifiaient.

« Contrat de sécurisation professionnelle » ? Douze mois maximum. « Plans de départs volontaires » ? Rarement volontaires. « Rupture conventionnelle » ? Rarement conventionnelle. « Plan d’aide au retour à l’emploi » ? Aucune aide, juste du contrôle et des sanctions. « Simplification administrative » ? Démantèlement de la protection sociale. Même le « divorce par consentement mutuel » était un mensonge. Christine l’a vécu : son mari l’a quittée pour une femme vingt ans plus jeune, elle « aurait voulu lui arracher les yeux et tuer sa maîtresse à bout portant mais son avocat lui recommandait « le consentement mutuel, le consentement mutuel » ».

Cette novlangue des ressources humaines et de l’administration fascine et effraie les enquêteurs de 2078. Cary note dans ses remarques de méthode : « On peut émettre l’hypothèse qu’il s’agissait d’une peuplade assez sournoise. » L’humour affleure constamment, même dans l’horreur. Quand Tracy croit comprendre que le « Tir aux Pigeons » était un lieu où les Parisiens tuaient les pigeons à la carabine dans la ville, on sourit. Mais cette incompréhension dit quelque chose de notre époque : elle aussi était incompréhensible.

Le style d’Emmanuelle Heidsieck est sec, précis, clinique. Elle alterne les résumés d’entretiens de Tracy avec ses remarques de méthode, les dialogues, les passages narratifs sur l’organisation de la Bourgade. Cette construction en mosaïque crée un effet de distanciation salutaire. On découvre notre monde comme un anthropologue découvrirait une civilisation disparue. Et ce qu’on voit n’est pas beau.

Pourtant, le roman n’est pas désespérant. Les survivants de 2078 ont tiré les leçons. Ils expérimentent la démocratie directe, débattent longuement (parfois trop) pour choisir leurs prénoms, valorisent le consensus. Ils accueillent les centenaires avec bienveillance. La vieillesse n’est plus synonyme d’Ehpad sinistres mais de vie communautaire joyeuse.

Cette douceur contraste avec la violence de l’Effondrement. Emmanuelle Heidsieck ne nous épargne rien : les bombardiers furtifs, les mines antipersonnel, les villes rayées de la carte. Nantes, Metz, Mâcon disparues. Paris à moitié détruite. Des dizaines de millions de morts. Un chaos pire que la Seconde Guerre mondiale. Et la cause de tout cela ? Un coup d’État, un dictateur, vingt ans de guerre civile.

Emmanuelle Heidsieck n’en est pas à son premier avertissement. Dans Il faut y aller, maintenant, elle imaginait déjà les suites d’un coup d’État en France. Son œuvre mêle recherche littéraire et urgence politique. Elle ne se contente pas de raconter des histoires, elle nous alerte. Et elle le fait avec une intelligence formelle remarquable.

Car Depuis la nuit des temps pose aussi la question du langage. Comment se reconstruire après l’effondrement du sens ? Les habitants de la Bourgade l’ont compris : il faut une nouvelle langue. Tracy corrige mentalement les tournures « proscrites » d’Antoine : « intergénérationnel », « part contributive », « récréatif ». Il doit lui donner « un lexique, des indications sur notre langue ». Sinon Antoine va « rester dans son monde, divaguer ».

La société qui se reconstruit a besoin de mots justes. Plus de « PSE » (Plan de sauvegarde de l’emploi) pour désigner des licenciements massifs. Plus de formules qui mentent. C’est peut-être la leçon la plus profonde du roman : pour ne pas sombrer, il faut d’abord se parler honnêtement.

Emmanuelle Heidsieck nous rappelle aussi, non sans humour, qu’une société qui fonctionne est une société qui s’écoute.

J’ai lu ce livre avec un sentiment étrange. De la terreur face à ce futur plausible. De l’admiration pour l’intelligence du dispositif narratif. Et aussi, paradoxalement, de l’espoir. Si l’autrice imagine un monde qui survit à l’Effondrement, c’est qu’elle croit encore en notre capacité à nous relever. À condition de regarder nos contradictions en face. À condition de retrouver des mots qui disent la vérité.

Voilà un de ces livres qui donnent à penser. Un roman qui nous parle de notre présent en feignant de parler du futur. Un roman qui ausculte les ruines du néolibéralisme avec la précision d’une archéologue et la tendresse d’une humaniste.

Depuis la nuit des temps

Emmanuelle Heidsieck

Éditions L’Attente

Roman

144 p., 14,50 €

EAN 9782493426178

Paru le 12/02/2026

Où ?

Le roman est situé à la Bourgade-du-Lac située dans le sud de la France, près du lac de Sainte-Croix. On y évoque aussi Montréal, l’île Maurice et Aincourt dans le Val-d’Oise.

Quand ?

L’action se déroule en 2078, avec des retours en arrière jusque dans les années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur

En 2078, après l’Effondrement, une petite société basée sur l’entraide et la débrouille tente de se mettre en place dans les ruines d’un bourg du sud de la France. L’abondance d’acronymes et d’expressions trompeuses de la folie néolibéraliste du monde d’avant est jugée responsable du désastre. Pour ne pas reproduire les erreurs du passé, la communauté tente d’instaurer une langue de la simplicité qui bannit les sigles et remet en question les expressions imagées. Jusqu’au choix des prénoms, dorénavant piochés dans le registre de l’âge d’or hollywoodien. Antoine Rougemont, fringant survivant âgé de 125 ans, est interrogé pour une étude sur les dérives de l’ancien temps par Tracy, 27 ans, lors d’entretiens dont les résumés ponctuent la narration. Non dénuée de drôlerie, cette fiction d’anticipation constitue un plaidoyer pour les droits sociaux, et dépeint un futur possible tout en explorant les thèmes éternels du vieillissement, de l’amour et de la trahison.

Les critiques

Babelio

Blog de Pierre Assante

Les premières pages du livre

« Premier entretien — résumé

Le sujet se montre cordial et plutôt coopératif. Il est dans une forme étonnante pour un homme de cent-vingt-cinq ans. Il fait du Pilates, du jogging et de la natation dans le lac. Aucun signe de vieillissement particulier, très bonne audition, mémoire presque infaillible. Il explique que la quantité de souvenirs peut parfois parasiter ou brouiller certains détails. Mais, pour l’essentiel, il fait partie des plus que centenaires impeccables. Le recensement est en cours. Il semble qu’ils soient entre trente-mille et quarante-mille dans cet état sur un total de deux-cent-soixante-mille dans tout le pays. Il a les cheveux mi-longs, aux épaules, et les a teints en bleu. Un très beau bleu roi. C’est lui qui a lancé cette mode. Ce fut un engouement jusque loin dans les environs. Désormais, ils sont très peu à avoir les cheveux blancs dans sa génération. Il y en a avec des colorations rouges, violettes, orange, jaunes, différents bleus, ciel, turquoise, azur. différents verts, pomme, anis, amande… des rose bonbon, une grande variété de nuances.

Le sujet s’appelle Antoine Rougemont. Il me reçoit dans son studio. Nous sommes assis autour d’une grande table Matteo Thun, en bois clair, relativement abîmée. Il est d’accord pour répondre à mes questions le plus sincèrement possible. Il s’y engage. Il se montre enthousiaste sur l’organisation interne du bâtiment.

Il dit: «Ce principe de tout miser sur l’intergénérationnel est lumineux. Ces grands repas partagés avec des bébés, des enfants, des ados, des célibataires et des couples, trentenaires, quadras.… et des très vieux comme moi, c’est très amusant. »

Il dit aussi : « Ce que j’adore, c’est la boîte de nuit. J’y vais souvent pour danser. Et je tiens le bar deux soirs par mois. C’est une part contributive que je comprends. Je ne suis plus capable de travailler dur comme autrefois. Mais je peux donner des coups de main et remplir mon rôle de barman. Vous savez, de mon temps, il y avait des lieux dits EHPAD, vous ne pouvez pas imaginer la tristesse de ces résidences. C’était misérable. Mais ce n’est pas le propos. »

Je suis incapable d’écrire ce mot, il précise qu’il y a un h, que le h est avant le p, on échange sur la place du h. Il me dit que c’est un acronyme, un sigle, mais souhaite clore cette séquence. Il se lève brutalement, va chercher un papier et un stylo et se rassoir. Il écrit « Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes » et me tend la feuille.

Manifestement, il a besoin de préliminaires. Il ne peut pas aborder le cœur de l’entretien d’entrée de jeu. Pas si simple de repenser à avant. Il fait des digressions. Je ne le brusque pas. Nous avons toute une série de rencontres de prévues. Les choses se feront à son rythme, en douceur. On ne peut prendre le risque d’une décompensation. Tous ces êtres aimés disparus. Tous ces proches, famille, amis, relations… Toutes ces joies ensevelies, et tous ces malheurs aussi.

Il dit: «Ce qui est formidable, il faut l’avouer, c’est le cannabis récréatif gratuit. Un petit joint de temps en temps. Cela fait un bien fou. Je n’avais jamais fumé avant d’atterrir ici. Ni cigarettes, ni cigares, ni pétards. Cela peut expliquer ma santé de fer, du reste. Mais là, je me le permets, quelle détente et quels fous rires. » Il évoque une situation gênante dans laquelle il s’est retrouvé en ayant fumé alors qu’il avait perdu sa serviette au hammam du bâtiment et dit : « J’étais rouge comme une tomate».

Soudain, on sonne à sa porte. C’est son ami Marc qui vient le chercher pour un tour de canoë sur la rivière. Marc a cent-vingt ans, les cheveux assez courts, coupe de rocker déstructurée, rouge carmin. C’est très réussi. Je me lève, remercie le sujet pour sa disponibilité et prends congé.

Remarques de méthode

Pour l’instant, je le laisse s’exprimer le plus librement possible. Je ne le reprends pas quand il utilise des tournures proscrites chez nous comme « intergénérationnel », «part contributive», «EHPAD », «récréatif», «comme une tomate» («comme une tomate», je ne sais pas, on verra si c’est accepté ou pas). Cela le déstabiliserait. Mais il faudra à l’avenir que je lui donne un lexique, des indications sur notre langue. À défaut, il va rester dans son monde, divaguer, et pourrait se refermer sur lui-même.

Deuxième entretien — résumé

Le lundi d’après, le sujet me reçoit chez lui avec un grand sourire. Il semble apprécier de faire partie de cette étude. Il me dit qu’il vient de fumer un joint mais que cela ne contrariera pas notre échange. Je n’en suis pas si sûr.

Pour ce travail de recherche, j’ai besoin qu’il aborde ses activités professionnelles à Paris entre 1981 et 2024, année où il a pris sa retraite. C’est ce que j’attends de lui. Il acquiesce, le regard mélancolique et va nous chercher deux verres de jus de gingembre qu’il a préparés. Il esquive, encore.

Il dit: « Vous savez, je suis conscient d’avoir beaucoup de chance d’être dans ce bâtiment. Mon logement est grand, trente-cinq mètres carrés, quatre mètres de hauteur sous plafond, des fenêtres aux vitres carrées, à l’anglaise. C’était une ancienne fabrique n’est-ce pas ? Une fabrique des années 1900 qui a échappé aux destructions, n’est-ce pas? C’est un bel endroit. Et les espaces communs en rez-de-chaussée, la cuisine, la salle à manger collective, les salons, les ateliers… Je suis impressionné par ce que vous tous avez réalisé à partir de cette structure. »

De nouveau, il fait diversion.

Il dit: « Je vais vous faire un aveu. Ne vous inquiétez pas, je vous parlerai de mon travail ensuite. Cependant, il faut que vous sachiez qu’à partir de mon mariage, en 1984, j’ai habité un cent-cinquante mètres carrés, rue Galilée, dans le XVI à Paris, près du Trocadéro. Trois chambres, grand salon, petit salon, bureau, le grand salon était grand, on peut le dire. Dans ces années, on pouvait se loger si on gagnait un tant soit peu sa vie, voyez-vous. J’étais locataire, du reste. C’était un immeuble haussmannien sans intérêt particulier, classique, le très long couloir qui mène à la cuisine avec porte de service pour la bonne. À mon époque, on ne disait plus «bonne» mais femme de ménage, et elle passait par la porte d’entrée. Mais du temps de mes parents, il y avait chez eux un système de sonneries dans l’office pour les domestiques qui tintaient en fonction des pièces pour qu’ils accourent chambre N°1, chambre N°2, chambre N°3, etc. C’était comme ça. Enfin, mon appartement pour un couple avec deux enfants dans mon milieu, cela n’avait rien d’extraordinaire. C’était une histoire de standing, vous comprenez ? C’était pratique car nous étions au Tir aux Pigeons, et j’y allais assez souvent en semaine à l’heure du déjeuner ou le week-end. Je jouais au tennis. J’étais plutôt un bon joueur, mais je manquais de souffle. Je me faisais souvent étendre. J’aimais beaucoup le tennis, c’était très distrayant. C’était à la volée que j’étais le meilleur, je faisais des accélérations, de belles accélérations, poc, poc, poc, poc.…. (il mime le geste en faisant le bruit de la balle, l’air radieux). Avec le recul, je réalise que ce train de vie, comment dire ? Que c’était indécent. De toute façon, on savait qu’on allait dans le mur, et on y allait. En tout cas, pour ma part, je n’étais jamais détendu. Je sentais que quelque chose clochait dans ce confort, ces privilèges, dans l’insouciance. À chaque nouvelle sur le salaire faramineux d’un PDG, j’étais traversé d’une lance d’indignation et d’un terrible accablement. Si vous voulez une liste des salaires des grands patrons, je peux vous préparer cela. J’ai tout en mémoire. »

Le sujet se montre en conséquence très favorable à notre façon de vivre dans la frugalité, le partage, le troc, l’entraide, les tâches, le travail, la sobriété et la fête. Il apprécie le bâtiment et la bourgade. Je lui explique que c’est lors d’un référendum d’habitants que l’on a opté pour la dénomination de bourgade. Je lui raconte qu’il y avait trois possibilités, « village », « bourg », « bourgade », qu’on avait éliminé tous les libellés du passé, en cours avant le coup d’État, comme « écoquartier », « écolieu », «communauté» ou «ZAD ». Et je lui glisse que pour «bourgade », j’avais un doute, que cela me faisait penser à «brigade», que j’avais voté pour «village», tout en admettant que le côté désuet de cette option jouait en sa défaveur. Je souhaite ainsi lui montrer qu’il n’y a rien de rigide chez nous, que nous vénérons la souplesse, les décisions consensuelles mais aussi obtenues à la majorité, et que l’on s’incline en bons joueurs.

À cet instant, il a l’air complètement défoncé. Avoir évoqué l’époque de son mariage semble l’avoir démoli, il a Les larmes aux yeux. Que faire ?

Il dit: « Comprenez-moi. J’adhère complètement à cette nouvelle société que vous avez mise en place. C’est merveilleux. Comment aurais-je pu imaginer voir cela de mon vivant? Mon studio, je l’ai dit, type loft, en matériaux bruts, est épatant. Mais, voyez-vous, pardon, je ne devrais pas dire cela, mais je le dis: quand j’étais dans mon appartement rue Galilée, il y avait quelque chose que l’on n’a pas ici et qui me manque, il y avait cette possibilité permanente et infinie de passer d’une pièce dans l’autre, d’une pièce dans l’autre, d’une pièce dans l’autre… »

Je reste interdit. La nostalgie l’a envahi. Je lui dis au revoir, il ne me voit pas et ne me répond pas. Je lui dis que la liste des salaires des grands patrons m’intéresse. Il me regarde d’un air vague et n’a qu’une envie, c’est de me mettre dehors.

À noter : j’ai remarqué qu’il n’avait pas fait son raccord racines. Il avait les cheveux blancs sur le dessus de la tête et bleus sur les épaules. Blancs et bleus. Je suis étonné par ce manque de coquetterie.

Remarques de méthode

Le sujet à évoqué un lieu, Le Tir aux Pigeons. Je n’ai pas voulu l’interrompre pour en savoir plus. J’essaierai une prochaine fois de l’orienter là-dessus. On peut supposer que les habitants de la capitale, en ce temps-là, tuaient les pigeons à la carabine dans la ville. Une coutume des plus étranges. Meurtrière.

LE PROJET DE RECHERCHE

Nous sommes en 2078, dans une zone du sud de la France, en Provence, près du lac de Sainte-Croix. Dans les années 2030 et 2040, le pays a été dirigé par un dictateur d’extrême droite qui a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire en 2032. Puis, une période d’émeutes, de révoltes, de guérillas urbaines et, pour finir, de guerre civile a sévi dans l’ensemble de l’Union européenne. En France, les Républicains affrontaient dans la rue les partisans de la dictature. Et les moyens employés étaient stupéfiants, la guerre en Ukraine ayant relancé l’industrie de l’armement. Avions de chasse, bombardiers subsoniques furtifs, missiles, mortiers, canons Caesar, blindés, roquettes, drones, fusils d’assaut, fusils mitrailleurs lourds, lance-grenades automatiques, mines antipersonnel bondissantes, mines antipersonnel non persistantes… Les batailles étaient d’une intensité redoutable. Les ravages furent innombrables, des villes entières disparurent de la carte comme Nantes, Metz, Mâcon, certaines furent à moitié détruites. Les pertes humaines se comptèrent en dizaines de millions, un chaos supérieur à celui de la seconde guerre mondiale qui, déjà, avait fait près de soixante millions de morts. Paris n’était pas brillante, de nombreux quartiers ayant été touchés. Lyon et Bordeaux avaient beaucoup souffert. C’était un désastre. On appela ces tragiques affrontements « L’Effondrement». Cela dura presque vingt ans, jusqu’à épuisement des hommes et des munitions, comme on dit. Naturellement, à cela s’était juxtaposé le changement climatique qui avait décuplé les dommages.

C’était une nouvelle société qui se reconstruisait depuis 2068, essentiellement à partir d’unités autonomes. Certaines se dénommaient « village», d’autres «bourg», d’autres «cité», d’autres encore « hameau » ou «commune» et, dans notre cas, il s’agissait donc d’une «bourgade». Plus précisément elle se dénommait la « Bourgade-du-Lac». On y comptait environ deux-mille-cinq-cents habitants qui avaient survécu aux événements et avaient rebâti ce qui tenait encore debout: des fermes, des maisons, des villas, peu d’immeubles et d’infrastructures — routes, ponts, voies ferrées — car ceux-ci avaient été les premières cibles des bombardements.

C’était dans le bâtiment baptisé « W », une immense fabrique de textile désaffectée, que résidaient un certain nombre de plus-que-centenaires, tel Antoine Rougemont. Constatant l’extraordinaire état de santé de la plupart d’entre eux, un sociologue de la bourgade avait imaginé un « Projet de recherche » à réaliser à partir de leurs témoignages. Il décida de recruter une équipe d’une cinquantaine d’enquêteurs qui furent immédiatement conquis par l’entreprise.

Le « Projet de recherche » : documenter, à partir d’entretiens, le cycle précédant le coup d’État. Avec l’’Effondrement, il ne restait que peu de traces pouvant donner une notion de cet avant. Car, tout ayant été numérisé, la dévastation avait emporté avec elle le réseau informatique qui n’existait plus. Les archives s’étaient volatilisées. Les ordinateurs étaient au rebut. On communiquait à l’ancienne, par lettres, courriers, télégrammes. On utilisait les documents papier.

Bien entendu, à travers les livres auxquels ils avaient accès, ils connaissaient les grandes lignes historiques : le néolibéralisme à partir des années 1980, la mondialisation, la concurrence entre travailleurs, les délocalisations, les fermetures d’usines et d’entreprises, le chômage de masse, la violence au travail, la souffrance au travail, les privatisations, la montée en puissance de l’individualisme, la remise en cause des collectifs, la hausse du nombre de travailleurs pauvres, la hausse des inégalités, ultra-riches, ultra-pauvres, ils savaient. « Fils de gauche tu milites, milite / Fils de droite : hérite, profite » comme ils l’entendaient en boîte de nuit dans le titre France Culture datant de 2010 du chanteur Arnaud Fleurent-Didier.

Ils disposaient d’essais récupérés ici ou là de Robert Castel, Dominique Méda, François Dubet, Serge Paugam, Yoland Bresson, Bernard Brunhes, Danièle Linhart, Alain Supiot, Norbert Alter ou Ulrich Beck.

Mais rien ne valait de véritables histoires vécues pour comprendre ce qui restait théorique dans les ouvrages consultés. Ces habitants-chercheurs étaient très motivés à l’idée de découvrir les contours d’un monde qu’ils ignoraient. Le travail avait été réparti entre les participants. Il s’agissait dans un premier temps de creuser plusieurs concepts à partir de ce que mettraient en avant les interviewés. Puis, in fine, de réaliser une synthèse parlante et imagée.

Nous étions au début du projet. Celui qui réalisait les entretiens avec Antoine Rougemont s’appelait Tracy.

Le choix des prénoms à la Bourgade-du-Lac avait été un pénible casse-tête finalement résolu en assemblée. Ici, on voulait repartir de zéro, faire du neuf, dans une cohérence d’ensemble, comme un village de Cheyennes ou de Navajos. Mais que de désaccords il fallut surmonter.

Certains défendaient les prénoms amérindiens justement, faisant valoir le parallèle entre un système composé de tribus et le leur, composé de localités. Cela donnait Chenoa, Nuna, Tokela, Isha ou Konda. D’autres estimaient que l’évidence allait à la Grèce antique, le berceau de la démocratie directe, ce qu’ils tentaient de calquer. On aurait alors Achille, Œdipe, Héra, Thaumas ou Perséphone. Mais, rappelaient les détracteurs, c’était une société de classes, hiérarchisée, tolérant l’esclavage. D’autres encore se référaient aux Gaulois — Cantiorix, Leno, Manus -, aux Celtes – Niamh, Yuna, Aelig -, aux Saxons — Trevor, Oslac, Godric — ou aux Provençaux — Honorat, Marthe, Scipion. Chacun avait ses arguments débattus et re-débattus. On en était à plus d’une dizaine de séances qui n’avaient dégagé aucun consensus.

Au cours de cette phase, à défaut d’appellations, on apostrophait quelqu’un à qui on voulait s’adresser en disant: «Oh », « Eh », « Eoh », « Hum », Etc. Cela ne pouvait plus durer. »

Jusqu’au jour où l’un des participants proposa l’âge d’or d’Hollywood. Tollé général. Rires moqueurs. Il résista en exposant la très grande variété qui en découlerait, on pourrait même utiliser les noms de famille en prénoms, par exemple Monroe ou Cooper, on avait là le caractère cosmopolite qui était absolument recherché par la Bourgade-du-Lac, on allait de De Niro à Hoffman, de Marx à Cassavetes, de James à George à Ingrid à Omar… Interloquée, la foule commença à se aire et à écouter, l’un se dit que Bogart lui conviendrait, l’autre que Gloria lui irait comme un gant et c’est de cette manière, par lassitude et un peu par jeu, que les prénoms d’Hollywood furent adoptés.

Le jour J, tous les habitants défilèrent devant de grands paniers dans lesquels il fallait choisir un petit papier. C’était un tirage au sort. L’intervieweur d’Antoine Rougemont tira « Tracy ». Il trouva que cela faisait un peu fille, non? Mais bon, c’était toujours mieux que « Zeus». On s’habituerait. Et il avait échappé à Micheline, Kirk, Quinn, Janet ou Ursula qu’il redoutait. Sa petite amie tira « Cary». Cela lui convenait.

Tracy et Cary.

Celui qui était à l’origine de cette splendide trouvaille cira « Kelly ». Gene Kelly ? Grace Kelly ?

Il avait été décidé que les plus-que-centenaires garderaient leur identité. Cela pourrait les démoraliser complètement de, par exemple, passer d’Antoine à « Shirley » ou « Peck ».

Très discrètement, des tractations avaient eu lieu avant le dépouillement. Certains, les plus anxieux, avaient pris langue pour organiser des échanges de patronymes en cas de catastrophe, de haut-le-cœur, de dégoût. Quelle pagaille. Mais la majorité accepta le résultat.

Une étape difficile avait été franchie par la bourgade. Tous étaient soulagés, un peu déconcertés d’en être arrivés là, et contents.

Cary s’était à son tour enrôlée dans le Projet de recherche. Elle venait de commencer des entretiens avec une femme de cent-trente-deux ans qui avait été directrice des ressources humaines de grandes entreprises au tournant du XXIe siècle. Cary avait noté que cette dame parlait essentiellement de licenciements. Elle n’arrêtait pas de répéter « PSE », « PSE », « PSE ». Dès lors, Cary essayait de comprendre pourquoi un intitulé comme « PSE », soit « Plan de sauvegarde de l’emploi », indiquait des suppressions d’emplois. Elle en était au tout début, était assez perdue, et se permit de noter en Remarques de méthode de son deuxième entretien : « Ces énergumènes semblaient faire le contraire de leurs préceptes ou avoir des formules à l’exact opposé de leurs procédures ; on peut émettre l’hypothèse qu’il s’agissait d’une peuplade assez sournoise. En outre, Cary trouvait que la chevelure de cette ancienne cadre, teinte en vert gazon de golf, ne lui allait pas du tout.

Quant à Tracy, il ne savait pas encore ce qu’Antoine Rougemont  allait pouvoir lui raconter. Il était impatient de passer aux choses sérieuses avec lui. »

Extraits

«  Cary parle à Tracy de sa mission, de ses entretiens avec la DRH aux cheveux verts golf qui s’appelle Christine. Elle lui parle de sa découverte : les formules qui veulent dire le contraire.

Elle a constaté que c’était systémique :

— Christine en utilise plein et n’a pas l’air de se formaliser. C’est normal pour elle. À se demander si elle a toute sa tête. Elle m’a parlé d’un “contrat de sécurisation professionnelle”, on pourrait penser que c’était pour sécuriser les employés, que c’était durable, eh bien ce contrat était de douze mois maximum. Ils avaient des “plans de départs volontaires”, on pourrait penser que cela ne concernait que ceux qui désiraient quitter l’entreprise, pas du tout. Il y avait “la rupture conventionnelle”, rarement conventionnelle. Le “Plan d’aide au retour à l’emploi”, aucune aide, c’était pour contrôler que les chômeurs recherchaient bien un poste et les sanctionner s’ils ne parvenaient pas à le démontrer — suspension de l’allocation, radiation. Sans parler de ce qu’ils appelaient “la simplification administrative” qu’il fallait traduire par une remise en cause de pans entiers de la protection sociale. Christine a divorcé. Elle m’a dit qu’ils avaient le “divorce par consentement mutuel”. On pourrait penser que le mari et la femme s’entendaient pour se séparer. En fait, généralement, le mari avait rencontré une femme de quinze à vingt ans de moins et demandait le divorce, la femme aurait voulu lui arracher les yeux et tuer sa maîtresse à bout portant mais son avocat lui recommandait “le consentement mutuel, le consentement mutuel”. C’est ce qui s’est passé pour elle, elle aurait voulu arracher les yeux de son mari et tuer sa maîtresse à bout portant. C’est ce qu’elle m’a dit. Voilà, j’en suis là. Christine n’est pas très sympathique. Elle est hautaine. Parfois elle porte un serre-tête et une jupe-culotte. Un de ces accoutrements. Et toi ? » p. 40-41

« Il dit: « Vers la fin de ma carrière, une compagnie d’assurances m’a offert une mission ponctuelle pour les aider à développer leur département “épargne retraite”. J’ai accepté. J’ai commencé par faire un rapport, ensuite j’ai fait du lobbying dans les instances du pouvoir, des conférences, des déjeuners, pour obtenir un texte de loi que nous avons obtenu en 2019. Le marché de l’épargne retraite a explosé. J’ai fait ça trois ans et demi. »

Il dit: « Vous savez ce que c’est l' »épargne retraite” ? C’était la formule magique pour ne pas dire “fonds de pension”, soit ces fonds placés sur les marchés financiers qui pouvaient s’effondrer en cas de crise financière. On défendait l’indéfendable. » p. 89

À propos de l’autrice

Depuis nuit temps

Emmanuelle Heidsieck © Photo DR

Romancière, Emmanuelle Heidsieck écrit des fictions où se mêlent recherche littéraire et questions socio-politiques. Ses romans s’intéressent au modèle social et à son démantèlement sous divers angles, dessinant en filigrane les trajectoires de personnages récurrents. Elle a été membre du conseil d’administration de la Société des gens de lettres (SGDL) de 2015 à 2019, où elle fut responsable de la commission des affaires sociales. (Source : Éditions L’Attente)

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