Chroniques d’un dieu boiteux – Joan-Lluís Lluís

Aujourd’hui, on parle littérature catalane avec le second roman traduit en français de Joan-Lluís Lluís aux éditions des Argonautes !

Il est désormais très rare que je participe aux Masses critiques Babelio mais dans la mesure où Junil, le premier roman de Joan-Lluís Lluís publié en français avait été un immense coup de cœur, je n’ai pas trop su résister cette fois-ci… Je n’ai donc pas hésité à participer pour avoir la chance de lire son second roman traduit, à savoir Chroniques d’un dieu boiteux aux éditions des Argonautes, sorti le 6 février dernier.

[N.B : Je ne suis pas spécialiste des mondes gréco-romains et de l’Antiquité. Cette chronique repose sur mes maigres connaissances de la mythologie grecque et des lettres anciennes acquises au cours de mes études de lettres. Aussi, je vous invite à me signaler la moindre erreur ou confusion que vous percevrez dans ma chronique !!]

Mais avant de vous donner mon avis sur ce roman, le traditionnel résumé éditeur :

Chroniques d’un dieu boiteux, ça parle de quoi ?

Chroniques d’un dieu boiteux Joan-Lluís Lluís

Héphaïstos, dieu du feu, des forgerons et des volcans, dernier survivant des habitants de l’Olympe, erre parmi les mortels et brasse les époques, dans un monde qui ne croit plus en lui. Fils d’Héra, il est dès l’origine marqué par l’abandon et la disgrâce : précipité du sommet divin à cause de sa difformité, il incarne un paradoxe fascinant, celui d’un dieu vulnérable, boiteux, mais doté d’un génie créatif inégalé.

Dans un récit magistral, tantôt mélancolique, tantôt plein d’ironie, Joan-Lluís Lluís explore les émotions, les contradictions et la solitude d’un dieu devenu presque humain. Et à travers ce regard divin désenchanté, c’est notre propre humanité qui est sondée, dans toute sa fragilité et sa beauté.

Du Mont Olympe au parterre des humains

Avec l’ascension d’un Dieu unique et l’apogée du christianisme, la croyance en les dieux grecques décroit. Ces derniers, qui se nourrissent de la fumée des sacrifices réalisés en leur honneur, s’affaiblissent jusqu’à disparaître. Au sein de ce panthéon déchu, Héphaïstos fait office de survivant, errant parmi les vils et faibles humains et subsistant par leur biais à l’aide d’habiles subterfuges.

« Un dieu boiteux déguisé en voleur de poules. Je me trouve au fond du puits du déshonneur et j’y resterai jusqu’à accepter mon sort. Je m’abandonne au sommeil, en m’efforçant d’avoir une dernière pensée digne d’un dieu : demain, je me donnerai la mort. »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 27

Dans les mythologies gréco-romaines, la visite des Dieux sur Terre était chose « courante ». Sous-couverture, ces immersions pouvaient avoir pour objectif de tester la dévotion des humains, de se divertir, surveiller un enfant demi-dieu ou, dans l’exemple de Philémon et Baucis des Métamorphoses d’Ovide, récompenser un trait de caractère louable (ici l’hospitalité). C’est ce thème du « Dieu sous-couverture » (je n’ai pas trouvé de formulation exacte en faisant des recherches… s’il y a une expression plus appropriée, pitié, dites-moi !) qu’explore Joan-Lluís Lluís en même temps que celui du Dieu déchu. Ici, Héphaïstos est déchu par décimation de ses semblables et disparition des croyances les entourant.

Prenant la forme de Chroniques, comme le titre l’indique, ce roman nous est raconté tout du long du point de vue d’Héphaïstos, dernier Dieu grec vivant. Dieu du feu et de la forge, il met à profit son habileté à transformer les métaux en or pour parvenir à ses fins et obtenir des humains les sacrifices nécessaires à sa survie. Méprisant profondément les êtres humains au milieu desquels il est forcé d’évoluer, Héphaïstos manipule pour soumettre, abuse de la naïveté de certain.es et en est, par conséquent, un personnage assez peu aimable et agréable à suivre. Sa manière de penser, d’agir semble malgré tout cohérente avec son ancien statut de déité, duquel il semble avoir du mal à se départir.

« Je l’ai puni trop vite, j’aurais dû réfléchir un peu plus. Je vois à présent qu’il faut toujours que je me demande si un mortel peut m’être utile, avant de le congédier. C’est ainsi qu’agissent les dieux […] »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 66

Sa carapace se fend par moment, laissant apparaître ici une forme de clémence vis-à-vis d’un vieil homme lui étant venu en aide…

« Je ne lui dis pas qu’en lui serrant la main je lui ai fait un deuxième cadeaux ; et c’est le cadeau divin de ralentir son mal, afin qu’il puisse vivre une pincée d’années de plus pour profiter de cet or et mourir un peu plus tard dans un lit plus décent. »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 75

… Là, une pointe de tristesse à la perte d’une humaine qui aura compté pour lui…

Il est difficile d’être un dieu

Chroniques d’un dieu boiteux est également traversé par une forme de mélancolie. Celle propre aux récits évoquant la destinée d’êtres immortels voyant mourir, autour d’eux, un monde qu’ils ont chéri. Un côté tragique qui m’a bien plu mais dont j’aurais aimé qu’il soit plus souvent contre-balancé avec des traits d’humour, comme c’était le cas dans Junil dans lequel Joan-Lluís Lluís jonglait habilement avec les genres. Dans Chroniques d’un dieu boiteux, l’humour n’est pas absent mais beaucoup moins présent tout de même. La méconnaissance du monde des humains et de ses évolutions est parfois l’occasion de dialogues amusants, soulignant le décalage d’Héphaïstos et de ses pratiques avec les Hommes :

« – Tu parles comme nous ? demande le vieux. Tu comprends ce que je dis ?
J’acquiesce d’un hochement de tête. Je me retiens d’ajouter qu’au sortir des limbes les humains n’avaient pas de langage, et que ce sont les dieux qui, après en avoir débattu, ont décidé de leur accorder le don de la parole.
– Voler une poule pour en cuire les boyaux et jeter la viande, on ne voit pas ça tous les jours, ajoute-t-il. Tu m’as l’air bien dérangé… Tu n’aimes pas plumer les poulets ? »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 29

Je ne peux également m’empêcher d’évoquer la rencontre d’Héphaïstos avec six moines (dans un contexte que je m’abstiendrai de vous détailler pour ne rien vous divulgâcher) et qui donne lieu à cette scène que j’ai trouvée proprement hilarante :

« Pour les faire fuir, je commence à leur raconter ce que Marie faisait à son fils quand il était adolescent, sans oublier de préciser que Joseph se joignait à eux. J’ai vu des relations charnelles si diverses dans le monde des dieux antiques qu’il me suffit de les adapter à la foi chrétienne pour obtenir un effet dévastateur. Mais il faut que j’aille jusqu’à relater en détail la dernière orgie de Jésus, préciser qui sodomisait qui et ce que faisait la bouche de saint Thomas sous la toge de saint Pierre, pour parvenir à faire fuir le plus têtu de ces moines. J’ai peut-être un peu exagéré. »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 142

Dans ces quelques moments, j’ai retrouvé dans les Chroniques d’un dieu boiteux, ce qui m’avait séduite dans Junil : un savant mélange de drame et d’humour, une touche d’humanité qui, avec moi, fait mouche

De la cruauté et de l’empathie

Il est tout à fait compréhensible que le récit reste plus distancié, notre protagoniste observant le monde des humains, évoluant sous ses yeux de la manière la plus pathétique qui soit. Car l’immortalité possède ses avantages comme ses inconvénients. Héphaïstos voit se dérouler sous ses yeux les pires atrocités de l’Humanité, de l’Inquisition aux guerres de religion en passant par la Seconde Guerre mondiale.

« J’ignore presque tout de leurs motivations, mais les voir se masser ainsi pour applaudir la mort d’un autre ne m’inspire pas beaucoup de sympathie. Tout cela existait déjà avant, j’ai moi-même accompagné Dionysos à une exécution de ce genre. Nous assistions aussi à des combats de gladiateurs. Mais de notre temps, les supplices n’étaient pas déguisés en devoir de dévotion et d’adoration. »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 140

Finalement, on comprend un peu son manque d’empathie envers cette espèce dont la cruauté et la lâcheté apparaissent au grand jour dans ce récit qui traverse les siècles, du VIIème au XXIème :

« Me voilà redevenu la risée du dieu vainqueur. J’ai compris son message face à la furie des chrétiens, face à leurs cris, leurs coups, leurs crachats et leurs rires. Je l’ai compris quand ils ont arraché par poignées mais cheveux et ma barbe, quand ils m’ont pissé dessus en visant mon nez et ma bouche, quand ils se sont essuyé les pieds contre mes testicules, qu’ils m’auraient volontiers coupés si les moines par charité hypocrite ne les avaient retenus. »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 113

Mais cette position de dominant m’a malgré tout mise mal à l’aise par moment, notamment lorsqu’on en vient au sujet du désir et de la sexualité. On sait l’importance de ces sujets dans la mythologie grecque qui pullule littéralement de scènes de viols (oui Zeus, c’est toi qu’on regarde) et d’orgie. Il était donc inévitable que le thème soit abordé. Certains passages m’ont, en ce sens, paru cohérents avec le statut de déité déchue d’Héphaïstos, mais m’ont tout de même crispés. Que ce soit ce passage où il évoque la sexualité d’une petite fille dont on nous dit qu’elle a moins de dix ans :

« J’observe Magdalena en selle, l’air grave. Le foulard qu’elle a noué sur sa tête masque presque toute sa chevelure et je me dis que d’ici deux à trois ans je pourrai la pénétrer. Dionysos ou Arès l’auraient sans doute déjà fait saigner sans attendre qu’elle soit nubile, mais je tiens à dire que j’ai un sens de l’honneur plus élevé.»

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 61

Ou encore ce passage où il évoque Thétis, figure maternelle pour lui :

« Je donnerais toute mon inutile descendance pour une nuit avec Thétis. Zineb n’a jamais su m’offrir la chaleur de Thétis quand elle me berçait après m’avoir caressé les bourses. »

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluís Lluís, Les Argonautes, 2026, p. 105

Alors oui, évidemment, chez les dieux grecs on ne s’embarrassait pas du consentement, de la pédophilie et de l’inceste, mais disons que ce sont tout de même des passages que j’ai trouvés assez inconfortables à lire et qu’ils ne m’ont pas rendu notre protagoniste plus sympathique… Et je pense que c’est clairement une chose qui m’a manqué dans ce roman : de la sympathie pour Héphaïstos, et les autres.

D’un côté, Chroniques d’un dieu boiteux propose une réflexion intéressante sur la solitude, la cruauté et l’empathie, les croyances et leurs dérives, la bêtise et la violence des Hommes.
De l’autre, ce roman souffre inévitablement de sa comparaison avec Junil. Junil dont j’avais aimé la protagoniste éponyme, bien sûr, mais qui était également peuplé de personnages secondaires loufoques et attachants. Des personnages secondaires intéressants qui manquent cruellement à ce second roman traduit en français…
Vous l’aurez compris, c’est donc une lecture en demi-teinte et une légère déception que m’aura fait ressentir ce roman qui n’aura pas su m’emporter comme l’avait fait
Junil en 2024 !