Lâcher les chiens

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Valère est en cavale. Il a libéré les chiens de l’usine, arraché les grillages et foncé vers la montagne. Muni d’un fusil et d’un sac de survie, il suit l’itinéraire préparé par son père. Les forces de l’ordre le traquent. Le roman alterne entre sa fuite et les dernières heures à l’usine. On découvre peu à peu ce qui l’a poussé à bout.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Seul contre tous dans les Pyrénées

Inspiré d’un fait divers, ce premier roman d’Antonin Feurté nous plonge dans la tête d’un homme en fuite. Un père de famille qui a basculé dans la violence avant de se réfugier en dans les Pyrénées. Un suspense saisissant.

Valère est en cavale. Après des années à ronger son frein, il a choisi de passer à l’action. Au début du roman, on ne sait pas ce qui l’a poussé ce matin-là à libérer les chiens de leurs enclos, à arracher les grillages de l’usine et à foncer vers la montagne au volant de son pick-up laissant sa femme et son fils se débrouiller avec la police et les villageois. Muni de son fusil et de son sac de survie, il suit l’itinéraire préparé de longue date par son père. Il espère tenir jusqu’à ce que les recherches entreprises pour le retrouver soient abandonnées.

Le roman se construit sur deux récits menés de front. D’un côté, la fuite éperdue dans la montagne, la chasse à l’homme menée par les forces de l’ordre, l’hélicoptère qui ratisse, les chiens pisteurs qui remontent sa trace. De l’autre, cette dernière journée à l’usine où tout a basculé. Les tâches routinières effectuées avec dégoût. Les collègues hostiles ou indifférents. Le supérieur toujours plein de morgue, espérant le faire craquer. Cette construction en miroir crée une tension insoutenable. On lit le roman comme un thriller haletant.

Les jours passent. Valère suit la piste et grimpe toujours plus haut, toujours plus seul. Plus de berger pour lui offrir gîte et couvert, plus de chien pour faire un bout de route avec lui, presque plus rien à manger. L’auteur nous fait sentir l’épuisement dans sa chair : « J’augmente la cadence. À chaque pas, mille paumes tièdes se referment sur ma peau. Le regard vague, j’avance au mental. Je remonte le talweg. Je voudrais maintenir l’allure, mais mes jambes me portent à peine ; je meurs de soif. »

Dans cette solitude extrême, Valère remonte le fil de sa vie. Son père qui lui a tout appris de la montagne, la faune, la flore, mais surtout comment survivre dans ces contrées hostiles. Ce père qu’il a dû placer en Ehpad malgré sa promesse. Sa mère emportée par un cancer. Lisa, sa femme, restée seule et sans nouvelles avec leur fils. Les souvenirs affluent tandis qu’il progresse sur le parcours semé de caches où son père a entreposé rations, munitions, équipement. Une ligne de fuite vers une hypothétique terre promise.

Valère découvre la première planque : « Caché entre les racines épaisses comme des boyaux, un paquet emballé dans de la cellophane et ficelé avec une cordelette. » À l’intérieur, le couteau de chasse ariégeois de son père. Un objet qui devient le symbole de ce lien filial indestructible. Chaque cache révèle un morceau du plan paternel, témoigne d’une préparation minutieuse.

L’écriture est sèche, nerveuse, au plus près des sensations. Phrases courtes qui claquent comme des coups de feu. Descriptions qui donnent à sentir la boue, la sueur, la peur. Le lecteur suit Valère pas à pas, partage son essoufflement, sa soif, sa terreur. La spirale infernale est enclenchée.

Et si on ne cautionne pas ses actes, on comprend le mécanisme qui l’a mené là. Des élus pourris. Une usine où règne l’humiliation. Un patron tyrannique qui insulte la mémoire du père et un homme qui se sent envahi, dépossédé de son territoire, de sa dignité. Chaque élément s’empile jusqu’au point de rupture.

Ce drame, basé sur une histoire vraie, nous conduit vers un dénouement inéluctable. D’une part, les dernières secondes du fait divers à l’usine. D’autre part, l’issue de la traque dans la montagne. Ce récit poignant interroge notre rapport à la violence, à la frustration sociale, à la solitude.

Antonin Feurté signe ici un premier roman saisissant qui s’appuie sur une connaissance intime des Pyrénées et une capacité à créer une tension dramatique constante. Mais c’est aussi un roman social qui explore les fractures de notre époque, un portrait troublant d’un homme au bout du rouleau.

Lâcher les chiens

Antonin Feurté

Éditions Paulsen

Premier roman

288 p., 19 €

EAN 9782375024515

Paru le 08/01/2026

Où ?

Le roman est situé principalement dans les Pyrénées.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Une cavale syncopée dans les Pyrénées, librement inspirée de faits réels.

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Au chenil, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable.

Ces derniers temps, il se sait menacé : la nuit, dans le village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit.

Alors, Valère prend la fuite avec pour seule boussole la carte dessinée par son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au détour des sentes pastorales, un itinéraire mène à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.

Servi par une prose syncopée, ce premier roman librement inspiré de faits réels entraîne le lecteur dans une cavale haletante à travers les Pyrénées.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Prologue

Je range le revolver brûlant dans ma poche. Il me reste exactement deux minutes avant que l’alarme se déclenche. Tout se met en ordre dans ma tête. Je marche droit. Je connais les gestes. Neuf ans que je les accomplis tous les matins. Je déverrouille la porte, ouvre les loquets, accroche les portails des box. Les chiens détalent en ligne droite dans les parcs. D’autres continuent de faire les cent pas, des fauves face aux grillages éventrés. L’alarme retentit. Ils ont dû trouver les corps. Le PC sécurité déclenche le confinement de l’usine. J’ouvre le chenil 2. Les portes lourdes crissent. Je passe au chenil 3, puis je coupe à travers les parcs pour atteindre le parking. Les chiens bondissent autour de moi en aboyant. Boxer. Lévrier. Dogue. Ils ont l’air de croire que c’est un jeu. Beagle. Terrier. Teckel. Les petits se ruent dans les pattes des grands, se frayent un chemin dans la mêlée à coups de crocs.

Je franchis les barrières une à une. Traverse la voie de déchargement des camions. Des corbeaux s’agglutinent par dizaines sur une poubelle de pâtée renversée. Je redresse la benne, monte dessus et escalade le dernier grillage qui me sépare du parking. J’atterris à quatre pattes sur le bitume. La douleur me vrille les genoux. Je me précipite vers le pick-up. Ouvre le coffre pour vérifier que tout y est : carabine .308, paquetage de survie et tenue paramilitaire.

Les mains crispées sur le volant, je démarre, accélère plein pied pédale. La gomme du train arrière fond sur l’asphalte. Le matos valdingue dans le coffre. Avant de rejoindre la départementale, je fais une embardée et m’engage à cent trente kilomètres-heure sur la piste agricole qui longe la clôture de l’usine. Je freine dans un nuage de poussière, ouvre la portière, saute à terre. Muni d’une sangle, j’accroche une extrémité à la boule de tirage et l’autre à un poteau de la clôture avant de reprendre le volant. Je passe le premier rapport, écrase l’accélérateur. Ma nuque s’écrase contre l’appuie-tête. Le grillage vole dans un grincement sourd. Dans le rétroviseur, je vois les chiens face au trou béant dans la clôture. En quelques secondes, ils détalent tous azimuts. Certains vers la route, d’autres vers les champs et la montagne.

Je suis seul maintenant. Le moteur ronfle. Le turbocompresseur souffle sur les derniers rapports. Cent cinquante kilomètres-heure. C’est un bruit blanc.

Au pied de la montagne, la forêt se rapproche.

1

710 mètres

Recroquevillé dans un coin, le fusil à la main, je sais que j’ai merdé. Des flashs fusent dans ma tête. J’ai couru aussi vite que j’ai pu. Le cœur secoué par des décharges électriques. Je suis KO. Je respire par à-coups, de la poussière plein les narines. Je suis incapable de me relever. Des vertiges. Les quinze dernières minutes sont floues. La déflagration résonne encore dans mes tympans.

Je passe une main sur la roche granuleuse contre laquelle je suis couché pour m’ancrer à la réalité. À l’heure qu’il est, le PC sécurité de l’usine a appelé les flics, des véhicules de police progressent en file indienne, établissant des périmètres de sécurité autour du secteur, dressant des barrages aux ronds-points, sur tous les axes routiers.

Dans un instant, ils seront là, leurs bottes déchirant la broussaille, le son métallique de leurs équipements, les armes chargées à bloc.

Autour de moi, la forêt dense et sombre du pied de la montagne. Je me suis planqué au milieu d’un éboulis recouvert par la végétation. Des dizaines de blocs de granit s’enchevêtrent. Des recoins humides où l’ombre ne décolle plus. Ça me revient, maintenant.

J’ai abandonné la caisse, couru à perdre haleine en direction du versant boisé. Puis, à bout de souffle, j’ai dérapé, je me suis effondré dans un trou. Une souille à sangliers. Je suis recroquevillé, en PLS, la main crispée sur le fusil. Je me frappe le crâne de toutes mes forces pour me ressaisir.

Au bruit des sirènes, je n’arrive pas à me retenir, je me pisse dessus. Mon pantalon colle. Je rampe à quatre pattes vers une flaque d’eau à quelques mètres. Une boue épaisse comme de la mélasse imprègne le tissu de mon treillis. Je plonge mes mains dans la flaque, creuse dans la boue pour trouver mon visage. De la terre se loge sous mes ongles, des feuilles mortes se collent à mes poignets. Une odeur écœurante de gibier me monte aux narines. Pelage tiède, ammoniaque, urine. Je me retiens de vomir.

Dans la flaque, un type aux cheveux hirsutes, au visage crispé, suant. Des insectes se mettent à bourdonner autour de ma tête. Les sirènes se rapprochent, assourdissantes. Mes tempes vibrent. Merde. Je suis en train de câbler.

Qu’est-ce que j’ai fait, putain. Qu’est-ce que j’ai fait.

Mon estomac se contracte une première fois, un flot acide et jaunâtre me brûle les lèvres. Je ne vois plus rien, je deviens fou, j’envoie un coup de poing dans la flaque, l’eau croupie gicle. Puis un autre et encore un autre, à m’en faire éclater les phalanges. Ce n’est pas une planque, c’est un charnier. Les sirènes gueulent toujours plus fort. J’étouffe mon cri dans la boue glacée.

Calme-toi, Valère. Respire.

Un hélicoptère survole la forêt dans un râle sourd. Je rampe et retourne m’étendre contre le rocher comme une bête aux abois. La sueur froide serpente dans mon dos. Je rentre ma tête dans mes coudes et me mets en boule. Ils ratissent la zone. Est-ce qu’ils m’ont repéré ? Tout se bouscule dans mon crâne en une cacophonie stridente. J’entends la pétarade des moteurs à la lisière de la forêt.

Des aboiements. Ils seront bientôt là. Je regarde autour de moi. Je ne peux pas me terrer ici, parmi les oiseaux tordus, les souris coupées, près d’une flaque d’eau où croupit la merde.

Je me reprends.

Arrête de t’apitoyer. D’être une victime. Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Barre-toi tant qu’il en est encore temps. S’ils te rattrapent, vise le cœur.

Sans réfléchir, je plonge ma main dans la boue verdâtre pour m’en tartiner le visage, casser la ligne de mes yeux, la forme de mes joues, dissimuler mon odeur aux chiens. J’ai de la mélasse jusque dans la bouche. Ça craque entre mes dents. J’envoie un molard brunâtre sur le sol, ramasse mon fusil maculé de boue.

Je me relève, titube sous le poids du sac. Il ne me reste pas beaucoup de temps pour les semer, tailler la route en pleine montagne. Tout se met en ordre dans ma tête : chenil, flingue, déflagrations.

Les sirènes se taisent, relayées par le grondement de l’hélico. L’adrénaline afflue dans mes membres engourdis.

Je fends les broussailles à grandes enjambées, mes bottes s’enfoncent dans la masse informe de terre et de branchages. Je prends appui sur les racines pour me propulser. Les arbres poussent serré, marécage d’épineux entre les troncs. Ça pue la résine et l’insecte écrasé. Les ronces s’accrochent à mon barda, se fichent dans mon treillis. Je dois rester calme.

Tu crées des perturbations sensorielles en piétinant les végétaux, en répandant les pollens, en écrasant les insectes. T’arranges pas ton cas, une piste chaude à flairer pour les chiens. Les broussailles vont garder ton empreinte olfactive. Ta seule chance de leur échapper, c’est le rocher.

Le père m’a appris comment les chiens d’une battue pistent l’animal traqué au sang et à la sueur.

J’avance droit dans le sens de la pente. Je dois prendre de l’altitude, atteindre les premiers étages rocheux de la montagne.

Au-dessus de ma tête, l’hélicoptère s’éloigne pour ratisser une autre zone. Le vacarme cesse. Je souffle comme un bœuf. Les lanières du sac à dos et du fusil me lacèrent les épaules malgré ma veste camouflage. Un point de côté me comprime la rate. Les dix kilos de mon barda rendent mon pas lourd, incertain.

Le stress accroît ta transpiration. Chaque bouffée délivre une signature unique pour les chiens. Plus tu sues, plus tu es repérable.

J’inspire, expire pour calmer mon pouls.

Tiens bon, Valère, tu connais mieux le terrain qu’eux.

Le sol tangue.

Je lève la tête pour trouver un bout de ciel valable, je marche sous un épais filet de feuillage.

Ne t’arrête jamais de fuir, tu m’entends ?

Je repense à ces courses d’orientation qui duraient des jours, où le père m’apprenait à survivre et disparaître en forêt, à aller au-delà de la douleur.

2

Lisa vient se blottir contre moi. Son épaule fine et osseuse s’appuie contre la mienne. Elle a les cheveux mouillés. Sa peau sent le savon à l’amande de sa douche d’après l’hosto. Je garde les yeux rivés sur la télé du salon. Sa main fine aux ongles abîmés par les détergents remonte doucement sur ma cuisse. Je ne réagis pas.

Depuis que le père m’a fait jurer de ne pas le mettre en Ehpad et que je n’ai pas tenu parole, je ne suis plus capable de rien. Je suis sans envie, sans joie, la plupart du temps sans parole.

Une fois, pendant qu’on fait l’amour, le téléphone se met à sonner. Je m’assois au bord du lit, nu sur les draps froissés. Je n’ai pas froid.

Ma tête se dissout dans le combiné quand l’homme à la voix grave, un médecin, m’annonce qu’ils l’ont retrouvé, la nuit dernière, tombé de son lit. Que le personnel hospitalier ne l’a découvert qu’au matin, qu’ils ne savent pas comment c’est possible.

Je n’ai que vingt ans. Quand je raccroche, j’en veux à Lisa de me proposer de retourner au lit. Elle se tient là, nue, ses cheveux bruns défaits lui couvrent les épaules, ondulent sur ses seins en poire. Elle a les pommettes rougies d’après l’amour. Je regarde son ventre, les vergetures qui lui zèbrent les hanches. Puis mes yeux se posent sur ma bite ramollie. Même ça, je n’y arrive plus. Sans un mot, elle me sonde du regard. Alors j’enfile un jean en vitesse et je saute dans le pick-up pour faire un tour, évacuer la colère.

3

06 : 15 avant impact

Il est 5 h 30 du matin. Je me dirige vers l’usine. Les rémiges de vautour piquées dans les aérations du pick-up vibrent. La main gauche se crispe sur le volant pendant que la droite passe les rapports saccadés. Je m’envole au ras du sol. Le Toyota grince sur ses appuis. J’ai chaud. À l’arrière, mon paquetage roule dans le coffre, cogne. Mon plan B : le sac tactique militaire d’évacuation et la .308 au cas où je n’aurais pas le temps de passer chercher Lisa et le petit.

Je pense à eux. Ça me donne de la force. À cette heure-ci, elle doit préparer le petit déjeuner. Une tranche de pain de mie pliée en deux sur une barre de chocolat devant les dessins animés. C’est peut-être ça qu’on appelle bonheur. Elle picore les miettes qu’il laisse dans son assiette. Son visage bouffi du réveil est celui que je préfère. Un visage rien qu’à moi. Pas de maquillage ou d’artifices. Quelques cicatrices d’acné sur les joues. Avant de mettre ses lentilles, elle porte ses lunettes carrées à monture métallique rouge. Je la trouve belle comme ça, dans sa robe de chambre en polaire bleu layette. C’est comme ça qu’elle me rappelle le plus l’adolescente que j’ai connue.

Rétroviseur central. L’air qui s’engouffre par la vitre pétée fait claquer le drapeau tibétain décoloré. Derrière moi, une Audi noire. Deux types me suivent depuis la sortie du hameau, sûr. J’écrase l’accélérateur. La berline se met en pleins phares et gagne de la vitesse. Elle me dépasse en trombe. Les feux arrière s’évanouissent au loin dans l’obscurité. Je souffle. J’ai bien cru que c’était eux, les salauds qui ont juré de me faire la peau.

Je maintiens ma vitesse sur la départementale embrumée. Montagnes grises. Corps de ferme à peine éclairés. RAS. Le bruit blanc de la voiture m’apaise un peu. La voie étroite serpente à flanc de falaise. Je connais chaque virage, neuf ans que je prends cette route tous les jours à heure fixe.

Mes phares écrasent les reliefs de la paroi déchiquetée, le moteur ronfle, les pneus mordent la route esquintée par les poids lourds venus d’Espagne. Ils n’ont pas le droit de rouler ici. Ils doivent emprunter l’autoroute, c’est la loi. Le maire ne veut rien entendre. Depuis que j’ai menacé de porter plainte contre lui, ce fumier a décidé de faire de ma vie un enfer.

Si le père voyait ça. Comme ils nous polluent, comme ils abîment nos routes en passant avec leur cargaison à travers le village pour gagner du temps. Et les gendarmes qui ne font rien. Payés à quoi ? Glander, verbaliser les braves gens. Pays de laxistes. Ça finira par vriller, sûr. Ce jour-là, avec Lisa et le petit, on sera partis depuis longtemps. Je me concentre sur la route.

Un muret en pierre me sépare du précipice, un torrent boueux bouillonne en contrebas. Un panneau « Risque de chute de pierres » réverbère la lumière de mes phares. Quelques mètres au-dessus, des tonnes de débris granitiques lestent un filet à flanc de falaise. Je traverse les hameaux du village. Un autre panneau signale le passage de bétail. Des terrassements en pierre, de vieilles granges, des bergeries déjà à l’abandon quand j’étais gosse.

À l’époque, ces terres avaient encore une âme. Le père ne reconnaîtrait pas notre village. Depuis qu’on l’a hospitalisé, tout part en couille. Des résidences de sports d’hiver désertes neuf mois par an, des supérettes fermées, des magasins de souvenirs et de produits locaux hors de prix. Les élus locaux sont aussi pourris que le maire. Ils n’ont pas d’honneur. Ils passent leur temps à trouver des petits arrangements juteux. La ligne à grande vitesse pour amener les touristes, puis l’autoroute neuve. « Désenclaver », « dynamiser ». Je hais leurs mots à la con. Faire du fric, oui. Le maire a autorisé l’ouverture de nouvelles stations de ski. J’ai l’impression de vivre dans un parc d’attractions.

Le dimanche, j’ose plus sortir mon gosse en poussette. Notre village est envahi de gens rougeauds qui viennent acheter des cartouches et des alcools détaxés de l’autre côté de la frontière. Ils s’arrêtent, le temps de bouffer au bistrot avant de quitter la vallée en la laissant dégueulasse. Ils parlent mal, regardent de haut, prennent nos places de parking, salissent les trottoirs, font chier leurs clébards devant nos maisons. Sans parler de ceux qui viennent se payer les putes de La Jonquera, de l’autre côté des montagnes, des kékés venus de la ville claquer leur salaire et se vider les couilles le temps d’un week-end.

Panneau « Danger sortie d’engins ». Un camion déboule en face, pleins phares allumés, bande LED et pare-buffle. Aveuglé, je donne un coup de volant et me déporte de justesse. Le rétro droit frotte contre la paroi. Sueur froide dans ma nuque. Je frissonne. Putain, mais ils conduisent n’importent comment. Le souffle du poids lourd fait vaciller mon pick-up sur deux roues. C’était moins une. Je serre les dents. Donne un coup de poing dans le volant. Fait chier. Je hurle. Encore des routiers espagnols. On est envahis et tout le monde ferme les yeux, putain.

J’essaye de me calmer à l’approche de l’usine. Un grand silo, les grillages alourdis par les caméras. Des bâtiments en tôle brunie. Amoncellement de conduits et pipelines ; des cheminées, pylônes où clignotent capteurs, balises et antennes. Une place de bitume stérile d’où s’élève une fumée opaque, un nuage tombé du ciel, incendié par l’aube. Les montagnes alentour enserrent la vallée comme les murs d’une cour de prison. Ma voiture cahote en roulant sur la glissière du premier portail. Un radar indique la vitesse des véhicules : « 32 km/h ». Je ralentis, passe devant le panneau : « lundi 6 juin, 1 273 jours sans accident ». Je vais au bout du parking, à l’écart. Créneau en marche arrière pour être face aux piétons quand je quitterai la place. Protocole de prévision du risque imposé à tous les employés. Tout ça est devenu machinal.

Ma montre à quartz indique 5 h 55. La chaleur de l’habitacle me retient trente secondes. Je me passe une main dans la barbe. Je porte mes doigts à ma bouche. Plus rien à ronger, le bord de mes ongles picote, j’arrache les petites peaux, il paraît que ça s’appelle des envies. Silence dans le pick-up. Je caresse la plume de vautour sur le tableau de bord. J’ai le souffle court, des impatiences dans les jambes. Sur le siège auto, une balle en mousse orange oubliée par le petit. Je le revois, qui joue derrière. Danser derrière sa ceinture de sécurité quand j’enclenche une vieille cassette du père, Chuck Berry. J’adore être en voiture avec lui. Le soir, pour l’endormir, je fais des tours de pâté de maisons, ça le berce. Quand j’ouvre la portière arrière pour le recoucher dans son lit, il garde les yeux fermés. Mais je sais qu’il ne dort pas, ses bras restent serrés autour de mon cou.

L’angoisse monte, et puis des remords, je crois, alors que je n’ai encore rien fait. Je pourrais partir maintenant, leur dire à tous d’aller se faire foutre et rouler droit devant rejoindre Lisa et le petit. Mais non, je ne peux pas me défiler, ça doit finir aujourd’hui. Ce matin. Le père l’aurait voulu, que ça se termine comme ça, lui qui n’a pas pu. Je monte en pression tout seul.

Dans la poche de ma veste, le métal pèse contre ma hanche droite. La sueur perle sur mon visage, j’ai les mains moites. Je m’essuie d’un revers de manche. Mon cœur cogne sous le gilet rigide qui comprime ma poitrine. J’ouvre la portière et traverse le parking. Comme tous les matins, j’emprunte le couloir piéton délimité par les bandes blanches. Interdiction de garder le téléphone en main en marchant. Rester derrière la ligne sous l’œil des caméras de surveillance. La moindre entorse au protocole remonte en moins de deux aux oreilles du sup. Mes jambes flageolent. J’essaie de ne pas penser à ce que je vais faire.

Je suis pris d’un vertige. Leurs voitures sont déjà là, garées devant la guérite du gardien. Les calandres cliquettent en refroidissant, les moteurs sont encore chauds. La Kangoo de Jérémy couverte d’autocollants de chasse. La Clio d’Albert. Le scooter Yamaha de Ludovic. L’Audi RS3 du sup. Cette seule vision suffit à me foutre la haine. Je serre les poings. Non seulement le sup m’a humilié, mais en plus il a insulté la mémoire du père. Il essaye de me virer alors que je fais du bon boulot. Il va voir. Dans ma poche droite, ma main se referme sur la crosse froide.

4

1 250 mètres

Le soleil perce entre les branchages touffus des chênes noirs. Des bruyères rousses. Des fils d’araignées miroitent. C’est pur d’un coup. Je me suis bien enfoncé dans la forêt. J’ai grimpé jusqu’à ne plus sentir mes jambes et j’ai atteint le replat. Plus d’hélico, plus d’aboiements, plus de patrouilles. J’expire, ferme les yeux, je suis HS.

Filtré par les branchages, le soleil dépose une tache de lumière tiède où je me trouve. C’est chaud sur la peau. Je passe une main sur mon visage croûté de boue. Je me remplis des odeurs de bois vert, de terre humide. C’est presque l’été. Je scrute les alentours, RAS. Je me déleste du fusil et du sac. Je reste aux aguets. On sait jamais. J’ai à peine une longueur d’avance sur eux. Faut que je planifie la suite.

Courbatu, je m’assois sur le sol moussu, m’adosse contre le tronc d’un chêne sombre comme du sang séché. Je replie mes jambes contre mon torse, la tête posée au creux des genoux, le temps de reprendre mes esprits. Les nervures et les nœuds grumeleux de l’écorce remontent le long de ma colonne. Mon dos me lance.

Je trouve le courage d’ouvrir mon sac, sortir la carte. Des mois que j’observe à la loupe cette carte du massif annotée de sa main. Grâce au père, je sais exactement où fuir, où me cacher. Je reconnais certains sites sur lesquels il m’a emmené faire des raids. Il y en a d’autres que je ne connais pas. D’un tracé rouge, il indique une sente de berger qui fend sommets, lacs, combes. Au détour des chemins qu’il est seul à connaître, il a signalé des planques où il a entreposé le nécessaire pour survivre : équipements, rations, munitions. Une solution de repli sur mesure. Enfouie à la cave depuis près de cinq ans.

« Grand chêne », a écrit le père. J’ai le cul posé sur la première planque. Fébrile, j’attaque la terre. Je creuse à mains nues, déloge des lombrics. Des cloportes zigzaguent entre mes doigts terreux. Caché entre les racines épaisses comme des boyaux, un paquet emballé dans de la cellophane et ficelé avec une cordelette. Je m’apprête à défaire le nœud de huit. Je me fige en me rappelant que c’est lui qui l’a fait. Je revois son visage juste avant la fin. La gorge serrée, je défais le nœud.

Enroulé dans un chiffon, un objet froid. Son couteau de chasse ariégeois. La lame miroite, encore tranchante au bout de mon pouce, le manche en bois de cerf auquel est suspendue sa vieille pierre à feu.

Je brandis le couteau et découpe l’air au ralenti. Léger, maniable. En prime, le père m’a laissé une ration militaire. Pâtes à la sauce tomate. Presque dix ans que ces objets sont dans la cache. La ration périme cet été. Je me jette dessus, c’est dégueu, visqueux, mais je dois reprendre des forces.

Je m’essuie la bouche d’un revers de manche. Seul, j’ai toutes mes chances ici. Je suis plus rapide, plus furtif, et je connais mieux le terrain qu’eux.

En relevant ma manche droite, je découvre une brûlure sur mon poignet. J’examine la peau marbrée déchirée, cloquée. Dans ma mémoire mutilée, il ne reste rien de l’usine. Je me souviens juste du bruit sec et assourdissant du tir, du nuage de poudre amère que j’ai pris dans la gueule. La satisfaction d’avoir atteint ma cible, d’avoir accompli quelque chose. Plus d’ordres à recevoir de quiconque.

Je passe l’index le long de ma blessure. Quelque chose a creusé un trou dans l’arc de mon pouce, brûlant l’arrête de mon poignet. Tout autour, la peau s’écaille comme une coquille d’œuf. Je presse la plaie du bout des doigts pour me rappeler à quel point tout ça est réel. Je faisais déjà ça, petit, arracher les croûtes sur mes genoux écorchés, m’empêcher de cicatriser pour me souvenir.

J’entends un bruit, je relève la tête, aux aguets. Derrière le silence profond de la forêt, des craquements. Je ne dois pas traîner. Je bois à grands traits l’eau de mes gourdes et vide le reste sur la blessure avant de me remettre en marche. Le feuillage épais dépose sur le sol des flaques d’ombre où se fondre. La canopée m’isole pour le moment du ciel et de l’hélico. Dans ma tenue de camouflage, perdu dans les broussailles, je suis invisible à vingt mètres.

Je n’avance pas aussi vite que je le voudrais, je trébuche sur les racines et les pierres fichées dans le sol. Je me sens moins vif qu’il y a dix ans. Moins agile. Les branches me cinglent le visage. J’ai déjà chaud, je sue, les joues en feu. Je m’aménage un tracé comme je peux en empruntant les coulées des animaux. Le père m’apprenait à les repérer en quelques coups d’œil, dans le dédale labyrinthique de la forêt.

À mesure que je gagne en altitude, les arbres maigrissent, la forêt devient blanche. Mes pas font craquer le sol comme un tapis d’osselets. Brindilles, feuilles mortes. Les arbres se courbent, j’ai l’impression de pénétrer dans la cage thoracique d’une bête immense. Les troncs serrés des bouleaux étouffent tous les bruits.

Je ralentis l’allure. Je dois trouver un moyen de me rendre indétectable dans cette nature givrée par le sel de l’été ; éviter le froissement synthétique de mes vêtements, le raclement de mon barda contre les arbustes. Je m’arrête plusieurs fois pour faire revenir le silence, regarder derrière moi.

J’ai toujours cette impression d’être suivi, épié, comme au village quand je sortais faire mes courses ou promener le petit. Les regards obliques, les bonjours de faux culs, les ça va de circonstance. Le contenu du caddie scruté au supermarché : trop de soda, trop de biscuits, la sous-marque pour faire des économies. Le problème, avec les gens, c’est qu’ils trouvent toujours quelque chose à redire. Y a qu’en forêt qu’on est tranquilles. Au village, tout se sait. Les gens prétendent s’aider, mais c’est du flan : ils ne peuvent pas s’empêcher de jacter. Avec les autres, tôt ou tard, ça se termine mal.

Maintenant que je suis seul, le calme revient. En contrebas, des arbres mutiques, recouverts de lierre, des troncs couchés, des arbustes. Les flics doivent sécuriser le périmètre au pied de la montagne, fouiller le pick-up peut-être. Je serre les dents. Faut plus que je pense à ça.

Je scrute les environs, encore un peu essoufflé. Des champignons percent le tapis forestier mouillé par les orages de la fin du printemps. Quand mon pouls se calme, j’entends les chants des oiseaux, des pépiements, des sifflets, des appels répétés au-dessus de ma tête.

Je tourne la tête plusieurs fois sans arriver à en repérer un seul. On dirait qu’ils se moquent gentiment de ma sale gueule. Je continue de marcher en tendant l’oreille.

Je grimpe encore quelques centaines de mètres à travers bois. La soif affûte mon ouïe. Là, un ruissellement. J’avance à grandes enjambées jusqu’au cours d’eau.

Le ruisseau, blanchi par les remous, apparaît sous mes pieds. Il creuse dans le plancher de la forêt et forme une gorge trois mètres plus bas. Des fougères coulent en colonne sur les parois noires déchiquetées et luisantes d’humidité.

Une eau couleur neige liquide. Je salive, ma gorge se dilate comme celle des chiens quand on remplit leurs écuelles. Je me fonds dans une coulée piétinée par les bêtes qui viennent s’abreuver ici. Je m’agrippe aux racines saillantes pour ne pas me laisser entraîner par le poids du sac et du fusil.

Mes pieds s’enfoncent dans les graviers serrés. Une mosaïque noir, ocre et blanc. Je titube jusqu’à la rive, je pense au petit et à ses premiers pas, je le tenais par les mains, ses doigts serrés autour de mes pouces. Il tanguait jusqu’à moi en riant, les yeux fermés, pour que je le rattrape. Je balaye cette pensée. Mes chevilles craquent quand je m’accroupis.

Je bois, les mains en coupe. L’eau est fraîche et laiteuse, pas calcaire et chlorée comme celle des jets de l’usine. L’eau glacée apaise mon œsophage brûlé par la bile.

Je plonge mon bras blessé dans le courant. Les plaies ouvertes de ma main soupirent, le froid attaque ma peau avant d’engourdir mes phalanges pour de bon. Les muscles de mes épaules se détendent.

Je frotte ma chair ramollie, arrache les peaux mortes et les croûtes de sang séché. Je repense aux moments où je donnais la douche au petit, quand sa mère n’était pas là. La mousse qui s’amoncelait dans son dos. Le duvet noir à la base de sa nuque. Ses yeux clos quand je lui rinçais la tête. Le clapotis dans la salle de bains. La confiance qu’il m’accordait. L’un des rares moments où Lisa me laissait enfin me sentir père. Je lui avais pourtant montré que je savais aussi changer les couches et réchauffer les petits pots, rassurer le petit après un cauchemar. On aurait dit qu’elle ne m’en croyait pas capable. Elle me laissait faire tout en scrutant chacun de mes gestes.

Je m’essuie le front d’un revers de manche et remplis ma gourde. Le courant d’air froid porté par la rivière me fait frissonner. Pour lutter contre l’envie de pleurer, je bois. Puis je retiens mon souffle jusqu’à ce que ça passe.

Je me laisse porter une seconde par la cohue sombre de la rivière. Fini le ronflement de l’usine, les cris. La sueur refroidie gèle mes tempes. Mon corps devient léger, lisse, sans accrocs. Je ne pense plus qu’au chemin qu’il me reste à parcourir, à la prochaine planque indiquée sur la carte, à ce que je vais y trouver. Dans cette forêt, tout semble tourner au ralenti. J’ai l’impression d’être avec lui, dix ans en arrière.

Après une succession de raidillons sur environ quatre cents mètres, j’atteins les premiers conifères. La forêt devient plus sombre. Obscure. L’odeur résineuse des grands sapins sature l’air. Des champignons blancs dégoulinent de spores sur les troncs morts. Ça sent la charogne. Un sol acide. Aucune fleur n’y pousse. Cette moiteur dans l’air me salit. Mes rangeos hésitent dans le sous-bois. J’avance.

Je me répète que la prochaine planque se rapproche. Mes doigts se resserrent sur le manche en bois de cerf du couteau ariégeois. Un contact rassurant, comme si j’avançais main dans la main avec le père. Je me retourne plusieurs fois. Je scrute chaque tronc. Personne. À chaque pas, j’imagine qu’on va me tomber dessus, me plaquer au sol, me passer à tabac. M’humilier. Je connais ça. Sentir sa carcasse s’effondrer sous sa peau. Les arbres m’épient. Ils semblent attendre quelque chose. J’observe un sapin tordu, à peine plus grand que moi. Je lui enfonce le couteau du père dans le flanc. La résine coule sur mes doigts, poisseuse et épaisse. Un truc que je faisais parfois quand j’étais gosse pour évacuer la colère. Massacrer des arbres à coups de couteau. Ça ne suffit plus.

Les troncs des sapins forment comme des barreaux autour de ma tête. De la lumière. Faut que je sorte de cette foutue forêt et atteigne les premiers étages rocheux. J’allonge la foulée.

Après avoir gravi deux cents mètres comme un acharné, mon pied heurte quelque chose de dur. L’onde de choc remonte jusqu’à mes genoux. Devant moi, une piste déserte file à travers bois. Un vent glacé fait voler les épines sur le serpent d’asphalte. J’ai la chair de poule. Aux abords de la route, des grumes sectionnées, taguées de fluo. Le soleil coule comme une lymphe jaunâtre par la saignée tracée dans la canopée. Ça me dégoûte. Ils viennent ici avec leurs machines à dépecer la forêt. Ils disent que ce sont des coupes sélectives, qu’ils n’abattent que les mauvais arbres, les malades, ceux qui ne poussent pas droit. La plupart du temps, ils rasent tout sur leur passage. Le maire leur passe tout, les exploitants forestiers lui graissent la patte. Si Lisa voyait ça…

Un bruit de moteur me tire de mes pensées. Des chasseurs ou des flics à ma recherche. Je me raidis, décroche la carabine, me tapis contre un tronc couché, je fixe la piste vide qui entaille la forêt. Ils reviennent, les enfoirés. Je vais les prendre en flag. J’épaule le fusil en retenant mon souffle. Ils l’ont bien cherché.

Je garde mon doigt sur la détente. Dans le viseur, un capot se profile. Vert sapin. Un 4×4 de l’Office national des forêts.

Tire ! Eux aussi sont dans le coup, ils viennent te chercher.

Deux silhouettes se dessinent derrière le reflet du pare-brise.

T’attends quoi ? Tire, je te dis. Ils vont te rouler dessus, sûr, et balancer ta carcasse dans le bois, on ne te retrouvera jamais.

Je lâche le fusil, me recroqueville derrière le tronc, les mains plaquées sur les oreilles. Je tremble. La voiture passe à toute vitesse devant moi, soulevant un nuage de poussière et de gravillons sur son passage. Une fois que la voie est libre, je m’enfonce dans le sous-bois pour continuer l’ascension. J’ai le souffle court mais la balle est encore dans la chambre.

Je repousse des mains les branches à hauteur des yeux, j’écarte les ronces avant qu’elles ne m’agrippent les cuisses. À mesure que je gagne en altitude, mes pieds évitent les obstacles d’instinct. D’après la carte, il ne me reste que quelques centaines de mètres à gravir à travers les conifères. Je vois, au travers de la dernière rangée de pins, la ligne de crête et le ciel. Le soleil de midi se diffracte entre les cimes, dore les troncs et rend le lichen presque fluorescent.

Quand j’atteins l’orée de la forêt, je m’arrête un instant, oreille tendue, pour m’assurer que l’hélicoptère n’est pas en repérage à proximité.

Un gouffre bleu s’ouvre au-dessus de ma tête. J’ai l’impression de sortir d’un long voyage sous terre. Je protège mes yeux de la lumière éblouissante. Il fait déjà chaud. Les rayons du soleil trouvent chaque repli de ma peau, décrispent mes yeux, la commissure de mes lèvres. Ça apaise et ça brûle en même temps. J’enlève ma veste de camouflage. En dessous, je porte un tee-shirt gris comme la rocaille alentour. »

Extrait

« J’augmente la cadence. À chaque pas, mille paumes tièdes se referment sur ma peau. Le regard vague, j’avance au mental. Je remonte le talweg. Je voudrais maintenir l’allure, mais mes jambes me portent à peine ; je meurs de soif. J’imagine, au fond de ce cirque une source d’eau, des rations militaires, des munitions, du matos, des vêtements neufs. Les miens puent la mort. La crosse de la carabine cogne à chaque pas contre mes côtes saillantes. Un hématome bleuâtre me barre le torse. La montagne, elle aussi, devient rachitique. J’avance sans relâche sur la moraine argileuse drainée par le glacier. » p. 175

À propos de l’auteur

Antonin Feurté © Photo DR

Né en 2002 à Amiens, Antonin Feurté a étudié l’art dramatique avant de rejoindre le master d’écriture créative de Toulouse. L’été, il travaille comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel, une expérience qui nourrit son écriture. Dans la lignée d’auteurs comme Jean-Baptiste Del Amo, David Lopez et Mathieu Palain, il développe un style précis et tendu, attentif aux silences et à la violence du réel. Lâcher les chiens est son premier roman. (Source : Éditions Paulsen)

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