Notre-Dame-des-Démolies

Notre-Dame-des-Démolies

En deux mots

Montpellier, 1968. Marthe Grossrieder, 37 ans, assène neuf coups de couteau à sa patronne, une baronne. Elle appelle la police : « Venez vite, j’ai tué Madame. » Le roman remonte le temps pour comprendre. De Montpellier à Fribourg, du Maroc à la Singine catholique et misérabiliste. Une vie de brimades, de violence, de soumission. Une prison intérieure qui finit par exploser.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie brisée de Marthe

Olivier Vonlanthen signe un premier roman puissant qui prend sa source dans un fait divers survenu en 1968. L’assassinat d’une vieille dame par sa domestique suisse. Une histoire vraie qui devient, sous sa plume ciselée, un formidable roman social.

La première originalité de ce roman tient dans sa chronologie inversée. On commence par la fin, l’assassinat commis par Marthe à Montpellier en 1968. Un geste qui va s’expliquer en remontant dans le temps. À Fribourg, dans un canton catholique bilingue de Suisse, en 1960. Puis à Rabat au Maroc en 1958, où Marthe est engagée comme nounou au sein d’une famille de diplomates iraniens. Puis à Matran, dans ce même canton de Fribourg en 1956, mais du côté riche, dans une maison de maître qui tient du château. Et enfin à Ueberstorf en 1949, le village natal de Marthe où elle a grandi aux côtés de quatre frères et sœurs et des deux enfants du paysan dont la famille occupe une partie de la ferme. En tout sept enfants à nourrir, sans compter le beau-père grabataire.

C’est en retrouvant une petite photo noir et blanc de lui enfant, dans les bras de sa grand-tante Marthe, que l’auteur a eu envie d’en savoir davantage sur cette femme. Il a essayé de comprendre ce qui l’a conduite à ce geste fou et a couché son histoire sur le papier.

Il a d’abord retrouvé un article du quotidien suisse La Liberté paru en 1968. Un fait divers sanglant relaté en quelques lignes : « Tout dans les déclarations de la jeune femme semble indiquer un déséquilibre mental. Martha affirme en effet que sa maîtresse voulait l’empoisonner, qu’elle avait jeté un mauvais sort sur elle et sur sa famille qui réside dans le canton de Fribourg. »

Olivier Vonlanthen décrit l’assassinat avec une précision clinique, presque insoutenable. « Un, la lame effilée qui brille au soleil, la lame effilée quoiqu’usée jusqu’à la trame, la lame froide et pure comme une larme versée. » Chaque coup est compté, neuf au total. Le lecteur assiste, impuissant, à cette explosion de violence. Marthe voit un dragon, un serpent rougeoyant sortir du ventre de sa victime. La folie est là, palpable.

Après le meurtre, Marthe nettoie. Avec la même minutie qu’elle mettait à servir Madame. Elle lave le couteau, passe la serpillière, habille le cadavre d’un tailleur-pantalon noir. Puis elle appelle la police. Sans trembler. « Venez vite, j’ai tué Madame. »

En allant explorer le passé de Marthe, en remontant le temps, l’auteur va chercher dans ses racines l’explication de ce meurtre. Dans les jeunes années au sein d’une famille aussi pauvre que nombreuse dans la campagne fribourgeoise. Martha Grossrieder est née le 4 décembre 1931 à Ueberstorf en Singine, région pauvre d’un canton fortement attaché à ses traditions, à un patriarcat exacerbé, à une pratique quasi intégriste de la foi catholique.

Face à la misère et aux coups d’un père alcoolique, Marthe ne peut que survivre. Survivre et subir. Survivre et s’en remettre à la Vierge Marie. Mais la mère de Dieu ne viendra pas à son secours. Elle va devoir passer sa vie à obéir, « à laver, sarcler, bouillir, décaper, repasser, accueillir, répondre au téléphone, relever le courrier, faire le lit, arroser les plantes, servir les invités, porter la bouillotte les soirs d’hiver, comme si tout n’était rien moins que normal, la vie d’une bonne, et non des humiliations destinées à l’affaiblir, à tromper sa vigilance, à l’épuiser pour mieux l’abattre. »

C’est par l’écriture, dans une langue travaillée, que l’auteur va chercher les raisons d’une dérive. Petit à petit, la soumission et les violences subies vont construire un monde qui enferme. Comme une prison intérieure que le style rend parfaitement. Les phrases de Vonlanthen épousent la folie de Marthe. Elles s’allongent, s’enroulent, se répètent. Elles suffoquent. On pense à Jacques Chessex et à son Jonas errant à Fribourg, un roman d’où sourd la même âpreté, la même violence.

Le passage sur la grotte de Lourdes creusée à la dynamite dans la forêt d’Ueberstorf résume tout : la foi noire, la superstition, le désespoir d’un peuple qui cherche l’intercession de Marie « en fabriquant des grottes à coup de dynamite ». L’absurdité le dispute à la détresse.

Olivier Vonlanthen est un jeune auteur suisse, enseignant et écrivain. Ce premier roman, Notre-Dame-des-Démolies, dévoile une vraie patte d’écrivain. Une voix singulière, puissante, qui ne craint pas de plonger dans les zones les plus sombres de l’âme humaine. En suivant le chemin de croix de Marthe, on lui trouvera des circonstances atténuantes. Mais on se souviendra aussi que ces circonstances étaient alors communes à des milliers d’autres femmes écrasées par la misère, le pouvoir patriarcal, le poids d’une religion qui asservit plus qu’elle ne libère.

Notre-Dame-des-Démolies

Olivier Vonlanthen

Éditions La Veilleuse

Premier roman

130 p., 19 €

EAN 9782889780358

Paru le 6/01/2026

Où ?

Le roman est situé à Montpellier, à Fribourg, Matran, Ueberstorf en Suisse ainsi qu’à Rabat.

Quand ?

L’action se déroule de 1931 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

En 1968, Marthe, une dame de compagnie assassine la baronne pour laquelle elle travaille de neuf coups de couteau, avant d’être internée dans un hôpital psychiatrique. Le premier roman noir d’Olivier Vonlanthen reconstruit par fragments le parcours d’une femme très pieuse, brutalisée par les violences de classe, probablement sexuelles, et par sa souffrance mentale. De délires psychotiques au portrait de ses parents, en passant par son appel à la foi dans une chapelle creusée dans une grotte en hommage à la Vierge et les humiliations d’une vie de misère passée au service des plus aisés, l’auteur mêle sa propre histoire familiale à l’imaginaire pour combler les silences d’une femme qui n’a jamais expliqué son geste. Ce faisant, il cherche à dépasser le simple diagnostic de «démence» et donne une voix à quelqu’un qui en fut privée toute sa vie. Le titre du roman, tiré des Soliloques du pauvre de Jehan-Rictus, tente de donner la mesure de la souffrance de Marthe en tant que femme méprisée et exploitée. Il porte également, par la référence qu’il déploie, la trace d’un engagement social.

Les critiques

Babelio

Blog de Karen Lajon

Actualitté (Christian Dorsan)

Les premières pages du livre

« Montpellier,  1968

L’assassinat

Il faut compter les coups, oui, compter les coups.

Un, la lame effilée qui brille au soleil, la lame effilée quoiqu’usée jusqu’à la trame, la lame froide et pure comme une larme versée, la lame qui s’élève et fait peut-être dans l’esprit de Marthe le bruit d’un fleuret qui sort de son fourreau, mais qui dans les faits ne sort pas d’un fourreau mais d’un tiroir de la cuisine et surtout n’en produit pas, de bruit, seulement le silence effarant de l’air brusqué dans la descente du couteau qui va et qui va, dessinant rien du tout sinon sa propre chute ici là, au point visé depuis le début, ce petit coin de chair nue et vieille, entre le collier de perles nacrées et le satin de la chemise de nuit, là, au cœur du cœur, c’est la trachée peut-être, sûrement oui, la trachée ou quelque chose du genre dont on ne revient pas, un conduit d’air et de souffle qui maintenant craque comme du plastique écrasé et d’où jaillit soudain, rouge dans les faits mais presque bleu tant il est sombre, épais, compact, riche, pourrait-on dire, le sang de Madame. Deux, la lame qui revient mais difficilement, il faut retirer le métal engagé et ça résiste, un corps, mais tout de même, difficile d’imaginer que ce serait aussi dur, c’était pourtant la chair nue, sans vêtement et sans os pour entraver la progression du couteau parmi le cartilage et les tissus, mais il se trouve que ça résiste au point où elle doit s’y prendre à deux mains, Marthe, comme lorsqu’elle s’applique à arracher les mauvaises herbes dans le jardin, quand il faut tirer pour faire sortir la motte de terre dévorée de racines pour supprimer l’idée même d’un possible retour, et comme souvent dans ce même jardin, elle est surprise à l’instant par l’effet de recul sur son bras, par la force incontrôlable qui la projette vers l’arrière, une forme de magie noire habite le corps de Madame, elle en est certaine, normal au fond pour une sorcière qui a jeté le mauvais sort sur sa famille, alors dans son second mouvement descendant, Marthe tente un coin plus meuble, elle sait par exemple que le ventre oppose moins de résistance, va pour le ventre donc, si ça se trouve c’est là même que la bête se tapit, la bête horrible qui hante ses nuits depuis septembre, oui, car Marthe le voit maintenant poindre autour du couteau, ce dragon, ce serpent rougeoyant, humide d’être resté si longtemps enfoui dans sa grotte, tellement vilain avec son corps sans gueule, sans devant sans derrière, sans écailles, on dirait juste une lamproie qui pulse sous le sable des fonds marins, à l’affût d’une plaie à laquelle s’appondre pour sucer sang et lymphe, Marie mère de Dieu, quelle sainte abomination !

Trois donc, ici maintenant où tout s’accélère, le temps et l’espace comme se compressant, sûrement à cause du cri d’effroi de Marthe qui résonne dans la chambre de Madame, dans la clarté silencieuse du matin montpelliérain qui fait comme une poussière sur le lit Directoire, trois donc, dans ce même ventre habité, dans ce ventre hurlant lui aussi sa mort prochaine, et puis quatre pour le faire taire, ce ventre qui n’en finit décidément pas de vivre, de soubresauter encore, et cinq, et six, et sept, et huit, si bien qu’il ne reste maintenant de l’abdomen qu’un trou rouge et noir strié de lambeaux de chairs, et le couteau qui redescend encore une fois, la dernière, la neuvième, il ne sert pas à grand-chose celui-là, de coup, ni ceux qui précèdent d’ailleurs, seulement il fallait en être sûre, oui, bien sûre, que la bête en Madame n’ait plus d’abri où se loger.

Quand il n’y a plus de bruit, pas même celui de son propre souffle qui pourtant s’était emballé dans ce qui aurait pu être un dixième coup, mais non, neuf auront suffi semble-t-il, à voir les yeux révulsés de Madame dont plus rien ne signale un regard possible sinon celui d’une bête morte, quand il n’y a plus de bruit après dix minutes mais peut-être moins, quand c’est un silence plein soudain, comme dans une gare au petit matin avant les premiers express, Marthe se redresse, les mains le long du corps, la lame encore vibrante, presque, d’avoir fouillé et fouillé et fouillé comme une pioche la dangereuse caverne de sa maîtresse. Sur sa robe de laine épaisse, aucune marque ne laisse supposer quoi que ce soit de la mort, quoi que ce soit d’une rage sanglante, quoi que ce soit d’un incendie intérieur, criminel. Il faudrait les capturer maintenant, là, Marthe et son couteau qui pend à la verticale pure comme une extension de son corps immobile, pour voir peut-être un peu – mais alors un tout petit peu – de sang goutter par terre, sur le parquet à caissons encore brillant du savon noir applique avec tant de minutie quelques jours auparavant.

Seulement, Marthe a déjà engagé, suivant une logique rageuse, une forme de nettoyage industriel qui la pousse à prendre une série de mesures sanitaires parfaitement orchestrées: elle descend au rez-de-chaussée et nettoie son couteau sous un mince filet d’eau, au lavabo chromé de la cuisine, en déposant une minuscule dose de savon sur une éponge abrasive qu’elle fait mousser par compressions successives, puis qu’elle applique le long de la lame en insistant sur les zones de sang déjà séché; après avoir graissé la lame à l’huile d’olive et glissé le couteau dans son râtelier, elle remonte à l’étage avec un seau d’eau claire et une panosse qu’elle lance au sol à côté de Madame, là où perlent encore les quelques gouttes de sang noir tombées de sa lame, et elle les anéantit, ces gouttes si parfaitement sphériques, par d’amples et larges mouvements d’épaules, décrivant un puissant arc de cercle et répandant ainsi, au lieu d’une espèce d’odeur rémanente de lymphe et de fer celle, âcre, de l’eau de Javel. Elle ne voit pas en cet instant que ces quelques petites gouttes ne sont rien, non, rien du tout, une peccadille en regard de ces éclaboussures rouges dont la pièce est couverte, du sol au plafond presque, comme le dira plus tard un journal friand de scandales et de titres en lettres de sang.

Enfin, il reste à apprêter Madame, alors Marthe décide de la dévêtir d’abord, c’est facile, il n’y a qu’une chemise de nuit, de fines bretelles de soie à arracher et à tirer ensuite par le bas, là où le tissu est plus épais, pour retirer l’ensemble, mais Marthe a oublié combien ça pèse lourd un corps mort, inerte, et se rappelle soudain sa grand-mère que le croque-mort a soulevée avec tant de difficultés, les deux bras lui servant de levier pour la retourner sur le flanc et lui laver, dans un essoufflement constant, le dos plein d’escarres, et elle tente de faire pareil mais c’est une singerie ici avec Madame il n’y a rien de professionnel et ça l’agace, quand rien ne tient malgré la poigne de ses biceps, l’étau de ses mains, malgré le torse puissant et les épaules larges, malgré les cuisses corvéables, toujours semifléchies pour ramasser quelque chose, et elle a beau y mettre toute sa force, Marthe, rien n’y fait, le corps toujours sur le dos dévoile à son regard la béance sans fond de son ventre, pivoine éclatée dans le tard matin.

Il faut un cri et un surpassement de soi au-delà de toute impulsion physique pour qu’enfin Madame tienne sur le flanc, et c’est la deuxième fois déjà qu’on entend la voix de Marthe dans cet instant de mort ici, une voix comme maladroite, cahoteuse, rauque tellement malgré ses trente-sept ans seulement, une voix qui préfère le semi-silence des chapelets scandés dans l’obscurité et la simplicité des phrases averbales aux effusions de paroles ou d’émotions, et ce cri alors comme séparé d’elle, la surprenant presque, est aussi puissant qu’un Je vous salue Marie, il déplacerait des montagnes et c’est ce qu’il fait, enfin, déplacer une montagne qui n’est pas une montagne mais le corps mort d’une salope de baronne qui de tout son poids et plus encore a régné sur cette maison comme un dragon sur son trésor, pire encore, comme la Tarasque pas très loin sur la Provence, déployant au moins deux de ses six pattes par-delà les Alpes Maritimes et pointant son dard sur la famille Grossrieder, sa famille à Marthe qui n’a rien demandé à personne sinon la clémence de Dieu et l’humilité d’un toit à Fribourg, comment a-t-elle osé seulement pour tant de bons et loyaux services la récompenser d’une telle malédiction, celle qui, enfin, enfin, couche sur son flanc, morte et nue comme un ver, vidée probablement de sa malice, encore faut-il bien sûr brûler ses vêtements d’officine dans une grande bassine de fer d’où s’échapperaient les dernières fumées néfastes pour disparaître définitivement dans le ciel de janvier, ce que Marthe décide de faire en y ajoutant un peu du Spirit qu’elle emploie pour nettoyer les vitres du jardin d’hiver.

Le feu n’est pas encore éteint que Madame est prête, dans son plus beau tailleur, un tailleur pantalon noir au motif géométrique, avec un léger liseré blanc qui strie verticalement le veston. Rien n’a été facile pour l’enfiler, une robe aurait été plus simple, mais l’habitude vient vite. Marthe lui a baissé les paupières, préalablement teintes d’un fard bistre appliqué au pinceau avec la langue un peu dehors, pour ne pas riper. Le plus compliqué a été de masquer la blessure immense du ventre, qui faisait comme une peute chaine de montagnes aux pics déchiquetés sous les vêtements, mais que Marthe est finalement parvenue à dissimuler en la compressant de la paume de ses mains, y mettant tout son poids de femme paysanne, tout son poids de colère et de tristesse, aussi. Quant aux mains de la baronne, il a fallu les joindre chrétiennement sur sa poitrine, et alors seulement Marthe l’a trouvée belle, disons regardable par les gens du monde qui ne manqueraient pas de venir La pleurer, à commencer par Monsieur, à Paris encore pour quelques jours, et tant d’autres qui défileront, traînant leur cliquetis dans l’antichambre lumineuse attenante au salon, pour rendre leurs derniers hommages et, Marthe l’espère au plus profond d’elle-même bien qu’elle ait pris toutes les mesures, pour asperger d’eau bénite ce corps sûrement toujours un peu dangereux, malgré tout.

La contemplation du corps, la fierté devant l’apprêtement élégant a tant duré que Marthe en aurait presque oublié ce qui lui reste pourtant à faire, le plus important peut-être de cette entreprise débutée ce matin quand tout le monde, de Montpellier à Fribourg, dormait encore sans craindre rien sinon d’éventuelles figures cauchemardesques peuplant encore les sommeils.

Elle descend au rez-de-chaussée, et se dirige vers la petite console d’angle du salon. Elle saisit le combiné du téléphone, le porte à son oreille pour entendre la tonalité neutre d’appel. Elle l’écoute longuement, vingt secondes peut-être. C’est un son qui la rassure depuis toujours, un bruit à la fois plein et profondément vide. Elle ferme les yeux un instant et prend une grande inspiration, comme se préparant à débiter un texte appris par cœur, exercé et exercé encore, qui doit sortir d’une traite sous peine de balbutier, de ne pas se faire comprendre. Elle insère son index, très gros, trop gros presque, dans les trous du cadran en bakélite, Elle tourne ensuite à trois reprises, chaque retour du cadran délivrant une symphonie rotative qui donne à Marthe l’impression d’une aide à la respiration, d’un rythme à suivre pour ne pas mourir.

Elle compose le numéro de la police. Il est dix heures trente, de l’autre côté, là où le temps ne s’est pas encore arrêté comme ici. Un homme décroche, et Marthe, sans vraiment attendre quoi que ce soit, sans même dire qui elle est et avec cette voix toujours un peu hésitante, venue au bord des lèvres  avec difficulté, elle annonce :

« Venez vite, j’ai tué Madame. »

4 janvier. Jean Cathary, un vétérinaire de campagne installé à Gallargues dans le Gard après s’être lancé dans la fabrication d’aliments pour chien, dépose à la CCI de Nîmes la marque Royal Canin. L’entreprise, dont le siège est aujourd’hui à Aimargues, emploie plus de 2500 personnes dans le monde.

20 janvier. L’arrière-arrière-petite-fille de la marquise de Sévigné, Marguerite Sabatier d’Espeyran, est poignardée à Montpellier par sa dame de compagnie. C’est elle-même qui a averti la police sans pouvoir expliquer clairement son geste.

6 février. Ouverture des 10e Jeux olympiques d’hiver à Grenoble devant 60000 spectateurs. Le français Jean-Claude Killy remporte trois médailles d’or en ski alpin.

4 avril. Mort de Martin Luther King. Le pasteur baptiste et homme politique noir américain est assassiné à Memphis dans le Tennessee.

Mai. La contestation sociale de mai 68 rassemble plusieurs milliers de manifestants dans les rues de Paris. Les étudiants occupent la Sorbonne et la faculté de Nanterre.

Été, La construction d’un four solaire à Font Romeu dans les Pyrénées-Orientales s’achève. Le site a été choisi du fait de l’ensoleillement optimal (3’000 heures par an) et de la pureté de son atmosphère.

17 juillet. Signature du premier traité de non-prolifération nucléaire. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est chargée de veiller à son application par les pays signataires.

16 octobre. Affaire des poings levés de Tommie Smith et John Carlos.

31 octobre. Ouverte au public le 6 mai 1872, l’exploitation de la ligne ferroviaire Montpellier-Palavas s’arrête presque cent ans plus tard. Et ce, en dépit d’une pétition qui a reçu un millier de signatures.

Midi Libre

L’arrestation

Si c’était cela, juste, un cadavre proprement mutilé et planqué dans une malle à retrouver moyennant ratiocinations et hypothèses rondes et lisses comme des perles, si c’était cela, juste, un cadavre dans une maison de maître, une dame de compagnie vénale qui trucide sa maîtresse avec peut-être à la clef un pactole rutilant pour foutre le camp dans un pays chaud et serein, si c’était cela, les données que le brigadier-chef Robert Muscat devait démêler en ce matin frais de janvier dans l’hôtel particulier de la rue Poitevine, alors tout serait facile ou presque, il n’y aurait qu’à dire on l’embarque, écrire «mobile» dans le registre et remplir la case y relative en un battement de cils – choisir entre «vengeance», «jalousie» ou «argent» – lancer la procédure judiciaire ensuite jusqu’à la sentence de prison, puis classer l’affaire.

Cependant, cela justement vient tout brouiller du réel, et de l’esprit pourtant bien foutu du brigadier moustachu de Montpellier: un cadavre rhabillé de notable, pas d’argent et Marthe ici là, assise dans le salon, avec pour toute richesse son chapelet dans la poche de sa robe, les deux mains à plat sur les cuisses. Entre ses silences, entre les rires prostrés déclenchés par les flashes grésillants des appareils photo, elle dit qu’elle a bien fait. Elle dit qu’elle expliquera plus tard. Elle a bien fait, oui, elle le sait, Marthe. Madame avait prévu de l’empoisonner, elle l’avait remarqué en septembre déjà, avec la mort-aux-rats toute neuve qu’elle avait retrouvée dans le placard du réduit de la cave. Elle avait perçu dans son verre de lait un matin en y portant le nez, l’exhalaison âcre du poison. Elle avait jeté le liquide comme ça, tous les jours, bien qu’elle eût chaque fois pris comme un coup au cœur, à gaspiller quelque chose d’aussi bon. Elle avait vu le chat dehors, aussi, dans les plates-bandes derrière la tonnelle du jardin, un chat bien noir, un sale bâtard qui rôdait entre les roses trémières et pissait sur les fleurs en l’observant de ses yeux jaunes et vitreux. Elle l’avait attrapé un jour, mais il s’était débattu rageusement, lui lacérant les avant-bras. Une bête d’amour ainsi mauvaise, ce ne pouvait être qu’un sort jeté, ou l’incarnation maléfique d’une menace liquide, sinueuse. Un avertissement. Elle avait maintenu dès lors sa vigilance devant chaque regard, chaque geste de son employeuse. Elle savait la menace sourde, elle avait connu cela, déjà, le silence qui conspire, le silence qui veut la mort. Elle avait pourtant prié, prié la Vierge pour la paix des siens, et brûlé tant de cierges à l’église Sainte-Anne, les dimanches, espérant une apparition au détour d’un pilier de la nef, une parole de réconfort pour affronter la semaine à venir, elle avait placé enfin dans ses rosaires, tant de fois, l’humble souhait de vivre encore un peu et retrouver sa famille, retrouver Mueti un jour au Kessiholz, peut-être même s’installer enfin dans un chez elle à soi, plutôt que dans quelque chambre de bonne sous les combles, là ou rien ni personne ne viendrait la menacer.

Mais y avait cela, toujours: la méchanceté des hommes et des femmes, la noirceur qui les habite et qu’il faut craindre, et sa bien plus qu’ailleurs, à Montpellier, la sorcellerie vicieuse d’une femme du diable. Elle avait donc fait ce qu’il fallait, c’est-à-dire comme si. Comme si elle ne savait rien des manigances malines, rien de la malédiction qu’on avait portée sur elle et sa famille. Comme si les injonctions de Madame à laver, sarcler, bouillir, décaper, repasser, accueillir, répondre au téléphone, relever le courrier, faire le lit, arroser les plantes, servir les invites, porter la bouillotte les soirs d’hiver, comme si tout n’était rien moins que normal, la vie d’une bonne, et non des humiliations destinées à l’affaiblir, à tromper sa vigilance, à l’épuiser pour mieux l’abattre. Et dans ses corvées, genoux au sol, regard au sol dans le vide géométrique du parquet à caissons, elle avait vu soudain poindre sa délivrance, une promesse du moins de l’atteindre une fois dans la perspective de la suppression nette et définitive de Madame.

Mais tout cela, devant la police, elle le garde pour elle, bien au chaud contre son chapelet. Elle dit seulement qu’elle a bien fait, qu’elle expliquera plus tard. Elle craint de tout dévoiler maintenant, elle se garde pour le confessionnal. Elle rêve de son odeur d’encens et de sueur mêlés, elle sait qu’on lui y accordera le pardon. Elle a bien fait. Et elle rit très fort pour conjurer la peur que lui inspire le monde dehors. Et tout cela siffle entre les dents de la meurtrière, ces quelques mots serinés comme une prière, ce rire effrayant, tout cela siffle et coince, et s’éteint aussitôt qu’on y prête l’oreille. »

Extraits

« Que faire dès lors pour apaiser les peurs de cinq gosses écrasés dans leur lit par une crise de schizophrénie paranoïde sévère, que faire dans cette nuit froide où l’on pense plus à faire chauffer le poêle qu’à faire chauffer les cœurs, ici en l’Auge où s’amassent des misères tellement dingues qu’à les nommer on s’effraie tant qu’on n’y croirait presque plus, ici où vendre un enfant au plus offrant, pour survivre, est monnaie courante, ici dans ce quart-monde presque enterré dans le fond de la ville où l’on meurt de la phtisie, ici où la règle est que l’autre à côté souffre autant que soi, ici sans assistance publique, sans police ou alors pour punir, ici sous les talons de la Suisse, colosse en devenir aux pieds déjà tellement d’argile.

Que faire, donc ?

Rien sinon courber l’échine, jusqu’à demain. » p. 47

« Si Marthe était née à Fribourg, à vingt kilomètres à peine, on aurait peut-être parlé d’épizootie, prié un peu, sûrement, parce que quand même, et puis organisé des quarantaines, abattu par prévention, administré des sérums. Mais elle vient d’Ueberstorf au cœur de la Singine, presque enclave où l’on élève encore au lait d’une foi noire et superstitieuse, terreau d’un catholicisme apocryphe où nains et vierges se vénèrent parfois au même titre, au sommet de monts sacrés pour on ne sait quoi, et qu’ici, aux portes des années cinquante, pour venir à bout d’une maladie qui tue les bêtes et peut-être les hommes car, qui sait, on cherche l’intercession de Marie en fabriquant des grottes à coup de dynamite.

C’est Monsieur Raemy, professeur d’école de secondaire, qui avait commencé à déblayer une ancienne carrière désaffectée dans le Birchwald, accompagné de ses élèves. Le lieu avait été choisi pour le grès qui s’y trouvait, et servirait plus tard à l’agrandissement de l’église. Un lundi, une délégation comique composée d’un géant et de ses trente-sept petits nains armés de pelles s’était donc rendue en forêt et avait entrepris d’évacuer des tombereaux de déchets à l’aide de charrettes à bras. Quatre jours plus tard, on pouvait commencer les dynamitages qui ouvriraient dans la roche un creux fidèle à la grotte originale, à Lourdes. Il fallait encore y mettre une statue de la Vierge mais le curé y avait pensé; à la quête, il avait déjà récolté deux cents francs. Au-dessus de la grotte, on avait gravé l’Ave Maria de tradition à toute vitesse, comme une imploration de pierre scandée à bout de souffle, au seuil de la mort On pouvait bénir la grotte, enfin. » p. 115

À propos de l’auteur

Olivier Vonlanthen © Photo DR

Né en 1987, Olivier Vonlanthen a grandi à Fribourg, où il vit toujours. Après des études de littérature française et d’histoire de l’art, il s’oriente vers une formation d’enseignant. En parallèle de ce parcours académique relativement linéaire, il exerce divers métiers, par choix autant que par nécessité : employé de supermarché, serveur en café, veilleur de jour dans un centre d’accueil pour personnes en situation de précarité, agent d’entretien paysager, puis accompagnant à la réinsertion socio-professionnelle. Ces expériences multiples nourrissent durablement ses préoccupations sociales et sa conscience politique. En 2022, il reçoit le Prix de poésie C. F. Ramuz pour Ossuaires, son premier recueil. Son roman Notre-Dame-des-Démolies est paru le 5 janvier 2026, dans la collection de roman noir « Nuit noire ». (Source : Éditions La Veilleuse)

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