En lice pour le Prix des Écrivains du Sud
En deux mots
Un écrivain divorcé trois fois décide d’épouser Jennifer Carpenter, l’actrice de la série Dexter. Direction Los Angeles. Dans l’avion, il rencontre une autre Jennifer qui va chambouler ses plans. S’ensuit une cavale romanesque de la Californie à New York, de Floride au Kentucky, semée d’embûches, d’arrestations et de rencontres improbables. Une déclaration d’amour déjantée où fiction et réalité se confondent.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Amoureux de la sœur de Dexter
Patrick Besson frappe fort avec ce roman inclassable. Il nous entraîne dans une quête amoureuse aussi désespérée que jubilatoire. Entre chronique acerbe d’Hollywood et réflexion sur notre addiction aux séries, ce texte mêle avec brio le vrai et le faux. Acidulé et irrésistible.
« Une semaine après mon troisième divorce, je tombai amoureux de Jennifer Carpenter, actrice nord-américaine née le 7 décembre 1979 à Louisville, Kentucky. (…) Après une courte réflexion, je décidai que Jennifer serait ma quatrième épouse. » Ainsi commence cette odyssée amoureuse improbable.
Le narrateur, écrivain retraité de soixante-huit ans, est-il complètement fou ? Possède-t-il un ego assez surdimensionné pour croire qu’il lui suffira de rencontrer l’actrice pour qu’elle accepte de devenir son épouse ? Toujours est-il qu’il achète un billet pour Los Angeles. Son plan : organiser une rencontre via l’agent de l’artiste.
Le hasard s’en mêle dès l’avion. À côté de lui s’installe une autre Jennifer. Pas celle qui joue Debra Morgan dans Dexter, celle qu’il convoite. Mais une Jennifer américaine, mère de quatre enfants, qui va se passionner pour son histoire d’amour à venir. Au point de ne plus le quitter. Jennifer 1, comme il la surnomme, devient sa complice, son chauffeur, puis sa maîtresse.
À Hollywood, il ne trouvera pas l’actrice tant désirée. Il assistera aux obsèques d’un agent, arpentera les rues de Los Angeles avec son Guide Vert Michelin. Direction ensuite Louisville, dans le Kentucky natal de Jennifer 2. Faute de la rencontrer, il croisera sa sœur, chiropraticienne et lui remettra un message. Qui finira par atteindre sa destinataire.
Rendez-vous à New York. Mais dans la Grande Pomme, ce ne sont pas des mots doux qui l’attendent. Une plainte l’envoie quelques heures derrière les barreaux. Il lui en faut davantage pour renoncer.
De Floride à Hollywood, il n’aura de cesse de suivre Jennifer 2. Il échappera à un attentat, croisera une veuve au doux nom de Raskolnikova. Et parviendra finalement à retrouver celle qu’il convoite dans un vol pour Paris.
Patrick Besson mêle avec une habileté diabolique fiction et réalité. Les détails biographiques sur Jennifer Carpenter sont vrais : sa date de naissance, son rôle dans Dexter, son mariage avec Seth Avett, musicien des Avett Brothers, leur fils Isaac, sa sœur Kim. Cette véracité documentaire donne au récit une troublante ambiguïté. Sommes-nous dans le délire d’un écrivain retraité ou dans une véritable traque amoureuse ?
L’auteur livre aussi une réflexion mordante sur la puissance addictive des séries. Comment ne pas confondre le personnage incarné et la personne réelle ? Jennifer Carpenter s’est imposée à lui par son jeu, sa « façon de marcher : agressive, féline, à la fois féminine et masculine ». La fiction a dévoré le réel.
Le style, lui, reste inimitable. Patrick Besson cisèle des formules qui font mouche. « La plupart des femmes sont convaincues que les hommes sont des tendres dans le fond mais elles se trompent : les hommes ne sont pas tendres et dans le fond c’est pire. » Ou encore : « Los Angeles : grande banlieue sans Paris au milieu. » L’humour caustique irrigue chaque page.
De ses chroniques au Point à ses dizaines de romans, Patrick Besson a construit une œuvre singulière, cultive un ton provocateur et décalé. Ici, il se met en scène sans complaisance. Vieillissant, divorcé, sans fortune. « Depuis que je touche ma retraite, j’ai perdu le goût d’écrire. » L’autodérision n’exclut pas la cruauté.
On se régale de cette fantaisie littéraire, de ces tribulations dans le monde du cinéma, de ce joyeux jeu de massacre. Les seconds rôles sont savoureux : Jennifer 1 qui devient l’alliée inattendue, l’agent francophile de Pasadena, la veuve Raskolnikova.
À force de chercher l’amour, on finit par le trouver. Même si les plans ne se déroulent jamais comme prévu. Le Jour où je suis tombé amoureux est un hymne déjanté à l’amour fou, aux passions tardives, à la littérature qui vampirise le réel. Voilà un roman jouissif, drôle et grave, où le ridicule ne tue jamais celui qui assume ses obsessions jusqu’au bout.
Le Jour où je suis tombé amoureux
Patrick Besson
Éditions Albin Michel
Roman
176 p., 19,90 €
EAN 9782226479792
Paru le 2/02/2026
Où ?
Le roman est situé à Paris, Los Angeles puis à Louisville, Kentucky, New York et Cape Coral, en Floride.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Il était une fois un écrivain français : moi. Après mon troisième divorce, j’envisage d’épouser une jeune actrice nord-américaine aperçue dans une célèbre série télé. Première étape : Hollywood. C’est le début d’une odyssée hilarante sur les traces de cet Ulysse tendre et désordonné pour lequel le mot mésaventure a été inventé. »
Les critiques
Les premières pages du livre
« 1
Une semaine après mon troisième divorce, je tombai amoureux de Jennifer Carpenter, actrice nord-américaine née le 7 décembre 1979 à Louisville, Kentucky. On dit une ex-femme, pas un ex-homme. Dans une séparation, la femme perdrait-elle son sexe et l’homme récupérerait-il le sien ? Après une courte réflexion, je décidai que Jennifer serait ma quatrième épouse. Je me renseignai sur le Kentucky, État qui prendra une place considérable dans ma nouvelle vie conjugale, à moins que Jennifer ne veuille que nous restions vivre en France. Le Kentucky n’est pas le Sud mais ce n’est pas le Nord non plus. Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), il resta neutre. La capitale porte un nom de saucisse : Frankfort, ce que je jugeais encourageant, étant amateur de charcuterie allemande. J’eus naguère le projet d’écrire un roman intitulé Outre-Rhin où j’aurais raconté mon inintéressante année de service militaire en Allemagne commencée quelques jours avant la venue au monde de Jennifer Carpenter.
J’avais annulé, pour raisons médicales, un déplacement en Serbie. Si je m’étais trouvé à Belgrade au début de l’été 2024, je n’aurais pas pu dénicher, au Gibert Joseph du boulevard Barbès, la première saison de Dexter, série des années 2000 dans laquelle Jennifer – ou Jen – joue le rôle d’une sœur flic d’un serial killer. Elle n’est pas une policière comme les autres et son frère est le contraire d’un tueur en série banal : ultra-sympathique.
L’équilibre charmant d’un visage asymétrique : celui de Jennifer dont j’ai mis toute une semaine à retenir le nom de famille. Encore ai-je eu recours à un moyen mnémotechnique : car, voiture en anglais, penter, ou panthère. Quand je tente de prononcer le nom complet de ma future fiancée d’outre-Atlantique, j’ai d’abord l’image d’une auto, puis celle d’un fauve, qui s’unissent pour donner naissance à l’être splendide qui m’est désormais destiné.
Depuis que je touche ma retraite, j’ai perdu le goût d’écrire. J’ai longtemps affirmé, par désinvolture et coquetterie, que j’écrivais pour de l’argent ; je me rends compte aujourd’hui que c’était vrai. Mon unique excuse est d’avoir fait des livres à mon goût ultra-minoritaire. J’entame ce nouveau roman dans un état d’esprit défensif alors qu’il faut faire le contraire : attaquer. Ce que fait Jennifer – Debra ou Deb dans Dexter – pendant les neuf saisons de la série, y compris après sa mort fictive. Elle est aidée par sa façon de marcher : agressive, féline, à la fois féminine et masculine. C’est une sœur bonne ou mauvaise, ça dépend des épisodes, avec le côté rugueux lié à cet état. J’aime sa minceur adolescente, ses longues jambes fines, sa bouche de travers. Son mouvement dégage un charme acide. On se dit qu’à part son frère, elle n’a encore aimé aucun être humain, ce qui est érotique.
Les aéroports devenus aussi étouffants que les cathédrales sans fenêtres : presbytères du capitalisme. En moyenne, un kilomètre de magasins avant l’avion. Dans ma jeunesse, il y avait moins à marcher quand on voulait prendre l’avion. Je me souviens des petits aéroports de Belgrade, Dublin, Nice, Brazzaville, Varsovie, Athènes, où je ne mettrai plus les pieds par colère contre le progrès désagréable.
Le voyage en avion est un casino : on gagne une jeune et belle voisine ou un vieux voisin obèse. On devrait pouvoir s’asseoir où on veut, comme dans l’autobus ou le métro. Quelqu’un s’installe à côté de moi, que je n’ose pas regarder : si c’est une femme et qu’elle me plaît, que lui dire ? Si c’est un homme qui ne me plaît pas, comment le tuer ? La femme se lève et s’assoit à plusieurs reprises : une énervée. Elle a un lourd parfum dans lequel je voyagerai pendant treize heures. Son visage me dit quelque chose, bien qu’il ne soit pas celui de Jennifer Carpenter. Mon ami banquier de la rue de Messine, Olivier Aubertin, m’a dit : « Carpenter, c’est charpentier. » N’ai plus besoin d’aller chercher le nom de mon amour dans une voiture ou à l’aide d’une panthère.
2
Dexter se passe à Miami, mais le tournage de son ultime épisode eut lieu en 2020. Jen a-t-elle depuis fait souche à Miami en hommage à la célébrité que lui a donnée la ville star de la Floride ou bien l’actrice est-elle retournée à Los Angeles, c’est-à-dire à Hollywood ? Repartie dans le Kentucky à la suite de films décevants ou de séries à saison unique ? Je m’aventure – le verbe se mésaventurer n’existant pas – en Californie par esprit simplificateur, comme ces touristes croyant trouver Maurice Utrillo dans chaque petite rue de Montmartre. Comment explorer 10 500 km2 d’autoroutes quand on ne sait pas conduire ? La compagne de Dexter dans la série – Rita, jouée par Julie Benz, âgée aujourd’hui de cinquante-deux ans – prend une fois l’autobus, au milieu de blacks, de latinos et de SDF. En serais-je réduit à cette extrémité multiraciale ? Ma voisine, dans le 747, est américaine, ce qu’elle m’annonce avec cette familiarité, cette bienveillance et ce charme que j’aime dans les romans d’Henry James, pleins de l’outrancière politesse américaine. En présence d’un Américain et surtout d’une Américaine, on se sent grossier – l’adjectif anglais est meilleur : rude – et mal lavé. Après m’avoir donné son prénom – Jennifer ! – en échange du mien, elle me demande ce que je viens faire en Californie et je lui dis épouser Debra Morgan, la sœur de Dexter dans la série éponyme. Elle hurle de rire, réveillant la moitié de la business class. Les Américaines ne rient pas, elles hurlent. Quand elles sont en colère : aboient. Jennifer me raconte qu’elle aussi est actrice et a joué dans des séries jusqu’à son mariage avec un producteur de télévision qui a mis un terme à sa carrière d’actrice et l’a fait entrer dans celle de mère de famille : elle a quatre enfants, trois garçons et une fille. Elle me donne leurs prénoms que j’oublie aussitôt. Cette femme étrangère à côté de qui je vais dormir, moi qui, à quelques exceptions près, dors seul depuis trois ans. Qui porte le même prénom que la personne dont je suis parti à la recherche pour l’épouser. Mère elle aussi mais d’un enfant unique qu’elle a fait avec Seth Avett : Isaac. Seth né en 1980, l’année où j’ai pris l’avion pour la première fois (Paris-Madère). Il a épousé Jennifer en 2016. Avant de m’envoler pour la Californie, j’ai acheté le dernier album des Avett Brothers. Suis attaché aux CD comme aux DVD et à l’argent liquide. Mon chagrin de voir A-S, au Nazir de la rue des Abbesses, payer nos cafés avec sa carte de crédit. À force de se dématérialiser, le monde risque de disparaître. Le couple Avett-Carpenter en est à sa huitième année. Jen en a peut-être soupé d’écouter depuis presque une décennie du folk rock sudiste (Caroline du Nord) et Seth de consoler son épouse à chacun de ses téléfilms au mauvais audimat. L’iceberg assassin du demi-siècle vécu. Avec moi, Jennifer aura l’impression de redevenir la petite fille d’un papa de vingt-trois ans : notre différence d’âge.
À la fin du siècle dernier, mon séjour en Californie avec B. Que précéda celui, en 1987, avec Christian Augé, copain de régiment. Que j’ai raconté dans L’Humanité, texte repris dans le numéro 26 (été 1989) de la revue L’Infini, les deux – Philippe Sollers et sa revue – ayant disparu au printemps 2023. B. revenait chaque soir du Sunset Marquis avec les polaroïds des célébrités du spectacle qu’elle avait photographiées dans la journée. Souvenir d’un acteur américain mélancolique, sans travail, beau mais atteint de psoriasis. À la fin du dîner, il allume une cigarette que l’un des serveurs lui demande aussitôt d’éteindre. Nous sommes, argue le comédien, les derniers clients dans le restaurant et donc ne gênons personne. « Si une patrouille passe, nous sommes en infraction et devrons, comme vous, payer une amende », dit le serveur. Y a-t-il jamais eu des brigades anti-tabac aux États-Unis ou en Europe ? L’acteur éteint sa cigarette dans son assiette, car il n’y a pas de cendrier sur la table.
Je cherche, dans le Guide Vert Michelin des États-Unis, les lieux de Californie que nous avons visités avec B. en été 1995. Ma voisine, en surpoids patriotique, sourit quand elle me surprend en train de bachoter, comme si le Guide Michelin était une annale du baccalauréat ou un manuel du code de la route.
– L’Amérique ne se visite pas, dit-elle. Elle se mange, comme un hamburger. Hamburgers, du reste, meilleurs en Europe qu’aux USA. Vous n’êtes pas végétarien, Patrick ?
Depuis qu’elle connaît mon prénom, elle le place à la fin de presque toutes ses phrases. Je décide de faire de même, ce qui donne :
– Savez-vous, Jennifer, où habite Jennifer, Jennifer ?
– Non, mais ça ne doit pas être difficile à découvrir.
– Dans les films américains, on tapote une minute sur un ordinateur et on obtient les renseignements dont on a besoin pour durer une heure trente devant des spectateurs avachis.
– Je vais demander à mon agent.
Une fille grasse vous met souvent sur le chemin d’une fille maigre par masochisme. Je regarde ma voisine prodigieuse, qui m’apporte une solution à un problème insoluble : trouver Carpenter dans une agglomération de 18 millions d’habitants. La Jennifer de l’avion serait-elle prête à me servir de chauffeur ?
– Ce serait avec bonheur, Patrick, mais il faut que je m’occupe de mes quatre enfants.
– Pourquoi étiez-vous sans eux en Europe ?
– J’étais avec eux. Ils sont rentrés en Amérique avec leur père il y a trois jours.
– Pourquoi n’êtes-vous pas rentrée avec eux ?
– Pour vous rencontrer.
Cette déclaration accentue mon trouble. Suis-je dans la réalité ou dans une fiction ? Nous sommes tous dans une fiction dont la réalité se venge en nous infligeant des punitions que nous n’avons pas réclamées ni méritées : cancer, banqueroute, accident d’auto ou d’avion. Elles nous rappellent que le monde est réel, même celui que nous inventons.
Le problème, en avion, du dîner. Aussi peu de place pour manger que sur les terrasses parisiennes où les tables rétrécissent d’année en année. On n’est pas sûr, quand on plante notre fourchette dans un morceau de viande, qu’on n’est pas en train d’attaquer le poignet du voisin. Jennifer entame son repas avec un sérieux attendrissant de mangeuse passionnée.
3
Le principal obstacle à mon prochain bonheur conjugal : Seth Avett. Petit Jésus du sud des États-Unis, il a gardé les moustaches du Christ mais il a rasé sa barbe. Il a quarante-trois ans, soit un an de plus que Jennifer et vingt-cinq ans de moins que moi. Le précédent mari de la comédienne, Michael C. Hall, plus connu des téléspectateurs du monde entier sous le nom de Dexter, a cinquante-trois ans. Il a retrouvé l’amour, comme on dit sur les sites people, avec Morgan MacGregor, critique littéraire. Jennifer Carpenter avait épousé dans la vie l’homme dont la femme qu’elle incarne dans la série est amoureuse sans espoir : accomplissait dans la réalité l’inceste qui lui avait été interdit dans la fiction.
La musique du groupe The Avett Brothers (fondé par Seth en 2000) est un pot-pourri de rock, country, pop. Seth hésite entre plusieurs genres. Comment Jenny réagit-elle à cette dispersion ? L’approuve-t-elle ? S’en fiche-t-elle ? Devrai-je, pour attirer sa sympathie, me présenter comme un fan des Avett ou sera-t-elle davantage charmée si je lui apparais comme un spécialiste de Creedence Clearwater Revival, de Quicksilver ou encore – surtout, me précise le musicologue rock Marc Dolisi – des Kings of Leon (trois frères, un cousin, une famille d’évangélistes) ? Tous groupes du sud des États-Unis, d’où leur énervement par temps chaud et leur langueur par météo froide.
Ma voisine s’est endormie. Ces gens qui dorment en business, au prix où sont les billets. Je continue de me faire servir du champagne en étudiant sur Google le jeune couple que je vais briser. Je suis surtout triste pour l’enfant âgé aujourd’hui de neuf ans. Serai-je un bon beau-père ? J’en doute, vu comment j’ai merdé avec le fils d’A.-S. Il y aura l’obstacle de la langue. Mon anglo-américain n’est pas assez précis pour circonvenir un beau-fils dont j’aurai détruit le bonheur. Il me faudrait la langue parfaite de Henry James dans Ce que savait Maisie (1896).
On descend sur Los Angeles, ville disparue à force d’être filmée. Peuplée de gens du spectacle qui se couchent tôt pour aller, le lendemain matin, tourner ou se faire refaire le nez. Recopier mon Guide Vert de la Californie (pages 284-303) ou continuer mes recherches sur le Net ? Ma voisine se réveille et s’étire comme un chat. Un gros chat. Un peu vieux. L’air détendu des gens qui arrivent chez eux comparé à l’angoisse visible des gens qui atterrissent dans une ville étrangère. Les Français se taisent après avoir parlé toute la nuit, les Américains parlent car ils ont dormi toute la nuit. Jennifer me donne sa carte de visite. Son mari producteur est francophile : il peut réciter La Nuit américaine et Le Dernier Métro. Il adorera converser avec moi en français, langue qu’il a apprise au collège et dans laquelle, année après année, il s’est perfectionné. Avec Truffaut. Ils habitent à Pasadena. Où on logeait, Augé et moi, en hiver 1987. L’incessant ballet du temps et des espaces. Jennifer me demande pourquoi je marche si lentement. Ça me fait penser que j’ai soixante-huit ans, alors qu’il y a une seconde j’en avais trente-sept de moins.
Los Angeles : grande banlieue sans Paris au milieu. Une succession – un infini – de petites maisons sans prairie. Les enfants sont à vélo, les parents en auto et les noirs à pied. Ou en SUV. Il y a un système de bus aussi compliqué qu’une demande de retraite complémentaire. Downtown : royaume des anciens buildings en briques et des nouveaux en verre. Il y a la mer : c’est l’océan. L’aéroport de Los Angeles a un nom de science-fiction : Lax. Kennedy ou Charles-de-Gaulle, c’est mieux. Lax, le début de laxatif. Dès l’atterrissage à LA, on se fait chier.
De Paris, j’ai réservé une chambre au Sunset Marquis : 399 euros. 1 200, Alta Loma Road, West Hollywood. Dans l’avion, j’ai tenté de calculer le temps que me prendrait la séduction de Carpenter. Je me suis octroyé un mois. 399 × 30 = 11 970 euros. Il me faut aussi compter les frais d’alimentation et de représentation. Le tout ne devrait pas dépasser une trentaine de milliers d’euros, le montant de ma petite réserve habituelle. Il faut se méfier des petites réserves habituelles : on finit par ne plus y toucher, c’est comme si elles disparaissaient.
Le Sunset Marquis : refuge pour les pauvres, c’est-à-dire les gens qui n’ont pas de fortune ou ne l’ont pas faite. Ma chambre est-elle celle de l’automne 1995 ? Le destin des chambres : être oubliées. Aurais-je été mieux au Château Marmont ? 567 euros la nuit. 567 × 30 = 17 010 euros. Plus cher. Le film de Sofia Coppola (Somewhere, 2010) ne fut pas une bonne publicité pour l’établissement. Tristesse de HLM dans le luxe moite international. Du moment qu’un produit est cher, ça ne s’impose plus qu’il soit bon. Sofia : cette fille qui ne tourne que dans les palaces et les villas de luxe. Parce qu’ils lui rappellent les voyages avec son père Francis quand elle était enfant ?
Le lit tout en hauteur : comment font les handicapés pour y monter ? Beaucoup de blanc, comme dans un hôpital public. Je range mes affaires. C’est pour elles le meilleur moment du voyage. On a l’impression qu’après avoir été pliées elles respirent enfin. Ma trousse de toilette pillée à Charles-de-Gaulle par un homme noir de la sécurité : adieu Eau Sauvage. J’allume la télévision pour m’assurer que Jennifer Carpenter n’est pas décédée pendant la nuit. Cette mort m’irait bien dans le contexte de cette autobiographie. Je m’interdis le mini-bar et le room service : irai boire et manger dehors ou à l’hôtel mais en réglant les additions au fur et à mesure. Reboire, après quarante ans d’Évian, l’eau du robinet. Qui n’est pas plus mauvaise, selon mon fils cadet. Il travaille dans l’eau. Aurais-je préféré qu’il soit vigneron ? Sur mon téléphone, plusieurs messages de proches – mais ne sont-ils pas lointains ? – s’inquiétant de savoir si je suis bien arrivé à Los Angeles, comme si c’était une destination improbable, incertaine. Je songe à un livre où la ponctuation ne serait assurée que par des points d’interrogation : « Longtemps ? je me suis couché ? de bonne heure ? » Je me retiens d’appeler la Jennifer de l’avion. Pour la commodité du récit, on l’appellera Jennifer 1 et Jennifer Carpenter sera Jennifer 2, alors que dans mon cœur Jennifer 2 m’importe davantage que Jennifer 1, il serait donc plus logique que Jennifer 2 soit Jennifer 1 et que cette dernière soit Jennifer 2. Mais la logique.
Je n’eus pas besoin d’appeler Jennifer 1 : c’est elle qui le fit, en début de soirée. Elle prenait mon entreprise – sans espoir ? – à cœur. Elle avait appelé son agent qui n’était pas celui de Jennifer 2 mais qui connaissait quelqu’un dont la sœur était en contact avec l’ostéopathe de l’actrice. Les ostéos font fortune à LA, où beaucoup de gens ont mal au dos à cause de la tension sur les tournages. Tension à laquelle je suis désormais moi-même soumis, ce livre étant une sorte de film dont je serais le scénariste, le réalisateur et l’acteur.
– Mon agent souhaite vous rencontrer, Patrick, afin de s’assurer que vous n’êtes pas fou.
– Je suis fou, sinon je ne serais pas dans une chambre d’hôtel de West Hollywood, en quête d’une actrice mariée de vingt-trois ans de moins que moi et mère d’un petit garçon.
– Mon agent habite Venice, c’est l’une de ses nombreuses originalités.
– Il est fou, lui aussi ? »
Extraits
« Jennifer 1 a trouvé, sur son iPad, les trois romans fondateurs du mythe Dexter : Ce cher Dexter (Random House, 2004), Dexter revient ! (Random House, 2005) et Le Démon de Dexter (2008). La raison pour laquelle j’ai lu ces mille pages sans m’arrêter : retrouver Debra Morgan dans sa première incarnation. Les aventures de Dexter commencent par l’assassinat d’un prêtre pédophile ayant lui-même trucidé une demi-douzaine d’enfants. » p. 97
« La plupart des femmes sont convaincues que les hommes Sont des tendres dans le fond mais elles se rompent : les hommes ne sont pas tendres et dans le fond c’est pire. » p. 133
À propos de l’auteur
Patrick Besson © Photo DR
Patrick Besson est né le 1er juin 1956 à Paris d’un père russe et d’une mère croate. Il est chroniqueur au magazine Le Point depuis 2002 et juré du prix Renaudot depuis 2003. Il a publié son premier roman Les Petits Maux d’amour à l’âge de dix-sept ans, en 1974. Il obtient le Grand prix du roman de l’Académie française en 1985 pour Dara et le Prix Renaudot en 1995 pour Les Braban. Il a publié plus de trente romans et de nombreux récits. (Sources : Babelio / Booknode)
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