En deux mots
Un visiteur français découvre les îles Féroé et l’histoire d’Anna, née en 1902 et morte quelques mois plus tard. Jonas, le père pêcheur, Olga, la mère alcoolique, et Elin, la tante dévouée, vont retracer ce drame, secondés par le village de Gjógv, les vents et même un bonnet qui vont nous livrer leur version.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Tous les témoins du drame d’Anna
Aurélien Gautherie signe un premier roman aussi singulier qu’envoûtant. L’auteur, grand voyageur et ethnologue de formation, retrace un drame familial vieux de plus d’un siècle. Convoquant tous les témoins de la brève existence d’Anna, il nous fait découvrir les mystérieuses îles Féroé.
« J’aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m’appartiendront jamais. Je serai toujours l’Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se demandant — et moi, c’est cela qui me surprend — ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. » Un visiteur français revient sans cesse dans ce village perdu au bout du monde. Pourquoi ? Lui-même ne le sait pas vraiment. Mais il a ses rituels. Et le premier d’entre eux consiste à arpenter le cimetière.
Là, entre les tombes battues par les vents, il découvre le carré des Anges. Ces « pierres tombales surmontant des corps anormalement petits, frappées du sceau du scandale, aux dates si proches et pourtant accolées : à peine quelques années, quelques mois, quelques semaines — ou quelques jours ». Les noms, gommés par le temps et les assauts du vent, sont presque impossibles à lire. Parmi ces enfants disparus, il cherche Anna. Mais sa tombe n’existe pas. Et pourtant, cet Ange va le hanter.
Anna naît dans la nuit du 26 juillet 1902, jour de la Sainte-Anna. Sa mère, Olga, tremble de peur pendant l’accouchement. Son père, Jonas, pose sa main sur le ventre maternel. Cette main rassurante qu’Anna reconnaît déjà. « Elle ne savait pas si cette main rassurait vraiment cette dernière, mais elle était certaine qu’ainsi rien ne pouvait leur arriver. »
Freyja l’accoucheuse arrive. On la dit sorcière. On raconte qu’elle confond chair humaine et viande de globicéphale. Mais tout se passe bien.
L’enfant vit. Fragile. Alors on convoque le médecin qui ne donne que quelques mois à vivre à la petite fille. Jonas, modeste pêcheur, l’entoure de tout son amour entre deux sorties en mer. Olga aussi l’aime, même si ses sentiments restent troubles. Son penchant pour l’alcool n’est sans doute pas étranger à la faible constitution d’Anna.
Le 18 août 1902, trois semaines plus tard, le drame frappe. « Hors d’elle, Olga blâma de nouveau le médecin, puis la nature, le hasard, la fatalité. Elle alla jusqu’à incriminer Dieu. Ce 18 août 1902, toutes les joies éprouvées depuis la naissance d’Anna disparurent — l’idée même de bonheur déserta son esprit définitivement. »
Dans ce malheur, une figure salvatrice émerge : Elin, la sœur de Jonas. « Elin l’aimait comme si elle était sa propre fille, elle aurait été prête à tout pour elle, à la défendre contre ceux qui lui voudraient du mal. Anna le sentait et Elin le lui murmurait souvent, chaque fois avec plus d’assurance : « Je m’occupe de toi, je m’occupe de tout. » »
Ce qui fascine dans ce roman, c’est sa construction. Aurélien Gautherie ne se contente pas de raconter un drame familial. Il donne la parole au village de Gjógv lui-même. Aux vents qui soufflent « à en faire mousser l’écume au sommet des vagues ». À un bonnet. À un seuil de porte.
Ces voix inattendues se mêlent à celles de l’Étranger, de Jonas, d’Anna, d’Olga. Elles forment un chœur polyphonique qui rappelle les tragédies antiques. Le village devient protagoniste : « Un village de carte postale au toponyme imprononçable. » Les vents deviennent conteurs : « De toute humanité je saoule les marcheurs éreintés / aventuriers d’eux-mêmes / explorateurs des horizons. »
Cette mise en scène habile transforme le récit en expérience sensorielle. On sent les embruns salés. On entend craquer le parquet de la chambre où Jonas agonise. On voit l’Étranger « accroupi, recroquevillé, recueilli » devant les tombes d’enfants.
Aurélien Gautherie sait se faire sobre pour les moments intimes, lyrique pour évoquer les paysages. Les phrases courtes alternent avec des descriptions plus amples, créant un rythme qui épouse celui des vagues.
Grand voyageur, l’auteur a fait des régions nordiques son terrain de prédilection. Son parcours en ethnologie irrigue ce roman d’une connaissance intime des Féroé. On sent qu’il a arpenté ces îles, écouté leurs habitants, observé leurs rituels. Cette familiarité transparaît dans chaque détail : les toits recouverts d’herbes folles, la viande de globicéphale, les traditions d’accouchement nocturne chez les Kristiansen.
En réussissant le pari difficile de mêler ethnographie et fiction, drame intime et fresque géographique, il signe un premier roman prometteur. Son originalité narrative, cette capacité à faire parler les lieux et les éléments, annonce un écrivain singulier.
Je gage vous vous aimerez vous aussi découvrir les Féroé par ce prisme si particulier.
L’Enfant du vent des Féroé
Aurélien Gautherie
Éditions Noir sur Blanc / Notabilia
Premier roman
192 p., 20 €
EAN 9782889831845
Paru le 8/01/2026
Où ?
Le roman est situé aux Îles Féroé, principalement à Gjógv.
Quand ?
L’action se déroule de 1902 à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s’est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s’éteindre à la même date qu’Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s’expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Les critiques
Actualitté (Clotilde Martin)
Bande-annonce du roman © Production Éditions Noir sur Blanc
Les premières pages du livre
« Gjógv
Quelle qu’en soit la raison, s’il vous prend un jour l’envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l’archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s’afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j’apparaîtrai, ça, en revanche, c’est une autre histoire… Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d’eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l’astre qui plonge dans l’horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s’incline, on l’accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non.
Pour la suite du classement, en revanche, c’est plus ouvert. Le village de Saksun, sur l’île de Streymoy, attire l’œil : ses maisons aux toits recouverts d’herbes folles, avec leur air de cabanes de hobbits, ont de quoi séduire, et la réputation d’un villageois qui accueille les visiteurs impolis fourche à la main et insultes à la bouche titille les curiosités les plus hardies.
Plus au sud, à quelques kilomètres de l’aéroport international de Vágar, il y a un endroit qui n’est pas mal non plus : c’est le Sørvágsvatn. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un lac étirer la noirceur de ses eaux au-dessus du niveau de la mer, un lac comme posé là, par on ne sait quelle divinité, au sommet des falaises. Pour un peu, on croirait à un montage, une énième supercherie du net. Rien à dire : sur les photos, il a de l’allure.
Le dernier en lice parmi les mastodontes des décors féroïens, c’est le phare de Kallur, à l’extrémité nord de l’île de Kalsoy, petite lueur blanche punaisée sur la crête, d’un côté l’à-pic et son fracas, de l’autre les pentes herbeuses gorgées de l’eau des nuages. Un sale tricheur, ce phare, car depuis peu, à cent pas, le gouvernement lui a installé une voisine qui est un véritable aspirateur à touristes : la pierre tombale de James Bond, aux abords piétinés et boueux, icône des cinéphiles nostalgiques depuis que le plus célèbre agent secret de la planète a passé l’arme à gauche.
Et puis il y a moi, Gjógv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable. Ma première idée était de vous laisser faire quelques recherches sur la prononciation du féroïen, et puis, bien que vieille dame un peu caractérielle et facétieuse, j’ai décidé d’être courtoise. Quand même, vous allez me croiser souvent, alors je vous aide un peu : on dit Djèkv.
Rien de particulier ici à première vue. Un village parmi tant d’autres dans l’archipel, posé au bord de l’eau, au milieu de nulle part, auquel on arrive au bout d’une route tranquille qui descend tout droit jusqu’à l’océan après avoir franchi un petit col. Quelques moutons en liberté. Ah oui, une spécificité tout de même : mon port. Enfin, « port », voilà un bien grand mot : difficile d’appeler ainsi quelques mètres de large entre deux pans de rochers. À peine une anfractuosité, une anomalie. Mais qui ne s’est pas assis sur mon unique ponton, espérant malgré lui, avec une gourmandise d’enfant, qu’un drakkar de poche s’engage subitement dans ce bras de mer, ne peut saisir le glorieux des clichés de carte postale. Rien de grandiose a priori, mais une échancrure de calme qui a permis à quelques hommes de s’installer ici un jour et de profiter d’un accès facile à l’océan. Ce furent les Joensen qui arrivèrent les premiers, suivis rapidement des Holm, des Hansen, des Kristiansen, des Gaard.
Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une poignée à vivre ici à l’année. À la belle saison, des étrangers déambulent dans mes ruelles une heure ou deux, certains passent la nuit à l’auberge de Gjaargardur ou dans une chambre d’hôte. Comme une étoile montante à qui l’on demanderait d’où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d’évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d’un passé révolu, d’une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n’ai même pas d’ouverture infinie vers le large, comme l’île de Mykines, la plus occidentale de l’archipel : à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre.
Jonas
Feindre de dormir était très facile pour Jonas. Faire croire à tout ce petit monde qu’il profitait encore un peu du sommeil du juste en attendant que son cœur s’arrête.
Il n’avait qu’à remonter le temps, s’imaginer au sommet des falaises de l’île d’Eysturoy, quand son grand-père, Dale, l’y emmenait pour admirer la voltige des cormorans les veilles de tempête. À cette époque, il détestait, sur ses pupilles, la sensation moitement salée des embruns, aussi accordait-il à ces derniers l’unique droit de fouetter sa peau. La fouetter jusqu’au sang, avec leur chargement minuscule de sel et de sable. Ses joues irritées et piquetées d’un camaïeu de rouges, peu lui importait. À l’exception de ses yeux. Replié sur lui-même, il les fermait fort, à s’en plisser les tempes, à s’en faire remonter les pommettes. Il voulait être certain que l’ouverture était bien calfeutrée, ses deux rangées de cils parfaitement enchevêtrées, comme un maquis protecteur empêchant toute intrusion ennemie. Campé sur ses petits pieds, tenant fermement la main du géant qui l’escortait, il se sentait invulnérable. Il se sentait en vie, livré aux éléments mais les filtrant pour s’en imprégner et grandir. L’enfant du vent des Féroé.
Depuis ce temps-là, il avait gardé l’habitude de fermer les yeux quand il voulait rentrer en lui, trouver un peu de quiétude face à l’adversité. Subir les remontrances d’Olga pour avoir une énième fois souillé l’entrée de la maison au retour de la pêche, contenir la colère qui sourdait face aux réprimandes injustes d’un collègue – et cet enfoiré de Sigurd (paix à son âme !) n’en ratait pas une –, entendre les voisins se plaindre en vain du mauvais temps : les raisons n’avaient jamais manqué, et pas une journée sans ce petit rituel d’autodéfense. Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif – y compris envers lui-même. Il s’était rendu compte qu’il n’avait pas besoin d’un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s’acquiert véritablement qu’avec douceur et patience.
C’était très facile, il maîtrisait la situation. Ce jour-là était le troisième qu’il gardait les yeux fermés. Il avait beau se réveiller de temps à autre, il les gardait clos, reclus volontaire. Il entendait bien, pourtant, tous ceux qui s’étaient réunis et discutaient dans la pièce d’à côté. Ils attendaient la fin. Sa fin. Ils guettaient. De temps à autre, la porte de sa chambre grinçait, puis le parquet, pour quelques pas, et il sentait alors la vieille main d’Elin sur son torse, qui vérifiait s’il respirait encore. Il l’imaginait esquissant un sourire léger et doux, rassurée que son cœur batte toujours, mais déçue, presque, que tout ne soit pas terminé. Déçue de ne pas être soulagée. Et quand elle éprouvait ce sentiment, Elin avait honte de ne pas avoir honte. Comme les rares visiteurs, qui n’osaient pas franchir le seuil de la chambre et s’approcher du mourant qu’il était par dégoût ou superstition, sa sœur restait dans l’attente qu’il parte – enfin – vers l’autre monde.
Mais aucun d’eux n’avait compris. Pas même elle. Ils n’avaient pas compris qu’il était déjà mort. Mort le jour où Anna les avait quittés. Le surlendemain, cela ferait cinquante ans. Alors il attendait le surlendemain pour mourir.
L’Étranger
Au fil de mes voyages, en France ou à l’étranger, c’est devenu bien plus qu’une habitude : une véritable manie, contractée dès l’enfance. Folie pour certains, rituel malsain voire pervers pour d’autres, mais c’est ainsi : irrésistiblement, dès que je visite un lieu nouveau et que l’occasion se présente, j’arpente les allées des cimetières. Telle est ma façon de ressentir l’histoire des lieux, de sonder leur épaisseur pour en carotter la mémoire secrète. Intérieurement, je réécris les vies de ces corps inconnus, improvisateur fécond devant les stèles dédiées « À un tendre époux », les « Regrets éternels » et les « Souvenirs affectueux ». Je m’imagine les amours contrariées, les goûters d’anniversaire, les éclats de rire et de voix, l’entrelacs des corps derrière le secret de portes verrouillées à double tour. Je rentre alors chez moi riche de mille souvenirs, comme autant de vêtements tissés du chanvre enivrant de ces existences insondables. Je me métamorphose et mue pour ainsi dire à envers : je n’abandonne pas ma peau, j’en revêts de nouvelles sur la mienne, éponge insatiable et grave qui s’abreuve au passé et enfle à l’infini.
Cette habitude ne s’arrête pas là. Elle se prolonge — et même, ne saurait être tout à fait complète autrement — par une pratique qui paraîtra étrange à bien des gens, qui conclut rituellement mes promenades incongrues. Que mes pieds avancent en silence sur en pavage ancien ou qu’ils fassent crisser des gravillons humides fraîchement ratissés, ils me mènent toujours vers un espace chargé d’émotions : le carré des Anges. J’ai toujours éprouvé une fascination inexpliquée pour ces pierres tombales surmontant des corps anormalement petits, frappées du sceau du scandale, aux dates si proches et pourtant accolées : à peine quelques années, quelques mois, quelques semaines — ou quelques jours. Ici, aux Féroé, gommés par le temps et les assauts du vent, les noms sont pour certains presque impossibles à lire. Peu importe : ma prononciation serait fautive. Les lettres n’ont de toute façon aucune espèce d’importance, Les chiffres, eux… Les calculs ne sont pas compliqués. 1975-1977 : deux ans. 1983-1988 : cinq ans. 1982-1984 : deux ans, encore. Et puis, au bout de la rangée, une tombe à peine plus grande. Et ce marbre arrogant, insolemment fier de cette double ligne d’écriture : 2001-2004, 2003-2009. Ce marbre qu’on voudrait briser pour qu’il n’ait jamais existé. Comment furent traversées ces années terribles ? Pour cette famille, les réjouissances, le drame, le répit, l’achèvement. Je choisis avec soin deux petits cailloux blancs que je superpose tant bien que mal sur le couvercle froid de leurs corps endormis. Ce minuscule cairn ne résistera pas bien longtemps. Le jardinier de l’église va même sans doute le balayer : « C’est incroyable, les miracles que peut faire le vent : empiler deux cailloux ! » Mais dans ma mémoire leur sommeil sera bien vivant.
Quand la plupart des gens évitent ces allées ou
préfèrent détourner le regard, je m’arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l’injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m’y sens bien. J’ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple : c’est pour moi une expérience de partage poussée à l’extrême, un summum d’empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j’ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux,
miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l’école s’étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d’humanité.
Anna
Il fallait que ce soit la nuit. C’était une tradition
familiale chez les Kristiansen : les enfants naissaient toujours de nuit. Anna entendait la voix de sa mère de façon plus sonore que ces derniers mois, une voix tremblante et incertaine, paniquée, et elle sentait les valvules de son cœur frénétique et saccadé résonner comme deux joueurs de cymbales désynchronisés. Le
sang affluait jusqu’à plus soif, des spasmes grandissants contractaient tous ses muscles et la malmenaient au point que la situation devenait intenable. Elle ne resterait plus là bien longtemps. Elle allait enfin sortir.
– Calme-toi, Olga, tout va bien se passer. Elin est
allée chercher la vieille Freyja. Elles seront là d’une minute à l’autre. D’ailleurs, je crois les entendre.
– J’ai peur, Jonas. J’ai peur. Tu sais bien ce qu’on raconte…
– Tout ira bien, j’en suis sûr.
Jonas caressa le ventre d’Olga pour la rassurer et Anna reconnut la chaleur de sa paume imposante.
Il l’avait déjà cajolée si souvent.
La réputation de Freyja l’accoucheuse avait de
quoi faire frémir. Tous les nourrissons n’avaient
pas survécu aux mains expertes de l’aïeule, et
quelques enfants arboraient de vilaines cicatrices que la rumeur attribuait à sa maladresse ou à une fâcheuse tendance à confondre chair humaine et viande de globicéphale. « On ne peut rien contre la volonté divine », se défendait-elle. Certains lui prêtaient des comportements étranges, prétendaient que c’était une sorcière. Personne ne la fréquentait
vraiment en temps normal mais, fait admirable, sitôt que, dans un village, une grossesse approchait de son terme, Freyja apparaissait effectivement comme par magie dans le quotidien des habitants. On la voyait alors prier au sommet d’une falaise, observer de loin les pêcheurs démêler leurs filets…
Tout cela avait de quoi plonger Olga dans la crainte, et l’inquiétude qui avait crû en elle était légitime. Cette Freyja, cette faiseuse de balafrés, qu’elle aille au diable avec ses ustensiles, ses onguents et ses potions ! C’était du visage et de la vie de son bébé qu’il s’agissait ! Elle tremblait, c’est vrai. Mais Jonas était là et tout se passerait bien. Anna sentait toujours la main de son père sur le ventre de sa mère. Elle ne savait pas si cette main rassurait vraiment cette dernière, mais elle était certaine qu’ainsi rien ne pouvait leur arriver.
Les bruits de pas dans l’allée se rapprochaient, de plus en plus nets au milieu de la nuit. Il y eut un bref instant de silence, comme si tante Elin avait respiré un grand coup pour se donner du courage, puis la porte s’ouvrit brusquement.
– Elle est là. Entrez, dit Elin en regardant par-dessus son épaule.
De l’obscurité surgit alors Freyja. Une grande femme aux cheveux roux délavés, au visage
inexpressif, vêtue d’un manteau traditionnel en laine marron. Elle était étonnamment belle pour son âge et d’apparence bien plus douce que sa réputation ne l’aurait laissé prévoir. Olga croisa le regard de Jonas, qui s’éclipsa et laissa les femmes entre elles. Tout se passa bien.
Il était presque trois heures du matin, le 26 juillet 1902. Le jour de la Sainte-Anna.
Vents
De toute éternité je souffle
à en faire mousser l’écume au sommet des vagues
antédiluviennes
fracassées sur les flancs obscurs
de basalte
à en lécher les éclats aiguisés du phénocristal
De toute éternité je creuse
j’érode et je sape
armé de mille fers de sel d’algues de planctons
j’émiette subreptice les faces féroïennes
De toute éternité je bourrasque
à en peigner les herbes hautes
à en crucifier sur les barbelés des enclos
les virevoltants de laine
égarés par les moutons
De toute humanité
les larmes de sel des visages inquiets
du départ des navires
les larmes des visages endeuillés
ruissellent jusques aux tempes
soufflées
du bout de nos lèvres
De toute humanité
les volets mal fermés
je les claque
je les renverse
les jouets à l’abandon
et les fleurs aux cimetières
desséchées dépotées
De toute humanité
je saoule les marcheurs éreintés
aventuriers d’eux-mêmes
explorateurs des horizons
je les assoiffe avant
enfin
qu’ils ne regagnent
le confort enveloppant
d’un feu de cheminée
tout de pierre ceinturé. »
Extraits
« Hors d’elle, Olga blâma de nouveau le médecin, puis la nature, le hasard, la fatalité. Elle alla jusqu’à incriminer Dieu. Ce 18 août 1902, toutes les joies éprouvées depuis la naissance d’Anna disparurent — l’idée même de bonheur déserta son esprit définitivement. » p. 52
« J’aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m’appartiendront jamais. Je serai toujours l’Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se demandant — et moi, c’est cela qui me surprend — ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n’étais pour eux qu’un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n’étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C’est vraiment encore plus beau qu’en photo!» — ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l’on m’a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j’ai croisés. La troisième, c’est certain, on m’a dit : « I know you, right?» Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d’entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. » p. 66
« Elin l’aimait comme si elle était sa propre fille, elle aurait été prête à tout pour elle, à la défendre contre ceux qui lui voudraient du mal. Anna le sentait et Elin le lui murmurait souvent, chaque fois avec plus d’assurance : « Je m’occupe de toi, je m’occupe de tout. » » p. 124
À propos de l’auteur
Aurélien Gautherie © Photo Philippe Matsas
Aurélien Gautherie est né en 1983 à Schiltigheim. Diplômé en sciences de l’Antiquité, en philosophie et en ethnologie, il enseigne aujourd’hui les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur animé par une curiosité constante, il a parcouru une quarantaine de pays, avec une affinité marquée pour les régions nordiques. L’Enfant du vent des Féroé marque son entrée en littérature romanesque. (Source : Éditions Noir sur Blanc)
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