Appel manqué

Appel manqué

En deux mots

Charlène, 73 ans, appelle sa fille. Pour lui demander de prendre sa contravention à sa charge pour conserver ses points de permis. Puis pour se plaindre de sa maigre allocation. Ensuite pour raconter ses déboires avec ses locataires. Et encore pour partager ses malheurs quotidiens. Un téléphone qui sonne sans cesse.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand maman appelle (trop souvent)

Après « Une femme au téléphone » paru en 2017, Carole Fives reprend avec la même acuité son observation de la société contemporaine à travers les conversations téléphoniques. Cette fois, c’est Charlène, 73 ans, qui monopolise la ligne. Sa fille écoute. Nous aussi.

Une mère appelle sa fille. Charlène, 73 ans, lui demande si elle veut bien dire qu’elle était au volant de sa voiture et que de ce fait, elle paiera l’amende et verra ses points retirés, elle qui les a encore tous. Cela évitera à Charlène de se retrouver sans permis, bloquée dans sa maison de Carcassonne et lui éviter de passer un stage pour récupérer ses points. Un premier appel qui sera suivi de dizaines d’autres, avec à chaque fois des plaintes et des doléances.

Il faut dire que sa vie n’est pas facile tous les jours, avec son allocation mensuelle de 576 euros. Aussi va-t-elle finir par suivre le conseil de son amie Colette et louer le garage de sa maison, réaménagé en studio pour avoir un complément de ressources. « Dans les maisons bel-étage, on appelle ça un rez-de-jardin », précise-t-elle fièrement.

Mais l’idylle esquissée avec Sarah, la jeune fille qui a emménagé sans signer de bail, va tourner au cauchemar. La confiance se rompt lorsqu’une amie, avec un gros chien d’attaque, emménage avec elle. Les deux copines mettent la musique à fond. Le molosse terrorise Bistouri, la chienne de Charlène qui n’ose plus sortir. Les appels se multiplient. La panique monte.

Tous ces soucis financiers, de voisinage, sentimentaux et même existentiels, elle les déverse jour après jour dans l’oreille de sa fille. La rancœur semble désormais sa boussole, y compris lorsqu’elle s’autorise une sortie avec des copines ou un court séjour à Lyon. « Jamais vous ne me ferez quitter ma maison », menace-t-elle. « Le premier qui me déloge, je le tue. »

Elle se montre aussi terriblement mal à l’aise dans l’époque. Victime d’arnaques numériques récurrentes. Incapable d’acheter un billet de train en ligne. Le monde moderne lui échappe et elle s’accroche à ce téléphone comme à une bouée de sauvetage.

Dans ce court roman ne sont retranscrits que les appels de la mère. On ne saura jamais vraiment ce que pense sa fille, même si on l’imagine exaspérée par ces appels incessants. Ce silence en creux résonne pourtant avec une force incroyable. On devine les soupirs. Les tentatives d’interruption. L’épuisement.

Fine observatrice, Carole Fives réussit parfaitement à rendre cette nouvelle tyrannie créée avec l’émergence des smartphones. Désormais, il faut être joignable à n’importe quelle heure et n’importe où. Ne pas répondre tient du crime de lèse-majesté. « Allô ? Essaie de m’appeler car mon portable ne marche plus », lance Charlène sans voir l’ironie de la situation.

Si le roman tient de la longue litanie, l’humour vient, en filigrane, en atténuer la noirceur. En tant que lecteur-observateur, on se délecte même de ces joutes oratoires. On rit jaune quand on se retrouve dans l’une ou l’autre des situations évoquées. Qui n’a jamais reçu ces appels qui commencent par « Je te dérange ? » pour enchaîner sur une avalanche de problèmes ?

L’autrice excelle dans l’art de retranscrire ces conversations où se mêlent manipulation douce et chantage affectif. « Bien sûr que je te ferai un chèque pour te rembourser, ne réagis pas comme si je voulais te voler, tu me fais de la peine, je suis ta mère tout de même. » La culpabilité affleure à chaque phrase. La responsabilité glisse insidieusement vers l’autre.

Carole Fives, que l’on imagine bien dans le rôle de la fille, signe avec Appel manqué un portrait générationnel saisissant. Elle montre la difficulté pour les personnes âgées à trouver leur place dans une société où la vitesse et le numérique les déstabilisent. Elle révèle aussi ces liens familiaux complexes où l’amour se mélange au ressentiment, où le devoir filial côtoie l’épuisement émotionnel.

L’écrivaine poursuit ainsi son travail d’exploration des voix féminines et des relations mère-fille, entamé dans ses précédents romans. En sociologue minutieuse, elle croque l’air du temps avec une justesse troublante. Chaque détail compte. Chaque expression sonne juste.

Voilà un petit brûlot qui va réchauffer nos soirées d’hiver. Un texte qui nous touche parce qu’il nous parle de nous, de nos familles, de ces liens qui nous attachent et nous étouffent à la fois. Un roman court mais puissant, drôle et grinçant, qu’on ne lâche pas.

Signalons la rencontre-dédicace organisée par la Librairie Bisey à Mulhouse ce 28 Janvier 2026 de 19h15 à 20h30

Appel manqué

Carole Fives

Éditions L’arbalète/Gallimard

Roman

120 p., 17 €

EAN 9782073129819

Paru le 2/01/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Carcassonne, à Lyon, à Trèbes

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Vous avez eu la pilule, l’IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! On a fait notre part, c’était à vous de saisir le relais qu’on vous tendait à bout de bras, bande d’ingrates ! Qu’est-ce que

vous avez fichu pendant tout ce temps ? Travaillé, travaillé, mais enfin, ça ne vous empêchait pas de vous battre pour vos droits. Après le boulot, après avoir couché le gosse et terminé ton ménage, après avoir appelé ta vieille

mère, il te restait encore un peu de temps pour militer, non ? Au lieu d’aller chez le psy… Ah, t’en auras perdu du temps et de l’argent avec ça, mais c’est pas chez les psys qu’on fait la révolution, ma fille. »

Après le succès d’Une femme au téléphone, Appel manqué signe le grand retour de Charlène, soixante-treize ans, plus déjantée que jamais. Quand la solitude lui pèse, elle bombarde sa fille de messages téléphoniques, qui sont autant de reproches, d’appels à l’aide et de révélations. Qu’ont à transmettre les « boomeuses » ? MeToo peut-il rapprocher les générations ? Portrait d’une

mère qui appuie toujours là où ça fait mal, ce roman drôle et mordant interroge aussi le rapport au féminisme à tous les âges.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Allô, c’est qui ? Ah bon, t’es sûre, c’est moi qui

appelle ? Serais-tu d’accord pour dire que tu conduisais ma voiture quand je me suis fait flasher ? C’est‑à-dire que je n’ai plus aucun point. Et toi, il t’en reste combien ? Tu les as tous ? Mais comment c’est possible ? Ah ma fille, tu es un as, bravo ! Tu pourrais m’en prêter quelques-uns ? Juste quatre petits points…

Génial, je te fais suivre le courrier, tu peux payer

l’amende tout de suite, si c’est moi qui paie, ils vont se méfier, je préfère que tu règles ça de ton côté. Bien sûr que je te ferai un chèque pour te rembourser, ne réagis pas comme si je voulais te voler, tu me fais de la peine, je suis ta mère tout de même.

Allô ? Essaie de m’appeler car mon portable ne

marche plus.

Bonsoir ma chérie, je voulais savoir comment ça se passait avec le petit. Il ne veut toujours pas voir son père ? Tu es sûre, un psy, à son âge ? Il n’a pas fini, dis donc. Oh, je l’entends derrière, qu’est-ce qu’il fait mon petit chéri ? Tu m’envoies une photo ? Merci bien ! Mes petits-enfants, je les adore mais je les préfère en fond d’écran… Moi, le train-train : je discutais avec un type sur Internet, un Henri gentil comme tout, plus âgé que moi mais enfin je m’en fous, comme je lui ai dit, c’est juste pour la compagnie, Henri, pas pour faire des folies. Non, on ne s’est toujours pas rencontrés, c’est‑à-dire qu’il devait passer et il m’a rappelée la veille pour annuler, il trouvait que d’Agde, ça lui faisait trop de route. Quand je pense à mon premier fiancé qui avait traversé la France juste pour me voir quelques heures, on est loin du compte, Henri. Oh, j’ai Colette en double appel, je te laisse.

J’ai envoyé la lettre recommandée avec l’accusé de réception pour le ministère. C’est pour contester l’amende, comme quoi je t’avais prêté la voiture. Oh là là, j’espère que ça va marcher, je suis affolée à l’idée de ne plus avoir de permis. Le stage de récupération de points a encore augmenté, il est passé à 259 euros !

Aucune envie de me retrouver avec des gars qui vont rabâcher qu’ils sont tous d’excellents conducteurs et qu’ils n’ont rien à se reprocher, la lie de la société quoi. Pourquoi il faudrait que j’en sois, moi aussi ? Je ne suis pas un danger public, la preuve, je n’ai jamais écrasé quiconque.

C’est moi, je sors de la CAF, je leur ai bien expliqué que 576 euros de retraite, ça ne me suffisait pas et que je n’avais plus un sou devant moi. Ils m’ont confirmé que je n’avais droit à rien d’autre, comme je suis propriétaire. Je leur ai dit, mais comment je fais, à soixante-treize ans, je ne peux même pas payer mon foncier, et vous savez comme c’est cher le foncier, à Carcassonne. La fille à l’accueil m’a dit, madame, ce n’est pas une retraite que l’État vous donne, c’est une allocation, estimez-vous heureuse de la toucher puisque vous n’avez pas assez travaillé. Si, je lui ai répondu, bien sûr

que j’ai travaillé pour mon mari pendant plus de vingt ans et jusqu’au divorce, mais il ne m’a jamais déclarée. Alors, c’est autre chose, elle m’a répondu, dans ce cas, adressez-vous à votre ex-mari, pas à moi. Non mais quelle garce. Et puis, j’ai quand même travaillé chez Champs-Élysées à Compiègne, c’était une boutique pour grandes tailles. J’étais toute menue et je n’habillais

que les grosses, je passais mes journées à genoux à faire les ourlets. J’ai aussi fait l’accueil à la mairie avant de tomber malade. Et je vous ai élevés, ton frère et toi. Vous ne pourriez pas m’aider tous les deux ? Je sais bien que vous ne roulez pas sur l’or, mais enfin si vous me donniez chacun, je ne sais pas, 100 et quelques par mois, ça me ferait 200 plus 576 disons 776 euros, ce serait déjà mieux… Je sais, je sais, mais je n’en dors plus, qu’est-ce que je vais devenir ? Vendre ma maison ?

Mais tu n’y penses pas ! C’est chez moi ici, je suis bien avec mon petit bout de jardin. Vous n’allez quand même pas m’envoyer en HLM à mon âge ? Ma chienne ne le supporterait jamais.

Non, non, je ne souffre pas de la chaleur, pourquoi tu me demandes ça à chaque fois ? La canicule ? Mais c’est fini depuis deux mois la canicule, et ça concernait surtout les enfants et les vieux. Boire de l’eau ? Tu sais bien que j’ai horreur de l’eau, sauf dans le pastis, je suis un vrai chameau…

Je te dérange ? Dis, Colette m’a donné une idée. Et si je prenais des locataires ? Le garage est libre après tout ! Et il est bien aménagé, j’ai toujours rêvé que vous vous y installiez ton frère et toi, mais puisque vous avez fait votre vie tous les deux, je peux le louer à présent. Mais je te dis qu’il y a la kitchenette en bas, une douche, le tout‑à-l’égout… Ce n’est pas insalubre du tout, dans les maisons bel-étage, on appelle ça un rez-de-jardin. Et si j’avais un petit loyer, ça me permettrait de rester chez moi. Bien sûr, plein de gens font ça à mon âge, si si, Colette a vu la pub, t’accueilles un étudiant et tout le monde est content. Les étudiants entrent par la porte du jardin, et moi, ni vue ni connue, je reste dans ma

maison, juste au-dessus. Après tout ? Je vais te le dire une bonne fois pour toutes : jamais vous ne me ferez quitter ma maison. J’y ai tous mes repères, personne ne me mettra dehors. Pas question que vous me fichiez dans un appart riquiqui et que vous vous partagiez la vente sur mon dos. J’en vois des amies qui se font avoir par leurs enfants, mais je mourrai chez moi, vous

m’entendez ? Le premier qui me déloge, je le tue. Et s’il faut, je ferai comme Trump, j’enverrai les chiens !

Et le petit ? Il dort mieux ? Ah, je suis contente, écoute, tant qu’on ne sait pas ce qui s’est passé, il vaut mieux qu’il reste avec toi. Mais il ne veut toujours rien dire ? Il protège son père, peut-être ? Je ne sais pas, c’est pas facile avec un enfant si jeune, forcément – ah bon, sept ans déjà, comme ça passe vite. Et avec la psy, qu’est-ce qu’il fait ? Il joue ? Mais elle fait nounou aussi ? Elle te dit quoi, sinon ? Bon, je dois raccrocher, je suis en plein créneau, le téléphone collé à l’oreille…

Allô oui, c’est la chienne, elle est malade, elle traîne son arrière-train, y a quelque chose qui tourne pas rond. Faut dire qu’elle a onze ans, onze fois sept… soixante-dix-sept ans. Elle est plus vieille que moi, la pauvre. Je ne vais pas y couper cette fois, je vais devoir l’emmener chez le véto, mais combien il va me demander encore… Ah la pauvre Bistouri, elle se traîne tu la verrais, trois jours qu’elle n’a rien mangé, que faire ? C’est vrai ? Tu ferais ça ? Tu lui paierais le véto ? Ah t’es adorable, A-DO-RABLE ! Je t’embrasse très fort ma fille, je vous embrasse très fort, toi et le petit, oui, très fort ! »

Extraits

« Quel dommage qu’on ne s’entende pas mieux, c’est triste de parler comme ça à ta mère à ton âge, j’ai changé tout de même mais non, tu me vois toujours comme tu me voyais enfant, tu n’arrives pas à voir la nouvelle Charlène que tout le monde trouve super, c’est dommage ma fille de rester ainsi bloquée dans le passé. Ça te sert à quoi de voir tous ces psys ? Ils ne t’ont pas dit qu’il fallait évoluer un peu ? J’ai fait ce que j’ai pu, je t’ai eue à vingt-trois ans, tu t’imagines ? Je voulais un enfant, mon père m’avait fait prendre la pilule, il m’avait dit qu’il fallait attendre un peu. Mais je n’avais qu’une seule envie, partir loin de chez eux, me marier et en finir avec cette vie-là. Beaucoup de jeunes gens se mariaient juste pour ça à l’époque, quitter leurs parents. Toi, c’est différent, tu fais partie de cette première génération de filles à avoir pu vivre seules. Vous en avez eu de la chance. Tu te serais imaginée, toi, à vingt-trois ans, en couple avec un marmot ? Non, tu as attendu quarante ans, alors bien sûr, c’est pas la même histoire et à mon âge, devenir grand-mère, j’ai plus temps pour les salamalecs, moi. Alors ne me juge pas avec les yeux du vingt et unième siècle, s’il te plait.

C’est dégueulasse de me parler sur ce ton ! Non, je ne suis pas un boulet, tu es ignoble avec moi, mais tu te venges, eh oui, j’ai dû partir quand tu avais douze ans, ton père m’avait foutue dehors ! Évidemment je n’ai pas été là pour vous, mais j’étais malade, tu sais ce que ça veut dire malade ? Tu n’as jamais connu la grande dépression, toi, la vraie, alors comment peux-tu me juger? Quand je suis sortie de l’hôpital psy, j’ai pu reprendre ton frère, mais toi, tu ne voulais pas me suivre. Tu préférais rester avec ton père, tu n’avais d’yeux que pour lui… Moi, je suis restée quelque temps avec ton frère dans cette communauté de l’Arche, puis j’ai rencontré un type, et direction le Sud… Mais non, ton frère n’a pas souffert tant que ça d’être déscolarisé, il avait dix ans mais il s’est vite dégourdi. Je n’ai jamais pensé que ce serait difficile pour toi d’être séparée de ton frère, d’ailleurs, il ne s’en est jamais plaint, pour un fils, l’important, c’est sa mère, et pour une fille, c’est son père, c’est bien connu, tous les psys te le diront. » p. 78 -79

À propos de l’autrice

Carole Fives © Photo Fabrice Normand

Carole Fives est l’autrice de plusieurs romans salués par la critique, parmi lesquels Une femme au téléphone (2017), Tenir jusqu’à l’aube (2018) et Quelque chose à te dire (2022). (Source : Éditions Gallimard)

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