

En deux mots
Un road-trip incandescent à travers une France en flammes. Un artiste et une poète mènent un combat désespéré pour sauver la littérature dans un monde où le papier a disparu. Ils multiplient les performances artistiques et les actions de résistance. Un roman-centon tissé de fragments empruntés à des dizaines d’auteurs, formant une bibliothèque vivante contre l’oubli.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Sauvons les livres !
Le nouveau roman d’Éric Pessan résonne comme un cri d’alarme, une mise en garde contre ce qui nous attend si nous laissons disparaître les livres. On y suit un couple d’activistes dans une France sous la canicule et les incendies de forêt, décidés à alerter leurs concitoyens. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?
« Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l’épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n’avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant c’est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d’une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance. Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d’un tableau, de la perfection d’une musique ou d’un poème. Alors j’écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis un mélancolique qui décide de se mesurer au monde. » Imaginez un monde où le numérique a tout dévoré. Où l’on n’apprend plus à écrire. Où les pictogrammes et les emojis tiennent lieu de langage. Où le papier est devenu un matériau banni, presque criminel. C’est dans cet univers suffocant que l’on suit un homme au volant de sa voiture à travers une forêt landaise ravagée par les flammes. « Sur les bas-côtés, les buissons brasillaient encore, allumant dans la nuit d’éphémères flaques lumineuses, dansantes et mourantes. » L’incendie n’est pas qu’un décor : c’est la métaphore d’un monde qui se consume.
Aux côtés de cet homme, une femme rencontrée aux Beaux-Arts, partage son combat. Leur arme ? L’art, la performance, la poésie. Ils tagguent des messages sur les murs, brisent les pare-brises des gros SUV, vident et détruisent des piscines privées. Des actes de résistance dérisoires, ils en sont conscients. Mais comment rester passif quand « les gouvernements continuent d’employer le mot crise pour qualifier un phénomène installé, durable, récurrent, prévu, inéluctable » ?
Ce couple d’activistes erre d’une ville à l’autre, trouve refuge dans une villa abandonnée, multiplie les actions symboliques. Leur objectif : réveiller les consciences amorphes, démontrer la nécessité absolue de la littérature. « Nous sommes des pétards et nous n’attendons qu’une allumette. » Mais dans ce pays où il est « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », leur combat semble perdu d’avance.
Le narrateur roule « au hasard, sans anticiper un point de chute ». C’est une fuite panique autant qu’une quête. Chaque carrefour devient une question existentielle. Tout droit ? À gauche ? À droite ? « Comment vivre ? » Cette errance géographique reflète l’égarement d’une société qui a renoncé à ses repères culturels.
Évidemment, on pense à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Pessan le cite d’ailleurs explicitement, évoquant cette scène finale où des hommes deviennent des livres-vivants. Mais il s’en écarte aussitôt : « La fin de sa fiction ne m’a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme. » Pour Pessan, nous avons besoin d’écrits. De traces tangibles. D’un patrimoine transmissible.
Car ce roman est avant tout un livre sur la transmission. Sur ce qui reste quand tout brûle. Et c’est là que réside son originalité formelle : le texte est un centon, c’est-à-dire qu’il est composé de fragments empruntés à d’autres auteurs. Lovecraft, Jack London, Céline, Duras, Camus, Le Tellier, García Lorca… Des centaines de références tissent la trame du récit. Chaque phrase, notée en bas de page, devient un maillon d’une chaîne littéraire.
Cette technique est ici parfaitement maîtrisée, d’une fluidité remarquable. Pessan ne se contente pas de juxtaposer des citations. Il les fond dans un récit cohérent, leur donne une seconde vie, crée des résonances inattendues. « Pour ma part, je n’ai rien trouvé de mieux que de tenir journal du quotidien et de puiser au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques. » Cette bibliographie généreuse est une arche de Noé littéraire dans laquelle le lecteur est invité à se promener.
Mais la prouesse d’Éric Pessan n’est pas uniquement formelle. Elle réside dans cet appel vibrant à la vigilance. Dans cet amour du livre qu’il entend partager coûte que coûte, même quand l’espoir semble vain.
« J’ai peur / il faut bien l’écrire quelque part / j’ai peur / l’écrire pour en garder trace. » La poésie affleure à chaque page, dans ces vers libres qui disent la solastalgie, ce mal-être face aux changements climatiques. Le narrateur vit « dans la peur en assistant à la lente très lente agonie du vivant ».
Le roman se termine sur une note d’espoir fragile. La communauté que rejoignent les héros au bout de leur périple offre une lueur dans les ténèbres. Un espace où la littérature reste vivante. Où l’on peut encore croire qu’« il devrait y avoir moyen d’empêcher ces choses-là ».
Éric Pessan trouve peut-être là son roman le plus abouti. Lui qui navigue entre littérature jeunesse et romans pour adultes signe une œuvre hybride, à la frontière du manifeste et du poème. Son engagement écologique, déjà présent dans ses précédents livres, atteint ici une intensité nouvelle. Il nous rappelle que la littérature n’est pas un luxe mais une nécessité vitale. Que sans elle, nous ne sommes plus rien.
On ne verra pas les fleurs le long de la route
Éric Pessan
Aux forges de Vulcain
Roman
200 p., 19 €
EAN 9782373053715
Paru le 16/01/2026
Où ?
Le roman est situé en France, notamment le long des côtes de l’Atlantique.
Quand ?
L’action se déroule dans un futur plus ou moins proche.
Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un monde au bord de l’effondrement climatique, les livres n’existent plus. Rares sont les personnes qui savent encore lire.
Alors qu’il parcourt les routes, fuyant incendies et ravages, un homme commence à écrire. Pour que les histoires perdurent, il puise dans les centaines d’œuvres littéraires gravées en lui et tisse les mémoires d’un monde en perdition.
Éric Pessan mêle avec brio son écriture à des citations de centaines d’œuvres contemporaines pour créer une fiction d’anticipation hors-norme, un brillant écho à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.
Les critiques
Actualitté (Nicolas Gary)
Les premières pages du livre
« Abrégé de la solastalgie
Du monde les braises
nous parcourons
à une telle vitesse
que nous ne savons plus
comment freiner
comment revenir en arrière
et s’il
serait
souhaitable
de faire demi-tour
c’est le piège de la nostalgie
le mal du retour
(étymologiquement)
on souffre d’être loin de notre pays
on souffre d’être loin d’une autre époque
on souffre d’être loin du passé
un philosophe australien
(Glenn Albrecht)
a inventé un autre mot
combinant
le réconfort
et
la douleur
solastalgie
(la souffrance que nous ressentons
devant les changements climatiques)
les icebergs n’en finissent plus de fondre
les records de température sont battus année
après année
et les feux
les tempêtes
les ouragans
les orages
les raz-de-marée
impression d’être prisonnier du train fantôme
qui jamais ne
s’arrête
j’ai peur
il faut bien l’écrire quelque part
j’ai peur
l’écrire pour en garder trace
depuis des années
je vis dans la peur
en assistant à la lente
très lente
agonie du vivant
les oiseaux ne chantent plus
les oiseaux ne migrent plus
les oiseaux ne sont plus si nombreux
tandis que les gouvernements
continuent d’employer le mot
crise
pour qualifier un phénomène
installé
durable
récurrent
prévu
inéluctable
je souffre oui
en rêvant à un
autrefois climatique
qui n’a peut-être jamais existé
l’autre nuit
j’ai rêvé
que nous mourrions
déshydratés
au bord de la route
nous avions cherché de l’eau jusqu’à la fin
les flashs spéciaux
des journaux télévisés
se tatouent directement dans mon crâne
viennent émulsionner
mes peurs
voutent mes jours
et hantent mes nuits.
Première partie
Des jours plus durs viennent
En fait, il y a longtemps que tout a commencé 2. Sur les bas-côtés, les buissons brasillaient encore, allumant dans la nuit d’éphémères flaques lumineuses, dansantes et mourantes, une lumière rose les enveloppait 3, la route venait juste d’être réouverte après que les pompiers avaient déclaré le feu plus ou moins maitrisé. Loin devant, une voiture semblait
zigzaguer un peu 4, nous roulions en silence, comme engourdis, ne sachant pas si nous pourrions passer ou si un regain des vents allait attiser les braises pour redonner vie au monstrueux incendie qui ravageait la région depuis bientôt une semaine.
Je roulais depuis maintenant trois heures, et trois heures de voiture ne me faisaient pas peur 5, nous avancions, ou plutôt, j’avançais, hypnotisé par les fragments du désastre que les cônes des phares me permettaient d’entrevoir, ne sachant pas si tu dormais ou si tu contemplais médusée, indignée et furieuse 6, la dévastation au-dehors; les roues de la voiture soulevaient des gerbes de ces eaux sales larguées par les canadairs ayant effectué des rotations depuis plusieurs jours, les phares révélaient un paysage abstrait. Une chose remuée par le vent imitait une révolte. 7
Il devrait y avoir moyen d’empêcher ces choses-là. 8
Seuls subsistaient quelques troncs ébranchés ci et là, ressemblant à des piques attendant d’embrocher les têtes des responsables; un instant, j’ai eu une vision: j’ai vu les visages des
patrons du CAC 40 et ceux des multimilliardaires
jetsetteurs plantés au sommet des arbres calcinés: c’étaient eux les responsables, il est trop facile d’en attribuer la faute à la misère 9, c’était pour eux que les piques se dressaient, comme un appel désespéré 10, pas pour le type qui avait jeté un mégot mais bien pour ceux qui avaient entre leurs mains la possibilité de freiner notre descente vers les enfers. Inutile de maudire le destin ou la fatalité ou que sais-je
encore 11. Si au moins j’arrivais à pleurer. Si j’en étais capable. Si je le pouvais 12. À la radio, ils parlaient de plus de 2000 hectares de forêts landaises parties en fumée depuis le début de la semaine. C’est un cauchemar 13. La voiture sautait, ses roues dérapaient sans arrêt dans la boue fraîche 14. Nous roulions dans un paysage lunaire, littéralement extraordinaire : tout flambe et coule 15, une désolation pure comme on imaginait que seule la guerre pourrait en produire, ce en quoi mon impression n’était
peut-être pas vraiment erronée, il s’agit bien d’une guerre, une guerre totale, mondiale, n’épargnant ni la population ni les terres, je ne veux pas mentir ni qu’on me mente. Je veux porter ma lucidité jusqu’au bout et regarder ma fin 16. Un instant, j’ai songé à notre voyage, aux raisons de notre présence en ce lieu; d’habitude on roule pour aller quelque part, avec la promesse d’atteindre un endroit particulier, en étant tendu vers le futur de l’arrivée. Personne
ne roule comme nous, au hasard, sans anticiper un point de chute. C’est une sorte d’instinct panique 17; chaque embranchement, chaque rond-point, chaque croisement est une question à laquelle je réponds en improvisant. Tout droit? à gauche? à droite? tout se joue et se rejoue perpétuellement. Tant de cercles et de lignes 18, comment vivre? 19
Rien ne se décide à l’avance, nous avançons dans l’absolue
2. H.P. Lovecraft, Le Masque de Cthulhu, trad. Pierre Salva, Presses Pocket, p.11
3. Jack London, Martin Eden, trad. Francis Kerline, Libretto, Phébus, p.200
4. Laura Kasischke, Les revenants, trad. Éric Chédaille, Christian Bourgois, p.128
5. Marlen Haushofer, Le mur invisible, trad. Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon, Babel, Actes Sud, p.13
6. Unika Zürn, Sombre printemps, trad. Ruth Henry et Robert Valançay, Le Serpent à plumes, p.34
7. Violette Leduc, La main dans le sac, Le Chemin de fer, p.13
8. Louis-Ferdinand Céline, Guerre, Gallimard, p.105
9. Elena Gianni Belotti, Avant le repos, trad. Christine Lau, DO, p.106
10. Yasunari Kawabata, Née d’oiseaux blancs, trad. Armel Guerne, 10/18, p.49
11. Olivia Rosenthal, Mes petites communautés, Verticales, p.89
12. António Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie, trad. Dominique Nédellec, Christian Bourgois, p.127
13. Hervé Le Tellier, Assez parlé d’amour, JC Lattès, p.115
14. Arkadi et Boris Strougatski, Stalker, trad. Svetlana Delmotte, Denoël, p.78
15. Arno Schmidt, On a marché sur la Lande, trad. Claude Riehl, Tristram, p.19
16. Albert Camus, Noces, NRF essais, Gallimard, p.41
17. Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, J’ai lu, p.129
18. Federico García Lorca, Jeu et théorie du “duende”, trad. Line Amselem, Allia, p.17
19. Marguerite Duras, Détruire dit-elle, Éditions de Minuit, p.107
Extraits
« Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
Le mieux, c’est de tout garder dans sa cervelle où personne n’ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d’extraits d’histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ..
L’idée est belle, très romanesque, mais je n’ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c’est la grande différence avec notre époque ; le plus suffoquant c’est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu’en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu’autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l’homme est ainsi. Pas une dictature, non. La crise climatique est un révélateur d’absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d’imaginer apprendre à mourir qu’apprendre à se battre. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel plus confus et contradictoire. Nous sommes des pétards et nous n’attendons qu’une allumette. Et – pour en revenir à Bradbury – la fin de sa fiction ne m’a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité. Nous avons besoin d’écrits. Les années s’assemblent en siècles et pendant ce temps, ici, nous devons écrire. » p. 88-89
« Pour ma part, je n’ai rien trouvé de mieux que de tenir journal du quotidien et de puiser au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d’art, d’ordre, de mémoire, de jugements. Je connais la chanson : se méfier des penseurs dont l’esprit ne fonctionne qu’à partir d’une citation. Je m’en fous un peu, je n’ai plus assez d’énergie pour être théorique, j’agis. » p. 89
« Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l’épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n’avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant c’est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d’une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance. Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d’un tableau, de la perfection d’une musique ou d’un poème. Alors j’écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis un mélancolique qui décide de se mesurer au monde. » p. 111
À propos de l’auteur
Eric Pessan © Photo Philippe Matsas
Éric Pessan est né à Bordeaux. Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempête, On ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain. (Source : Éditions Aux Forges de Vulcain)
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