En deux mots
Paris, 1963. Jean Pelletier sauve un bébé d’un incendie et devient un héros national. Mais son frère François, journaliste devenu romancier, commence à établir des liens troublants entre Jean et une série de meurtres de jeunes femmes. Une enquête familiale déchirante se met en place, sur fond de construction du périphérique parisien et de bouleversements sociaux des Trente Glorieuses.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Enquête sur la face sombre du héros
Pierre Lemaitre boucle magistralement sa tétralogie consacrée aux Trente Glorieuses. Ce quatrième et dernier volet, qui peut se lire de façon autonome, nous plonge dans les années 1960, entre progrès triomphant et tragédies intimes. Un roman addictif qui mêle enquête policière et fresque sociale. Époustouflant !
Tout commence par un incendie. Rue Caulaincourt, un immeuble s’embrase. Jean Pelletier, en retard pour la remise du prix littéraire de son frère François, se trouve là par hasard. Ou par destin.
Ce moment change tout.
« Bouboule », le fils raté de la famille, entre dans le brasier. Il en ressort avec un bébé de trois mois dans les bras. Les journaux titrent. sur le héros de la rue Caulaincourt. Geneviève, son épouse détestable, flaire immédiatement le profit à tirer de cet acte de bravoure. « Ton papa est un héros », dit-elle à Colette.
Mais François doute. En rangeant ses archives de faits divers, le journaliste a fait des découvertes troublantes. Mary Lampson, assassinée en 1948 dans les toilettes du cinéma Le Régent. Jean était dans la salle. Une voyageuse précipitée d’un train en 1952. Jean voyageait dans ce même convoi. Une infirmière tuée à Senancourt en 1959. Jean était à l’hôpital ce soir-là.
Trois meurtres. Trois coïncidences. Vraiment ?
L’enquête de François structure tout le roman. Pierre Lemaitre rend ici hommage au polar, après avoir convoqué le roman d’espionnage dans le tome précédent. Mais François n’est pas un détective ordinaire. C’est un frère qui cherche une vérité dont il sait qu’elle le détruira. « C’est donc la tragédie d’un homme qui se contraint à aller chercher une vérité dont il ne veut pas ».
Cette tension intime se déploie sur le vaste tableau des années 1960.
Le périphérique parisien sort de terre. Jean y investit sa fortune. Les bulldozers chassent les familles, détruisent les quartiers populaires. À la campagne, Manuel Ramos, fils d’immigrés espagnols, subit de plein fouet le remembrement agricole et l’industrialisation forcenée.
Lemaitre oppose la ville et la campagne, le progrès et ses sacrifiés, la vitesse et la lenteur. Ces « belles promesses » sont celles d’une époque aveugle, convaincue que « on n’arrête pas le progrès ». Nous en payons aujourd’hui le prix climatique et social.
Les personnages secondaires enrichissent puissamment la narration. Colette, la fille brillante de Jean et Geneviève, s’affirme avec force. Philippe découvre les émois de l’adolescence. Tante Thérèse cache sa vie secrète. Et Joseph, le vieux chat persécuté par Geneviève, observe tout « avec sérénité comme s’il attendait un rebondissement qu’il aurait été le seul à prévoir ».
Geneviève reste le personnage que les lecteurs adorent détester. Son cynisme, sa cruauté, son opportunisme ne connaissent aucune limite. « Ce mari était une déconvenue qu’elle passait beaucoup de temps à mettre en scène ».
Le style se met au service de l’intrigue. Phrases courtes. Chapitres bien rythmés. Scènes haletantes, ironie mordante. L’auteur maîtrise l’art du suspense hérité du polar, tout en déployant une vraie profondeur psychologique. Les mouvements de l’âme comptent autant que les rebondissements.
Pierre Lemaitre assume pleinement son héritage. Il dédie affectueusement le roman à Victor Hugo et Alexandre Dumas. Les Misérables irrigue tout le récit, notamment à travers le dilemme moral de François, construit sur le modèle de Jean Valjean.
À 74 ans, l’écrivain a déjà publié sept volumes de son projet fou : « feuilleter le siècle » en dix romans. Après la trilogie des Enfants du désastre (dont Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013), cette tétralogie précède une dernière trilogie qui suivra les petits-enfants Pelletier de 1970 à 1989, jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Colette, Philippe et leurs cousins y tiendront les premiers rôles. On a déjà hâte !
Les Belles Promesses
Pierre Lemaitre
Éditions Calmann-Lévy
Roman
512 p., 23,90 €
EAN 9782702191477
Paru le 6/01/2026
Version audio
La version audio, lue par l’auteur, est également une belle réussite !
Où ?
Le roman est situé principalement à Paris et en région parisienne. On y évoque aussi un voyage à Beyrouth.
Quand ?
L’action se déroule principalement durant les années 1960.
Ce qu’en dit l’éditeur
Tout commence par un incendie, un bébé… et un sanglier. Paris est transformé par des travaux titanesques, le cœur d’un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l’oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d’un effroyable dilemme moral, ce sera l’effondrement ou l’apothéose. Par bonheur, le chat Joseph veille encore.
Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après l’immense succès du Grand Monde, du Silence et la Colère, et d’Un avenir radieux, il clôt avec Les Belles Promesses sa plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.
Les critiques
Babelio
Madame Figaro (Minh Tran Huy)
France Inter (L’invité de 8h 20)
La République des livres
Benzine mag. (Caroline Martin)
Club Mediapart (Patrick Le Henaff)
France 5 (C’est à vous)
Blog Aude bouquine
Blog Les livres de K79
Les premières pages du livre
« Septembre 1963
1
Comme il regrettait tout ça…
Du bas de la rue Lamarck, Jean s’arrêta et, levant la tête, regarda avec anxiété les deux volées du redoutable escalier qui monte en pente raide jusqu’à la rue Caulaincourt.
Pour l’éviter, il lui faudrait faire un long détour. Bien qu’il soit déjà légèrement en retard, il hésita un moment parce que la rondeur qui autrefois lui avait valu le surnom de Bouboule s’était, avec l’âge, transformée en embonpoint. Geneviève, son épouse, soutenait qu’il avait trente kilos de trop ; le médecin, plus modeste, parlait de quinze. Peu importe, il s’essoufflait vite.
Qu’il choisisse de creuser son retard ou qu’il affronte résolument la montée par les marches, la décision semblait purement technique.
Jean était loin d’imaginer qu’en réalité ce choix en apparence anodin pouvait modifier le cours de son existence.
Il renonça à grimper et préféra remonter paisiblement en direction de la rue des Saules.
« On m’attendra, voilà tout », se dit-il.
Les jeux étaient faits.
*
Dans la salle du Petit Clément débarrassée de ses tables, on était à peu près au complet, une cinquantaine de personnes. Quoique l’établissement ne soit pas très vaste, un micro sur pied avait été installé. Près de l’entrée, sur deux tréteaux, des exemplaires du roman ceints d’un bandeau rouge étaient empilés à côté de la console où François, à la fin de la cérémonie, procéderait aux traditionnelles dédicaces.
Toute la famille était là, à l’exception des trop jeunes enfants regroupés sous la garde de Tante Thérèse.
Et de Jean qui tardait à arriver.
Geneviève tapotait nerveusement de l’index sur la table du buffet et fixait la pendule murale, exprimant de façon spectaculaire à quel point ce mari était une permanente déception. Tous deux avaient pourtant fondé une entreprise de prêt-à-porter florissante, mais quoi qu’il fasse, pour elle, ce mari était une déconvenue qu’elle passait beaucoup de temps à mettre en scène.
Cette exaspération, destinée au monde entier, blessait particulièrement Angèle parce qu’elle nourrissait pour son fils aîné une affection qui n’avait jamais vieilli. Son amour pour ses autres enfants, François et Hélène, avait évolué, elle les aimait comme une femme de soixante-dix ans aime ses enfants quand ils en ont quarante, rien de ça avec Bouboule. Elle restait la jeune maman souffrant pour son petit garçon timide, effacé, anxieux, poreux à toutes les émotions. Son mari, Louis, mort quelques années plus tôt, disait de Jean : « Bouboule, c’est une éponge… » Aussi, maintenant que tout le monde s’apprêtait à participer à la petite cérémonie littéraire, Angèle ignorait-elle l’irritation théâtrale de sa belle-fille. Et même si elle ressentait une grande fierté pour François qui était à l’honneur, « J’espère qu’il ne lui est rien arrivé », se disait-elle en pensant à Jean.
Dans la salle, la sœur de François, Hélène, s’entretenait avec des camarades du Journal du soir, échangeait quelques mots avec son ancien patron. Lambert, son mari, papotait avec les uns et les autres, papillonnant avec d’autant plus d’aisance qu’il devait avoir lu davantage que la moitié de l’assistance réunie.
François, qui allait recevoir le prix du Pont des Arts pour son troisième roman, Sans nouvelles de vous, montrait un visage sur lequel pas mal de gens se méprirent. On l’aurait espéré plus enjoué. Or, il paraissait plutôt grave, inquiet presque, au point que certains attribuèrent cette attitude à une fatuité qui ne lui ressemblait pas.
Nine, son épouse, qui le connaissait mieux que personne, l’avait remarqué la première. Il était, depuis quelques jours, soucieux, absorbé par des pensées silencieuses. La raison de ce comportement lui échappait. « Je réfléchis à mon prochain livre », avait-il lâché lorsqu’elle l’avait interrogé ; l’excuse était recevable (lors de la préparation d’un roman, il passait par des phases d’intense concentration qui le rendaient un peu étranger à la vie quotidienne) mais mensongère… parce qu’il ne travaillait sur aucun nouveau livre. Après l’édition de Sans nouvelles de vous, il avait écrit une préface, quelques articles, mais à aucun moment Nine ne l’avait vu s’isoler avec ses carnets comme il le faisait dans la phase de recherche d’un sujet. Plus encore, il ne lui avait parlé de rien, alors qu’il l’entretenait toujours de ses projets même encore dans les limbes.
N’importe quelle femme aurait ressenti une inquiétude plus intime, pas Nine, ce n’était pas dans son tempérament. À ce moment, leurs regards se croisèrent, ils échangèrent un bref sourire, c’est fou ce qu’il la trouvait séduisante. Elle avait récemment changé de coiffure et portait une jolie coupe carrée au bas de laquelle on distinguait, glissant le long de son cou, un léger fil torsadé. D’un geste simple et élégant, ramenant sa mèche par-dessus son oreille, elle découvrait soudain l’écouteur de son appareil auditif. Cette femme, qui était l’élégance même, revendiquait avec grâce l’insigne de son handicap et captait toujours les regards des hommes. Ceux qui, imaginant que cette situation la rendait vulnérable, l’avaient approchée en jouant les protecteurs l’avaient amèrement regretté.
L’assistance fut rappelée à la circonstance quand le président du jury tapota sur son micro pour attirer l’attention de tous et notamment d’une femme assez forte qui se goinfrait de canapés au fromage sous l’œil désapprobateur des serveurs qui n’étaient pas parvenus à lui résister. À sa fille Colette venue lui dire qu’il était d’usage d’attendre que le buffet soit officiellement ouvert, Geneviève avait répondu : « Pour qu’il ne reste plus rien de potable ? Merci bien ! »
L’explosion surprit tout le monde.
Elle s’était produite assez loin mais elle était suffisamment puissante pour avoir fait trembler les verres.
On cessa de parler.
Les regards se tournèrent vers la porte.
Les attentats en faveur de l’Algérie française étaient encore dans tous les esprits et avaient fait suffisamment de dégâts pour continuer d’inquiéter.
— Normalement, le feu d’artifice, c’est à la fin, dit finement le président.
On pouffa, ha, ha, ha.
— Mesdames et messieurs, nous voici…
Le discours ne fut pas suivi avec beaucoup d’assiduité, la détonation avait fait un gros effet.
— C’est du côté de Lamarck, chuchota quelqu’un.
— Qu’est-ce que ça peut être ?
— Il vous reste des petits pâtés en croûte ? demanda Geneviève au serveur qui regardait ostensiblement ailleurs.
*
À cet instant, Jean venait de tourner la rue Caulaincourt.
La détonation avait fait trembler le trottoir et s’était accompagnée d’un bruit de vitres qui tombent.
Instinctivement, il recula d’un pas.
La rue était jonchée de morceaux de plâtre, de bois brisé, des flammes s’échappaient par la large brèche ouverte dans la façade de l’immeuble, au troisième étage. Tout le monde s’écartait, une abondante fumée sortait déjà par toutes les ouvertures.
Jean resta là, tétanisé par la vision des gens qui, fuyant l’immeuble en hurlant, se ruaient sur le trottoir avec des enfants dans les bras.
Un fracas sourd se fit entendre, les lueurs montraient que l’incendie gagnait déjà les niveaux supérieurs mais descendait aussi d’étage en étage par les effondrements de plancher.
Jean s’avança pour venir en aide à une vieille femme en robe de chambre qui s’était assise sur le bord du trottoir en pleurant. Il la souleva délicatement par les aisselles, elle s’affaissa contre une voiture.
Des voix criaient :
— On a appelé les pompiers ?
— Appelez les secours !
— Dépêchez-vous !
Des familles évacuaient encore l’immeuble, affolées, criant, les passants qui osaient s’approcher les recueillaient, les saisissaient par le bras.
La circulation s’était arrêtée. Des voitures commençaient à klaxonner. Des dizaines de personnes maintenant faisaient de grands gestes, désignant les étages, certaines tombaient à genoux, on les aidait, on les tirait plus loin… Surgit un chien affolé au poil roussi qui se précipita dans la rue et disparut.
Il y eut le hurlement d’une femme, un nouvel effondrement, des braises rouges comme un feu de Bengale qui fusèrent, les passants se couvrirent la tête en s’éloignant.
Jean, lui, restait devant la large porte ouverte à deux battants d’où s’échappait maintenant une fumée très noire, dense, qui sentait le caoutchouc.
Ce cri (une femme ?) l’avait transpercé.
Lui-même ne comprit jamais ce qui l’anima à cet instant.
Remontant brusquement le col de son manteau, courbé en avant, il entra dans l’immeuble…
*
— Qu’est-ce qu’il peut bien faire ? s’impatientait son épouse en époussetant les miettes tombées sur sa volumineuse poitrine.
Elle se tourna vers Colette.
— Ton père rate toujours ce qui est intéressant !
Mais elle n’attendit pas la réponse, déjà elle tapait fermement sur la main de son fils, Philippe, grand dadais d’une douzaine d’années, qui s’apprêtait à saisir un canapé.
— Ça suffit, toi ! Tu finiras gros comme ton père !
Elle avait trouvé ce fils parfait pendant sept ans et avait brusquement changé d’avis quand elle avait compris qu’il ne ferait jamais d’étincelles à l’école. Par un mouvement mécanique, elle s’était mise à révérer sa fille qui avait été, jusque-là, l’objet de son hostilité. Certaines natures, dit Hugo, ne peuvent aimer d’un côté sans haïr de l’autre, c’était son cas. À sa décharge, il était plus facile d’aimer celle qui réussissait que celui qui peinait laborieusement sans obtenir de résultat. « Il n’est bon qu’au billard ! » disait-elle de lui. Et pour que l’on comprenne que ce n’était pas un compliment, elle ajoutait parfois : « Il finira “blouson noir”, c’est moi qui vous le dis. »
Hélène, sa belle-sœur, passait à sa portée :
— Pour les grands prix, lui demanda Geneviève la bouche pleine, comme le Goncourt (ça ne se compare pas, je sais bien !), on ne donne pas une lettre, un diplôme, ou quelque chose comme ça, non ? Juste un bandeau rouge, ça fait chiche, non ?
Hélène allait répondre mais les applaudissements l’en empêchèrent, un photographe venait de demander à François de se tourner en tenant son roman devant lui.
On entendait le cliquetis des coupes de champagne, le ton montait, les conversations, abandonnant la circonstance, commençaient à courir sur le monde de l’édition, sur les auteurs, les rumeurs entamèrent leur rapide tour de salle, charriant leur cortège de fausses nouvelles, de médisances et de persiflages, tout le monde était ravi.
En homme maître de soi, François souriait à chacun en dédicaçant de sa belle et grande écriture.
Pour autant, la ride qui barrait son front ne s’était pas estompée.
Comme elle l’avait vu à de nombreuses reprises se tourner vers la porte, sa mère pensa qu’il s’inquiétait lui aussi de l’absence inexplicable de Jean.
*
Quelques mètres après la porte d’entrée, Jean aperçut l’escalier, s’avança et, le manteau sur la tête, il commença à monter, aussitôt bousculé par les dernières silhouettes pressées qui dévalaient les marches, il dut se coller à la paroi.
Impressionné par ce lointain hurlement de femme, il s’était précipité dans l’immeuble, mais, à peine arrivé au palier du premier étage, cette initiative lui sembla aussi vaine que dangereuse, il y avait beaucoup de risques d’y laisser la vie. Était-ce sa place ? Aussi impératif que sa réaction d’entrer, un urgent besoin de fuir et de se mettre à l’abri le saisit.
Il renonçait et entamait un demi-tour lorsqu’il entendit de nouveau ce hurlement. Était-ce le même ? Cela venait d’en haut.
Sur le palier, une porte était tombée au sol comme poussée par un coup de bélier. L’électricité ne fonctionnait plus. Où devait-il aller ?
Le feu autour de lui faisait un vacarme effrayant mais le cri revint jusqu’à lui, semblable à des sanglots de douleur.
C’était une folie d’être là…
L’appartement éventré au seuil duquel il se trouvait était déjà une véritable fournaise, le feu gagnait à une vitesse hallucinante. Il s’avança.
Soudain, il n’eut que le temps de se mettre de côté, une partie du plafond s’effondra, le contenu de l’appartement du dessus s’écrasa à quelques mètres de lui.
Jean pensait au danger, mais une étrange excitation l’avait saisi, une sensation inouïe qu’il ne connaissait pas.
D’ici, le hurlement qui l’avait attiré était de nouveau audible. C’était devenu un rugissement, quelque chose de désespéré à vous glacer le sang. On aurait dit quelqu’un se débattant furieusement contre un animal sauvage.
Guidé par cette voix inhumaine, il remonta davantage son manteau sur le dessus de sa tête, enjamba péniblement des meubles fracassés, dut se courber encore pour passer le long d’une cloison en feu qui gémissait et menaçait de crouler, regagna l’escalier, haletant. Plus il montait, plus la chaleur était intense. Les marches ici se consumaient en rougissant, elles allaient bientôt s’enflammer, pourrait-il redescendre ?
Il vit, assez loin, une large béance dans le plancher et fut pétrifié par la vision soudaine du corps d’un adolescent coincé sous une énorme cuisinière métallique cabossée qui devait provenir de l’étage supérieur. Il s’avança et, bien que sa vision fût rendue floue par la chaleur irradiante, il n’eut pas besoin de vérifier que le garçon était mort, ses yeux avaient explosé.
Jean en ressentit une peine terrible.
Il avait de plus en plus de mal à respirer, il essuyait ses larmes, sa sueur à grands revers de manche. Il se résolut à faire demi-tour, la chaleur devenait insupportable.
Ici émergeait une main d’homme. Jean fut frappé par sa chevalière.
Là, près d’un évier planté de travers dans le sol, le corps démembré d’une femme, son bras sectionné gisait à deux mètres d’elle, laissant voir un os blanc, comme nettoyé, sortant du fourreau sanguinolent des muscles arrachés.
Jean réprima un vomissement.
Il prêta l’oreille. Le hurlement s’était tu.
Il n’entendait plus que les crépitements sonores du brasier qui bientôt le cernerait s’il ne quittait pas les lieux.
Il n’en eut pas le temps, une poutre, au-dessus de lui, céda brusquement. Il eut le réflexe de lever les bras pour se protéger, elle le frappa à la poitrine et s’écrasa sur lui. Lorsqu’il reprit ses esprits, il était allongé avec, sur le ventre, une poutre d’un poids terrible. Il allait être brûlé vif.
Et soudain tout s’arrêta.
Immobilisé, il peinait à respirer sous la masse de cette poutre, mais c’était comme si l’incendie s’était éloigné. Éteint. Comme s’il était maintenant seul avec lui-même et pouvait regarder tranquillement ce qu’avait été son existence.
C’est de là qu’était venue cette étrange excitation, il était entré ici pour en finir.
Sa présence dans cet immeuble en passe de s’effondrer n’était pas un événement fortuit, c’était une destination.
Car enfin, qu’est-ce que c’était, somme toute, que sa vie ? Un fiasco, et rien d’autre.
Une sensation de soulagement lui emplit la poitrine, comme une joie. Il revit la cour de l’école où il avait été « Bouboule », celui qui courait moins vite que les autres, toujours le dernier. François, qui devait souvent le défendre, revenait avec des coquards, de mauvaise humeur.
Puis l’école où son père avait acheté le diplôme qu’il aurait été incapable d’obtenir, l’enseigne de la « Savonnerie Pelletier » où l’on avait ajouté « … & Fils », ça faisait rire tout le monde. Jean, catapulté à la direction, ne sut jamais ce qu’il fallait décider, se révéla inapte à la moindre décision, ses rares initiatives avaient été des catastrophes. Barricadé dans son bureau, il se tordait les bras, se grattait jusqu’au sang, passait les nuits à se torturer avec l’envie de mourir. Devant l’imminence de la faillite, il avait dû s’enfuir comme un voleur, partir pour Paris avec Geneviève qu’il venait d’épouser, devenir un obscur représentant de commerce.
Ces souvenirs lui serraient le cœur. Qui parmi nous ne se rappelle les heures pénibles et amères, les douleurs de son enfance ?
La poutre était de plus en plus lourde sur lui, son souffle même l’oppressait, impossible d’avaler sa salive, ses bras coincés empêchaient tout mouvement.
Il ferma les yeux, une jeune femme lui apparut, puis une autre, des visages et des visages, un défilé de cauchemar. Elles avaient toutes le même âge à peu près, toutes avaient croisé sa route à un mauvais moment.
Comme il regrettait tout ça…
Il avait trop souvent cédé à la colère. Bien trop souvent !
Il sentit monter en lui un immense désespoir.
Ce décor de fin du monde qui l’entourait, c’était sa vie, le champ dévasté d’une bataille perdue de toute éternité.
Ce serait dur de brûler vif, mais ce qui lui arrivait était mérité. Il n’avait jamais imaginé ce que ce pourrait être, que périr par le feu. Maintenant que la fumée noirâtre emplissait l’espace, qu’il suffoquait, que la chaleur irradiait, faisait couler sur son visage une sueur abondante qui se mêlait aux larmes, ruisselant sur ses joues, il commençait à le comprendre. Il s’apprêta à souffrir. Il pensa à son père non plus comme un fils, mais, parce qu’il allait mourir à son tour, comme à un ami, un camarade qu’il allait rejoindre, à qui il pourrait enfin dire tout ce qu’il avait tu.
Les visages de Colette et de Philippe lui apparurent. Qu’allaient devenir ses enfants sans lui, aux mains de leur mère ? Cette pensée décupla son chagrin et ses regrets.
Il tourna la tête, ce n’est pas un sanglot à lui qu’il venait de percevoir.
L’étourdissant tumulte de l’incendie qui brusquement faisait retour le gênait pour écouter.
Il se concentra davantage sur un gémissement dont il chercha à trouver la provenance, quelque part sur sa droite.
Ultime hallucination, se dit-il, avant de mourir, ces perceptions imaginaires ne sont pas rares, il relâchait sa respiration lorsque, cette fois, il en fut certain. C’était une plainte lointaine, provenant du côté de cette porte fermée dont la base commençait à se calciner.
Il n’eut pas conscience de prendre une décision. Sans réfléchir, au prix d’une douleur qui lui coupa le souffle, il contraignit son épaule droite à s’écraser sur le sol et à ramper lentement. La contorsion à laquelle il s’obligea lui provoqua un étourdissement, mais il parvint à libérer le coude.
Il prit alors une large respiration.
Jean Pelletier, nous l’avons dit, était un homme assez gros mais doté d’une certaine puissance physique. Sa force toutefois, n’aurait pas suffi à soulever la poutre qui pesait sur lui, il y fallut autre chose, une détermination rageuse, vitale. Posant sa main à plat sous la solive, il rassembla tout ce qui était encore vivant en lui. Le madrier se souleva légèrement et retomba, lui écrasant la poitrine.
Il sentit et entendit le craquement de ses côtes.
Sans attendre, il s’y prit de nouveau, cette fois rien ne bougea.
Il perçut, avec une certitude effrayante, la plainte là-bas, qui semblait s’éteindre.
Il poussa un hurlement de rage.
Où trouva-t-il l’énergie nécessaire, mystère…
Il banda ses muscles, la poutre se souleva, imperceptiblement. Respiration bloquée, il redoubla son effort, parvint à glisser la seconde main sous le madrier qu’il leva centimètre par centimètre jusqu’à ce qu’à bout de bras il le tienne en équilibre au-dessus de sa tête, prêt à céder et à lui fracasser le crâne. Il rugit et, d’un coup de reins furieux, le chassa au-delà de lui.
L’incendie avait pris une ampleur folle.
Se remettant péniblement debout (ses côtes fracturées lui causaient une douleur oppressante), il avança en titubant vers la porte, se brûla en saisissant la poignée, se jeta l’épaule en avant sur le battant, qui ne céda pas d’un millimètre. Un meuble, de l’autre côté, l’empêchait-il de s’ouvrir ?
Il écouta. Le sanglot s’était tu.
Prenant du recul, il fondit de nouveau sur la porte. Cette fois, elle céda. Emporté par son élan, il tomba avec elle en poussant un cri.
Assis, les deux bras enroulés autour de la poitrine, il découvrit à quelques mètres de lui le corps d’une femme écrasé, au niveau des hanches, par un amas de briques et de gravats.
Elle était allongée sur le ventre.
C’est elle, il en fut certain, qu’il avait entendue hurler, lutter désespérément pour tenter de se dégager.
Il était arrivé trop tard.
Il rampa jusqu’à elle.
Elle pouvait avoir une trentaine d’années, il était difficile d’imaginer ce qu’elle avait été vivante tant son visage boursouflé par les brûlures était empreint de frayeur, de la marque d’une douleur intense et d’un désespoir terrible.
Ses doigts, encore crispés, avaient tenté d’agripper le vide.
S’il en avait été capable, Jean aurait éclaté en larmes.
L’odeur de la fumée inhalée l’empêchait de reprendre son souffle, il se mit à tousser, à vomir, sa vision était troublée, déformée par la chaleur et par l’émotion.
Il fallait partir maintenant, s’enfuir avant qu’il soit trop tard. La fournaise devenait insoutenable, rongeait les marches, il ne ressentait plus rien du fatalisme qui l’avait étreint quelques instants plus tôt.
Redevenu un être normal, il eut peur de mourir.
Il se retourna une dernière fois vers cette jeune femme.
Était-elle morte à sa place ?
Sa poitrine était légèrement soulevée. Reposait-elle sur un amas de pierres, de débris de meuble ?
Il osa lui prendre l’épaule, l’écarter.
Sous elle gisait un bébé emmailloté.
Jean fut pétrifié par cette découverte.
Il parvint à l’extraire, le tint un instant face à lui, fixa le minuscule visage aux yeux clos. C’était un petit corps lourd, dans un abandon terrible. Il posa sa main sur sa poitrine…
Vrai ou non, il crut sentir un cœur palpiter.
Sans hésiter, il le roula sous son manteau.
Ni ses yeux qui pleuraient, ni sa gorge enflée, ni ses côtes enfoncées, ni son épaule endolorie, ni sa main brûlée sur la poignée de la porte, plus rien de tout cela n’existait, Jean ne ressentait qu’une urgence : se sauver.
Sauver ce bébé.
L’escalier flambait. Penché en avant, il fonça dans la position du bélier, manqua la première marche et, rebondissant tantôt contre la rampe qui cédait sous son poids, tantôt contre le mur bouillant, il dévala un étage, se tordant la cheville dans un trou, se relevant, passant par-dessus les marches qui, une à une, cédaient sous son poids, la fumée âcre empestant le caoutchouc brûlé s’était encore épaissie.
Une solive s’abattit, il n’eut que le temps de s’écarter, il reçut un coup à la tempe qui le sonna quelques secondes mais, déjà, du corridor d’un appartement, une armoire en flammes tanguait dangereusement dans sa direction, il n’en crut pas ses yeux.
Devant lui, l’escalier avait disparu.
La trémie n’était plus qu’un précipice.
Rentrant la tête dans les épaules, il contourna le trou béant, faillit passer par-dessus bord, s’élança jusqu’à l’endroit où la fenêtre, en explosant, avait emporté son appui de briques et de ciment.
La fournaise s’était intensifiée.
Un cri s’éleva du trottoir lorsque les passants qui s’étaient éloignés, virent Jean apparaître au premier étage dans l’encadrement, face au vide, formidable silhouette noire dans un manteau qui venait de prendre feu.
Il se pencha.
La partie de façade qui s’était écroulée avait créé, sur le trottoir, un amoncellement de décombres.
On entendait la sirène des pompiers.
Jean se retourna. Le mur de flammes se précipitait sur lui.
Il fallait tomber dos à la rue pour protéger ce qu’il serrait désespérément contre son ventre.
Il prit une large respiration, l’ultime respiration.
Et, d’une brusque poussée, Jean bascula dans le vide.
2
Tout cela était ridicule
François écrasa sa cigarette mais ne ferma pas la fenêtre, le sommeil ne viendrait pas, il préférait demeurer là, à regarder la ville.
En rentrant vers une heure du matin, ils étaient allés embrasser les enfants puis, après le départ de Tante Thérèse, Nine s’était couchée. Craignant de l’empêcher de dormir à se tourner et se retourner nerveusement comme une carpe dans un bassin, François était resté debout.
Quatre jours qu’il ne dormait pas ou peu.
Qu’il se réveillait avec, dans la tête, des images terribles, obsédantes…
Lors de la remise de son prix, l’absence de Jean avait revêtu, pour lui, un relief tout particulier.
Tout avait commencé quelques jours plus tôt. Bêtement, comme souvent.
Son bureau était un indescriptible capharnaüm de dossiers, de chemises, de documents, albums entassés au sol, sur sa table, sur le manteau de la cheminée, sur les étagères. La bibliothèque ployait sous le poids des livres. Il prétendait être le seul à pouvoir y retrouver quelque chose, ce qui était vrai. Périodiquement, Nine exigeait qu’il range pour y faire un peu de ménage. Après avoir reculé l’échéance, inventé toutes sortes de prétextes, François, rendu d’une humeur de chien par cette obligation, s’exécutait, ce qui consistait à entasser un peu plus haut encore les piles déjà branlantes.
Il y avait là quinze ans de faits divers et il eut bientôt en main l’épais dossier concernant la mort tragique de Mary Lampson, cette jeune actrice assassinée en mars 1948 dans les toilettes du cinéma Le Régent. Lors du lancement de ses films, elle avait pour habitude de se rendre incognito à une projection pour assister aux réactions du public. C’est là qu’elle avait été tuée.
Or François se trouvait dans la salle en compagnie de Jean et Geneviève à l’instant du crime !
Lorsque l’ouvreuse avait découvert, en hurlant, le corps de la jeune femme, la panique avait saisi les spectateurs qui s’étaient immédiatement pressés vers la sortie. François, lui, s’était aussitôt rendu près de la victime. Il revoyait le visage dévasté de son frère passant devant la porte des toilettes pour gagner la rue. Il y avait certes de quoi être bouleversé (la scène était proprement terrifiante), mais l’émotivité de Jean s’était rarement manifestée de manière si spectaculaire.
François continua d’empiler et de feuilleter distraitement ces articles, ces délits et ces crimes chassés depuis longtemps de la mémoire commune.
Moins d’une demi-heure plus tard, il tomba sur des documents remontant à février 1952 et concernant une voyageuse du Charleville-Paris précipitée sur le ballast alors que le train roulait à pleine vitesse…
Ce qui frappa François, c’est que le hasard avait fait voyager son frère dans le même train que la jeune femme !
Bien qu’il n’ait cette fois ni vu ni croisé la victime, Jean s’était montré encore retourné, bien des jours plus tard, lorsque ce crime avait été évoqué lors d’un dîner de famille.
Peu de gens sont, au cours de leur existence, mis en présence d’un meurtre. « Et le pauvre Jean, constatait amèrement François, dont la sensibilité était si facilement exacerbée, avait été, lui, deux fois la victime de ce triste spectacle… »
François acheva son rangement. Sans qu’il s’en rende bien compte, ces deux affaires étaient restées présentes à son esprit, comme un bruit de fond. Et soudain, il s’était brusquement réveillé, s’était assis sur le lit, hébété, le cœur battant…
« Ça ne va pas, mon amour ? » avait murmuré Nine.
Il avait posé sa main sur son épaule pour la rassurer, elle s’était rendormie, mais, en proie à une agitation incontrôlable, il avait dû se lever, quitter la chambre, et, tout comme ce soir, chercher de l’air en ouvrant grand la fenêtre de son bureau.
Avait-il rêvé, était-ce le fruit de son imagination ?
Ce qui l’avait propulsé hors du sommeil, c’était un autre meurtre dans l’entourage de Jean !
Il rassembla ses esprits, mobilisa sa mémoire, alluma une cigarette d’une main tremblante.
1959. Jean était au chevet de son père à l’hôpital de Sénancourt le soir où une infirmière avait été tuée par un chauffard.
Jean n’avait évidemment aucun rapport avec ces crimes mais François avait ruminé cet étrange concours de circonstances jusqu’au matin.
« Tu n’as pas l’air bien… », avait dit Nine le lendemain. « Je dois couver quelque chose », répondit-il, conscient que peut-être il ne mentait pas tout à fait.
Il se rendit le jour même aux archives du Journal du soir, où il avait toujours ses entrées, pour exhumer les papiers concernant cette affaire.
Dans la nuit du 10 mai 1959, sœur Agnès, vingt-quatre ans, religieuse infirmière à Sénancourt, rentrant à vélo Solex à la communauté où elle demeurait, avait été renversée par un chauffard qui était descendu de sa voiture mais qui, au lieu de la secourir, lui avait fracassé le crâne contre la bordure du trottoir avant de s’enfuir, il n’avait jamais été retrouvé.
Angèle et Jean avaient parlé avec cette religieuse peu de temps avant son départ de l’hôpital et sa mort tragique.
Le Régent.
Le Charleville-Paris.
L’hôpital de Senancourt.
Jean ne connaissait personnellement aucune des trois victimes. Avoir parlé quelques minutes avec la jeune religieuse ne pouvait pas raisonnablement être mis au compte d’une « relation » avec elle.
Il est peut-être rare qu’une personne en lien avec trois meurtres y soit totalement étrangère, mais enfin, se répétait François, les coïncidences, ça n’existe pas que dans les romans !
Il avait alors chassé l’idée que son frère puisse être mêlé d’une façon quelconque à l’un de ces meurtres, et à plus forte raison aux trois, il n’y avait pas plus pacifique (et même peureux) que ce pauvre Bouboule !
L’imaginer en tueur de femmes était insensé !
François souriait même en son for intérieur : la seule femme que Jean aurait eu de bonnes raisons de tuer, c’était la sienne, et même si l’envie avait dû lui traverser l’esprit (comme à bien d’autres d’ailleurs), force était de constater qu’il ne l’avait jamais fait !
Tout cela était ridicule.
Il s’était interdit d’y repenser.
Mais, à partir de ce soir-là, parce qu’elle avait été réactivée dans son souvenir, il n’était plus parvenu à se débarrasser de cette scène dont il avait été autrefois spectateur et acteur involontaire.
De jour comme de nuit, toujours identique.
Cela se passait au cinéma Le Régent et ça commençait par une porte de toilettes restée entrouverte, sous laquelle une mare de sang s’agrandissait lentement sur le carrelage blanc. En approchant, on distinguait d’abord des mèches de cheveux blonds. Puis apparaissait le corps de la femme effondrée sur le sol. Elle gisait sur le ventre, ses jambes enserrant le bas de la cuvette des W.-C., un bras replié sous elle, l’autre tendu vers la porte, sa main droite crispée dans le vide. Son crâne à l’arrière montrait, dans un enchevêtrement de cheveux, une plaie si large qu’elle laissait voir la matière cervicale molle, gélatineuse, de couleur grisâtre…
Pendant que François se penchait lui arrivait une odeur de vomissures. Derrière lui, la placeuse du cinéma, en proie à des tremblements convulsifs, était pliée au-dessus d’un lavabo. Mais de plus près, c’est l’odeur de sang frais qui lui monta à la gorge, il réprima un haut-le-cœur, en tendant la main, il toucha l’épaule de la jeune femme. Il dut s’y prendre à deux fois. Le corps, encore chaud – la mort venait de survenir –, finit par basculer sur le dos, découvrant le visage fracassé de la victime. Le nez avait explosé ainsi que les pommettes, plusieurs dents avaient été brisées. En levant les yeux, François vit des traces de choc sur les bords de la cuvette mais aussi sur le mur, le meurtrier avait dû la tenir fermement par les cheveux pour lui cogner la tête sur la porcelaine des W.-C. puis contre la cloison au point que le crâne s’était ouvert.
François, pétrifié devant ce spectacle, s’empêchait de respirer.
Malgré la dévastation infligée à ce visage, il se souvenait de la beauté de cette femme.
Le corps tournait déjà au violet.
Lorsque, attiré par les cris, les clameurs, il regardait vers la porte donnant sur le couloir, c’était le défilé désordonné des spectateurs apeurés courant vers la sortie, Geneviève jouant des coudes et Jean se tournant vers lui, montrant, un bref instant, un regard de naufragé.
*
Deux heures du matin.
Jean, s’interrogea François, absent à la remise du prix, était-il enfin rentré chez lui ?
C’était tellement étonnant de sa part, lui qui était si fier de son frère cadet, de ne pas venir assister à cette cérémonie !
Que se passait-il donc dans la vie de Jean ?
François se massa les tempes, incapable de dissiper une sourde inquiétude pour ce pauvre Bouboule…
3
Ils veulent faire quelques photos
Un peu avant minuit, Tonton François avait signé tous ses livres, on s’était résolus à rentrer sans papa.
Tandis que les serveurs du Petit Clément distribuaient leurs manteaux aux invités, Colette avait foncé sur son frère Philippe qui profitait de la distraction générale pour vider subrepticement le fond de quelques verres de vin. Elle avait tapé sèchement sur sa main, il s’était contenté de rire, oh, ça va… Elle était obligée de l’avoir à l’œil. Elle s’était aperçue, quelques semaines plus tôt, qu’il sifflait de discrètes gorgées d’apéritif quand l’occasion se présentait. Elle redoutait le moment où leur mère s’en apercevrait…
On était donc rentré à la maison.
Après avoir couché son frère, Colette regagna sa chambre. L’absence de son mari avait mis Geneviève en furie, on l’entendait, dans la salle de bains, grommeler les reproches qu’elle allait lui adresser, on allait voir ce qu’on allait voir !
Puis enfin on éteignit.
Joseph, le chat, vint se coller contre Colette qui, soucieuse de la surprenante absence de son père, mit du temps à s’endormir.
Vers deux heures du matin, Joseph se leva, alla au salon, s’assit près de la console où le téléphone ne tarda pas à sonner.
Colette se précipita.
Puis elle courut réveiller sa mère, la secoua, et quand elle eut émergé :
— Il faut te lever, dit-elle, papa est à l’hôpital.
*
— Mais enfin, hurlait Geneviève, ils ne t’ont rien dit d’autre ? C’est insensé !
L’interruption de son sommeil la rendait irascible. On avait dû s’habiller en toute hâte.
— Non, juste qu’il était à l’hôpital, qu’il fallait venir.
— C’est un monde, ça !
Elle était outrée.
Colette et Philippe ne pouvaient s’empêcher d’imaginer le pire. Papa avait sans doute été renversé, était-ce grave ?
— Je n’ai pas le dossier, avait dit la femme au téléphone, je suis seulement chargée de vous prévenir.
Elle avait appelé plusieurs fois à la maison au cours de la soirée, disait-elle. Sans résultat.
— C’est bien ton père, ça…, murmura Geneviève.
Avant d’aller la réveiller, Colette avait pris sur elle de prévenir Tante Hélène qui se chargerait d’informer le reste de la famille.
Pour ne pas créer de problème supplémentaire avec sa mère, elle n’avait pas parlé de cet appel, on avait hélé un taxi sur le boulevard dans lequel on s’était engouffrés.
Colette apercevait le profil angoissé de son frère installé à l’avant.
Philippe, ces derniers mois, s’était beaucoup rapproché de son père qui l’emmenait aux cours de billard où le garçon réussissait remarquablement. Le père et le fils allaient ensemble aux concours minimes, Philippe était même en lice pour le Tournoi de Paris.
Alors qu’il ne se rongeait plus les ongles depuis un an, Philippe porta son pouce à ses lèvres.
Colette allongea doucement le bras vers son épaule, le força à replier son pouce, il remit sa main dans sa poche.
*
On ne s’attendait pas, à deux heures et demie du matin, à trouver l’hôpital Bretonneau en pleine activité.
— L’incendie de la rue Caulaincourt !
Pour l’infirmière d’accueil, ça tombait sous le sens.
— Nous, c’est pour un accident de la circulation !
Colette se tourna vers sa mère, qu’en savait-elle ?
— Quel nom vous m’avez dit ?
— Pelletier, Jean.
L’infirmière feuilleta le cahier des entrées.
— Non, c’est bien l’incendie…
— Comment ça, l’incendie ? aboya Geneviève.
Colette était perplexe.
Au lieu de les rejoindre au restaurant, papa se trouvait… rue Caulaincourt ? Dans un incendie ?
— C’est grave ? demanda Philippe par-dessus l’épaule de sa mère.
L’infirmière désigna le couloir.
— Salle Bernard-Giral, deuxième sur votre gauche.
Philippe se mit aussitôt à courir.
Colette et sa mère arrivèrent à leur tour dans la grande salle commune où se trouvaient quatre ou cinq autres patients et découvrirent Jean allongé, le dos calé par des oreillers et Philippe qui souriait béatement en lui tenant la main.
Colette, elle, était affolée. Son père avait les traits tirés, les cheveux et le visage brûlés en plusieurs endroits, une large ecchymose sur la tempe, la main droite et la poitrine enrubannées, son regard était flou, incertain.
Elle vint l’embrasser.
— On peut savoir chez qui tu étais, dans cet immeuble, pendant que toute la famille t’attendait au restaurant ? interrogea Geneviève, les bras croisés au pied du lit.
Le sous-entendu était limpide.
Colette n’y prêta aucune attention, troublée, détaillant son père qui, lui, ne disait rien, ne réagissait pas, c’était à se demander s’il les reconnaissait.
À partir de là, les choses s’enchaînèrent rapidement.
D’abord parce que Angèle arriva en compagnie d’Hélène.
— Ah mais… ? gronda Geneviève que cette venue contrariait.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demandait Angèle, et elle palpait son fils comme si elle s’attendait qu’il en manque un morceau.
— Tu vas bien, Jean ? s’inquiétait Hélène.
Jean, sonné, hocha enfin la tête, on ne savait pas exactement à quelle question il répondait.
L’imprévu arriva sous la forme de l’infirmière, dont la présence fit sortir Jean de sa torpeur.
— Le bébé va bien ? lui demanda-t-il soudain d’une voix étranglée.
Tout le monde fut surpris par cette question.
— Oui, très bien, dit l’infirmière, ne vous inquiétez pas…
— Un bébé ? cria Geneviève. Quel bébé ? De qui, un bébé ?
Jean, anxieux et tenaillé par un ultime espoir, demanda :
— Et la maman ?
C’en était trop !
— Mais enfin, de qui parle-t-on ? s’égosilla Geneviève.
L’infirmière se contenta de poser sa main sur l’épaule de Jean et de hocher la tête douloureusement, ça voulait dire « non », on le lisait dans son regard.
À cet instant, même Geneviève en resta suffoquée : Jean se mit à pleurer.
Son visage ne bougeait pas, seules de grosses larmes lourdes tombaient sur ses pansements.
L’émotion avait gagné tout le monde.
L’infirmière allait s’éloigner, Jean la retint :
— C’est un garçon ou une fille ?
Pour Geneviève, c’était le coup de grâce. On l’entendit pousser un rugissement animal.
Mais à cet instant on se tourna vers la porte parce que François venait à son tour d’entrer dans la chambre.
Ce fut le second moment de stupeur.
François, décoiffé, n’avait pas seulement pris le temps de boucler la ceinture de son pantalon. Il contourna sa mère sans s’arrêter et se précipita vers son frère, disant « Ça va, mon vieux ? », essoufflé par l’émotion. Jean tenta de lui sourire, de bafouiller quelques mots. Débordé par la sollicitude de François, il en fut incapable. Les deux frères se tenaient les mains, se regardaient, ressentaient la force de ce qui les reliait l’un à l’autre.
— C’est un petit garçon, dit alors l’infirmière, que tout le monde avait oubliée.
François se retourna vers elle.
— Oui, dit-il comme s’il avait été interrogé. C’est un garçon.
D’où tenait-il cela ?
— M’enfin… !
En voyant le teint écarlate de Geneviève, l’infirmière se demanda un instant si on n’allait pas devoir hospitaliser l’épouse également.
— Allez, allez ! dit-elle en écartant les bras. Monsieur est un peu secoué, vous voyez bien, il faut le laisser se reposer !
Tout le monde, à regret, reflua vers la sortie mais s’arrêta lorsque l’infirmière, d’un large geste, écarta le drap du lit, découvrant l’énorme pansement qui enserrait la jambe droite de Jean.
Angèle mit son poing à sa bouche.
— Une jambe cassée, dit alors l’infirmière en se tournant vers elle. Et trois côtes fêlées. Il s’en tire bien, je vous assure…
La dernière vision que les enfants eurent de leur père était empreinte d’une telle tristesse que Philippe, à son tour, se mit à pleurer doucement, Colette lui prit la main.
Dans le couloir, on se tourna vers François.
— J’ai croisé des journalistes, en bas, des gars que je connais… Ils attendent d’être autorisés à monter. Ce sont eux qui m’ont raconté…
Geneviève ne réagit pas, soudain très attentive.
François expliqua alors ce qu’il avait compris, l’incendie, l’intervention de Jean, le sauvetage d’un bébé de quelques semaines.
— Ils veulent faire des photos…
— Où est-il, ce bébé ? demanda Hélène.
François n’en savait rien.
— Ce qui est sûr, c’est que la maman est décédée dans l’incendie… Il y aurait eu six morts !
Le silence qui suivit tenait de la sidération et du recueillement.
— Jean, dit Hélène, perplexe, est entré… dans un immeuble en flammes ?
Cette idée correspondait si peu à l’image qu’on avait de lui…
— On ne connaît pas les circonstances exactes, dit François. Il paraît qu’il est monté, qu’il a trouvé le bébé dans les étages. Et qu’il a sauté avec lui de la fenêtre du premier.
Angèle, rétrospectivement, eut peur pour son fils et pour ce bébé, François dut la serrer contre lui.
On commençait seulement à respirer. Une jambe cassée, des côtes fêlées, Jean marcherait quelque temps avec un plâtre et des béquilles.
— Je vais demander aux collègues du Journal de revenir demain matin, dit François en avançant dans le couloir.
Geneviève leva la main :
— Non, non, non…
Toute la famille resta un instant suspendue à ses lèvres :
— On les préviendra quand ce sera le moment, dit-elle enfin.
Puis elle se tourna vers Colette, ignorant Philippe.
— Tu peux être fière, ma chérie. Ton papa est un héros. »
À propos de l’auteur
Pierre Lemaitre © Photo Nicolas Marques
Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)
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