En deux mots
Sieradz, Pologne, années 1930. Ita, fille d’un vendeur de harengs juif, voit monter l’antisémitisme. Elle fuit vers la Belgique puis vers la France. Elle arrive à Paris en 1942, à la veille de la rafle du Vél d’Hiv. Un destin tragique raconté comme un poème épique.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le tragique destin d’Ita
Quand la Seconde guerre mondiale arrive, Ita Zitenfeld fuit sa Pologne natale jusqu’à Paris. Dans ce grand poème épique, Guillaume Viry raconte la pauvreté, l’exil, l’espoir. Jusqu’à l’aube du 16 juillet 1942 et confirme le talent révélé avec «L’Appelé».
On peut certes résumer le second roman de Guillaume Viry en quelques lignes, dire qu’il retrace le destin tragique d’Ita, la fille d’un vendeur de harengs à Sieradz en Pologne qui, dans les années 1030, voit monter l’antisémitisme et décide de fuir. Son périple la conduira en Belgique puis en France en 1942, à la veille de la rafle du Vél d’hiv.
Un résumé qui ne dit cependant rien du bonheur de lecture que ce texte procure. Car il tient davantage du poème en prose que du roman. Lisez-le à voix haute, faites comme Flaubert dans son gueuloir (ou écoutez les premières pages lues par Géraldine Martineau et offertes par Artcena, qui a soutenu ce projet d’une aide à la création dans la catégorie Littérature dramatique). Sans jeu de mots facile, vous en goûterez alors tout le sel.
Vous verrez alors comment le précepte énoncé par le vendeur de harengs, « une histoire il faut qu’on la raconte de telle sorte qu’elle agisse et soit un secours en elle-même », se déploie avec autant de force que de poésie.
Guillaume Viry s’est emparé du destin réel d’Ida Zitenfeld, cette femme juive polonaise dont l’historien Laurent Joly a retracé le parcours dans La Rafle du Vél d’Hiv. Mais l’auteur ne fait pas œuvre d’historien. Il fait œuvre de poète.
Son texte avance par vagues. Scande. Reprend. Comme une marée qui monte inexorablement. Les refrains reviennent. Les mots se répètent. « raconte / dit Mendel ne beuglant plus / raconte / dit Mendel des larmes lourdes vidant leur sel le long de ses maigres joues / raconte ».
Cette répétition hypnotique nous plonge dans la conscience d’Ita, dans son combat pour rester vivante par les mots. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Du pouvoir des mots face à la barbarie.
Mendel, le père, vendeur de harengs à Sieradz, raconte à sa fille l’histoire d’un paralysé guéri par le simple fait de raconter. Il lui transmet cette arme-là, la parole. « si un jour le monde veut te changer en statue de sel / chère Ita / si un jour le monde entre dans sa folie blanche voulant te rendre paralysée / ce jour-là ne l’oublie pas / raconte ».
Le sel, métaphore qui traverse tout le livre. Le sel des harengs invendus. Le sel des larmes. Le sel qui pétrifie. Et l’esprit de sel, ce titre qui résonne comme une formule alchimique pour transformer l’horreur en mémoire vivante.
L’atmosphère du livre est saisissante. Viry ne décrit pas la montée du nazisme. Il la fait sentir. Jour après jour, la peur gagne du terrain. L’étau se resserre. On voudrait crier à Ita de fuir plus vite, plus loin. On sait que le piège se referme.
« je suis l’étrangère à l’endroit de ma naissance la femme de Sieradz / la juive / que l’on voudrait jeter par-dessus bord », dit-elle. Cette voix qui refuse de se taire, qui refuse d’être réduite au « risible morceau de tissu jaune ».
Car Ita résiste. Par les mots, par la mémoire, par cette conviction profonde qu’il existe « un lieu secret / un espace secret / jamais vous / jamais personne / ne pourra l’atteindre ». Elle le clame avec une force bouleversante : « je serai toujours les mots / je vivrai encore / je vivrai / même morte / je vivrai ».
On aimerait tellement que son courage l’emporte. Que sa détermination fasse plier le destin. Mais on connaît l’issue. Et c’est là tout le génie de Viry : transformer cette histoire que l’on connaît en un chant qui traverse les décennies.
Guillaume Viry n’est pas un inconnu. Son premier roman, L’Appelé, avait déjà révélé son talent singulier. Mais avec L’esprit de sel, il franchit un cap. Il confirme qu’il est un conteur au sens premier du terme. Un passeur de mémoire.
À l’heure où l’antisémitisme connaît un regain nauséabond en France, ce livre est plus qu’un roman. C’est un acte de résistance. Une leçon d’humanité. Un texte qui devrait être lu dans les écoles, offert aux adolescents, murmuré à l’oreille de ceux qui oublient trop vite.
Non, décidément, il ne faut pas oublier ce que la folie des hommes a pu commettre de crimes et d’horreurs.
Et si un livre peut être ce secours dont parlait Mendel, alors L’esprit de sel l’est assurément. Un livre qui agit. Un livre qui sauve. Un livre essentiel.
Je l’ai refermé le cœur serré, mais avec cette certitude : les mots d’Ita résonnent encore. Et continueront de résonner.
L’esprit de sel
Guillaume Viry
Éditions du Canoë
Roman
110 p., 16 €
EAN 9782487558144
Paru le 14/01/2026
Où ?
Le roman débute en Pologne, à Sieradz. Il prend ensuite le chemin de l’exil, passant par Liège, Bruxelles et Ostende avant d’arriver à Paris et d’effectuer un petit détour par Angers.
Quand ?
L’action se déroule des années 1920 à 1942.
Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’une vie. Celle d’Ita, Ita Zitenfeld qui vend des harengs dans la petite ville de Sieradz où elle est née avec son père, Mendel et sa mère, Pessa. Ils sont pauvres. Ils sont juifs. Avec Jozeph, fils de Jacob qui vend des montres, elle rêve de partir, d’ouvrir une boutique à Lodz, Warsaw ou Gdansk et voir la mer. Mais après la mort du père, après la mort de la mère, quand elle est obligée de quitter Sieradz, après que Jozeph et après que Jacob, tous deux partis en Amérique, l’ont laissée seule, elle se demande où aller. Emportée au hasard des routes, elle se retrouve à Liège, Ostende, Bruxelles puis Paris avec ce dé à coudre dont sa mère Pessa l’a convaincue de ne jamais se défaire pour survivre.
L’histoire tragique qui se termine le 16 juillet 1942 à l’aube de la rafle du Vel d’Hiv ne dit rien du ton ni du rythme du récit, ni des silences, ni du fil de la narration dont le déroulé, tel un poème épique, avance et revient avec sa scansion et ses refrains. Un livre puissant qui semble construit sur une partition dont la musique intérieure charge tous les mots qui le composent.
Les critiques
Babelio
Actualitté (Clotilde Martin)
Lecture d’un extrait de « L’esprit de sel » © Production Artcena
Les premières pages du livre
« C’est alors que les perspectives se sont déplacées dans grand espace blanc
alors que ne suis plus qu’un vide
une absence
c’est depuis l’intérieur de ce temps enrubanné que je dois raconter
*
le père part le matin à l’endroit de la nuit
le père revient
parfois
parfois pas
le père est souvent à l’envers lorsqu’il revient
alors le père parle
il ne parle pas le père
il beugle ou bien il se tait
à l’endroit il se tait
à l’envers il beugle
comment crois-tu
comment répète le père
tu ne vends pas des harengs par le miracle de dieu
bien l’unique instant où le père parle de l’invisible
tu dois vendre tu as une femme tu as une fille tu dois
ne peuvent pas rester dans leurs tonneaux les harengs
s’agit de les vendre et pas les jours d’après
les jours d’après c’est plus du hareng c’est plus rien que du sel
tu ne vends pas du sel
tu m’entends Ita
tu dois vendre des harengs et pas du sel
quand c’est dur quand tu sens que ta journée va être dure que tu ne ficheras rien que de vendre deux ou trois harengs
ce jour-là tu dois faire appel
à des forces
tu me comprends Ita
d’autres forces
je sais que tu me comprends Ita beugle le père
cest là
que tu dois
un peu d’alcool faut bien ça
pour
enfin
je sais que tu me comprends
une fille comme toi
ça comprend son père
écoute-moi bien
mais je sais que tu m écoutes
une seule chose compte Ita
je ne rigole pas
plus aucune rigolade
écoute-moi au fond de l’intérieur de toi
un jour on demanda à un homme de raconter une histoire
l’homme répondit
une histoire il faut qu’on la raconte de telle sorte qu’elle agisse et soit un secours en elle-même
puis il fit ce récit
mon grand-père était paralysé
comme on lui avait demandé de raconter quelque chose
il raconta l’histoire de son maître
il se mit à raconter comment lorsqu’il priait il sautillait et dansait
puis pour bien montrer comment son maître faisait
mon grand-père tout en racontant se leva de sa chaise de paralysé
il se mit debout
sautillant et dansant lui-même
à dater de cette heure il fut guéri
si un jour le monde veut te changer en statue de sel
chère Ita
si un jour le monde entre dans sa folie blanche voulant te rendre paralysée
ce jour-là ne l’oublie pas
raconte
dit Mendel ne beuglant plus
raconte
dit Mendel des larmes lourdes vidant leur sel le long de ses maigres joues
raconte
et tu verras
tu verras Ita dit mon cher père
le sel qui recouvrait l’écorce de ta peau s’éparpillera par le vent
alors tu sautilleras
ma chère Ita
tu danseras
c’est l’histoire du père
la seule histoire
je crois
celle des jours durs
à ne pas vendre une seule écaille de hareng »
Extraits
« si un jour tu dois partir Ita
pars avec ton dé
et tu pourras aller à n’importe quel endroit du monde
ce dé sera ta chance Ita
quand je ne serai plus là quand Mendel ne sera plus là
si tu dois partir
il le faudra un jour
je le crois
je crois qu’il le faudra
prends ce dé
ne l’oublie pas » p. 32
« je suis l’étrangère à l’endroit de ma naissance la femme de Sieradz
la juive
que l’on voudrait jeter par-dessus bord » p. 42
« je ne suis pas celle que vous croyez que je suis
je ne suis pas celle que vous voulez réduire à votre risible morceau de tissu jaune
je suis celle qui échappe
je suis celle qui n’a fait qu’échapper
je serai toujours à l’endroit où vous ne m’attendrez pas
je serai toujours dans un lieu secret
cet endroit où jamais vous ne pourrez me trouver
où jamais vous ne pourrez venir me contrôler
cet endroit n’est pas même Sieradz
c’est un lieu secret
un espace secret
jamais vous
jamais personne
ne pourra l’atteindre
détruisez tant que vous le pouvez
embarquez-moi dans vos autocars
entassez-nous dans vos trains
jamais vous ne pourrez atteindre ce qui m’appartient
jamais vous ne pourrez clôturer cet espace secret
cet espace ne se prend pas
Mendel l’a dit Mendel me l’a dit
si un jour le monde veut te changer en statue de sel
chère Ita
si un jour le monde entre dans sa folie blanche voulant
te rendre paralysée
ce jour-là ne l’oublie pas
raconte
je serai toujours les mots
je vivrai encore
je vivrai
même morte
je vivrai » p. 84-85
À propos de l’auteur
Guillaume Viry © Photo Tonatiuh Ambrosetti
Guillaume Viry passe son enfance au milieu des champs en Bourgogne. D’abord comédien au théâtre ainsi que dans une cinquantaine de films et séries, il réalise ensuite plusieurs films à la lisière de la fiction et du documentaire dont Voguons et Flotation, sélectionné notamment aux Ecrans Documentaires et Visions du Réel. Formé à l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris, il joue au théâtre sous la direction de Régis Santon, Thomas Le Douarec, Michel Didym, Remi De Vos ou encore Michelle Marquais… En 2019-2021, il interprète le fils de Myriam Boyer dans Louise au parapluie d’Emmanuel Robert-Espalieu. Il danse dans Dédale de Philippe Genty de la Cour d’honneur d’Avignon jusqu’au Japon. Au cinéma, il rencontre Alain Guiraudie, participe à Pas de repos pour les braves et interprète l’un des héros de Voici venu le temps. Il incarne ensuite l’un des membres du gang des postiches dans Le Dernier Gang d’Ariel Zeitoun. Il est également dirigé par Bertrand Tavernier, Serge Le Péron, Stéphane Allagnon, Joann Sfar, Sylvain Desclous, Laurent Tirard, Olivier Nakache et Eric Toledano, Léa Frédeval, Emmanuel Poulain-Arnaud… A la télévision, il joue notamment pendant six saisons dans la série Deux flics sur les docks, réalisée par Edwin Baily pour France 2. Quand j’étais ton père, le premier texte pour la scène de Guillaume Viry, est publié en 2022, par les éditions Moires. En 2023, pour l’écriture de son premier roman, L’Appelé, il est lauréat de la Fondation Jan Michalski et reçoit une bourse du Centre National du Livre. Publié en septembre 2024 par les éditions du Canoë, ce premier roman a été fêté en librairie et dans les rencontres du premier roman de Chambéry et a obtenu le Prix des Lectrices et des Lecteurs des Bibliothèques de la Ville de Paris. Son second roman, L’Esprit de sel, est lauréat de l’aide à la création d’Artcena (session de printemps 2023, catégorie Littérature dramatique). Il est paru en janvier 2026 (Source : Éditions du Canoë / Journal Ventilo)
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