

En deux mots
26 septembre 1983. Le lieutenant-colonel Stanislav Petrov détecte un missile nucléaire se dirigeant vers l’URSS. Il a quelques minutes pour décider d’informer le Kremlin ou d’attendre. Sa décision évitera la Troisième Guerre mondiale. Vincent Hein retrace le parcours de cet officier soviétique, de son enfance sous Staline à cette nuit où le destin du monde bascula, tout en interrogeant notre présent face aux tensions internationales croissantes et à l’intelligence artificielle.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Il a sauvé le monde sans que personne ne le sache
Dans la nuit du 26 septembre 1983, Stanislav Petrov prit la décision qui sauva l’humanité d’une apocalypse nucléaire. Vincent Hein ressuscite ce héros méconnu et interroge notre époque où l’intelligence artificielle pourrait bientôt prendre ce type de décision.
On l’a oublié aujourd’hui, mais dans la nuit du 26 septembre 1983, à 0 h 17, en pleine guerre froide, le lieutenant-colonel Stanislav Ievgrafovitch Petrov est alerté parce qu’un missile nucléaire se dirige vers l’Union soviétique. Il n’a alors que quelques minutes pour décider d’informer le Kremlin ou d’attendre.
Comme il le racontera lui-même à New York en janvier 2016 après avoir reçu le World Citizens Award : « Durant cette demi-heure suspendue, le destin du monde s’est joué. L’âme terrifiante de la guerre était entre nos mains. Mais par chance, aujourd’hui, nous sommes là. En vie. Ensemble. Souriants. Le visage tourné vers la lumière. Car oui, cette nuit-là nous avons eu beaucoup de chance. En 1983, la tension entre les deux blocs était à son paroxysme. Il aurait suffi d’une seule étincelle pour qu’une guerre sans lendemain fût déclarée. Mesdames et Messieurs, n’oublions jamais cela. »
Avant de nous plonger dans cette nuit décisive, l’auteur retrace la biographie du héros.
Stanislav a connu une enfance difficile. Il était « depuis toujours fréquemment sujet à d’affreuses périodes de mélancolie, desquelles seule la lecture de ses poètes préférés lui permettait de sortir : Pouchkine, bien sûr, qui avait épuré la langue littéraire russe comme personne, mais aussi Tchekhov, le maître absolu de la concision ».
Né sous Staline, il suit toutes les étapes du bon communiste, depuis les pionniers jusqu’à cette place au sein de la glorieuse armée rouge, après de brillantes études. « Plus jeune bien sûr, l’idéologie l’avait tenu. Elle avait été sa raison d’être, celle qui avait fait de lui un jeune homme debout. »
C’est à l’école militaire de Kiev qu’il fait la connaissance de Konstantin Dimitrievitch qui va devenir son meilleur ami. Les deux hommes resteront dès lors liés à vie, partageant de bons moments, mais aussi ces moments de déprime, cette langueur propre à l’âme russe qu’ils retrouvent dans la poésie de Pouchkine : « Les vains plaisirs de ma folle jeunesse / Me pèsent comme un lendemain d’ivresse, / Tandis que le chagrin des jours enfouis / Devient plus fort comme un vin qui vieillit. »
Malgré l’endoctrinement et l’envie de croire aux vertus du communisme, la fraternité et l’humanité restent des valeurs cardinales pour Stanislav Petrov. C’est ce qui le sauvera. Car en 1983, la guerre froide était arrivée au point où chaque jour, elle pouvait basculer dans un vrai conflit. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, le monde pouvait disparaître. Lorsqu’en 1981 Ronald Reagan fut élu président des États-Unis, Leonid Brejnev était encore secrétaire général de l’Union soviétique. Leurs arsenaux nucléaires respectifs étaient à faire pâlir d’envie le plus brûlant des docteurs Folamour. Reagan autorisa le développement de nouveaux systèmes d’armement nucléaire chargé de garantir d’après lui « une dissuasion efficace et le maintien de la paix ». Face aux Pershing vint le déploiement des SS20 du côté Pacte de Varsovie.
Dans ce Désert des tartares ou l’attente est le lot quotidien, la soudaine alarme qui se déclenche sidère les officiers de garde. Stanislav Petrov prend alors une décision qui changera le cours de l’Histoire. Sans le savoir, il sauve l’humanité.
En nous rappelant un fait historique tombé dans l’oubli, Vincent Hein signe un roman qui résonne aussi comme une mise en garde au moment où les relations internationales se tendent un peu plus chaque jour. Son style direct sert admirablement son propos. Il alterne les époques avec fluidité, du New York de 2016 au Moscou des années quatre-vingt, construisant un suspense haletant même quand on connaît l’issue. Il décrit avec justesse cette « peur molle et dangereuse, qui délitait leurs esprits, les craquelait et nourrissait des rancœurs inouïes ».
Dans le discours qu’il prête à Petrov, l’auteur pose les vraies questions : « Avec la bombe atomique, il n’y a plus de guerre maîtrisable. Avec elle, nous entrons dans le cercle de la déraison. Une guerre nucléaire dite « limitée » est une fiction. » On rapprochera ce roman de la série Netflix « A House of Dynamite » de Kathryn Bigelow, dans laquelle l’état-major et le président ont vingt minutes pour réagir après le déclenchement d’une alarme annonçant le tir d’un missile balistique ciblant Chicago. Extrêmement bien documentée, on la déconseillera toutefois aux spectateurs angoissés.
Au moment où les « Fake news » gagnent du terrain et où la menace nucléaire revient hanter les esprits, on ne peut qu’espérer que les successeurs de Stanislav Petrov conservent une même lucidité. Surtout avec l’arrivée de l’intelligence artificielle qui restreint la marge d’interprétation humaine, voire la délègue aux machines.
Après « La Disparition de Jim Thompson », Vincent Hein confirme son talent à rechercher dans les plis de l’Histoire des faits éclairants. En nous parlant du passé, il nous parle de notre avenir. Qui réclame une vigilance de tous les instants.
Le Choix de Stanislav Petrov
Vincent Hein
Éditions Rue de l’échiquier
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782374255637
Paru le 9/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement en Union soviétique puis en Russie, à Moscou, Kiev, Saint-Pétersbourg, mais aussi à Gorki et Nagornyi.
Quand ?
L’action se déroule du sortir de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Inspiré de l’histoire vraie de Stanislav Petrov, un homme qui, grâce à son choix, a sauvé le monde de la destruction.
Dans la nuit du 26 septembre 1983, à 0 h 17, en pleine guerre froide, le système de surveillance de la base militaire de Serpoukhov-15 sonne l’alerte. Les algorithmes sont formels : un missile nucléaire se dirige vers l’Union soviétique.
Le lieutenant-colonel Stanislav Ievgrafovitch Petrov doit prendre une décision : attendre ou informer le Kremlin, qui sans aucun doute déclenchera une Troisième Guerre mondiale. Petrov choisit d’appeler son supérieur pour lui annoncer qu’il s’agit d’une fausse alerte, refusant de croire à une attaque américaine.
Les critiques
Actualitté (Clément Solym)
Les premières pages du livre
« Il s’agit d’une histoire vraie, dont certains passages ont été romancés. Car la vie dans ce qu’elle a de plus brutale doit pouvoir, pour rester supportable, accepter de faire appel à la fiction et à l’imaginaire.
1
Moscou, janvier 2016
Stanislav Ievgrafovitch Petrov était un homme de grande taille et jusqu’à la quarantaine, les femmes le trouvaient assez beau garçon. Il avait un visage long d’où se dégageait un regard franc et courageux. Il avait eu une enfance difficile qui n’avait guère laissé de place aux jeux, à la joie, aux plaisirs de la vie. Il était depuis toujours fréquemment sujet à d’affreuses périodes de mélancolie, desquelles seule la lecture de ses poètes préférés lui permettait de sortir: Pouchkine, bien sûr, qui avait épuré la langue littéraire russe comme personne, mais aussi Tchekhov, le maître absolu de la concision, ou encore Maïakovski, Mandelstam, Akhmatova, Tiouttchev et enfin l’immense Marina Tsvetaïeva, dont les vers abrupts, fragmentaires, syncopés, surgissaient directement de son tumulte intérieur, comme la foudre blanche de son nuage orageux. Le décès de son épouse Raïssa aggrava ses crises jusqu’à ce qu’il se retire presque entièrement du monde. Plus jeune bien sûr, l’idéologie l’avait tenu. Elle avait été sa raison d’être, celle qui avait fait de lui un jeune homme debout. À l’école, chez les pionniers, à l’académie militaire puis à l’université, il avait toujours marché du même pas que ses frères et sœurs soviétiques et il en avait éprouvé du plaisir. Une impression diffuse de faire partie de quelque chose, de participer au grand projet communiste. À présent, il marchait seul, simplement accompagné par un silence écrasant que ponctuaient ses disques de musique classique, quelques visites que lui rendaient son fils et sa fille, et ses parties d’échecs hebdomadaires avec le colonel Konstantin Dimitrievitch, qui restait son voisin de palier, mais, par-dessus tout, son seul et dernier ami.
Il avait neigé toute la nuit, et ce matin-là le parking au pied des immeubles de l’ancienne base d’alerte stratégique était couvert d’une épaisse couche de neige qui lui donnait un charme inhabituel. Le lieutenant-colonel à la retraite Stanislav Ievgrafovitch Petrov attendait dans la rigidité du froid qu’une voiture de l’ambassade des États-Unis vienne le chercher pour le conduire à l’aéroport Cheremetievo. Il était «l’homme qui avait sauvé le monde» en septembre 1983, alors il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il fût enfin invité à recevoir un prix au siège des Nations Unies à New York par l’Association des Citoyens du Monde. Une Lincoln Navigator noire arriva lentement, à l’heure prévue, en chassant un peu de l’arrière sur les congères formées par le balayage des cantonniers du district. À côté du chauffeur était assise une jeune interprète russe chargée à la fois de traduire ses propos, de l’accompagner, mais également de le rassurer. Cet homme de 77 ans n’avait jamais quitté la Russie de toute sa vie. Elle sortit du véhicule en prenant garde de ne pas glisser, prit sa valise encollée d’une grossière toile d’argyll et dont la poignée avait été renforcée à la ficelle de cuisine, la déposa dans le coffre, l’invita poliment à s’installer sur la banquette, l’aida à boucler sa ceinture de sécurité, puis se présenta. Elle s’appelait Vassilissa Agasseïvitch et travaillait au service culturel de l’ambassade des États-Unis à Moscou depuis qu’elle avait obtenu son diplôme d’interprète. Elle avait beaucoup d’admiration pour l’homme qu’il était et ferait de son mieux pour rendre son voyage agréable. Le lieutenant-colonel Stanislav Ievgrafovitch Petrov la considéra sans rien dire, d’un œil de vieux chat circonspect. Elle était grande, brune et se coiffait grâce à une large tresse qui lui tombait jusqu’au milieu du dos. Ses yeux étaient d’un bleu grisâtre, clairs et lumineux, et de son visage mat, large et énergique, se dégageait une expression d’intelligence et de profonde gentillesse. Elle comptait probablement parmi ces femmes
accoutumées depuis longtemps à ce que les hommes les trouvent très belles. Lorsque la Lincoln démarra, Stanislav Ievgrafovitch Petrov lui demanda si elle était d’origine arménienne. Oui, répondit-elle, sa famille était d’Erevan, mais sous Staline ses grands-parents avaient migré à Leningrad puis russifié leur nom. «Bien, poursuivit-il d’un air sévère, après tout, l’homme est un être qui sait traverser la mer grise.» Vassilissa Agasseïvitch lui sourit, un peu embarrassée, puis elle se demanda si la rudesse de son expression, son économie de mots, son laconisme glaçant tenaient d’une probité atrabilaire ou d’une nature impitoyable.
Le Boeing de l’Aeroflot mit un peu plus de neuf heures pour rejoindre l’aéroport John Fitzgerald Kennedy, durant lesquelles le lieutenant-colonel relut le brouillon de son discours, but cinq Bloody Mary copieusement salés, refusa le plateau-repas qui était pourtant une sorte de goulasch accompagné de pâtes csipetke, rouspéta car il ne pouvait pas fumer et s’enquit auprès de Vassilissa Agasseïvitch, non sans une certaine inquiétude, de ce que les Américains –un peuple, selon lui, dont la spontanéité légendaire ne garantissait jamais la fidélité des actes –daigneraient, comme ils l’avaient promis, lui verser en dollars, et non en roubles, ces fameux per diem auxquels il attachait, outre leur valeur matérielle, toute l’importance morale d’un engagement tenu envers sa personne. Elle le rassura d’un simple regard, puis posa sa main sur la sienne.
New York, janvier 2016
En premier lieu, il leur fallut trouver un moyen de transport car aucune voiture n’était venue les attendre à l’arrivée. Ils montèrent dans un taxi jaune, de marque japonaise, un peu surélevé et de forme cubique qu’il trouva bien moins exotique que ceux des films policiers – que Konstantin Dimitrievitch empruntait de temps à autre à la médiathèque de la compagnie des vétérans de l’armée de l’air. Il le fit remarquer à Vassilissa Agasseïvitch, qui soupira en levant discrètement les yeux, avant de le saisir par le bras afin de le faire monter dans la voiture qui attendait. Une fois leurs ceintures bouclées, elle plaqua la réservation de l’hôtel sur le plexiglas de l’hygiaphone afin que le chauffeur puisse en lire l’adresse. Lorsqu’ils démarrèrent, elle trouva le vieil homme très pâle et se dit qu’il devait être sous l’effet du décalage horaire et des cinq Bloody Mary qu’il avait bus à la paille et pratiquement d’un trait.
Pour tout dire, Stanislav Ievgrafovitch Petrov ne put cacher sa déception en découvrant New York. Certes, les gratte-ciels l’avaient impressionné, certes cette pluie d’enseignes qui, de jour comme de nuit, électrisait Broadway ou Times Square l’avait amusé, mais les larges avenues interminables et grises, où la neige fondue puis de nouveau gelée s’amoncelait par agrégats de crasse, lui rappelaient la rudesse d’une existence contrainte, morne et laborieuse, et l’austérité familière de la vie à Moscou. Finalement, ces deux villes souffraient de la même mélancolie urbaine. Deux endroits dépressifs qui plaçaient le productivisme au cœur des priorités humaines.
En revanche, l’hôtel Marriott lui plut. Sa chambre était grande, agréablement éclairée et garnie de lourds doubles rideaux et d’une épaisse moquette coquille d’œuf. Au centre s’y trouvait un lit de taille king size, couvert de quatre oreillers moelleux et d’une couette mafflue. Au fond, contre la demi-baie vitrée, se trouvaient deux fauteuils club ainsi qu’un bureau en simili-acajou. Une télévision à écran plat, fixée au mur, proposait cinquante-quatre chaînes, dont deux diffusaient des programmes d’informations en langue russe. Quant à la salle de bain, entièrement carrelée de grès cérame, elle offrait une large baignoire-douche de couleur saumon, ainsi que deux lavabos assortis.
Le lendemain, très tôt, il descendit au restaurant où Vassilissa Agasseïvitch l’attendait devant une tasse de café brûlant. Il découvrit le «buffet breakfast à volonté». Bien sûr, il savait que cela existait dans certains hôtels de Moscou, de Saint-Pétersbourg ou d’ailleurs, mais jamais encore il n’avait eu l’occasion d’en profiter. Il aurait aimé prendre son temps, goûter de tout, mais la jeune interprète le rappela à l’ordre et le pria de se presser. Il avait bien dormi, lui dit-il. Hormis peut-être ce rêve étrange, dans lequel il était un simple soldat égaré au cœur d’un effroyable combat. Il se trouvait entre deux tranchées, dans ce que l’on appelle communément le no man’s land. Des fusils, des baïonnettes, des tirs d’obus, de la poussière, des cris et du sang. En plein déchaînement, lui décida de s’allonger tranquillement sur le ventre et d’observer, le menton posé sur ses poings, le tragique affrontement de ces deux armées qui se ressemblaient en tout point. Il ignorait quel était son camp et se sentit immédiatement désinvesti de cette fantasmagorie au sein de laquelle, pourtant, il risquait sa vie. Alors il se résigna et prit la décision de se lever et de s’en aller au hasard devant lui, incapable de reconnaître qui de ces hommes étaient ses ennemis ou encore ses amis: «Après tout, se dit-il dans son rêve, cela ne peut pas être pire que de tirer sur des hommes qui ne m’ont rien fait.»
Ils devaient être à onze heures précises au siège de l’ONU afin que la cérémonie puisse débuter trente minutes plus tard. Le ciel était bas et il bruinait un crachin serré, pénétrant, glacial, absolument démoralisant. Dans la voiture, Stanislav Ievgrafovitch Petrov éprouva, à l’idée de se retrouver devant un public d’inconnus —trente-trois ans après la nuit du 26 septembre —un sentiment curieux, mêlé d’amertume, d’anxiété et d’excitation. Il baissa la tête, ferma les yeux et Vassilissa Agasseïvitch ne put deviner s’il sommeillait, s’il pensait à son discours ou s’il revivait de lointains souvenirs. Elle vit que ses mains tremblaient légèrement et lui demanda si tout allait bien. Il lui répondit que New York l’assourdissait, l’écrasait et qu’il n’avait plus les idées claires. Ce matin, il ne souhaitait qu’une seule chose: pouvoir rentrer à Moscou avec son enveloppe de deux mille dollars en liquide qu’il cacherait le temps du voyage au fond d’une poche cousue dans la doublure de son pantalon en tergal. C’en était trop, se dit-il. Cette ville américaine lui faisait penser à une machine infernale qui s’était emballée au point que rien ne pouvait la contenir: la masse effrayante des gratte-ciels, le flot constant de voitures, les sirènes, les klaxons, la foule sans cesse emportée par une urgence aux motivations insaisissables, le clignement aguicheur et irrésolu des enseignes lumineuses claquantes à l’œil de jour comme de nuit et jusqu’à l’odeur humide, poussiéreuse, écœurante de la vapeur du Con Edison Steam System empanachant les rues, ou celle encore de la friture des fast-foods ou des cabanes à hot-dog. Tout ce fatras, tout ce chaos, l’ensemble de ce tortillage urbain l’oppressait au point qu’il ne put s’empêcher d’abaisser en grand la vitre du taxi. Vassilissa Agasseïvitch referma d’une main le col de son manteau afin de parer au coup de froid qui envahit subitement l’habitacle, et essaya de le rassurer comme elle put. Elle lui parla comme à un enfant: Ça ne serait pas long; tout le monde allait être très gentil avec lui; son courage et sa bravoure seraient enfin reconnus; et demain, s’il en avait envie, il pourrait prendre son temps au petit-déjeuner et puis ils iraient tous les deux se promener à Central Park, ou visiter un musée. Pourquoi pas celui d’Histoire naturelle? On lui avait dit qu’il était formidable. Il acquiesça d’un signe de tête et choisit Central Park tandis que le chauffeur referma la fenêtre en marmonnant quelque chose qu’ils ne comprirent ni l’un ni l’autre.
Après s’être présentés au Visitor Check-In Office, une jeune hôtesse leur remit un badge de la taille d’une carte de crédit, les invita à passer le portail de sécurité gardé par trois policiers géants dont l’uniforme noir, caparaçonné jusqu’à l’excès, semblait prolonger leur stature déjà imposante par une couche supplémentaire d’autorité étatique. En effet, leur obésité était alourdie par une accumulation méthodique d’équipements divers: ceintures de cuir à doubles aiguilles USA Safety desquelles pendaient un lourd trousseau de clés, des menottes, une matraque, une lampe torche Maglite et un Glock17 de calibre neuf millimètres soigneusement enfoncé dans son holster; et de gilets pare-balles bardés d’insignes colorés à têtes d’aigles qui conféraient l’illusion d’un héroïsme pratique, mais figuraient moins, hélas, les représentants d’un ordre démocratique que de curieux poussahs un brin grotesques.
Leur allure renflée rappelait davantage une caricature de pouvoir qu’un rempart rassurant et efficace contre ce que les Américains appelaient d’habitude «le mal». Stanislav Ievgrafovitch Petrov se dit que ces trois-là étaient finalement à l’image de l’institution qu’ils étaient chargés de protéger. Puis les deux Russes suivirent d’un pas preste l’hôtesse en tailleur anthracite et talons aiguilles jusque dans le hall principal dont les murs d’un vilain bleu sarcelle étaient recouverts des portraits de tous les secrétaires généraux. Le président de l’Association of World Citizens les attendait, un sourire aux lèvres, face à celui de l’impassible et controversé Kurt Waldheim —dont le nom seul pesait comme du plomb sur la mémoire des nations. Le président s’avança et serra chaleureusement la main du vieux colonel qui avait ce jour-là l’air un peu endimanché dans son costume vert forêt, un brin trop large aux épaules et dont le tissu brillait aux coudes et aux poignets. Puis il leur proposa de le suivre non pas jusqu’à la salle des séances plénières de l’Assemblée générale, où d’ordinaire, entre oriflammes, postures et effets de manche, les diplomates se disputaient les cartes de la terre, le destin des hommes et l’argent du monde, mais dans un couloir étroit, oublié, au fond duquel se trouvait, modeste et grave, l’auditorium Dag Hammarskjöld d’une centaine de sièges tout au plus et qui sentaient l’usure poussiéreuse des vieilles salles de cinéma. Là, dans une demi-vacuité, ni tout à fait vivant ni totalement absent, le public peu nombreux se leva tout de même et, par de timides applaudissements, salua le colonel Stanislav Ievgrafovitch Petrov. Une femme aux cheveux blancs attachés par un chignon et qui portait un large collier de perles grises sur un chemisier de soie blanc-passé, lui remit un modeste globe de cristal qui tenait dans une main. Il représentait la Terre avec ses sept continents gravés au sable et sur le socle de même facture on pouvait lire: 2016 World Citizens Award. Elle eut quelques mots d’introduction: «Chers amis, ce fut l’un des moments les plus tragiques de la guerre froide. Il doit désormais être connu du monde entier. Nous recevons aujourd’hui non pas un héros selon les tambours, mais un homme selon la raison. So, Mister Petrov, it is my great honor and pleasure to present you with this award…», puis elle l’invita à prendre la parole en lui cédant sa place derrière le pupitre flanqué des couleurs des Nations unies. Le vieil homme tapota le bonnet du micro, but une gorgée d’eau du
verre qu’on lui tendit, s’éclaircit la voix, puis se mit à lire le texte imprimé sur la feuille qu’il venait de déplier et que Vassilissa, à ses côtés, était chargée de traduire simultanément.
«Monsieur le président, madame la vice-présidente, Mesdames et Messieurs, chers amis,
C’est pour moi un immense honneur que de me tenir devant vous ce matin, à New York, dans ce haut lieu du dialogue entre les peuples. Immense, car les mots qui s’échangent ici ont parfois le pouvoir d’éloigner les guerres. On me dit souvent que ce que j’ai fait fut héroïque. Mais je dois vous dire que ce mot me gêne. Ce soir-là, nous n’étions qu’un groupe d’officiers face à des chiffres, à des signaux, à des données informatiques qui nous prédisaient la destruction du monde tel que nous le connaissons. La peur de disparaître mais celle aussi de ne pas prendre la bonne décision fut pour nous absolument terrible. Durant cette demi-heure suspendue, le destin du monde s’est joué. L’âme terrifiante de la guerre était entre nos mains. Mais par chance, aujourd’hui, nous sommes là. En vie. Ensemble. Souriants. Le visage tourné vers la lumière. Car oui, cette nuit-là nous avons eu beaucoup de chance. En 1983, la tension entre les deux blocs était à son paroxysme. Il aurait suffi d’une seule étincelle pour qu’une guerre sans lendemain fût déclarée. Mesdames et Messieurs, n’oublions jamais cela. Tant que l’homme détiendra le pouvoir de sa propre fin, le risque existera. Tant que des arsenaux nucléaires seront actifs, nous courrons un terrible risque. Et je le dis ici avec gravité: si nous ne choisissons pas résolument la voie du désarmement total, ce ne sera qu’une question de temps. Le temps est patient et il emporte avec lui les occasions que nous n’avons pas su saisir. Des villes comme New York, Londres, Paris, Moscou pourraient un jour disparaître à cause d’un ordre mal transmis, ou d’un algorithme défaillant. Ce jour-là, les mots ne serviront plus à rien. J’ai été soldat. Je n’ai pas fait la guerre, mais j’ai été entraîné à la faire. On m’a appris à exécuter, non à penser. Ou plus exactement à penser dans le seul but de pouvoir exécuter. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’avec la bombe atomique, il n’y a plus de guerre maîtrisable. Avec elle, nous entrons dans le cercle de la déraison. Une guerre nucléaire dite «limitée» est une fiction. Dès que le premier missile est lancé, plus rien n’est contrôlable. Nous avons construit des machines qui calculent froidement et plus vite que nous, et auxquelles nous déléguons follement notre pouvoir de décision. Mais il faut savoir que plus un système est complexe, plus il est fragile. Plus il est précis, plus il est exposé à la moindre faille. Certains diront: “Les machines sont supervisées par l’homme.”
Mais dans la vitesse du monde, l’homme a perdu sa place. Il n’est plus qu’un gardien fatigué, souvent trop tardif. Le mal est fait avant qu’il ne le voie. Ce soir-là, j’ai eu la chance d’être accompagné par un météorologue remarquable: mon ami le colonel Konstantin Dimitrievitch. Son calme, son intelligence m’ont aidé à réfléchir, à attendre, à ne surtout pas me précipiter. Je suis heureux aujourd’hui de pouvoir lui rendre hommage. Mais il est imprudent que le sort du monde, à l’avenir, repose de nouveau sur les compétences hasardeuses ou le tempérament d’un officier de garde. Si demain des millions d’innocents périssent par la faute d’un homme ou à cause de la défaillance d’une machine, nous aurons perdu jusqu’à la dignité d’assumer notre propre barbarie. Ce que je sais, ce que je crois, c’est que les hommes sont responsables des malheurs qu’ils provoquent. Comme vous pouvez le voir, je suis un vieil homme désormais. Je n’ai plus grand-chose à attendre de l’avenir. Mais la seule chose qui me reste, c’est la volonté que les plus jeunes générations n’aient pas à vivre une situation aussi tragiquement dangereuse que celle que nous avons vécue le 26 septembre 1983.»
Il avait neigé toute la nuit mais au matin, le ciel était bleu, large et laissait voir une belle lune ronde et blanche comme une boule de bilboquet, qui semblait tenir en équilibre sur la flèche de l’Empire State Building. Vassilissa Agasseïvitch et Stanislav Ievgrafovitch Petrov, le nez et les joues rouges, étaient emmitouflés dans leurs grosses parkas qui leur descendaient jusqu’à mi-cuisse et sous d’épais bonnets de laine qui leur donnaient l’air de lutins échappés d’un conte d’hiver islandais. De la neige s’élevait en fumée des trottoirs et tourbillonnait comme les petits geysers de la vallée du Kamtchatka. Elle lui demanda si elle pouvait lui tenir le bras car elle craignait de glisser. Il lui répondit en souriant, puis il lui tendit sa main. Il émanait d’elle une douce lumière de bonté, de gaieté, d’intelligence, de féminité et elle lui fit penser à Raïssa, sa défunte épouse, son amante adorée. Cela faisait dix-neuf ans qu’il n’avait pas offert son bras à une femme, mais par bonheur, ce matin-là et sur ce morceau de Cinquième Avenue, il sentit que quelque chose, qu’il avait pourtant cru profondément enfoui dans les cendres froides du temps, s’était remis à respirer en lui.
Tous deux furent éblouis par la grandeur et la simplicité harmonieuse de Central Park. La neige, tombée dans la nuit, avait tout recouvert de son silence fragile. Plus de klaxons, plus de sirènes, plus de moteurs; seulement ce jardin dessiné par des hommes, redevenu, pour quelques heures, un paysage tout entier. Ils marchèrent lentement, sans un mot, épaule contre épaule, sur les allées étroites qui dessinaient de petites courbes entre les troncs noirs et pour certains noueux, des chênes rouges d’Amérique, des tulipiers de Virginie, des sassafras qui poussent en bouquets, des pins blancs tutélaires, des noyers, des épinettes bleues ou des paulownias. Une seule chose déplut à Stanislav Ievgrafovitch Petrov: la course ahanante et plusieurs fois circulaire des joggeurs fluorescents, qui dépliaient leurs longues jambes débiles et amincies en foulées d’échassiers. Il se renfrogna un peu, alluma une cigarette tout en se demandant après quoi tous ces gens pouvaient-ils bien courir? La jeune femme, qui craignait ses sautes d’humeur, l’entraîna sur un banc un peu à l’écart et lui demanda pourquoi il avait quitté l’armée.
Il réfléchit un instant puis lui avoua d’un ton léger, presque excusé, comme si l’infamie pouvait être pardonnée, qu’il avait été dénoncé. L’un de ses subordonnés — sans doute un excellent officier, irréprochable et discret de surcroît — s’était empressé d’écrire un rapport. Il ne saurait jamais lequel d’entre eux. Mais ce n’était pas pour avoir refusé de donner l’alerte ni de riposter — car ils furent bien obligés de reconnaître qu’il leur avait sauvé la vie. Non, ce qu’on lui reprochait, c’était d’avoir mis en cause le nouveau système informatique. D’avoir eu l’audace de dire que la machine n’était pas encore tout à fait fiable. D’avoir, en somme, critiqué le génie incomparable des ingénieurs soviétiques. Certes, en 1983, les autorités étaient bien plus tendres qu’au temps de Staline. Pour autant, les dénonciations allaient encore bon train. On fusillait moins, on déportait autrement, mais on brisait les réputations et les carrières. On rejetait, on écartait, on salissait. Ce qui révoltait Stanislav Ievgrafovitch Petrov, ce n’était pas tant que les mouchards existaient, mais qu’ils se portaient bien. Ils dormaient tranquillement, sur leurs deux oreilles, persuadés d’avoir œuvré pour la grandeur de l’Union soviétique. Le plus terrible chez les délateurs, ce n’était ni les motivations de haine ou de malice, ni celles encore d’ambition personnelle ou de cupidité. Non, le plus stupéfiant, le plus intolérable, dit-il à Vassilissa Agasseïvitch, c’était le bien qu’il y avait en eux. Voilà ce qui le glaçait. Beaucoup étaient de chics types. Ils étaient capables du meilleur. La plupart étaient intelligents et cultivés. Ils avaient de l’esprit et du bon sens. Ils dépannaient, ils secouraient, ils défendaient, ils protégeaient. Et voilà bien le plus terrifiant, poursuivit-il: le mal ne s’annonçait jamais. Il se glissait en voyou dans l’ombre du bien. Il vivait sur son dos, à son crochet, en parasite, incapable de subvenir seul à la gourmandise insatiable de ses besoins. Il lui fallait un terrain, un jardin, un relief, et c’est l’homme lui-même, avec ses failles et ses contradictions, qui lui permettait de s’épanouir. Stanislav Petrov n’en pouvait plus de toute cette matière trouble. D’autant plus que sa femme était tombée malade. Gravement malade. Ainsi, la seule chose qui n’avait plus compté pour lui était de prendre soin d’elle, de la soigner, de lui trouver les meilleurs médecins, de la garder le plus longtemps possible à ses côtés, tout contre lui, et de profiter jusqu’au dernier jour de ce que la vie pouvait encore leur offrir.
Vassilissa Agasseïvitch lui demanda s’il avait été heureux avec Raïssa. Le vieil homme trouva la question à la fois assurée et audacieuse. Mais oui, bien entendu, répondit-il, son mariage était ce qu’il avait réussi de mieux dans sa vie. Sauver le monde, ce n’était pas grand-chose face aux difficultés du quotidien, ajouta-t-il en souriant. Le réel, c’était le couple, l’engagement du couple. Un mariage, ce n’était pas tous les jours commode, mais il avait eu de la chance de rencontrer Raïssa à peine sortie de l’université de Kiev. Elle était très belle, intelligente, compréhensive, douce. Et elle avait du caractère, une belle et grande personnalité, ajouta-t-il. Peut-être était-il un peu vieux jeu, mais pour lui la vie des hommes et des femmes était indivisible. La tendresse, l’amour, la sollicitude, l’instinct maternel de la femme, c’était le sel de la terre. La vie d’un homme ne pouvait être heureuse sans les épouses, les mères et les filles. Oui, ses plus beaux souvenirs étaient avec elle. Souvent, il revoyait en songe leurs premières vacances d’été en Crimée. Le jeune couple logeait dans un centre de repos de l’armée de l’air, non loin d’une petite baie pourvue d’une plage de galets gris sur lesquels couraient de guingois et sans bruit de minuscules crabes transparents. Leur chambre était fraîche, monacale, peinte à la chaux et meublée sommairement: une petite table bancale, une armoire en stratifié, deux chaises dont l’assise était en contreplaqué, un lit grinçant, un matelas de crin recouvert de draps de coton séchés au soleil qui sentaient le genévrier, la sarriette, la rocaille et la lessive Lotos. Les nuits étaient bercées par les allées et venues de la brise scythique dans l’embrasure de la fenêtre ouverte mais aussi par les stridulations lentes et régulières des grillons domestiques, nichant dans les herbes hautes, les buissons de lauriers roses ou les fissures du sol. Dès l’aube, les rossignols, les mésanges charbonnières, les fauvettes et les rouge-queues prenaient le relais. Pour Stanislav Ievgrafovitch Petrov, le paradis était de pouvoir se réveiller tôt, tout contre la chaleur d’une jeune femme à demi nue, que l’on aime et que l’on craint un jour de perdre, à l’heure où en été le soleil glisse un œil sous les rideaux de la chambre.
Moscou, novembre 2024
Le colonel Konstantin Dimitrievitch avait aimé le discours que son vieil ami avait prononcé aux Nations-unies. Il en avait gardé une copie qu’il relisait de temps en temps, peut-être pour y retrouver ce qui avait constitué le sens de son engagement d’officier soviétique. À quelques mois près, Konstantin Dimitrievitch avait le même âge que son supérieur hiérarchique, le lieutenant-colonel Stanislav Ievgrafovitch Petrov. Mais Konstantin Dimitrievitch était au contraire un homme sec, de petite taille et au visage émacié qui lui valait depuis l’université le surnom de shtyk, autrement dit de «baïonnette». Sa démarche allègre, la vivacité de son esprit et son abondante chevelure rendaient difficile toute certitude quant à son âge. Il avait en réalité 83 ans, mais il en paraissait bien moins. Il était intelligent, cultivé, courageux, fidèle en amitié, mais aussi un peu susceptible et de caractère rigoriste. Il était veuf depuis douze ans: Irina sa femme, avait été terrassée par un infarctus, un matin en se rendant au marché; et malgré l’intervention rapide d’un médecin, elle était morte dans le chant des sirènes de l’ambulance qui l’amenait à l’hôpital du district. Elle était enterrée au cimetière de Kourilovo sous un simple carré de pensées, qu’il fallait pailler en hiver et arroser copieusement en été. Sitôt après ses études à l’académie puis à l’université militaire de Kiev, Konstantin Dimitrievitch avait occupé un poste d’officier météorologiste dans la Voyska PVO1. Stanislav Petrov était son supérieur hiérarchique bien que le même grade leur fût attribué. Il avait été un bon soldat, un bon camarade, un mari formidable et d’après ses deux filles un excellent père. Elles le disaient sévère, mais également juste et attentionné. Il avait suivi leurs scolarités, n’avait manqué leurs rencontres sportives que pour des raisons de service et avait pris le temps de participer à leurs jeux lorsqu’elles étaient enfants. Aujourd’hui il se sentait seul. Sa vie passée lui manquait. Le décès de sa femme avait été un coup dur. Il avait aimé se réveiller chaque matin auprès d’elle. La regarder se lever comme l’aube et s’habiller dans le contrejour élégiaque de la fenêtre. Se brosser les cheveux avec la même patience et les mêmes soins que les jeunes filles à la toilette des tableaux de Renoir. Il avait aimé le parfum de sa peau subtilement relevé par une seule goutte d’eau d’Acordes. Il avait aimé rentrer de ses gardes éprouvantes, bien souvent tard le soir, la prendre dans ses bras, dîner d’un reste qu’elle avait conservé pour lui, au chaud, dans une assiette en émail, puis rester auprès d’elle dans le silence de leur intimité lorsqu’elle corrigeait les copies de ses élèves sous la lumière caressante de la petite lampe à abat-jour qu’elle tenait de sa mère. Il avait aimé chaque instant passé avec elle et aurait été prêt à tout pour les revivre un à un. Son veuvage n’était qu’une longue veille désolée et impuissante dans laquelle il chercha en lui-même la moindre raison d’espérer. Mais ce fut en vain; et depuis lors Konstantin Dimitrievitch sortait peu, sinon pour quelques réunions «d’anciens» – dont il revenait encore plus attristé d’avoir constaté qu’ils étaient de moins en moins nombreux –, une partie de Force de défense anti-aérienne de l’Armée soviétique.
cartes ou d’échecs avec son ami Petrov, une visite chez le médecin qui lui rappelait que son cœur était bon, mais qu’il fumait trop et qu’il fallait surveiller son cholestérol… Il acquiesçait poliment, mais une fois passée la porte du cabinet il fouillait dans ses poches pour retrouver son paquet de cigarettes et son vieux briquet à essence. Il ne craignait pas la mort car elle n’était pour lui qu’une très longue nuit sans rêve. Il craignait l’ennui de la solitude et trouvait que son corps n’était plus que cendres de souvenirs, de réflexes, de désirs et d’instincts amoureux à jamais disparus. Pour le reste, il portait invariablement l’un ou l’autre de ses deux seuls costumes «Khrouchtchev» de flanelle grise dont les vestes étaient mal ajustées et sous lesquelles, en hiver, il enfilait un des pull-overs à grosses mailles que lui avait tricotés son aînée. Chaque veille de Noël, elle lui en offrait un nouveau. Seules la couleur et la qualité de la laine changeaient. Tout dépendait de ses moyens et des pelotes qu’elle parvenait à se procurer. Depuis Gorbatchev, leurs revenus s’étaient considérablement amoindris. Aujourd’hui, la vie pour eux était devenue difficile. Sa pension d’officier couplée à sa retraite d’ingénieur suffisait à peine au strict nécessaire. Quant à ses filles, elles n’étaient guère plus riches. Malgré les heures de soutien en mathématiques qu’elles donnaient l’une et l’autre chaque soir et chaque week-end dans les quartiers huppés de Roubliovka ou d’Ostojenka, elles devaient compter quotidiennement leurs dépenses et se privaient de tout. Le Nouveau Monde promis par la pérestroïka, puis sublimé par les gouvernements successifs «était d’abord un monde pour l’argent, un monde pour l’ennui, un monde effondré» lui confia un jour Stanislav Petrov.
Extrait
« La guerre froide et la crainte d’une troisième guerre mondiale étaient la marque des années quatre-vingt. Oui, en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, ls monde pouvait disparaître. Les Soviétiques vivaient chaque jour avec cette peur molle et dangereuse, qui délitait leurs esprits, les craquelait et nourrissait des rancœurs inouïes. Lorsqu’en 1981 Ronald Reagan fut élu président des États-Unis, Leonid Brejnev était encore secrétaire général de l’Union soviétique. Leurs arsenaux nucléaires respectifs étaient à faire pâlir d’envie le plus brûlant des docteurs Folamour. De surcroît, ces deux chefs d’État se boudaient comme des collégiens, au point que tout entretien était inexistant. Ronald Reagan autorisa le développement de nouveaux systèmes d’armement nucléaire chargé de garantir d’après lui «une dissuasion efficace et le maintien de la paix». Un sentiment de paranoïa, de folie raisonnante, infusait dans l’esprit fatigué des dirigeants soviétiques. Ils se persuadèrent que les États-Unis préparaient une frappe définitive. » p. 95
À propos de l’auteur

Vincent Hein © Photo Raphaël Fournier
Vincent Hein est un psychanalyste et écrivain né en 1970 à Thionville. Après des études de chinois à Pékin puis à l’INALCO, ainsi qu’un cursus en droit à la Sorbonne, il intègre en 1996 les Éditions Phébus comme secrétaire d’édition et participe à plusieurs revues littéraires. Installé en Chine depuis 2004, il travaille au sein de la Mission économique de l’ambassade de France à Pékin, où il poursuit parallèlement son activité d’auteur. Il a notamment publié À l’Est des nuages (Denoël, 2009), L’Arbre à singes (Denoël, 2012, prix littéraire de l’Asie), Les Flamboyants d’Abidjan (Stock, 2016), Kwai (Phébus, 2018) et La Disparition de Jim Thompson (Arléa, 2021, lauréat du prix Mac Orlan). (Source : Éditions Rue de l’Échiquier)
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