En deux mots
Sur l’île de la Réunion, Jo sillonne les routes en 2CV, agent d’assurance le jour, chasseur de trésor la nuit. Il cherche le butin légendaire de La Buse, le pirate pendu en 1730. Sa femme Léone, elle, travaille dans une banque et blanchit sa peau pour rejoindre le monde des Blancs. Deux obsessions, deux quêtes. Entre les deux, un siècle d’histoire coloniale, d’esclavage et de légendes.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
La Réunion, entre saga et légendes
Dans ce court roman, Léa Arthemise nous emporte dans un souffle épique. Elle y mêle le vent de l’Histoire, l’érudition d’un bibliophile passionné d’aventures et de pirates, la quête désespérée d’un homme et celle bien différente de son épouse. Et le besoin pour leurs descendants de renouer avec leurs racines.
« L’histoire a cette capacité sournoise de s’infiltrer n’importe où. Elle colonise les orifices, rampe dans les viscères, nourrit les intrigues et rejaillit sous forme de révolte. Elle guide les pas furieux des esclaves marrons et des chasseurs de Noirs. Elle vire de bord, retourne sa veste, se hisse sur la pointe des pieds, jusqu’aux hauteurs du volcan. Elle s’imagine les guerres poindre par-delà les nuages épais. Elle entend bruisser les signatures au bas des traités. Elle redescend en sautillant, trouvant des accroches sur des racines enlacées comme des nœuds de marin, frôlant une pierre affûtée comme un canif, griffant l’écorce des arbres dont les ombrages rivalisent avec les nefs des plus belles cathédrales. » L’histoire, c’est d’abord celle de Léone et d’Elî Joseph, dit Jo.
Léone est née dans un quartier pauvre de Saint-Denis. Quatrième fille d’une famille de femmes dont tous les hommes ont péri en mer. Elle est belle à en perdre la raison. Élevée chez les bonnes sœurs, elle se rebelle contre tout. On dit qu’elle pète comme le piment, qu’elle crache, qu’elle jure dans la chapelle. On la surnomme le diab. Mais Léone a un rêve précis, obsédant : épouser un Blanc. Un riche propriétaire terrien avec une grande maison et des domestiques. Pour elle, c’est la seule issue possible. Car dans son esprit, un mari blanc représente tout ce dont les femmes noires ont besoin pour quitter cette île maudite.
Au travail, à la banque où elle occupe un poste respectable, on commence à la regarder avec curiosité. Léone applique chaque soir sur sa peau des crèmes censées la blanchir. Elle veut grimper l’échelle sociale, s’infiltrer dans le monde des colons, effacer les traces de sa condition.
Elî Joseph, que tout le monde appelle Jo, est son exact opposé. Fils d’une mère que le village considérait comme une créature de rivière, une femme-poisson qui disparaissait parfois pendant des jours. Son père, lui, est mort en soldat idiot dans une guerre qui ne le concernait pas. Jo a grandi seul, bercé par des rêves étranges où il navigue à bord de trois-mâts, côtoie des pirates qui parlent de trésors et de divinités marines.
Adulte, Jo devient agent d’assurance. Il sillonne l’île au volant de sa 2CV, aidant les villageois avec leur paperasse. Mais sa véritable obsession, celle qui le possède entièrement, c’est la légende de La Buse. Ce pirate au nom d’oiseau, Olivier Levasseur, pendu en 1730 après avoir jeté à la foule un cryptogramme indéchiffrable. Un trésor enfoui quelque part sur l’île. Jo en maîtrise toutes les variations, toutes les pistes possibles.
L’histoire du trésor fascine aussi, au même moment, le conservateur de la Bibliothèque nationale de France. Un historien sorti major de l’École des chartes qui reçoit un jour la visite d’une femme des Seychelles. Elle lui apporte un mystérieux vélin couvert d’inscriptions cryptées, découvert sur son terrain avec trois squelettes et des pierres gravées de signes cabalistiques.
Le mariage de Léone et Jo n’a rien d’une histoire d’amour. C’est un arrangement entre un prêtre et des bonnes sœurs qui pensaient associer deux âmes perdues dans une union improbable. Les sœurs avaient trouvé en Jo un homme blanc convenable. Le prêtre, en Léone, une femme au caractère assez furieux pour occuper Jo et le détourner de ses songes.
Deux êtres sous le même toit, deux mondes parallèles. Lui plonge dans les entrailles de l’île, creuse la roche à la recherche d’un trésor mythique. Elle s’acharne à modifier son apparence pour intégrer une société qui la rejette. Deux manières radicalement différentes de s’arracher à leur condition dans une île encore profondément marquée par l’esclavage et la colonisation.
Ce roman ne raconte pas seulement l’histoire de ce couple excentrique. Il remonte le temps, traverse un siècle entier. Il fait surgir les ancêtres, les esclaves marrons, les mutins abandonnés sur ce tas de cailloux coupants. Il descend jusqu’aux descendants de Jo et Léone qui chercheront à comprendre leurs racines. Qui étaient vraiment leurs grands-parents ? Qu’ont-ils fui ? Qu’ont-ils cherché ?
Léa Arthemise mêle le grand souffle épique à une écriture très sensuelle. Son style embrasse les contours de l’île, la chaleur moite, les odeurs de litchis et de canne. Elle glisse des mots créoles – rob poussière, gramoune, moukate – qui donnent au texte une musicalité particulière. L’exotisme s’unit à la poésie. Le mythe rencontre le quotidien dans une langue qui vibre.
Née d’un père réunionnais et d’une mère alsacienne, Léa Arthemise – qui est éditrice au Québec – aime construire des récits où s’entremêlent époques, personnages et réalités. Elle réussit, par son écriture sensuelle, à faire de la Réunion un personnage à part entière, une île tiraillée entre son passé – le temps de l’esclavage et de la colonisation – et son désir d’avenir.
Une île à l’envers
Léa Arthemise
Éditions Héliotrope
Roman
160 p., 18 €
EAN 9782898222276
Paru le 9/01/2026
Où ?
Le roman est situé sur l’île de la Réunion.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au XVIIIe siècle.
Ce qu’en dit l’éditeur
Le jour de sa pendaison sur l’île Bourbon, en 1730, le pirate Olivier Levasseur, dit La Buse, lance plusieurs hommes dans une fabuleuse chasse au trésor. Deux cents ans plus tard, sur cette même île, rebaptisée La Réunion, Jo creuse la roche à s’en déchirer les bras, persuadé de mettre un jour la main sur ce magot. Pendant ce temps, dans sa petite case entourée de manguiers en fleurs, sa femme, Léone, se plaît à regarder dans le dos la vie maritale et le monde des pirates.
Léone n’aime pas l’océan ni les marins. Tandis que Jo éventre la roche, Léone, créole noire bien déterminée à se hisser dans la bonne société française, se cuisine un visage blanc. Quelques années plus tard, leurs deux enfants, France et Gilles, déambulent dans les rues en rêvant de la tour Eiffel et des gens qu’on voit en couverture de Paris Match. Leur nourrice, Nénène, recoud les femmes à qui l’Etat français s’applique à vider le ventre.
Et Jo, lui, creuse encore. Bercé par les songes et les superstitions, ce récit d’aventures s’écrit sur près d’un siècle de l’histoire de La Réunion, territoire revendiqué par un empire colonial, délaissé par une république, refuge d’un imaginaire puissant.
Les critiques
Actualitté (Clotilde Martin)
Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Peu importe, au fond, que ce récit soit véritable. Certains y croient à s’en crever les yeux et cela suffit amplement. Cette histoire prend forme sur un petit mamelon de roche balayé par le vent, au milieu d’un océan lointain. On raconte qu’elle est née bien avant les premiers humains. On dit qu’elle s’est posée sur les lèvres craquelées des premiers colons, des mutins aux pieds lourds, abandonnés par leurs pairs sur ce tas de cailloux coupants pour y crever. On relate que l’histoire, par la suite, s’est agrippée à leurs corps vaincus.
Elle a bercé les songes dérangés des mutins jusqu’à leur amnistie, l’arrivée des premières filles perdues et l’établissement d’une colonie. Alors, elle a prospéré, sauté comme un essaim de puces voraces de génération en génération sur les ponts des navires marchands, dans les cales des négriers, sur les bottes des pirates et les plumes des poètes. L’histoire a cette capacité sournoise de s’infiltrer n’importe où. Elle colonise les orifices, rampe dans les viscères, nourrit les intrigues et rejaillit sous forme de révolte. Elle guide les pas furieux des esclaves marrons et des chasseurs de Noirs. Elle vire de bord, retourne sa veste, se hisse sur la pointe des pieds, jusqu’aux hauteurs du volcan. Elle s’imagine les guerres poindre par-delà les nuages épais. Elle entend bruisser les signatures au bas des traités. Elle redescend en sautillant, trouvant des accroches sur des racines enlacées comme des nœuds de marin, frôlant une pierre affûtée comme un canif, griffant l’écorce des arbres dont les ombrages rivalisent avec les nefs des plus belles cathédrales. Au bout de sa petite terre, le ciel accouche de milliers de paillettes sur l’océan. Pendant ce temps, le monde se construit ailleurs. Les grandes puissances se partagent des pays, sectionnent des territoires au hachoir et les découpent en ce qui ressemble à des circonscriptions électorales. Et cette île malheureuse située au nord du tropique du Capricorne, cet amoncellement de rocaille rudoyé par le soleil et les cyclones, refuge opportun des enfants pirates, des filles perdues et des poètes maudits, sort du système colonial et devient un département français.
I
LA GENÈSE
Or, au plus profond de lui-même, le colonisé ne reconnaît aucune instance. Il est dominé, mais non domestiqué. […] Il attend patiemment que le colon relâche sa vigilance pour lui sauter dessus. Dans ses muscles, le colonisé est toujours en attente. Frantz Fanon, Les damnés de la terre
LÉONE, JO ET L’HISTORIEN
Il est dit que Léone est née sur un matelas de paille, dans un quartier de l’est de Saint-Denis, la capitale administrative de l’île de La Réunion. Elle est la quatrième fille d’une famille de femmes, car tous les hommes, jusqu’au dernier, ont péri en mer. Léone n’aime pas l’océan ni les marins. Elle déteste le soleil aussi, les litchis et les messes du dimanche. Elle rote. Elle crache. Elle montre les dents comme un animal. Quand on lui demande de se tenir droite, elle courbe le dos. Quand on lui ordonne de se taire, elle jure à genoux dans la chapelle de Dieu. Et si par malheur vous lui tournez le dos, elle bondit et s’accroche à votre cou comme un petit singe. Seuls les coups de bâton des bonnes sœurs lui arrachent des amen. On dit qu’elle pète comme le piman. Que sa voix est une pluie sale qui picore les plaies à vif. Qu’elle s’exprime dans un français de malin, celui des blancs colons. Alors on siffle qu’elle est le diab. Elle est belle comme un diab, ça oui, avec sa peau couleur terre brûlée et ses yeux, petits bijoux qu’on a envie d’attraper et de garder pour soi.
Chez les sœurs de la congrégation des Filles de Marie de Dieu, Léone vit surtout la nuit. Et à la tombée du ciel, pour la suivre, il faut savoir marcher vite. Pas avoir peur d’embrasser les cailloux du mur d’enceinte avec la corne des pieds, de se frotter les cuisses contre la canne, de s’épuiser en zigzags sur la poussière des kilomètres. Si on la dépasse, c’est que l’on a des jambes élastiques ou que l’on conduit un gros loto. Là, seulement là, arrivé à sa hauteur, on remarque les petits seins qui dansent avec assurance sous sa robe. Ces petits monticules qui obligent les bonshommes polis à s’arrêter. Il suffit que Léone leur dise quoi que ce soit avec une voix d’oiseau mignon pour qu’ils fondent sur son corps avec leurs offrandes. Sa rob poussière sert de voile au petit matin. Et quand parfois ses petits seins gonflent, elle mâche des plantes qui font pisser le sang. Son ventre s’assèche et redevient creux comme l’abîme.
Ce qui s’ensuit est une affaire de bonnes sœurs. Car ce sont bien elles qui traficotent les épousailles à l’aveugle dans leurs dos, aux filles qu’on élève tant bien que mal pour qu’elles deviennent des femmes comme il faut. Parce que tout le monde ne peut pas devenir l’épouse du vieux gramoune qui dirige le ciel et les étoiles, ça non. Parce qu’une femme doit être mariée à Dieu ou aux hommes, ça oui. Parce qu’une épousée ne pose pas de problème au monde et que le monde, il suffit de le regarder un peu dans le détail pour voir que des problèmes, il en a assez. Le diab, tant qu’à faire, raconte à qui l’écoute qu’elle aimerait marier un riche Blanc, un descendant d’agriculteur ou de marchand, un pied de riz bien arrosé, avec un loto bien joli et une maison bien dure – oh oui, une grande et longue maison dominant une vaste terre gardée par une escouade de gigantesques tamarins. Le diab ne veut surtout pas d’un marin, alors elle partirait en courant. Sur le marché matrimonial, un marin ne vaut rien de mieux qu’un poète torturé. Tout juste bon à boire et à se laisser mourir dans la première enflure de la mer. Mais surtout, Léone veut un Blanc. Un mari blanc, c’est tout, pense-t-elle, ce dont les femmes noires ont besoin pour quitter cette île maudite et espérer devenir plus que ce qu’elles sont.
On a trouvé un homme. Le diab va être épousée. On accueille la nouvelle avec soulagement, considérant qu’avec un peu d’effort et beaucoup d’huile de coude, tout le monde, même les arbustes les plus hirsutes, peut trouver chaussure à son pied. Le diab se pavane, raconte à qui veut l’entendre que les terres de son futur mari couleront comme la lave jusqu’à l’océan. Il possédera des gens et des champs de canne. Il devra connaître du beau monde, le mari. Des banquiers. Des préfets. Des ministres. Et le vieux gramoune, celui qui dirige le ciel et les étoiles, et qui semble, sur terre, les avoir tous oubliés.
*
La légende de La Buse, le pirate au nom d’oiseau, tout le monde la connaît. Elle existe et vit au travers de ses fluctuations infinies. Elî Joseph, que le monde sur-nomme Jo, est probablement le seul à les maîtriser, cette histoire et son spectre de variations, sur le bout des doigts. Pour lui, tout commence dans une petite case en tôle, au creux d’un village de poche éloigné de la capitale, communauté recluse sur les hauteurs d’un cirque verdoyant. Dans le village, on raconte que Jo est un enfant particulier. Une créature hybride, fils damné d’une femme-poisson et d’un idiot. Jo vit seul avec sa mère depuis que son père s’en est allé protéger la colonie voisine de Madagascar d’une attaque japonaise. Mais ce sont finalement les Britanniques qui ont pris les côtes malgaches d’assaut, tuant d’un coup une centaine de civils et de soldats. Depuis, on dit du père de Jo que c’est le dernier des idiots, car il faut l’être vraiment pour vouloir s’impliquer au point d’y laisser sa peau dans des affaires qui ne nous concernent pas. La mère de Jo est une créature de rivière. Une figure glissante qui s’échappe dès que l’on tente de l’attraper à pleines mains. Pour avoir une chance de la voir reparaître, il faut savoir scruter les lits de cailloux, rester à l’affût des moindres soubresauts des eaux félonnes. Attendre, sans respirer parfois, que la surface aqueuse se plisse, se perce pour la laisser rejaillir en pleine grâce et s’échouer sur le rivage de son lit. Il faut savoir reconnaître sa chance de pouvoir observer les moindres détails de sa silhouette d’écailles, sur laquelle le soleil et sa lumière déposent des milliers de gouttelettes miroir. Savoir se faire tout petit ensuite entre les tantines et les gramounes qui défilent dans sa chambre les jours suivant son retour. Enduisent son corps de décoctions en tout genre en psalmodiant des vers guérisseurs.
Il faut savoir reconnaître sa chance de voir la femme-poisson se hisser sur ses deux jambes et tituber sur le sol de terre. Apprécier le chant qui coule de la source de sa bouche et applique sur le monde sa douce liturgie. Le chant des oiseaux tuit-tuits qui envahit l’esprit lorsque l’on ferme les yeux. L’ombre acérée des palmes qui, dominées par le vent, appliquent sur le visage des caresses maternelles. Car la présence de la femme-poisson est un refuge éphémère, menacé par des forces invisibles. Une pieuvre immense se tapit dans ses viscères et dans son crâne, déploie ses tentacules avec une lenteur sournoise. Au creux de la souffrance, la femme-poisson repart, rassurant Jo de son retour prochain, guidé par les courants éternels de la rivière.
Depuis qu’il est tout petit, Jo habite avec aisance le monde des rêves. Lové dans ses songes, il officie à bord d’un trois-mâts. Autour de lui, les hommes s’expriment dans un mélange de français et de mauvais anglais. Ils plongent ensemble dans les récits de femmes et de poissons dont les courbes émoussent les récifs des îles au trésor. Les pirates évoquent sans les citer des répertoires entiers de divinités qui revendiquent la propriété des océans. Les plus pragmatiques content les affaires du jour. L’affaissement d’un mât. Le courroux du ciel que l’on attendait dans la journée et qui ne s’est finalement pas montré. Les tonneaux de viande, colonisée par la vermine. Le rhum qui coule dans les gorges comme du petit-lait et finira par manquer. Au plus fort de la traversée, alors que Jo balaie le pont et la cale, les gars éparpillent du bout de leurs godillots des kilos de sable sur le pont, pour ne pas glisser sur l’eau et le sang. Les armes et munitions volent dans les airs. Après les hommes, les canons se mettent à hurler, les planches du pont éclatent en plein visage de Jo, le projetant dans la moiteur de son lit, au milieu de la nuit.
Il existe bien des manières d’attendre quelqu’un qui habite le fond des eaux. Pénélope tissait et défaisait chaque jour sa toile pour dérouter ses prétendants et donner une chance à Ulysse de regagner un jour les rives du royaume d’Ithaque. Quand Jo atteint l’âge de dix ans, la femme-poisson ne reparaît plus.
Au village, on moukate. On raconte bien ce qu’on veut. Chacun y va de son hypothèse. Des plus sordides aux plus funestes.
Que Jo, fils d’une femme-poisson et d’un idiot, habite désormais seul le territoire maternel de la petite case en tôle. On lui donne deux poules et une chèvre. On lui rend visite de temps en temps. On sait Jo singulier. On ne s’étonne pas de le voir assis, voûté sur une paillasse de feuilles de bananier, à marmonner quelques insanités au ciel étoilé. On sait que Jo aime le foot. On ne s’étonne pas de l’apercevoir parfois sortant de chez lui et retrouvant sans dire mot quelques enfants du village pour taper dans un ballon. On ne s’étonnera pas non plus de le voir entraîner la petite équipe du coin dans quelques années. On sait Jo croyant. On ne s’étonne pas de le retrouver sur un banc à l’église, car c’est important pour tout le monde. On pense Jo muet et un peu idiot. On s’étonne donc un jour de le voir se lever à la fin de la messe, empoigner le livre sacré et reprendre d’une voix claire la lecture des versets. On se dit que, Jo, on le verrait bien nous donner un ou deux coups de main avec la paperasse pour le chômage, les assurances ou les allocations familiales. On se dit aussi qu’il pourrait officier de temps en temps. De sorte qu’un jour de messe — Jo est alors jeune homme -, on le retient violemment par le bras pour le lui proposer, tout simplement. Jo répond, avec un sourire qu’on ne lui connaît pas, que les pirates n’entrent pas dans les ordres. Très bien, lui dit-on fermement, il va falloir te trouver une femme, et vite. Car, Eli Joseph, dans les rêves comme sur la terre, les hommes seuls ne vivent pas bien longtemps.
Une histoire parallèle débute un peu plus tôt, dans les années 1930, au cœur d’une propriété en bordure de littoral. À Mahé, la plus grande ile de l’archipel des Seychelles, une marée d’équinoxe met au jour des roches de granite couvertes de signes. Ces pierres et leurs inscriptions cabalistiques seraient certainement passées inaperçues si le terrain n’avait pas, par la suite, recraché trois squelettes humains, deux gisant dans des cercueils et un enterré à même le sol, face contre terre et crâne fracassé. La nouvelle de la découverte d’un site d’enfouissement pirate s’empare de l’île. Avisé, le notaire du coin s’empresse de trouver la propriétaire
du terrain et lui remet des documents qu’il pensait jusqu’ici fictifs. Il lui dit alors: Si tout ceci est vrai, vous trouverez chez vous le trésor d’un pirate! Parmi les papiers figure un morceau de vélin portant d’étranges inscriptions cryptées. Quelque temps plus tard, la propriétaire insulaire prend la mer. En visite à Paris, elle se rend à la Bibliothèque nationale de France et demande expressément à consulter Les clavicules de Salomon, un manuel de magie datant du XVIe siècle. La requête arrive rapidement aux oreilles du conservateur de la bibliothèque. Historien, il a étudié à l’École nationale des chartes. Il est ressorti major de sa promotion en 1892 avec une thèse sur la marine de Louis XI. Sur sa photo la plus connue, son crâne dégarni supporte de petits binocles et une paire de rouflaquettes.
*
Ce qui suit n’a rien d’une histoire d’amour. Tout au plus est-ce un arrangement un peu fou entre un prêtre et des bonnes sœurs, tentés par le défi divin d’associer deux âmes perdues et foncièrement dépareillées dans une union improbable, Les bonnes sœurs avaient trouvé en Jo un homme blanc tout à fait convenable et le prêtre, en Léone, une femme dont le caractère furieux pourrait, un temps sans doute, occuper Jo. Suffisamment, du moins le pensait-on, pour garder sa tête hors du territoire tortueux des souvenirs et des songes. »
À propos de l’autrice
Léa Arthemise © Photo DR
Léa Arthemise est née à Meaux (France) en 1987, d’un père réunionnais et d’une mère alsacienne. Elle vit depuis 2015 au Québec, où elle est éditrice. Une île à l’envers est son quatrième roman. Elle est aussi l’autrice de Question de géométrie (Liana Levi, 2016) et d’Un grondement féroce (2023). (Source : Éditions Héliotrope)
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