
En deux mots
Sam Simon, jeune Américain de Brooklyn, s’engage à dix-huit ans dans l’aviation pendant la Seconde Guerre mondiale. Radio-mitrailleur sur un bombardier, il accumule les missions au-dessus de l’Europe. Le 23 juin 1944, à Poltava en Ukraine, il assiste à une scène qui le hantera jusqu’à sa mort : des soldats soviétiques contraignent des civils à déminer un terrain en marchant dessus. Trente personnes sacrifiées sous ses yeux. Trente ans plus tard, les fantômes reviennent.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma Chronique
Quand la guerre ne finit jamais
Fabrice Lardreau signe un roman-vrai bouleversant sur les blessures invisibles du combat. Sam Simon, qui était radio-mitrailleur sur un bombardier américain, lui a parlé des fantômes qui le hantent depuis qu’il a assisté à un massacre en 1944 à Poltava en Ukraine. L’écrivain a fait de sa confession un roman bouleversant.
« Je m’appelle Sam Simon. Je suis né le 27 février 1924 à Johnson Avenue, dans le quartier de Williamsburg, au nord de Brooklyn, à New York. » Sam a dix-sept ans quand les Japonais attaquent Pearl Harbor. Comme des centaines d’autres jeunes Américains, il n’hésite pas et s’engage dans l’armée. Il se voit déjà en héros, en sauveur de la nation. La réalité sera tout autre.
Réformé une première fois pour pieds plats et tension trop élevée, il insiste jusqu’à obtenir gain de cause. Affecté à l’aviation, il refuse même l’école d’officiers. « Je veux me battre, pas rester dans un bureau », lance-t-il à son capitaine médusé. Cette obstination lui vaut de frotter le sol d’un hôtel de Miami avec une brosse à dents, mais il tient bon. Il veut voler, aller pilonner l’Allemagne.
Radio-mitrailleur sur un bombardier en Grande-Bretagne, Sam se voit assigner trente objectifs. Trente missions où il risque sa peau à chaque fois. Ses frères d’arme tombent les uns après les autres. La mort rode, familière et terrifiante.
Puis vient ce 23 juin 1944 à Poltava. Le jour où tout bascule.
L’aviation allemande a bombardé la base pendant la nuit, détruisant les avions et truffant le terrain de mines antipersonnel. Pour dégager la piste, les Soviétiques alignent de force des civils : femmes, enfants, vieillards, soldats épuisés. Ils doivent avancer en rang. Les mines explosent, déchirent les corps. On remplace aussitôt les morts. Trente personnes sacrifiées sous les yeux de Sam et ses camarades, impuissants.
« Poltava est un puzzle fou, archaïque, dont les pièces s’envolent et s’entrechoquent. Terre retournée, gerbes rouges, corps mis à nu et disloqués, têtes, bras, jambes, cailloux, racines, étoffes, chaussures, cheveux… »
Cette scène le marque à jamais. Sam rentre à Brooklyn, épouse Roz, ouvre une boutique de nettoyage à sec. Il se noie dans le travail, enchaîne les journées de seize heures. Tout pour étouffer les souvenirs, tuer la mémoire dans l’œuf. Il organise sa vie comme une forteresse contre les fantômes.
Mais le 11 septembre 1974, trente ans jour pour jour après la mort de son frère jumeau, les fantômes reviennent. Sur la promenade de Brighton Beach, Sam s’effondre. Les visions surgissent, violentes, implacables. « Sans haine, sans colère, mais sans pitié. »
Fabrice Lardreau construit son récit comme Sam a construit sa vie : en allant et venant entre passé et présent, Brooklyn et Poltava, l’avant et l’après. Les phrases sont courtes, nerveuses, à l’image de ces explosions qui continuent de résonner dans la tête du narrateur. L’auteur ne verse jamais dans le pathos. Il laisse les faits parler, bruts, insoutenables.
« J’aimerais dire que tout va bien aujourd’hui, que je me suis « reconstruit » et que le temps a fait « son travail », parler de « résilience », de « rédemption », ce genre de choses… Mais ce n’est pas vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne doit pas être vrai. Ces images me hanteront. Jusqu’à la fin. »
Sam refuse les mots à la mode, les formules toutes faites. Il dit simplement : non, je ne vais pas bien. Et cette honnêteté brutale frappe en plein cœur.
Sans Roz, il aurait sombré. « Je n’aurais jamais tenu sans Roz, j’en ai aujourd’hui la certitude. Sans elle, je me serai écroulé bien avant, je serais sans doute devenu fou, j’aurais perdu pied, et qui sait ce que j’aurais décidé… Je lui dois tout, tout, à mon amour et à ma protectrice. »
L’auteur a rencontré le vrai Sam Simon, recueilli son témoignage et restitué la voix de cet homme confronté à l’horreur. Au moment où la guerre est revenue en Ukraine, où la peur d’une extension du conflit grandit chaque jour, Les fantômes de Poltava résonne comme un avertissement. Les guerres ne finissent jamais vraiment. Elles continuent de hanter ceux qui les ont vécues, décennies après décennie. La meilleure guerre reste celle que l’on évite.
Les fantômes de Poltava
Fabrice Lardreau
Éditions Héliopoles
Coll. Serge Safran
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 9782379851384
Paru le 8/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement aux États-Unis, à New York et environs, à Miami ainsi qu’en Grande-Bretagne, France et Ukraine, à Poltava.
Quand ?
L’action se déroule de 1924 aux années 1980.
Ce qu’en dit l’éditeur
Pourquoi la vie de Sam Simon, juif new-yorkais, bascula-t-elle à Poltava en juin 1944 ? Enrôlé dans l’U.S. Air Force comme radio-mitrailleur, ce combattant est envoyé en Ukraine dans le cadre de l’opération Frantic. Il assiste alors, impuissant, au massacre de civils : pour qui a-t-on sacrifié ces hommes, ces femmes et ces enfants ? Comment surmonter de telles images ?
Démobilisé en 1945, Sam se marie. Survient la guerre du Vietnam qui ravive ses blessures. Les conflits avec ses enfants, puis la mort de son meilleur ami font ressurgir les fantômes de Poltava. Une autre guerre le guette, intérieure celle-là.
Fabrice Lardreau a rencontré cet homme, c’est une histoire vraie. Le roman d’une vie.
Les critiques
Les premières pages du livre
« 1
Coney Island, New York, USA : GMT -4.
Distance : 7 751 km.
Je peux dater leur retour avec précision. Les fantômes, puisqu’il faut bien les nommer et décrire les visages, les silhouettes, affronter ses démons, sont revenus le 11 septembre 1974 à Brooklyn, aux alentours de 11 h 30. Sans haine, sans colère, mais sans pitié. Trois jours auparavant, Gerald Ford avait amnistié Nixon à la télévision. Depuis son bureau ovale, le nouveau locataire de la Maison Blanche tirait un trait. Tout était donc oublié, pardonné, on passait tranquillement à la suite… En ce qui me concerne, loin des caméras et des micros, il n’y aurait pas de pardon, pas d’oubli et, surtout, pas de répit.
Je venais d’avoir cinquante ans. Quelques mois plus tôt, nous avions discrètement fêté la chose, comme s’il fallait mettre le temps à distance, ne surtout pas l’agacer. Les fantômes s’en moquaient bien, eux, du temps, ils étaient obstinés, rancuniers et, pour me montrer leur force, leur résolution, ils venaient d’évincer mon jumeau comme on écarte une pièce sur un échiquier. Une chute, un bruit mat, le néant.
C’est Roz, ce matin-là, qui avait décidé du lieu : « Et si on allait se promener à Brighton Beach, pour changer ? » J’ai dit : « Oui, pourquoi pas, si tu veux. » Ici ou ailleurs, de toute façon… Je ne vivais plus à cette époque, j’essayais simplement d’accrocher les jours, les heures, de me cramponner comme je pouvais au calendrier. Nous avons marché jusqu’à la station de Cortelyou Road et pris le métro. Du trajet, que j’avais effectué des centaines de fois, je ne me souviens de rien. Un mouvement m’entraînait, des silhouettes m’entouraient, je me laissais porter. Je me revois finalement à l’arrivée, descendant les escaliers qui débouchent sur le trottoir. Au-dessus de nous, les rames passaient dans un grondement métallique ; devant nous, une rue rectiligne menant à l’océan. Il se tenait là, scintillant, dans l’air limpide d’une fin d’été. C’était une belle matinée, douce et apaisante. Pour un temps, la ville avait abandonné sa dureté, ses chaleurs poisseuses et ses lumières crues. Nous avons rejoint la promenade et pris la direction de Coney Island, vers l’ouest.
New York paraissait en vacances, et beaucoup de gens venaient comme nous profiter du soleil. Nous croisions des ribambelles de gamins qui piaillaient, gesticulaient, jouaient au ballon ou au cerf-volant… Images rassurantes, symboles d’avenir et d’espérance ? Peu avant d’arriver à l’Aquarium, où nous avions parfois emmené nos enfants, Michael et Annie, le ciel s’est couvert. C’est du moins ce que j’ai perçu. La mer a pris une couleur verte, vagues végétales, ondoyantes et, comme si la terre figeait les flots, un immense champ s’est dessiné. Poltava… J’ai d’abord vu les carcasses d’avions, les bâtiments détruits, les tranchées en périphérie. Puis les spectres, les morts-vivants, je ne sais quels termes employer, sont apparus. Ils se tenaient la main et progressaient en ligne droite, bien sagement, hommes, femmes, enfants. J’ai entendu très distinctement leurs chants – leurs voix étaient toujours aussi douces, aussi paisibles. Ils avaient l’air si calme.
Première explosion… Une femme, soulevée telle un pantin, tuée sur le coup. Un enfant s’écroule à ses côtés, hurlant, visage en sang, bras droit arraché.
Deuxième explosion… Un paysan projeté en l’air, fauché par une main invisible.
Les mines sautent, les unes après les autres, inéluctables, mais les soldats aux fusils braqués, aux mâchoires serrées, restent inflexibles : il faut aller jusqu’au bout, maintenant, et libérer la voie.
Nouvelle déflagration, cette fois dans ma poitrine. Violente douleur du côté gauche. Je sens mes jambes se dérober, mon corps écrasé par la gravité. Une force invisible me plaque au sol. L’odeur du sang et de la poudre, de nouveau, la terre retournée, éparpillée, qui souille le sable, couvre les flots. L’horizon est encore une fois descellé, démonté : le champ plein de cadavres occupe le ciel, les immeubles valsent, jaillissent, cubes de polystyrène échappés d’une maquette, débris d’une cité miniature. Les lattes de la promenade éclatent, copeaux coupants qui brisent les luminaires, fendent la rambarde, détruisent les bancs. Brooklyn est cernée, prise d’assaut ; Little Odessa, le quartier russe auquel nous tournons le dos, me ramène au point d’origine, là où l’histoire se terminera.
La nausée m’a gagné, je me suis écroulé en vomissant. En me voyant à ses pieds, livide, Roz a tout de suite pensé à un infarctus : j’allais mourir sous ses yeux, en quelques secondes, comme mon jumeau un mois auparavant. Mais ce n’était pas le cœur, je le savais, pas besoin d’être médecin pour ça. Je suis resté un moment à terre, sur le dos, avant de me redresser. Elle était en larmes. « Ça va aller maintenant, ne t’inquiète pas, ça va aller… » On s’apprêtait à repartir, mais un attroupement s’était formé autour de nous. Une femme, qui disait être infirmière, a insisté pour m’accompagner au poste de secours où, avec beaucoup de précaution et de cérémonie, on m’a allongé sur un lit de camp. « Installez-vous là, monsieur, ne bougez plus, on va prendre votre tension. » On m’a laissé me reposer un bon quart d’heure et, après m’avoir donné à boire, s’être assuré que « j’allais bien », j’ai pu repartir. Pour quelle destination ?
2
Brownsville, Brooklyn, New York, USA : GMT -4.
Distance : 7 739 km.
Je m’appelle Sam Simon. Je suis né le 27 février 1924 à Johnson Avenue, dans le quartier de Williamsburg, au nord de Brooklyn, à New York. Diminutif de Samuel, mon prénom provient de l’hébreu Shemuel, qui peut signifier « Son nom est Dieu ». Dans l’Ancien Testament, Samuel, fidèle serviteur de Yahweh, était une figure importante, connu pour son rôle de prophète et de juge d’Israël. Je ne crois pas disposer de tels pouvoirs : je suis incapable de délivrer la justice, de prédire l’avenir, mais le passé m’obsède.
Je suis venu au monde sous le signe du Poisson (premier décan). Quel était l’horoscope des Poissons pour le 23 juin 1944 ? Parlait-on « d’une journée riche en découvertes et en émotions », « d’événements imprévus », « d’une rencontre décisive », ou tout simplement, et avec plus d’honnêteté, de lucidité, d’une « catastrophe » ? Ma vie a volé en éclats ce 23 juin en Ukraine, à Poltava, une ville située à 239 kilomètres au sud-est de Kiev. J’aimerais dire que tout va bien aujourd’hui, que je me suis « reconstruit » et que le temps a fait « son travail », parler de « résilience », de « rédemption », ce genre de choses… Mais ce n’est pas vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne doit pas être vrai. Ces images me hanteront. Jusqu’à la fin.
Poltava est incrustée dans mon crâne, vissée à mon corps et à mes pensées. Je la traîne comme une tache aveugle, un trou noir absorbant les vivants. J’ai le sentiment que pendant toutes ces années, alors que je travaillais, dormais, rêvais, riais, respirais, aimais, je tournais autour de cette ville. Parfois pour m’en approcher, d’autres fois pour m’en éloigner. Rien de plus. Mais j’avais beau mettre de la distance, traverser les fuseaux horaires, franchir le fameux méridien de Greenwich (GMT + 0), aller d’est en ouest, Poltava était là. Déterminant ma vie. Rongeant mon esprit. D’abord à bas bruit, sournoise et vicieuse, puis dans les cris et les hurlements, la douleur et, surtout, la terreur. Durant mes déplacements et mes voyages, à mesure que les minutes s’écoulaient, s’annulaient, j’ai cru tromper le temps : je me réveillerais le 22 juin au matin et, dans l’enchantement d’un conte de fées façon Disneyland, tout serait annulé, effacé. Foutaises.
Je ne demande pas votre compréhension, ni votre compassion. Je n’ai que faire de « l’empathie » et des regards gênés, embarrassés, des silences apprêtés. Je ne demande même pas, même plus à ce que l’on me croie, au fond, j’ai seulement besoin de dire, de raconter et de mettre des mots, « mes mots », comme le conseillaient les médecins du Veterans Hospital de Brooklyn. Comment procéder ? Aller droit au but ? Il faudrait partir du point d’impact, j’imagine, revenir au bord du champ pour décrire les femmes, les enfants, évoquer les cris et les explosions. Mais je ne peux pas. Je ne veux pas. Impossible de commencer par une telle image, d’ouvrir mon histoire sur un trou noir. Mieux vaut s’en tenir à la chronologie, à la neutralité des dates.
D’après le calendrier, la Guerre a commencé pour moi autour d’une radio, dans notre cuisine de Stone Avenue, un dimanche d’hiver. Une voix a surgi des grésillements : « Nous interrompons ce programme pour vous communiquer une information de dernière minute, mes amis : les Japonais ont attaqué Pearl Harbor par les airs, vient d’annoncer le président Roosevelt… » On s’est regardés en silence, hébétés. « Qu’est-ce que c’est que ça ! » Mon père a d’abord cru à un canular. Il s’est levé de table pour changer de fréquence et écouter d’autres stations : partout la même information. Je le revois tourner les boutons, inquiet et impatient, chaque fois déçu – on confirmait la catastrophe.
La nuit tombait tôt, il faisait froid, mais je me souviens d’une journée quasi estivale, surexposée, d’un temps dilaté. Les gens sont descendus dans la rue et, peu à peu, passé le premier choc qu’ils avaient encaissé seuls, entre leurs quatre murs, ils ont voulu se voir ; ils avaient besoin d’être ensemble, besoin de parler, d’échanger, pour traquer les silences, chasser les temps morts. Leurs voix résonnaient, formant un flux qui répondait à celui des radios, là-haut dans les appartements, déversant leur flot d’invectives, d’incompréhension, d’appel au sursaut. Qu’allait-il se passer maintenant ? Devait-on craindre d’autres attaques ? À écouter certains, les Japonais allaient nous envahir. Ils arriveraient bientôt sur la côte Est et attaqueraient Brooklyn… L’ennemi était peut-être déjà là et, en tendant l’oreille, on entendrait les moteurs de ses avions.
J’ai voulu m’engager dès le lendemain. J’avais dix-sept ans, je venais tout juste de quitter le lycée. J’ai pris le métro pour aller à Whitehall Street, à Manhattan, où l’armée avait ses bureaux. J’étais loin d’être le premier : la rue était noire de monde, pleine de jeunes garçons qui rêvaient comme moi d’en découdre, s’imaginaient déjà héros. Certains jouaient aux durs et prenaient des grosses voix contre « les ennemis des États-Unis ». On était surexcités. Si un type à l’allure asiatique avait eu le malheur de pointer son nez, je crois qu’il aurait passé un sale quart d’heure. J’ai attendu un bon moment. Quand j’ai pu enfin entrer, on m’a dit que j’étais trop jeune. « Revenez avec l’autorisation de vos parents » m’a expliqué un militaire en me donnant un formulaire.
Ma mère, contrairement à ce que j’imaginais, a refusé. Ça a provoqué une violente dispute entre nous, dont j’ai un peu honte aujourd’hui. J’étais si arrogant, si sûr de moi ! Je me suis emporté, j’ai dit qu’elle n’avait « rien compris, qu’il fallait défendre le pays, lutter contre le fascisme… », ce genre de chose. C’est tellement facile, la grandiloquence ! Mais ça n’a pas impressionné maman. Depuis que mon père était tombé malade, pas mal d’années auparavant, elle se débrouillait comme elle pouvait pour nous nourrir, mes quatre sœurs et moi (notre frère aîné, Emmanuel, avait quitté la maison). Chaque fois que nous avions un job, on lui versait une partie de notre salaire. Ma mère avait non seulement peur pour moi, mais, je l’ai réalisé plus tard, elle avait aussi besoin de moi.
On habitait Brownsville, à l’est de Brooklyn, un monde de briques et d’acier qui rappelle un peu Fenêtre sur cour, d’Alfred Hitchcock. Où que vous alliez, vous voyiez ces échelles de secours accrochées aux façades. On les garde aujourd’hui pour le pittoresque, on entretient, on classe des monuments, mais à l’époque ça n’était pas du luxe ! Il y avait beaucoup d’incendies dans le quartier, surtout dans des vieux immeubles mal entretenus. Certains feux étaient purement accidentels, d’autres beaucoup moins. J’en sais quelque chose… Après le Lower East Side, à Manhattan, Brownsville – surnommé la « Nouvelle Jérusalem de l’Amérique » – était le grand quartier juif de New York. Cent mille personnes vivaient là-bas au début des années 1920. Pour autant, si les Juifs étaient majoritaires, on croisait aussi pas mal de familles italiennes près de chez nous. Les habitants n’étaient pas hassidiques ou orthodoxes, ils s’habillaient comme n’importe quels Américains : on ne voyait pas tous ces hommes portant des costumes sombres, une chemise blanche et un chapeau noir du style Borsalino. Aucune chance, ici, d’observer de longs manteaux noirs, ces grandes chaussettes montantes et le fameux shtrayml, ce chapeau noir aux larges bords ornés de fourrure. Brownsville n’avait rien de strict ou oppressant, et mes parents, contrairement à ceux de Roz qui mangeaient casher, respectaient tous les rites et perpétuaient la tradition, n’étaient pas spécialement pratiquants.
Malgré mon insistance et mes menaces, maman n’a rien voulu savoir. Il a bien fallu se résigner. En attendant de pouvoir partir à l’armée, j’ai trouvé un job d’étameur sur le chantier naval de Brooklyn, où je suis resté pratiquement un an. Je gagnais 1,25 $ de l’heure. On construisait là-bas les grands navires de guerre. J’ai travaillé pour l’essentiel sur l’Iowa, un cuirassé lancé en grande pompe en août 1942 – Eleanor Roosevelt, la première dame, s’était déplacée pour l’occasion. Pas folichon comme travail… L’atmosphère était sibérienne l’hiver (un courant d’air glacé venait de l’East River) et suffocante en été. On transpirait à grosses gouttes sous nos casques, nos bleus de travail, et, question odeurs, ce n’était pas toujours très ragoûtant ! On avait l’impression d’être perdus dans une fourmilière, un bric-à-brac de câbles, de pylônes et de tranchées où les bruits étaient amplifiés, résonnaient, et nous vrillaient la tête, tout prenait des proportions géantes !
Il y avait pas mal de femmes sur le chantier à cette époque, suscitant parfois les sifflets de certains – elles ont fini par s’imposer et forcer leur respect. L’entrée, sur Cumberland Street, était marquée par deux colonnes au sommet desquelles trônaient des aigles aux ailes déployées, prêts à s’envoler. Drôle d’accueil… En passant à la pointeuse, le matin, j’avais l’impression de plonger dans Les Temps modernes, que j’avais vu au Livonia, une petite salle située juste à côté du métro aérien, où j’étais souvent fourré. Mais notre travail, comme le rappelait un panneau accroché au-dessus des urinoirs, avait un sens : « Vous ne pourrez pas vaincre le Japon si vous restez assis sur cette cuvette ! »
Je voulais vraiment combattre. Quand j’ai enfin eu l’âge d’être incorporé, début 1943, j’ai appris qu’en tant que travailleur pour la défense nationale – statut « 6A » expliquait le courrier –, j’échappais à la conscription. J’ai dû insister lourdement. On a fini par me recevoir à Whitehall Street. Le bâtiment, auquel je n’avais pas prêté attention l’année précédente, m’a paru sinistre et plutôt inamical : une forteresse de briques rouges, massive, dont les fenêtres étroites, au rez-de-chaussée, ressemblaient à des meurtrières destinées à repousser je ne sais quel assaillant. Une fresque, rassemblant un canon, un mortier et une lance, surplombait la porte d’entrée. L’atmosphère de liesse et d’effervescence qui régnait ici au lendemain de Pearl Harbor était retombée, cédant la place à un silence glacial, bureaucratique. Je me suis engagé dans un dédale de couloirs, de corridors et de pièces surchauffées où flottait une odeur d’éther et de sueur rance. On m’a demandé de me déshabiller et de patienter sur un banc, en caleçon, au milieu d’une cohorte de volontaires. Le médecin nous appelait les uns après les autres. Je me voulais décontracté, déterminé, mais à mesure que les minutes passaient, j’ai commencé à me sentir mal à l’aise et de plus en plus anxieux. Ma confiance en moi s’évanouissait. « Sam Simon ! » Mon nom a claqué et j’ai poussé une porte, fébrile.
Je me souviens des blouses blanches, d’instruments métalliques étalés sur une table et du grand tableau, plaqué sur un mur vert à la peinture défraîchie, où s’alignait grossièrement l’alphabet. « Asseyez-vous là s’il vous plaît ! » On m’a palpé, ausculté, interrogé, et le verdict est tombé : « 4F », c’est-à-dire… réformé. J’avais les pieds plats et une tension bien trop élevée (16 et quelques). Fini l’armée. Fini les combats glorieux. Je voulais tuer Hitler, terrasser l’Allemagne, et j’étais vaincu par un tensiomètre. Je plaisante, aujourd’hui, mais ça a été vraiment difficile. J’étais désespéré ; je me sentais honteux, humilié. J’étais sur le point d’abandonner, puis – allez savoir ce qui s’est passé en moi –, quand je les ai vu remplir mon dossier, j’ai eu un sursaut : « Donnez-moi une seconde chance, s’il vous plaît ! Reprenez ma tension dans un petit moment et vous verrez… »
Les médecins m’ont toujours stressé, aussi loin que je me souvienne. À Brownsville, avant-guerre, nos parents n’avaient pas les moyens de nous emmener chez le toubib : on allait se faire soigner chez Muroff, le patron du drugstore en bas de chez nous, qui facturait seulement les médicaments. Quand ils s’écorchaient les genoux ou se coupaient, et Dieu sait que ça arrivait souvent, les gamins du quartier allaient tout de suite le voir. D’humeur toujours égale, posée, Muroff nous faisait passer derrière le comptoir, allonger sur un banc et nettoyait la plaie. « Allez, ne bouge pas, c’est trois fois rien… » Sa voix grave de chanteur d’opéra suffisait la plupart du temps à nous tranquilliser. Les « vrais » médecins, a contrario, inspiraient méfiance et inquiétude : ils étaient coûteux, distants et, surtout, synonymes de graves problèmes. Consentir à voir un praticien présageait d’authentiques soucis, comme la méningite de Tiebe ou l’attaque cardiaque de mon père. Mieux valait donc les éviter, car on ne savait jamais où leur verdict pouvait vous conduire.
Le type a hésité, puis il m’a indiqué un tabouret : « Bon, d’accord, asseyez-vous là un petit moment et calmez-vous… » Il n’y croyait pas une seconde mais il m’accordait quand même un sursis. Dix minutes après, quand il a repris son appareil, ma tension était parfaite – elle avait baissé de quatre points.
J’étais en veine, ce jour-là, car les quotas avaient été remplis pour les autres corps et on m’a laissé choisir mon affectation. J’ai pu obtenir l’armée de l’air. Depuis le départ j’avais cette idée en tête. Je n’étais jamais monté dans un avion et je n’y connaissais rien. Bien sûr, comme beaucoup de jeunes de ma génération, j’avais vu des films – la vitesse, la puissance, les blousons des pilotes, tout cela était fascinant ! Le raid aérien sur Tokyo, l’année précédente, dirigé par Doolittle, m’avait aussi impressionné. Mais ça n’explique pas cette obsession. Avec le recul, aujourd’hui, l’aviation m’apparaît comme un choix radical adapté à mon tempérament impulsif et angoissé. Si ça devait mal tourner, l’affaire – dans mon esprit du moins –, était réglée en quelques secondes. L’avion explosait, vous vous écrasiez, fin de l’histoire. C’était préférable à l’agonie sur le champ de bataille, au froid et à la boue vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
3
Miami, Floride, USA : GMT -4. Distance : 9 400 km.
J’ai prêté serment le 3 février 1943, au lendemain de la victoire de Stalingrad. Le conflit allait-il basculer, comme le prétendaient certains ? Devais-je y voir un signe ? Loin des terres russes, ignorant ce qui m’attendrait là-bas, j’ai effectué mon premier entraînement à… Miami. Ambiance irréelle, factice… S’agissait-il d’un leurre, d’une vaste blague ? Je débutais la guerre sous les tropiques, hébergé avec mes camarades au Sea Isle, un hôtel de luxe donnant sur la mer (je voyais la plage depuis notre fenêtre).
Il y a vingt ans de ça environ, Roz et moi avons profité d’un séjour en Floride pour retourner dans cet établissement et prendre un verre (les chambres n’étaient pas dans nos moyens). Ils ont fait beaucoup de travaux depuis, et changé de nom : c’est devenu le Palms South Beach. Le hall, que je connaissais pourtant par cœur, m’a paru très différent. Il faut dire que je me suis distingué là-bas, d’entrée de jeu. Le deuxième jour de l’entraînement, le colonel Kimberly a inspecté les troupes. On était alignés en rang d’oignons, les bras collés au corps, le menton relevé. Arrivé à mon niveau, il a demandé quel était mon QI. « 135 » a répondu notre capitaine en consultant ses dossiers. « Faites-en un officier » a-t-il dit de sa voix grave et autoritaire, sans même me regarder. Le capitaine s’est approché.
— Vous avez entendu soldat Simon ?
— Oui mon capitaine.
— Vous allez faire l’école d’officiers, soldat Simon, vous pouvez être fier !
— Ça ne m’intéresse pas mon capitaine, je veux me battre, pas rester dans un bureau…
Il a marqué un temps, pas sûr d’avoir bien entendu.
— Vous vous rendez compte de ce que vous dites, soldat Simon : c’est un grand honneur ! Ça ne se refuse pas ! Avec l’appui du colonel, vous êtes assuré de devenir sous-lieutenant…
— Je sais, mon capitaine, mais ça ne m’intéresse pas.
Les autres ont penché discrètement la tête vers moi, estomaqués. L’école d’officiers durait seulement trois mois et vous évitait le front. Ils me regardaient avec un mélange d’envie (Simon a du cran), d’inquiétude (Simon est dingue) et de pitié (il va en prendre plein la gueule).
— Je vous donne sept jours pour réfléchir, a tonné le capitaine. Si vous persistez c’est la cour martiale !
On m’a convoqué une semaine après. Je n’avais pas changé d’avis. Le capitaine m’a confié une mission de la plus haute importance : frotter le sol du hall de l’hôtel avec une brosse à dents et du savon. (J’ai vu un épisode de Columbo, à propos, où l’élève d’une école militaire reçoit la même punition : il doit récurer une cour intérieure aussi grande qu’un stade de foot – j’éprouve beaucoup de compassion pour le personnage.) J’ai passé une nuit entière à quatre pattes, frottant le carrelage avec mon matériel de poche. J’en ai bavé ! Je pourrais dresser une carte des lieux les yeux fermés : je connais chaque recoin, chaque aspérité… J’avais le dos en compote, au petit matin, mais j’étais toujours aussi motivé.
Le capitaine m’a reçu pour m’informer qu’il arrêtait là les sanctions. « Puisque c’est vraiment ce que vous voulez… Vous êtes une vraie tête de mule, Simon, c’est du gâchis… » Cet exploit, ajouté à quelques autres, m’a coûté la médaille de bonne conduite à la fin de la guerre, mais je m’en fichais pas mal, pour être franc : j’en ai eu cinq autres, des médailles, et puis, de toute façon, je ne suis pas une vache qu’on décore à la foire agricole. Quand je raconte cette anecdote, les gens me trouvent « admirable », « courageux » ; ils interprètent ma volonté de me battre comme de l’héroïsme ou je ne sais quoi. Je les laisse dire. J’ai horreur de la fausse modestie et des coquetteries – il faut être fier de ce qu’on fait –, mais les choses sont beaucoup plus simples. J’avais dix-huit ans ; j’étais inconscient ; je me sentais immortel. Voilà. Je sortais de Brooklyn mal dégrossi, pensais tout savoir – un petit mec arrogant et sûr de lui. Je n’ai pas tardé à apprendre, comme tous les autres, ce n’était qu’une question de temps.
Malgré mes frasques, j’ai passé tous les tests avec succès : on m’a sélectionné pour faire partie du personnel navigant. C’était ce que je voulais, voler, aller pilonner l’Allemagne ! J’ai d’abord reçu une formation radio à Chicago (on était hébergés cette fois au Palmer House Hotel, sur les bords du lac Michigan, entassés à huit dans des chambres de deux !), puis j’ai été renvoyé en Floride, à Panama City, pour suivre un entraînement d’artilleur. Rien de passionnant à raconter sur l’épisode en lui-même, mais le trajet a été édifiant. »
Extraits
« Poltava est un puzzle fou, archaïque, dont les pièces s’envolent et s’entrechoquent. Terre retournée, gerbes rouges, corps mis à nu et disloqués, têtes, bras, jambes, cailloux, racines, étoffes, chaussures, cheveux… Le temps s’est distendu. La lumière du soleil, tout à l’heure si vive, cristalline, paraît vaciller. Le monde se résume à des explosions, des cris de douleur, des ordres aboyés d’une voix détimbrée. Les vagues se succèdent, les corps implosent, se déchirent, humus humain sous un voile de poussière, fumée grise qui se mêle aux nuages, unique montagne de ce pays sans relief, de ces champs sans limites, sans bonté et sans rédemption. Puis c’est le silence, ou presque. On entend des gémissements, des cris d’enfants qui appellent, implorent, vous transpercent le crâne… Vite, très vite, évacuer les corps, on demande de l’aide, on fait place nette. Nous les voyons s’activer, dégager ce qu’il reste des silhouettes, effacer les traces. Voilà. C’est fini. Quand l’odeur de poudre et de chair calcinée flotte jusqu’à vous, vous êtes porteur d’une étrange connaissance, d’une information qui ne vous quittera plus. Pour qui a-t-on massacré ces gens? Pourquoi ? Vous connaissez la réponse, bien sûr, l’odieuse et insultante réponse, mais personne ne peut, personne ne veut la formuler. Les faits sont pourtant « simples », presque logiques. L’attaque survenue pendant la nuit avait détruit l’essentiel de la base, ainsi qu’une grande partie des avions, pour la plupart inutilisables. Le nôtre avait été épargné, mais il ne pouvait pas décoller pour autant: le terrain était truffé de mines antipersonnel larguées par l’aviation allemande – enfouies dans le sol, invisibles à l’œil nu, explosant au moindre mouvement. Que faire? N’ayant plus aucun matériel, les Russes ont désigné de force des « démineurs humains », femmes, enfants, vieillards, soldats revenus du front, qu’on alignait par groupes de cinq, forcés à avancer. Chaque fois qu’une bombe explosait, tuant une personne, en blessant plusieurs autres, on désignait des remplaçants. Les soldats n’avaient aucun état d’âme, reconstituaient sans cesse les groupes assemblés sous la menace. Trente personnes ont été sacrifiées ce jour-là, permettant le nettoyage complet du terrain, sa totale «sécurisation ». Nous étions maintenant libres de nos mouvements, libres de reprendre notre vie. » p. 110-111
« Trente ans. Il m’a fallu trois décennies pour capituler et accepter leur retour, ou plutôt leur présence. Les fantômes ne m’avaient pas quitté, bien entendu, jamais lâché, ils savaient juste se faire discrets, transparents et, tapis dans l’ombre, allongés au bord du champ à Poltova. Ils attendaient leur heure. Je n’aurais jamais tenu sans Roz, j’en ai aujourd’hui la certitude. Sans elle, je me serai écroulé bien avant, je serais sans doute devenu fou, j’aurais perdu pied, et qui sait ce que j’aurais décidé… Je lui dois tout, tout, à mon amour et à ma protectrice. » p. 131
« Roz, les enfants, l’appartement d’Ocean Parkway, la boutique de nettoyage à sec. Tout était orchestré, programmé, minuté pour étouffer les souvenirs, tuer la mémoire dans l’œuf. Difficile d’avoir des états d’âme quand vous vous couchez épuisé, hagard, planifiant déjà la journée du lendemain. Un sans-faute, en quelque sorte. Y compris pendant le week-end. Quelle que fût la saison ou la température, nous terminions les semaines sur la plage, à Manhattan Beach, où la famille avait ses habitudes. Notre vie était rythmée par l’océan. C’était une vraie expédition pour aller là-bas depuis Ocean Parkway! Il fallait marcher jusqu’à Coney Island Avenue pour prendre le bus, le dimanche matin, avec cette tribu d’enfants et d’adultes, cousins, cousines, oncles et tantes, harnachés comme des sherpas trimballant glacière, serviettes de bain et parasols. Quelle folie! Ce d’autant qu’on se coltinait le même barda en fin de journée, épuisés et en sueur, pour le trajet de retour, dans un autocar en fusion peinant dans les embouteillages… On se sentait poisseux et découragés. » p. 142
À propos de l’auteur

Fabrice Lardreau © Photo DR
Écrivain, éditeur et journaliste, Fabrice Lardreau est l’auteur de quinze romans et essais, dont Contretemps (Flammarion, 2004), La Ville rousse (Julliard, 2020) et Leurs montagnes (Glénat, 2023). Il dirige chez Arthaud la collection Versant intime, où sont publiés des entretiens avec Chantal Thomas, Marie-Hélène Lafon, Jean-Christophe Rufin, Philippe Claudel et, récemment, Claudie Hunzinger (Forêts d’écriture). (Source : Éditions Héliopoles)
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