Le Sigisbée

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

1813, Venise. Depuis son couvent, Caterina écrit à Giulia, la fille qu’elle a perdue quinze ans plus tôt. Entre les deux femmes, un abîme : une mère qui veut reconquérir son enfant par les mots. Un roman épistolaire qui ressuscite la Sérénissime libertine et ses mœurs singulières, où les maris choisissaient eux-mêmes les amants de leurs épouses.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Deux liaisons dangereuses

Saluons d’emblée l’audace de Mathilde Desaché qui n’a pas hésité, pour son premier roman, à sortir des chemins battus pour s’engager dans un genre littéraire plutôt rare, le roman épistolaire. Avec une jolie plume et en conjuguant l’amour au pluriel.

Ce Sigisbée commence en 1813 par une lettre écrite depuis son couvent par la narratrice, une certaine Caterina Contarini Querini. Depuis Venise, elle écrit à Giulia, la fille qu’elle vient de retrouver après une longue quête : « Je suis votre mère. Vous êtes mon enfant perdue depuis quinze ans. » Pas de détours. Juste cette vérité brutale qui pose les fondations d’une histoire bouleversante.

La jeune femme raconte à sa fille les circonstances de sa disparition. Giulia a été enlevée par François de la Motte, l’un de ses deux pères. Car avant que Napoléon ne précipite la chute de Venise, la Sérénissime brillait par ses fêtes et son esprit libertin. Caterina passait allègrement des bras de son époux Giovanni Querini à ceux du jeune Français choisi comme sigisbée.

C’est là toute l’originalité de ce récit. Le sigisbée était cette institution bien particulière de l’Italie du XVIIIe siècle : un chevalier servant d’une dame, choisi par son mari, qui s’engageait à l’assister et à l’accompagner en toutes circonstances. Il palliait ainsi les absences, ou parfois l’indifférence, de l’époux.

Giovanni a fait entrer le loup dans la bergerie. « François est arrivé à Venise peu après la mort de Marco et lui seul m’a comprise », confie Caterina. Le mari pensait offrir à son ami d’enfance un guide pour découvrir la ville. Il lui offrit bien plus. « J’aimais Giovanni. J’aimais François », écrit-elle sans détour. Un ménage à trois s’installe, qui dans la ville de Casanova ne pose guère de problèmes.

Mais tout s’effondre le jour où François enlève la petite Giulia. Caterina trouve refuge au couvent de San Zaccaria. Les années passent. La mère n’oublie pas. Elle mandate Henri Beyle – qui ne signe pas encore Stendhal – pour retrouver sa fille. L’écrivain-messager finira par retrouver la trace du ravisseur. Avant de succomber aux charmes de la destinataire des courriers maternels.

C’est par la force des mots que Caterina doit tout reconquérir. Persuader sa fille de la véracité de son histoire. Lui ouvrir son cœur. Tenter de la gagner à sa cause. « Écrivez-moi », supplie-t-elle. La mère veut tout savoir : « Où avez-vous grandi ? Avez-vous été heureuse toutes ces années ? Connaissez-vous l’amour ? Et compter, savez-vous bien compter ? Il est important de savoir compter. »

Une question tout sauf triviale. Car son malheur vient des dettes accumulées par son mari. « J’ai couru après l’argent comme d’autres courent après leur amant, avec avidité et désespoir. En secret, honteuse, fidèle. Il semblait me fuir comme un patricien fuirait une jeune massara engrossée au visage marqué par la petite vérole. (…) Si Giovanni n’en avait pas accumulé d’autres en Espagne, le scandale n’aurait pas éclaté. »

Mathilde Desaché renouvelle le roman épistolaire avec maestria. Après Choderlos de Laclos et ses Liaisons dangereuses, elle emprunte à son glorieux aîné tout en y ajoutant une touche de modernité, à la Jules et Jim. Son style épouse les méandres du XVIIIe siècle vénitien, quand « on donnait la primauté à la beauté sur les règles, les usages et même l’utilité ». Une ville de « touches de couleurs diluées, des éclats de lumière, des scènes aux contours flous, comme dans un tableau de Guardi ».

La correspondance s’étale sur près de quinze années. Elle nous permet de découvrir jusqu’où iront la quête et l’obstination de Caterina. Un premier roman qui augure de bien belles choses à venir.

Le Sigisbée

Mathilde Desaché

Éditions Finitude

Premier roman

160 p., 18 €

EAN 9782363392435

Paru le 9/01/2026

Où ?

Le roman est situé à Venise et à Paris.

Quand ?

L’action se déroule vers la fin du XVIIIe siècle jusqu’en 1832.

Ce qu’en dit l’éditeur

Sigisbée : chevalier servant d’une dame, choisi par son mari, qui s’engage à l’assister et à l’accompagner en toutes circonstances, palliant ainsi les absences, ou parfois l’indifférence, de celui-ci. La pratique est courante dans l’Italie du XVIIIe siècle.

Venise n’est que splendeurs et fêtes pour la belle Caterina Querini. Peut-être parce qu’elle est doublement amoureuse : de son époux et du jeune Français que celui-ci lui a choisi pour sigisbée. De ce trio amoureux est née une fille, Giulia. Le jour où la fillette est enlevée par l’un de ses deux pères, Caterina voit son monde s’effondrer.

Quinze ans plus tard, Caterina, recluse dans un couvent, écrit à son ami Henri Beyle – jeune écrivain qui ne signe pas encore Stendhal – pour le charger de retrouver Giulia.

En inventant une ascendance romanesque à Giulia, le dernier amour de Stendhal, Mathilde Desaché dépoussière avec esprit le roman épistolaire.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Couvent de San Zaccaria, Venise,

le 28 septembre 1813

Signora,

Je m’appelle Caterina Contarini Querini, un nom qui probablement ne vous dit rien. J’ai imaginé mille manières de vous dire qui je suis avant de me résoudre à commencer par le plus important: je suis votre mère.

Vous êtes mon enfant perdue depuis quinze ans.

Je veux croire que je vous manque. Je veux croire que vous avez encore besoin de moi. Je veux croire que vous n’êtes pas indifférente à votre histoire, que vous soufrez peut-être de ne point connaître vos origines. Je veux surtout vous croire vivante.

Si Dieu le veut, cette lettre vous parviendra. Son messager a su gagner ma confiance et me redonner espoir.

Il m’a rendu visite au couvent de San Zaccaria sur les conseils de ma vieille amie Isabella Albrizzi. Il est à la recherche de François de la Motte et j’ai de bonnes raisons de croire que vous vivez à ses côtés. Car, vous l’ignorez peut-être, François est l’un de vos deux pères.

Giovanni Querini, ambassadeur de la Sérénissime, était mon époux ; François de la Motte était mon sigisbée. Ils étaient amis. Ils vous aimaient tous deux.

Nous nous aimions tous les trois.

Une image vaut mieux parfois que de longs discours pour rendre tangible une réalité longtemps enfouie. C’es pourquoi je joins à cette lettre une miniature de mon portrait, montée sur une bague. Voilà à quoi ressemble votre mère. Du moins, voilà à quoi elle ressemblait à l’époque de la gloire de Venise, les années et les malheurs ne l’ayant point épargnée. Mais je préfère que vous vous représentiez ma personne ainsi, jeune, digne et candide, ignorant tout de son avenir, ou plutôt fermant délibérément les yeux sur sa déchéance inéluctable.

Vous voyez-vous en moi? Peut-être pas. Pas encore. Giovanni avait fait exécuter une copie du portrait original afin de la porter au doigt pendant ses nombreuses absences. C’es cette bague que vous tenez entre vos mains. Je regrette aujourd’hui qu’elle soit sertie de brillants, et non d’or. À l’époque, je m’étais réjouie que mon

époux ait eu la sagesse de cette économie. Je l’avais rassuré, affirmant que ma beauté toute relative ne méritait pas mieux. Je m’embarrassais encore de cette fausse modestie féminine qu’on nous enseigne être la plus élégante des parures. L’arrivée de François de la Motte dans notre famille m’a encouragée à m’en délester. Son départ, brusque, m’a chargée d’une aigreur qui m’aurait empoisonnée si par ailleurs je n’avais pris la ferme résolution de ne plus rien refuser à mes désirs.

Les sœurs du couvent où je réside se sont fait une raison et s’en accommodent, San Zaccaria n’ayant de toute façon jamais été célèbre pour l’austérité de ses mœurs. Du temps de la gloire de Venise, son parloir n’avait rien à envier au casino de la Signora Tron. On y médisait sans détour autour d’une tasse de thé accompagnée de massepains, le son de nos voix couvert par le

spectacle d’un théâtre de marionnettes, les rires des enfants, les aboiements d’un carlin, les sollicitations d’un pauvre hère réclamant l’aumône. Les grilles qui séparaient du monde les jeunes demoiselles à marier, les sœurs et les veuves ou autres nobles femmes indésirables

dont il était bon de contraindre la liberté, n’existaient que pour la forme et avaient été soigneusement agrémentées de rideaux de velours, de moulures et de dorures afin de ne point choquer un œil sensible et délicat. Dans

ma Venise, celle du siècle passé, on donnait la primauté à la beauté sur les règles, les usages et même l’utilité. Je regrette que vous ne l’ayez pas connue, ou si peu. S’il vous en reste quelques souvenirs, ils doivent être de l’ordre de l’impression, des touches de couleurs diluées,

des éclats de lumière, des scènes aux contours flous, comme dans un tableau de Guardi.

Aujourd’hui, le parloir es vide et silencieux. Il a

retrouvé sa gravité. Mon visiteur et moi échangeons à voix basse, et nos voix pourtant résonnent sous le plafond voûté dépouillé de toutes ses fioritures.

Entre deux tasses de thé, je reprends l’écriture de cette longue lettre et lui se plonge dans un volume sur l’histoire de la peinture italienne. Il patiente sans rien dire, mais ses nombreux coups d’œil dans ma direction me pressent. À travers la grille, il me surveille. Il sait l’enjeu de cette lettre et les sentiments contradictoires qui m’agitent. À lui revient la mission de vous la remettre. À moi celle de vous persuader d’y répondre, de vous donner l’envie de me connaître et de nous rencontrer.

Quel mot étrange entre une mère et sa fille, n’est-ce-pas? Nous rencontrer, comme si nous étions des étrangères. C’est pourtant ce que nous sommes devenues, vous la jeune fille qui n’est plus une enfant, moi la mère vieillissante qui pleure encore le sien.

Je crains votre rejet.

Non, je crains votre indifférence. Venise et sa bonne société ont cherché à m’oublier et me voilà enfermée là, au couvent de San Zaccaria où les visites se font rares. Je vous disais que depuis le départ de François, mon sigisbée, je ne me refuse rien.

Imposer à mon entourage ce nouveau trait de caractère n’a pas été facile.

J’ai tenté de conquérir pleinement cette liberté

et j’ai été punie pour cela. Voyez-vous, je gênais.

Maintenant, les gens y trouvent moins à redire, c’est l’avantage de la vieillesse. Mes lubies brillent dans l’indifférence.

Et vous? Vous devez avoir dix-huit ans. Il vous faut encore jouer ce jeu idiot, paraître faible, délicate et peut-être même stupide. C’est bien, il y a un temps pour tout.

L’important est de garder en tête que ce n’est qu’un jeu, un déguisement. Amusez-vous. Mais n’oubliez pas qui vous êtes derrière, qui vous êtes vraiment.

Je vous écris afin de vous y aider, pour découvrir la femme que vous êtes devenue et donner corps à votre passé. Femme du monde, femme de peu, femme frivole, femme dévote, femme fière, femme soumise, femme aimée, femme bafouée… je vous ai imaginée parée de tous les costumes, jouant tous les rôles. J’ai multiplié à

l’infini la femme que vous devez être aujourd’hui, jusqu’à en avoir le tournis et oublier le vide creusé par l’absence de la petite fille qui m’a été arrachée.

Où avez-vous grandi? Avez-vous été heureuse toutes ces années? Jouissez-vous d’une santé solide ? Êtes-vous bien entourée ? Êtes-vous gourmande ? Connaissez-vous l’amour? Prenez-vous soin de votre chevelure ? Savez-vous monter à cheval? Et compter, savez-vous

bien compter? Il es important de savoir compter.

Surtout, que savez-vous de votre mère ? de Venise ? de sa chute ? Que vous a-t-on dit de moi? Mes questions sont inépuisables, mon ignorance me hante… Ayez pitié, répondez-moi. Dites-moi qui vous êtes. De mon côté,

je ferai de mon mieux pour tisser le lien entre votre présent et votre passé.

Et, je dois l’avouer, une motivation tout égoïste m’anime aussi, car me plonger moi-même

dans ce temps révolu, celui de l’âge d’or de la Sérénissime, adoucira mes plaies.

Femme curieuse, j’espère que vous l’êtes, Giulia.

Écrivez-moi.

Amatemi, e credetemi tutta vosra.

Caterina Contarini Querini

Couvent de San Zaccaria, Venise,

le 30 septembre 1813

Signor Beyle,

Vous quittez Venise demain, si vos plans n’ont point changé, et je tenais à vous adresser à nouveau mes plus profonds remerciements pour la mission que vous avez acceptée.

Est-il nécessaire de vous rappeler l’importance de retrouver François? Je ne crois pas. Jai bien vu que vos propres motivations pour le faire étaient suffisantes et que vous étiez homme de parole. Vous avez promis à Évariste de la Motte de retrouver son frère alors qu’il s’éteignait dans vos bras. Mort de froid, mort de faim, mort de désespoir… je ne sais, vous n’avez pas eu la force

de me confer toutes les horreurs que vous avez traversées avec lui lors de cette terrible retraite de Russie. Je vous témoigne toute ma sympathie, même si je ne suis pas mécontente des déboires rencontrés par votre Empereur. Ce qu’il a fait à ma ville… je ne le lui pardonnerai pas.

« Dites à François qu’il a bien fait de rester à Venise » : quelle ironie ! Évariste ignorait donc que son frère avait quitté Venise dès 1797? Oui, il aurait mieux fait de rester à Venise ! Plutôt que de m’abandonner et de m’enlever ma fille. Nous abandonner, Giovanni et moi. Notre fille.

Il ignore sûrement le mal qu’il a causé. Je compte sur vous pour le lui dire, car je répugne à lui écrire.

François a donc quitté Venise en 1797, et si mon amie Isabella vous a confirmé qu’il n’y a pas remis les pieds depuis, vous pouvez la croire. Son salon es le plus couru de la Sérénissime et aucun noble étranger ne peut entrer dans la lagune sans qu’elle en soit informée. Elle aime

recevoir les esprits les plus brillants de notre temps: Casanova, Foscolo, Lord Byron, Vivant Denon, Vigée Le Brun… Si vous revenez dans notre cité, c’est là qu’il faut vous rendre pour faire des rencontres dignes de changer le cours d’une vie.

Je l’envie… La fortune ses jouée de moi, et sans les malheurs qui m’ont accablée, j’aurais pu me trouver à sa place. Oh, je ne suis pas femme de lettres et je n’ai pas son esprit, mais tout de même, l’art de la conversation n’a point de secret pour moi, et la villa Franchetti où elle réunit ses amis aurait fait pâle figure à côté de la villa

Contarini où j’ai grandi.

Mais je m’égare, vous n’avez bien sûr pas le temps de lire les regrets d’une femme vieillissante. Si je vous fais porter cette lettre au dernier moment avant votre départ, c’est pour vous aiguiller dans votre quête. Je crains de n’avoir pas été suffisamment précise lorsque vous êtes venu me dire adieu au couvent. J’étais la proie d’une grande agitation et il me paraît nécessaire de clarifier par écrit ce que je sais qui pourrait vous aider.

À l’époque, mon beau-père, Andrea Querini, a mené des recherches pour retrouver Giulia, mais elles n’ont pas abouti. Je le soupçonne de s’y être employé de mauvaise grâce et d’y avoir mis les efforts minimaux pour sauvegarder les apparences et consoler Giovanni. À ses

yeux, Giulia était plus française que vénitienne…

Retrouvez Catherine de la Motte et elle vous renseignera peut-être sur François. Il ne l’aura point abandonnée, elle, ça non ! Il était très attaché à sa mère, plus que de raison même… Il ne sera pas facile de la faire parler. Elle n’a jamais répondu à mes lettres, même les

plus désespérées. Cette femme n’a de cœur que pour son fils!

Giovanni et lui évoquaient souvent le souvenir de leurs jeux d’enfants dans la propriété familiale, quelque part en Anjou, un grand château au milieu d’une forêt. Cela devrait être aisé à trouver, n’est-ce pas? Voilà tout ce que je sais.

Je vous souhaite bonne chance et attends avec hâte de vos nouvelles.

Votre amie dévouée,

Caterina Contarini Querini »

Extraits

« J’aimais Giovanni. J’aimais François.

Enfin, est-ce un péché que d’aimer deux hommes également, avec tant de dévouement qu’il ne m’en restait plus pour mes enfants ? Car vous n’êtes pas seule, Giulia, trois frères vous ont précédée, bien que l’un soit mort dans des circonstances tragiques. On m’a répété alors que perdre un enfant était chose trop commune pour laisser place au chagrin, que je devais me ressaisir, en faire un autre et porter mon attention sur ce remplaçant plutôt que sur la tombe du précédent. C’est ce que font toutes les femmes. Moi, je ne pouvais me résoudre à abandonner Marco sous un linceul et à l’oublier. Vous non plus, je ne vous ai pas oubliée.

Voulez-vous savoir comment François est entré dans notre vie ? Je suis sûre que vous mourez de curiosité, mais que votre fierté vous empêche de l’admettre.

François est arrivé à Venise peu après la mort de Marco et lui seul ma comprise. Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’ai fini par l’accepter comme sigisbée, malgré son air benêt, son inélégance et son manque cruel de conversation. À l’origine, c’était une idée de Giovanni que d’adopter cet ami de jeunesse, de passage à Venise dans le cadre de son Grand Tour, bien qu’il fût étranger et qu’il manquât de toutes les qualités requises pour cette fonction. Il soutenait qu’à mon bras son ami n’en découvrirait que mieux Venise et qu’il était de notre devoir de le recevoir le plus royalement possible. » p. 52

« Selon la tradition, une fois les formalités officielles fiançailles conclues entre nos familles, Giovanni me fit la cour. Tous les jours, à une heure convenue par nos mères, il passait en gondole sous ma fenêtre pour me saluer. Salut auquel je me devais de répondre avec pudibonderie. La tâche n’était pas aisée car mon prétendant faisait à chaque fois le pitre pour me faire rire aux éclats. Puis vint la visite officielle lors de laquelle, en présence de tous les membres de nos familles, il m’offrit un ricordino, un petit souvenir très mal nommé puisqu’il s’agissait d’un diamant de taille très respectable. Ce diamant, je ne l’ai plus depuis longtemps. Giovanni me l’a emprunté un ou deux ans après notre mariage et je ne l’ai plus jamais revu. Plus tard, j’appris qu’il l’avait perdu au jeu.

Mais à ce moment-là, j’ignorais tous les défauts de mon futur époux: sa passion pour le jeu, sa soumission à son père, sa lâcheté, ses mensonges. Peut-être aussi qu’il s’étoffa de ces couches-là avec le temps et que, dans sa prime jeunesse, Giovanni était vraiment ce à quoi il ressemblait : un homme parfait.

Nous nous mariâmes dans la sala de la Ca’ Contarini, chez mon père qui était moins pingre que mon beau-père et mit en effet les moyens pour les noces de sa fille préférée. Plus tôt dans la journée, nous avions signé notre contrat de mariage qui devait lier pour la vie trois grandes familles vénitiennes, les Querini, les Contarini, mais aussi les Giustinian puisque Bernardo Giustinian, un vieil ami de ma mère, serait mon sigisbée.

Je fis mon entrée habillée de brocart d’argent, la poitrine et les bras couverts de bijoux. Je me sentais très lourde et j’avais hâte de me débarrasser de tout cet attirail. Je ne devrais peut-être pas vous le dire, mais la nuit de noces aussi m’intriguait. Nos familles échangèrent des salamalecs, puis Giovanni et moi nous agenouillimes sur des carreaux de velours face au maître de cérémonie. Celui-ci mit ma main dans celle de mon promis, le prêtre dit ce qu’il avait à dire, d nous bénit. Je n’en garde qu’un souvenir flou, je me savais observée, dévorée des yeux même, je baissais les miens par pudeur, mais j’en éprouvais un plaisir fou. Puis il y eut notre premier baiser, encouragé par les invités: Bacio! Bacio! Bacio! Notre première danse en tant qu’époux. Et la nuit de noces.

La tradition à Venise veut que la jeune épousée reçoive la bénédiction nuptiale de sa belle-mère qui lui offre à cette occasion un collier de perles à porter durant la première année du mariage. Je m’en serais bien passée. Votre grand-mère paternelle, Elena Querini, ne me jugeait pas digne de son fils et puisqu’elle ne pouvait le dire, c’eût été inconvenant, elle me le fit bien sentir. » p. 60-61

« J’ai couru après l’argent comme d’autres courent après leur amant, avec avidité et désespoir. En secret, honteuse, fidèle. Il semblait me fuir comme un patricien fuirait une jeune massara engrossée au visage marqué par la petite vérole. Pendant presque deux ans, mon beau-père n’a rien su des dettes innombrables que son fils avait laissées. Je suis toujours parvenue à convaincre nos créanciers de ne s’adresser qu’à moi et de ne pas importuner le grand Andrea Querini avec ces broutilles. Si Giovanni n’en avait pas accumulé d’autres en Espagne, le scandale n’aurait pas éclaté. Et probablement Giulia ne serait jamais née. Car le scandale a mis fin à la carrière d’ambassadeur de mon époux, l’empêchant d’accepter la mission suivante qui l’aurait amené à Paris où il aurait pu prendre son envol, et le forçant à rentrer à Venise sous la coupe de son géniteur. Giulia est née huit mois plus tard.

Pendant cette période, j’ai béni mon père Alvise de m’avoir appris à compter. J’espère que Giulia a hérité de moi cette aisance avec les chiffres et qu’elle a été nourrie par une éducation appropriée. » p. 83

À propos de l’autrice

Mathilde Desaché © Photo DR

Mathilde Desaché a grandi au Japon. À douze ans, elle remporte son premier prix littéraire avec une nouvelle publiée dans Okapi. Après quelques détours par le monde de l’entreprise et l’Éducation nationale, elle tient aujourd’hui une maison d’hôtes en bord de Loire. (Source : Éditions Finitude)

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