
Oublions Grandville un instant. Ou plutôt non : évoquons ces cinq bijoux qui composent la série, justement, afin de mesurer à quel point Les Carnets de Stamford Hawksmoor parvient à s’en détacher avec une force tranquille. Bryan Talbot, figure majeure des comics britannique, n’a plus rien à démontrer, et il assure même en exergue à son nouvel ouvrage que ne rien connaître des aventures du blaireau de Scotland Yard, l'Inspecteur Lebrock, est plus un atout qu'une tare pour se plonger dans l'album qui nous intéresse aujourd'hui. Talbot l’affirme sans ambiguïté : le livre se veut à la fois une porte d’entrée vers son univers et un enrichissement rétrospectif pour les lecteurs déjà familiers de son uchronie. Nous sommes donc en 1815, alors que la Grande-Bretagne s’apprête à retrouver son autonomie après deux siècles d’occupation française. Dès les premières pages, un suicide brutal (celui du frère de Hawksmoor, même si le lecteur distrait pourra croire sur le moment qu'il s'agit du protagoniste lui-même) impose une atmosphère lourde et troublante. Loin d’un simple choc narratif, cet événement est le prélude à une enquête intime qui ne tarde pas à se transformer en engrenage politique implacable. Stamford Hawksmoor, aigle austère et méthodique, futur mentor d’Archie LeBrock, enquête dans un Londres poisseux, miné par les tensions populistes, les complots d’État et une série de crimes qui visent notamment des prostituées. Il n'est pas non plus sans zones d'ombre ou petits défauts, comme le fait qu'il entretient une liaison charnelle avec la jeune veuve de son frère, mais c'est un type (un aigle, en fait) bien, solide, avec du flair et de l'intégrité. La pâte dans laquelle sont faits les Lebrock, en somme. Au fil d’un récit dense mais d’une remarquable fluidité, Talbot déploie une intrigue policière digne de Conan Doyle (le modèle clairement assumé), enrichie d’une satire sociale acérée et d’une lecture très contemporaine des mécanismes de pouvoir, de l’intolérance et du nationalisme. Plus Hawksmoor progresse, plus il s’expose, jusqu’à devoir franchir lui-même les frontières mouvantes de la légalité. Et les lecteurs se régalent !

L’un des grands tours de force de l’album réside (comme pour tout Grandville, en fait) dans son anthropomorphisme, qui s’efface rapidement au profit de la solidité des personnages et de la cohérence du monde décrit. Chats, oiseaux ou rhinocéros cessent presque aussitôt d’être perçus comme tels : ils deviennent les acteurs crédibles d’un drame politique tendu, porté par une écriture d’une maîtrise remarquable. Talbot excelle à entremêler intrigue personnelle et fresque historique sans jamais perdre son lecteur en chemin. Et les expressions des personnages sont vraiment réussies, et trahissent une humanité insoupçonnée de prime abord. Graphiquement, l’album impressionne. Le dessin, entièrement décliné en de belles aquarelles sépia, foisonne de détails et reconstitue avec une précision quasi maniaque une Angleterre victorienne à la fois crédible, vivante et oppressante. La mise en scène se révèle limpide, le découpage d’une grande lisibilité, et chaque page invite autant à la lecture attentive et la contemplation prolongée. D'autant plus que l'ensemble progresse par petites séquences, que souvent nous changeons de cadre, de temporalité directe, au bout de deux trois planches. L’édition proposée par Delirium, irréprochable jusque dans ses bonus qui viennent éclairer certains choix esthétiques ou littéraires (comme pour Grandville), vient parachever l’ensemble. On feuillette (on dévore, pardon) avec la sensation de tenir entre les mains un objet rare, renforcée par ailleurs par le grammage du papier, qui ne se moque pas du monde ! À la croisée du polar, de la satire politique et de l’uchronie victorienne, Les Carnets de Stamford Hawksmoor s’impose donc comme un récit autonome d’une grande richesse. Une nouvelle démonstration du talent de conteur de Bryan Talbot, aussi à l’aise dans le spectaculaire que dans la nuance, et un livre dense, intelligent et captivant, qui donne furieusement envie dès les premières pages. Des bas fonds de la ville aux bureaux ouatés des huiles qui en tirent les fils, de rencontres en rebondissements, trahisons, coups au cœur ou belles intuitions, vous n'avez pas fini d'écumer ces précieux carnets, pour en découvrir toute la profondeur et la richesse.

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