En deux mots
Alors que le covid commence à faire des ravages, toute la famille dont nous avions fait connaissance dans Nature humaine, décide de se regrouper dans la ferme familiale. Autour des parents, le confinement va être un temps suspendu, un temps pour se rapprocher de la nature ou pour régler des comptes.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Confinés dans la ferme familiale
Avec Chaleur humaine Serge Joncour poursuit la chronique d’une famille d’agriculteurs entamée avec Nature humaine. Le confinement rassemble à nouveau parents et enfants dans le Lot. Un retour à la nature qui n’a rien d’un long fleuve tranquille.
S’il n’est pas nécessaire d’avoir lu Nature humaine pour goûter à ce formidable roman, je le conseille toutefois pour faire la connaissance de cette famille d’agriculteurs et suivre notamment le parcours des membres de la fratrie. Les parents restent des piliers intangibles, accrochés à leur terre et bien décidés à continuer à la faire fructifier, même si leur santé commence à décliner et que les rendements ne sont plus mirobolants. Ils ne conçoivent tout simplement pas une autre vie. Leur fils Alexandre, qui a maintenant 57 ans, est resté à leurs côtés, s’engageant dans l’élevage. Un choix qui doit beaucoup à son épouse Constanze qui s’est investie dans un projet de recherche et qui accueille volontiers les scientifiques dans leur ferme. Les trois filles, Vanessa, Caroline et Agathe ont quant à elles, choisi de partir, non sans avoir auparavant paraphé un contrat pour l’installation d’éoliennes sur leurs parts de terrain qui leur rapportent un joli pactole. Vanessa s’est installée à Paris en tant que photographe pour la publicité et doit constater qu’à la l’heure du numérique les temps deviennent de plus en plus difficiles. Caroline, sa sœur aînée est prof à Toulouse où elle s’est installée avec son mari Philippe. Mais le couple n’a pas résisté au temps qui l’aura usé plus vite qu’imaginé. Agathe, enfin est mariée avec Greg, qui est aussi son associé. Après avoir géré une boutique de vêtements, ils ont tenté de rebondir dans la restauration du côté de Rodez. Pour cette grande gueule, la décision de fermer tous les restaurants est une catastrophe dont il a beaucoup de mal à se remettre. Ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il accepte de rejoindre la ferme des Bertranges avec son fils, un adolescent un peu perdu qui se prend pour un caïd.
Toute la famille se retrouve donc en ce mois de mars 2020, alors que la pandémie venue de Chine s’étend sur toute la planète. L’occasion d’ouvrir une parenthèse pour souligner une qualité de ce roman, celle de nous rafraîchir la mémoire et nous rappeler la chronologie, les discours rassurants puis graves, l’incrédulité puis la peur et enfin la sidération de cette période si proche et pourtant si lointaine.
Avec sa plume aussi bucolique que précise, Serge Joncour détaille ce huis-clos explosif durant lequel il faut à nouveau apprendre à vivre ensemble malgré toutes les différences, les inimitiés et les opinions aussi tranchées que variables. Ce temps des doutes est saisi avec maestria par un auteur dont on partage le plaisir à ausculter ce microcosme, miroir de notre société. Car à ce moment-là nous n’étions guère différents, oscillant entre la peur et la volonté de surmonter l’épreuve, cherchant comment redonner du sens à des vies soudain mises à l’arrêt. C’est avec humour – notamment en suivant les facéties d’un trio de bichons rescapés d’un trafic lui aussi stoppé – que l’auteur dépeint ces semaines qui vont changer bien plus qui ne l’imaginaient la vie de ses protagonistes. Entre prises de bec et coups de fusil, on réfléchit aussi à la place de la nature dans un monde totalement déréglé du fait des activités humaines. À l’image du constat fait par Constanze, on comprend que tout est lié et que nous ne sommes sûrement pas au bout de nos peines: «après deux vagues de chaleur en deux ans, et deux sécheresses cataloguées en catastrophe naturelle, toutes les essences manquaient d’eau. Les bonnes pluies de l’année précédente n’avaient rien réparé, les arbres s’épuisaient à s’hydrater et leurs défenses immunitaires étaient au plus bas, dès lors la moindre attaque de parasites les menaçait, surtout que ces parasites profitaient pleinement du réchauffement climatique et de la mondialisation pour proliférer. Le cercle vicieux était amorcé.» Du grand art !
Chaleur humaine
Serge Joncour
Éditions Albin Michel
Roman
352 p., 21,90 €
EAN 9782226478344
Paru le 23/08/2023
Où?
Le roman est situé en France, dans un domaine agricole situé dans le Lot, entre le sud du plateau de Millevaches et la vallée de la Cère. On y évoque aussi Rodez, Toulouse et Paris.
Quand?
L’action se déroule du 25 janvier au 29 mars 2020, avec des retours en arrière en 2000.
Ce qu’en dit l’éditeur
Ceci est un roman total.
Entrelaçant l’histoire du monde et une histoire de famille, il embrasse notre présent et nos fautes passées.
En quelques semaines, du début du mois de janvier 2020 à la fin du mois de mars, le quotidien d’une famille française va basculer en même temps que l’humanité.
Fuyant le confinement urbain, Vanessa, Caroline et Agathe se réfugient aux Bertranges, une ferme du Lot entre les collines et la rivière, où leurs parents vivent toujours. Les trois sœurs y retrouvent Alexandre, ce frère si rassurant avec qui elles sont pourtant en froid depuis quinze ans, ainsi que des animaux qui vont resserrer les liens du clan.
Tandis que, du dérèglement climatique aux règlements de compte, des épidémies aux amours retrouvées, la nature reprend ses droits, ces hommes et ces femmes vont vivre un huis clos d’une rare intensité.
Avec Chaleur humaine, Serge Joncour nous tend un miroir vertigineux et, ce faisant, il ajoute une pierre essentielle à son œuvre.
Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Télégramme (Corinne Abjean)
Page des libraires (Chronique de Nicolas Mouton, librairie Presse Papier à Argenteuil)
Actualitté (Victor De Sepausy)
Serge Joncour présente «Chaleur humaine » © Production Albin Michel
Les premières pages du livre
« Samedi 25 janvier 2020
Les bêtes se jetaient sur le chemin comme des gamins à l’eau, elles s’ébattaient entre les haies avec une gaieté folle. Effrayés par ces cavalcades, les geais giclèrent des hauts arbres avec des cris rageurs, furieux de devoir partager l’espace avec ces créatures gigantesques. Les vaches soudain légères tambourinaient le sol et remettaient ce qu’il faut de vie dans cette nature tout juste réveillée. Dans les auges au milieu des prés, les poissons rouges tournoyaient dans une lumière sans ombre, d’ici peu les mufles humides plongeraient dans l’onde claire sans les atteindre et les jours reprendraient le dessus sur les nuits. Ce soleil de fin janvier étrennait ses premiers feux, et il y allait franchement, il faisait presque peur à taper aussi fort, décrétant le printemps avec deux mois d’avance. En se retournant, Alexandre nota que Constanze ôtait son pull pour le passer autour de la taille, elle fermait la route à l’arrière auprès des veaux étourdis. Elle venait chaque année pour l’occasion, voir le spectacle de ces jeunes bêtes qui rejoignaient le troupeau après deux mois d’abri. Comme Alexandre, elle goûtait cette folie qui prenaient les animaux, même s’ils se disaient qu’un jour, au lieu de les rentrer l’hiver pour les protéger du froid, on les rentrerait l’été parce qu’il ferait trop chaud.
Constanze s’amusait à relancer les nonchalants. Sans même élever la voix, elle attisait les traînards qui découvraient le trèfle neuf des bas-côtés et ce que c’était que courir, lancer ses muscles à l’assaut du dehors. Pour la première fois de leur vie ils se retrouvaient dans un monde fait d’herbe, d’arbres et de buissons. Pendant dix mois ils se perdraient dans une mer de collines de laquelle ils tireraient une sève généreuse comme un lait maternel.
Le vrai premier jour de l’année aux Bertranges, c’était ce matin de la mise à l’herbe, le jour qui disait que la vie recommençait. Alexandre dut presser le pas pour ne pas se faire doubler par les bêtes. Dans le regard des chiens aussi on sentait une gaieté, celle de manier de nouveau ce troupeau. En longeant le dévers, Alexandre jeta un regard à ses trois sœurs qui culminaient de l’autre côté du vallon. Sur la colline d’en face, Caroline, Agathe et Vanessa tournaient lentement. Leurs pales brassaient un air neuf, une bise mollassonne leur soutirait deux ou trois mégawatts tout au plus, alors que la tempête Gloria, deux jours auparavant, avait soufflé tellement fort que leurs longs bras s’étaient figés, cloués par les rafales comme par la peur. Cela faisait dix ans qu’Alexandre avait donné à ces éoliennes les prénoms de ses sœurs. Trois frangines de plus de cent tonnes chacune, qu’il saluait parfois avec moins d’ironie que d’amertume, mais que celles-là au moins il continuait à voir.
Les vaches tournèrent à droite et entrèrent d’instinct dans le pré, des sifflements montaient des branches nues, rouges-gorges, pinsons et chardonnerets devaient croire que l’hiver était fini pour de bon, le long de la haie les pruniers sauvages étaient prêts à dégoupiller leurs bourgeons, dans une poignée de jours ils lanceraient leurs fleurs blanches à l’assaut du grand air.
D’année en année, la nature était un peu plus en avance, les arbres se dépêchaient pour dresser des ombres.
Une fois dans le pré, les veaux retrouvèrent leurs aînées, le coup de folie était passé. Ils reprenaient leur rythme méthodique d’herbivores avec une application d’artisan. Chaque vache se sent investie de la mission de brouter le pré entier, elle voue sa vie à cette tâche infinie. C’était reposant à voir.
Constanze s’approcha d’Alexandre et passa ses bras autour de sa taille, tous deux regardaient ce tableau, soudés par l’indéfectible lien de ceux qui avancent dans la vie avec la certitude douce-amère de s’en tenir à l’essentiel. Cette fraternité d’âme les hissait bien au-delà de l’amour et leur permettait de voir le monde avec le détachement des vrais sages, ceux qui ne désirent rien d’autre que ce qu’ils ont.
Constanze voulait repartir avant le déjeuner pour être de retour à la forêt en début d’après-midi. Par la nationale, elle en avait pour une heure et demie. Ils retournèrent vers la ferme en se tenant par la main, suivis par les deux chiens un peu déçus que la manœuvre soit déjà finie. Au moment de se quitter, c’était chaque fois pareil, ils ne se disaient rien de spécial, se parler en se séparant, «ça rend triste et ça porte malheur», c’est ce qu’elle avait retenu des pêcheurs de Madagascar, les Vezos, qui ne disent jamais au revoir lorsqu’ils prennent la mer, pour être sûrs de revenir.
À cinquante-sept ans ses parents lui parlaient parfois comme s’il en avait seize. Cette manie l’avait énervé pendant des années, mais depuis longtemps Alexandre s’en était accommodé, il avait même pris le parti de trouver cela touchant. Il évitait cependant de dîner trop souvent avec eux. Maintenant qu’ils étaient âgés, ils avaient dû embaucher le grand Fredo, un original qui rêvait de les faire passer en bio, si bien qu’ils se sentaient un peu largués face à leur employé, d’autant que le Fredo avait des relations bizarres, c’était le bon gars, mais dans ce camping abandonné qu’il squattait, on parlait de types pas très nets qui traînaient avec des voitures immatriculées à l’étranger.
Ces temps-ci, le père tenait parfois des raisonnements un peu étranges, et la mère avait de soudaines absences. Alexandre n’avait jamais vécu loin d’eux, il les voyait presque tous les jours. De la même façon qu’on ne voit pas ses enfants grandir, demeurer auprès de ses parents au quotidien empêche de les sentir vieillir, sinon par à-coups. La main droite d’Angèle trahissait par moments un léger tremblement qu’elle attribuait à la fatigue, à l’énervement, un jour elle en parlerait au médecin, seulement, comme elle disait : «Manouvrier ne donne plus de consultations depuis qu’il est mort», et médecin par ici, comme maréchal-ferrant ou rempailleur, ça faisait partie des métiers oubliés.
– Alors, elle est repartie, la miss ?
– Oui, ce midi.
– Elle revient quand ?
– C’est moi qui irai la semaine prochaine.
– Chacun son tour, c’est bien comme ça.
– Oui, c’est bien comme ça.
Le son de la télé était encore trop fort, les parents avaient la religion du journal de 20 heures et Alexandre se débrouillait toujours pour baisser le volume mine de rien.
Ce soir-là, il sentait bien que ses parents le recevaient un peu fraîchement, ils lui faisaient la tête parce qu’il venait de remettre toutes les bêtes au pré, alors qu’en Dordogne, juste à côté, le département était passé en alerte rouge à cause de la tuberculose bovine. Voilà trois semaines qu’ils ne lui parlaient que de ça.
Plus de quatre-vingts troupeaux étaient surveillés par les autorités sanitaires, depuis novembre on avait déjà procédé à des dizaines d’abattages diagnostics, on tuait l’animal avant même de s’assurer qu’il était malade en lui fouillant les entrailles, et si c’était le cas, on plaçait tout le cheptel à l’isolement.
– Tu sais ce que c’est que d’avoir à tester tout un troupeau ?
– Mais papa, on n’en est pas là.
– T’aurais quand même pu attendre avant de les ressortir.
– Toi-même tu dis qu’il faut s’adapter à la nature, qu’il faut suivre le mouvement.
– Pour les cultures, oui. Mais pour les bêtes c’est différent, on ne les sort pas juste parce qu’il fait beau.
– L’herbe a déjà bien poussé à l’ouest, ça servirait à quoi d’attendre ?
– Tu veux enrichir le vétérinaire ou quoi ? Et puis tu vois le bazar que ce serait si tu devais les dépister une à une, les empoigner pour l’intradermo et reporter le tout sur le carnet, t’en aurais pour un quart d’heure par tête, ça prendrait des jours !
– Mais le premier élevage est à vingt kilomètres, elles risquent pas d’être contaminées.
– Et les sangliers ? Et les renards ? C’est comme ça que ça s’est répandu en Dordogne.
– Les sangliers ne montent pas aux Bertranges, au contraire ils descendent vers la vallée, c’est plutôt toi qui devrais grillager tes poireaux et tes asperges.
– Les asperges ne chopent pas la tuberculose, que je sache.
– Pas encore !
La mère ne voulait pas intervenir, depuis longtemps elle avait décidé que la ferme là-haut, ce n’était plus leur affaire, d’ailleurs ils n’y mettaient plus les pieds, déjà parce qu’ils y avaient vécu cinquante ans, mais surtout parce qu’ils ne comprenaient plus les façons de travailler de leur fils, ils ne croyaient pas à ces pâtures sans fin, à ces magasins de producteurs, à ces histoires de vente à la ferme, toutes ces complications c’était du temps perdu. Et puis ils ne voulaient plus entendre parler de bêtes, et surtout ne jamais plus en avoir, pas même une perruche ou un chat.
Ils continuèrent à dîner en silence. À l’écran, des centaines de pelleteuses et de tractopelles de toutes les couleurs manœuvraient bord à bord, produisant un ballet fascinant de pelles hydrauliques. Alexandre remonta le son pour en savoir plus sur ce miracle de génie civil. En Chine on construisait deux hôpitaux en dix jours, deux hôpitaux de mille places chacun, alors qu’ici ça faisait cinq ans qu’on attendait une maison médicale dont les fondations n’étaient toujours pas creusées.
Delahousse annonça qu’à Paris, deux malades semblaient avoir été touchés par le mystérieux virus chinois, mais qu’ils allaient bien. Une brochette de médecins en blouse blanche étaient interviewés devant un grand hôpital, ils assuraient que tout était rentré dans l’ordre. Il s’agissait seulement de comprendre comment ces deux personnes avaient attrapé ce virus et de retrouver l’individu qui les avait contaminées, il y aurait donc une troisième personne touchée. Mais déjà on repartait en Turquie où un tremblement de terre avait fait des dizaines de morts, des répliques étaient redoutées dans les prochains jours ou mois.
Ils finissaient le fromage et le monde entier avait défilé devant eux, ils jetèrent une dose de café soluble dans leur tasse avec un curieux vertige.
Quand la météo arriva, le son était coupé, les images suffisaient. Une jeune femme distribuait le peu de nuages venus de l’ouest, elle mettait des soleils partout. La salle à manger avait retrouvé ce calme impérial qui emplissait le dehors. Alexandre débarrassa la table et chargea le lave-vaisselle, la mère ne manquait aucun de ses gestes. Quand elle le reprenait, ça le faisait sourire. Le père était sorti pour fumer en douce sa cigarette alors qu’il était censé avoir arrêté depuis vingt ans. Alexandre embrassa sa mère et alla le retrouver. Comme lui, il avait le réflexe de tendre l’oreille alors qu’il n’y avait pas le moindre bruit, pas de chevreuil, pas de sanglier ni de renard, le chat-huant n’étrennait pas encore son hululement pour la nuit, c’était remarquable à quel point on n’entendait rien, sinon l’infime rumeur de l’autoroute tout là-bas sur son viaduc.
On la percevait en fonction du vent, ainsi que le feulement des éoliennes, mais ce soir-là elles demeuraient silencieuses. Les éoliennes, c’était le sujet à ne plus aborder, les parents avaient toujours défendu ses trois sœurs, pourtant c’était avec Alexandre qu’ils vivaient.
– Ta mère n’en parle pas, mais je vois bien qu’elle est tourneboulée par ces histoires à Paris.
– On est loin de tout ça.
– Et tes sœurs, t’y penses, à tes sœurs ? Tu les imagines enfermées dans leurs immeubles comme les Chinois dans leurs buildings ?
– Mais tu ne vas pas faire toute une histoire avec ça, des malades en France il n’y en a que deux !
– Trois. Et tu sais ce qui se passe quand on trouve trois bêtes contaminées dans un troupeau, on bute tout le cheptel.
– Arrête, les humains c’est pas des vaches !
– Non, mais c’est des mammifères quand même.
– Tu deviens comme le vieux Crayssac, tu vois le mal partout, tu ne serais pas sa réincarnation, des fois?
Alexandre pinça affectueusement le bras de son père pour désamorcer la brouille et tenter de minimiser les choses, il savait qu’il avait horreur qu’on le compare au vieux chevrier un peu illuminé qui, dans le temps, vivait là-haut et refusait tout, le téléphone, le tracteur et même l’électricité.
– Non mais, quand même, en ce moment il y a des virus partout. Regarde les chênes du côté de Cauterets, ils ont la maladie de l’encre, et les pins, ils deviennent rouges, on n’est qu’en janvier et ils sont déjà cuits.
– C’est pas des virus mais des scolytes, lâcha Alexandre avec un peu de dédain, soudain pressé de rentrer chez lui.
Avant de se coucher, Alexandre faisait toujours un tour le long des prés. Ce soir-là, il poussa jusqu’aux champs de Crayssac où paissaient ses vaches.
L’hiver, au travers des branches nues, on voyait des tas de petites lumières au loin. Du haut des collines il avait la sensation d’être en pleine mer et de longer un rivage. Aux Bertranges, depuis le nouveau millénaire les étoiles n’étaient plus uniquement dans le ciel. En face scintillaient les éclats de feu des éoliennes, leurs balisages clignotants étaient synchronisés comme un rituel. Ces points rouges perturbaient davantage que le bruit de fond des trois sœurs, semblable à la rumeur d’un barrage ou de la rivière un peu plus bas, qui bruissait de moins en moins au fil des années. Plus loin encore, on discernait des sortes de minuscules fanions, c’étaient les phares et les lumignons des semi-remorques qui fonçaient là-bas sur le viaduc de l’autoroute, à cinq bons kilomètres. Plus au nord, quand le temps était clair et l’air humide, on pouvait voir une couronne de lumière monter dans la nuit. Ce soir, on distinguait parfaitement ce halo, sans pour autant apercevoir le moindre bâtiment, la gare de péage était encaissée dans un repli au creux des collines.
Au-dessus de la ferme, la lune n’était pas encore levée. Dans le triangle noir, les étoiles se confondaient aux lumières clignotantes qui filaient en ligne droite, celles des avions qui partaient vers le sud. Il y en avait de plus en plus, jour et nuit le ciel en était plein. Alexandre se représentait ces voyageurs dans leur tube de lumière, des cargaisons de dépaysés qui se jouaient des latitudes et enjambaient les continents. Il marchait doucement, fasciné par ce silence agissant des choses, dépaysé par tous ces signaux qui lui parlaient d’ailleurs.
Lorsqu’il approcha de la clôture, les vaches ne bougèrent pas, elles n’étaient pas regroupées, signe de confiance. Il sortit sa lampe et balaya le champ, les bêtes le toisaient avec une incrédulité fâchée, comme si elles le questionnaient sur ce monde-là. Les vaches ne regardent jamais le ciel, à croire qu’il les indiffère, elles ne relèvent pas la tête sinon pour grappiller des feuilles, et ne se soucient pas davantage des renards qui rôdent dans la nuit. Soudain il les trouva fragiles, ses bêtes, vulnérables comme jamais. Son père ne cessait de rabâcher qu’il suffirait d’un blaireau ou d’un errant contaminé pour que le troupeau soit en danger. Selon lui, le pire, c’était bien les blaireaux, ils erraient dans l’obscurité comme des poivrots en goguette et se battaient parfois jusqu’au sang, après quoi ils se calfeutraient dans leur terrier et se refilaient des virus, des sales bêtes, vraiment. La vérité, c’était que depuis qu’il était dans le maraîchage, le vieil homme avait pris les animaux en grippe, après avoir passé sa vie à en élever, il n’en retenait que les douleurs, les inconvénients et ces épidémies sans fin. La grippe aviaire avait même poussé la mère à arrêter les poules, son mari l’avait convaincue que tôt ou tard les oiseaux finiraient par nous la refiler et que les mammifères en feraient les frais. Pourtant, jamais elle n’aurait imaginé acheter un jour des œufs dans un magasin.
Un vent agita les branches, redonnant une teinte hivernale à la nuit, bizarrement les éoliennes ne tournaient toujours pas. Il les savait étranges mais ne s’en mêlait pas. Au moment du partage il avait dû céder quelques terres à ses sœurs et elles y avaient fait dresser ces engins. À partir du nouveau siècle tout s’était enchaîné, Caroline, Agathe et Vanessa avaient profité de l’obsession du gouvernement Jospin pour l’éolien. Il y avait eu des flopées d’incitations avantageuses. Comme en Allemagne et au Danemark, les prix de l’électricité avaient été garantis, une vraie mine d’or pour ces territoires à bout de souffle.
Dans les campagnes, des sociétés venues de partout avaient prospecté sans complexe. Des costumés proposaient d’avancer des grosses sommes en liquide, convaincus que ce genre d’arguments parlerait aux paysans. La ruée vers le vent devint un casino à ciel ouvert, un loto qui ne devait faire que des gagnants.
Ses sœurs signèrent pour vingt ans. Ces trois éoliennes de deux mégawatts, hautes de quatre-vingts mètres sans compter les pales, produisaient l’énergie nécessaire à une ville de huit mille habitants et rapportaient une manne de vingt mille euros par an, ce qui sur vingt ans faisait une sacrée somme.
Reste que ce fut quelque chose d’installer ces engins, un chantier qu’Alexandre avait suivi de loin. La seule fois où il était allé voir de plus près, ce fut quand arrivèrent les pales de cinquante mètres de long, des monstres inertes sur des semi-remorques interminables, pareils à des mammifères marins attendant qu’on les remette à l’eau. Ça semblait fou, ce cortège, ajouté à ces sphères de béton immenses qu’ils enfouissaient sous terre, d’autant qu’un jour il faudrait peut-être tout dégager pour remettre les terres en l’état, mais rien de tout ça n’était son affaire, pas plus ses sœurs que leurs éoliennes.
Samedi 1er janvier 2000
En ce premier matin de l’an 2000, les superstitieux s’en étaient donné à cœur joie, le fameux bug tant redouté n’avait pas eu lieu, le monde entier l’avait désamorcé à coups de milliards, en revanche un black-out terrible avait plongé la France dans le noir et le froid. Ce nouveau millénaire présentait des airs de fin du monde. Des millions d’arbres étaient couchés au sol, comme soufflés par une explosion nucléaire, un peu partout dans le pays des bâtiments s’étaient retrouvés à terre. Le passage à l’an 2000 était à l’opposé de l’idée qu’on s’en faisait depuis des décennies. Aux Bertranges, cinq jours après la tempête l’électricité n’était toujours pas rétablie. À cause des pylônes déchiquetés des millions de foyers et d’industries se trouvaient toujours dans l’obscurité.
Dans la foulée des tempêtes Lothar et Martin, des pluies torrentielles s’étaient abattues sur les reliefs, provoquant des glissements de terrain et coupant les routes, ce qui rendait les accès encore plus difficiles pour les secours. Pour essayer de réalimenter les maisons les plus isolées, les équipes d’EDF allaient jusqu’à suspendre les fils électriques aux arbres. Les deux cataclysmes avaient mis à terre un quart du réseau d’électricité du pays et, déjà, on disait qu’il faudrait vingt ans pour assurer sa sécurisation et que cela coûterait des millions d’heures de travail et des dizaines de milliards.
Ils s’étaient tous rapatriés à la vieille ferme, parce que en bas chez les parents, sans plus de pompe ni de moteur électrique, la chaudière ne marchait plus.
Caroline, Agathe et Vanessa avaient retrouvé tout naturellement leur chambre et les parents la leur. Lucienne, la grand-mère, s’était installée dans celle d’Alexandre qui lui s’était rabattu sur le canapé du salon. Ils eurent tous l’impression de redécouvrir ces murs pourtant si familiers, cette bâtisse séculaire que leur fils occupait seul depuis déjà dix ans, cette trêve des confiseurs prenait la couleur d’un voyage dans le temps.
Ils retrouvèrent les odeurs de feu de bois et les lampes de poche à piles plates, ressortirent de la grange les antiques lampes-tempête qui y dormaient depuis cinquante ans. On renoua avec l’odeur d’alcool à brûler. Pour les quatre petits-enfants c’était d’un exotisme inouï, ils vivaient comme un jeu de se caler dans les pas de l’enfance de leurs mères. Caroline, Agathe et Vanessa ne cessaient d’évoquer des souvenirs, les parents en faisaient autant, les gamins excités posaient des tas de questions, ils découvraient que leurs parents avaient, eux aussi, été un jour des enfants.
Pendant les repas, Alexandre endurait ces conversations comme des séances de diapositives. Ce qui le blessait, c’était que ses sœurs se moquaient de tout, du carrelage vert anis de la salle de bains, des placards de la cuisine, de cette décoration inchangée depuis les années soixante-dix.
Alors il restait dehors la plupart du temps. Il n’en revenait pas du spectacle.
L’ancienne stabulation et les granges d’autrefois avaient tenu, elles étaient même intactes. En revanche, l’immense charpente en bois et les panneaux en lamellé-collé fraîchement posés avaient été soufflés. Les longues poutres soi-disant indestructibles et les toitures en fibrociment s’étaient envolées et gisaient sur le sol, éparpillées sur plus de cent mètres. Quelquefois, il avait le sentiment d’entendre le rire de Crayssac, comme si son vieux voisin décédé lui murmurait que c’était une chance, que cette tempête le libérait de l’engrenage infernal dans lequel il s’était engagé. Fini le bâtiment de quatre-vingts mètres pour les broutards, fini le chantier d’engraissement de deux cents têtes de bétail, cette grande ferme moderne dont au fond il ne voulait pas. Il faudrait repartir de zéro, acheter une vingtaine de génisses de race rustique et tout recommencer. Avoir moins de bêtes et travailler à l’herbe, peut-être même en bio, mais surtout ne plus subir ces montagnes de factures d’aliments extérieurs et cette paperasse qui le rendait fou. «Ce qui te sauvera, c’est moins les prix du bio que la baisse de tes charges. Moins d’aliments, moins de frais de véto, moins de coûts mécaniques, tes charges devraient fondre et tes classeurs aussi.» Voilà ce que le vieux Crayssac lui aurait dit s’il vivait encore.
Quant aux parents, il n’osaient pas affirmer que tout aurait été tellement plus simple si leurs filles étaient restées vivre ici. S’ils voyaient bien que le couple de Caroline battait de l’aile, que par moments avec Philippe ils ne se disaient pas un mot, celle qui leur causait le plus souci c’était Agathe. Greg était son associé en plus d’être son mari, si bien que c’était elle qui assumait la gérance de leurs boutiques de vêtements. En cas de pépin, ce serait encore elle qui prendrait tous les coups. Ils avaient déjà revendu un magasin en centre-ville, et les deux autres n’allaient pas mieux. Greg parlait de rebondir dans la restauration, parce que là au moins les Chinois ne viendraient pas les concurrencer. Quant à Vanessa, elle vivait seule et se sentait comme chez elle à Paris, alors que ce n’était guère plus reluisant, la publicité était en crise, fini le temps où l’on dépensait des sommes folles pour filmer des tranches de faux jambon sur fond de nature tranquille, bientôt le numérique permettrait de recréer tous les décors pour trois fois rien.
En tant que photographe elle risquait ni plus ni moins de se faire piquer son boulot par des ordinateurs. Pourtant, elle parlait d’une opportunité en Californie, ce qui affolait plus encore les parents que ce Paris où ils n’avaient jamais mis les pieds, et semblait tout aussi irréel à leur fils.
Le vieux poste Telefunken d’Alexandre les reliait au monde, une radio à l’antenne télescopique qui captait les ondes courtes et marchait à piles. Ce fut dans des grésillements d’après-guerre qu’ils apprirent que Versailles était à terre, peut-être pas le château mais le parc, les chênes tricentenaires qui avaient connu Marie-Antoinette étaient tombés, décapités eux aussi, l’Histoire n’avait pas résisté à ce coup de folie de la nature. En regardant vers l’ouest, on voyait la fermette de Crayssac, avec son chêne et son noyer, là-bas tout était intact.
C’est la tempête de décembre 1999 qui avait décidé de la vie d’Alexandre, parce que en plus de balayer les bâtiments de sa ferme géante, elle avait soufflé l’idée des éoliennes à ses sœurs. Dans ce réveillon de l’an 2000 tant fantasmé, ce changement de siècle et de millénaire fêté à la bougie, il aurait fallu voir un signe: cette nouvelle ère porteuse de progrès et de paix ne tiendrait peut-être pas toutes ses promesses.
Samedi 1er février 2020
Quand il roulait vers la Reviva, Alexandre ne savait jamais si Constanze serait seule ou avec des invités. En fonction des saisons et des projets en cours, des scientifiques séjournaient dans sa réserve biologique. S’il préférait se retrouver en tête à tête avec elle, il aimait aussi y rencontrer des passionnés qui lui parlaient de botanique, de faune, de la texture des nuages ou de l’intimité des insectes, tous venus là pour ausculter ce coin de forêt bien à distance des humains. Cela donnait lieu à des tablées animées et, même lorsque ces visiteurs n’étaient pas français, on réussissait à se comprendre malgré tout.
Un univers végétal sans route ni maison, sans ferme ni terres arables, seulement de grands arbres et des reliefs rocheux, un monde encore plus sauvage qu’aux Bertranges.
Constanze était la conservatrice de la réserve, cinq cents hectares qu’elle régissait avec l’appui de l’Office national des forêts et du ministère de l’Environnement. Elle avait quitté l’Inde et les missions humanitaires à la suite de la disparition de sa fille. Depuis, elle ne se voyait pas vivre ailleurs qu’ici, ancrée dans la certitude et la sensation d’être loin de tout. Depuis près de vingt ans elle régnait sur ce domaine enclavé entre le sud du plateau de Millevaches et la vallée de la Cère. Il n’y avait pas d’autre construction que cette grande baraque en bois au cœur de la réserve, un bâtiment en pin de trois cents mètres carrés dont les pilotis surplombaient les gorges, au-dessus de la rivière.
À la suite de la tempête de 1999, un consortium d’universitaires européens avait racheté avec l’aide de la région et à peu de frais des exploitations forestières en partie dévastées, des terres redevenues vierges. Dans ce monde d’après la catastrophe, les arbres encore debout se mélangeaient à un mikado de troncs morts et de chablis, le projet était donc de laisser toute une zone forestière en libre évolution. La réserve n’était accessible qu’à des scientifiques, ils y suivaient la restauration naturelle des étendues ravagées par les éléments afin de comprendre comment la nature se recompose d’elle-même, d’étudier quelles essences prennent le dessus, d’analyser au plus près l’impact du changement climatique et le fonctionnement naturel des écosystèmes dans un périmètre sans présence humaine. En plus d’être accidentée, la zone était enclavée, nul randonneur ni chasseur ne s’y aventurait.
Après la double tempête de 1999, la France s’était découverte en retard sur la protection des espèces et des habitats naturels, la Commission européenne lui en avait fait le reproche. Profitant des nouvelles directives Natura 2000, Constanze s’était lancée. Le long bâtiment offrait un confort rudimentaire, elle y vivait hors du monde, un nomadisme sédentaire qui lui allait bien. La Reviva, c’était bien plus qu’un projet de vie, car l’échéance nécessaire pour estimer sa réussite était de l’ordre de quatre ou cinq siècles.
– Je vous dis que demain les jardins grignoteront les villes.
– Chez nous au Danemark, ça a déjà commencé. En plus des jardinières de balcon, on a des potagers sur les toits et des cultures verticales, avec l’hydroponie on n’a plus besoin de terre, on cultive le long des murs.
– C’est ce que je vous dis, la nature colonisera les villes !
Alexandre les écoutait avec incrédulité et fascination, d’autant que ces deux-là lui semblaient légitimes pour décrire l’avenir. Ugo était ingénieur, sa spécialité, c’était la vie des sols, tandis que Johann s’intéressait aux petites bêtes. Il passait sa vie à observer la pyrale, les scolytes et les chenilles, ces infimes destructeurs des forêts décuplés par le changement climatique.
Constanze avait préparé pour le dîner une tourte de pommes de terre, avec les patates et le lard qu’Alexandre avait apportés. C’est lui qui la sortit du four et la posa, brûlante, dans un grand plat en grès. La longue table qui trônait dans ce réfectoire immense était en chêne, on aurait pu se croire au fin fond du Canada ou dans les montagnes Rocheuses. Constanze basculait du statut de conservatrice en chef à celui de femme reléguée aux tâches ménagères. En la voyant se lever, Alexandre lui embraya le pas pour lui filer un coup de main en cuisine, un réflexe que les autres n’avaient pas toujours.
Ils sortirent ensuite tous les quatre sur la terrasse qui surplombait les gorges, Johann et Ugo partagèrent l’herbe douce qu’ils avaient ramenée. Même si elle ne fumait plus, Constanze en prit quelques taffes, mais Alexandre estimait avoir passé l’âge de tirer sur un joint, ce rituel faussement communautaire lui semblait réservé à l’adolescence, en tout cas à la jeunesse, et jeune il ne l’était plus. Il ne voulait plus l’être. Il assumait pleinement ses cinquante-huit ans et se sentait d’une tout autre génération. Constanze elle, échappait au temps, elle restait mince avec ses longs cheveux, un corps musculeux et cette tonicité propres aux animaux sauvages. Son visage poli par deux décennies d’air pur avait même gagné en lumière, juste sous ses yeux de fines rides parfaitement symétriques soulignaient son regard bleu, sa crinière blonde avait gardé sa majesté. Sans la voir inchangée, Alexandre la regardait toujours avec une fascination un peu distante. Elle continuait à l’impressionner par cette souveraine assurance qu’elle dégageait, cet équilibre avec lequel elle semblait s’imposer au monde, déstabilisée par rien. Depuis qu’elle vivait là, elle ne cessait d’arpenter la forêt, se livrant à des évaluations périodiques. Le soir elle croulait sous les tâches administratives. La mutualisation des expériences entre les différentes réserves européennes l’obligeait à produire toute sorte de comptes rendus, si bien qu’elle sortait rarement d’ici, pour ainsi dire elle y passait sa vie.
Le lendemain, ils se levèrent tôt, Alexandre décida de rester un peu et de les accompagner le long des gorges pour faire des prélèvements. Pour descendre vers la rivière, il fallait se faufiler entre les arbres, une fois en bas on se sentait au cœur d’une cathédrale à ciel ouvert. Certains trouvaient que ça ressemblait à une vallée perdue du Sri Lanka ou de La Réunion, Alexandre voulait bien le croire. Ces arbres qui s’élançaient depuis la déclive minérale, cette roche rouge sous les résineux qui visaient le ciel, c’était comme un ailleurs définitif. Au fond des gorges, une eau tumultueuse se débinait dans une forme d’urgence, elle répondait sans fin à l’appel de la pente et filait irriguer les terres loin de là, des sols arables qui n’attendaient qu’elle pour que le monde ait un lendemain.
Ce matin-là, Johann menait les opérations. Pour lui l’entomologiste, cette fois c’était officiel, le frelon asiatique avait colonisé l’ensemble du territoire, depuis le début de l’année plus aucune zone n’était épargnée. Les recoupements d’informations avaient permis de mesurer son expansion, et cet inventaire quasi exhaustif des nids de frelons, mis en ligne par le Muséum d’histoire naturelle, donnait la possibilité de suivre au jour le jour l’avancée de l’ennemi. Alexandre était fasciné par la précision avec laquelle Johann et Ugo lui décrivaient la progression de ces insectes comme des historiens le feraient d’une armée napoléonienne. Le plus saisissant, c’était que les tout premiers frelons venus d’Asie avaient atterri non loin d’ici quinze ans auparavant. Il avait suffi d’un nid enfoui dans des poteries venues de Chine et livrées dans le Lot-et-Garonne… Un seul spécimen avait permis l’explosion exponentielle du parasite.
Sous un ciel menaçant, ils restaient groupés au bord de la rivière, dominés par ces roches coiffées d’arbres fiers. À les voir depuis tout là-haut, on aurait dit quatre êtres minuscules piégés dans l’antre d’une créature vorace ou dans une mâchoire prête à se refermer.
Dans ces moments-là, Constanze et Alexandre avaient le réflexe de se coller l’un à l’autre, comme s’ils reproduisaient l’élan de leur tout premier soir trente ans auparavant, dans les collines du Gers, puis il y avait eu des séparations et des retrouvailles, faites d’étreintes sur les quais de gare ou dans les halls d’aéroport.
Des moments suspendus avant de se quitter pendant des mois ou des années. Se rejoindre ainsi par les corps, c’était une façon de cautériser les blessures de ces années passées sans se voir. Une fois Constanze revenue en France, ils avaient eu la prudence de ne pas constamment vivre ensemble, de ne pas se compromettre dans trop d’habitudes, de préserver l’équilibre qui les liait, cette attraction qui fait que la Lune et la Terre s’épousent par phases puis s’éloignent.
Sans Constanze, Alexandre flotterait sans ancrage, sans autre repère que cette terre qu’il travaille et qui le retient.
Johann et Ugo scrutaient les fissures d’une roche exposée au sud, ils y avaient repéré la cache d’un frelon. L’hiver étant doux, les femelles quittaient déjà leur hibernation avec le projet de bien vite créer de nouveaux nids ailleurs.
Ces survivantes solitaires repartiraient de zéro, une par une, elles iraient conquérir d’autres territoires.
Johann expliquait que les colonies de frelons se fondaient sur les rescapés de l’hiver. Pour éradiquer le fléau, l’idéal aurait été de les contenir dès maintenant, de les pister un à un. Mais il n’était pas là pour ça. Son affaire à lui, c’était de repérer quelques-uns de ces insectes et de les observer dans tout le processus de reproduction. Ils ne tuèrent donc pas cette femelle qu’ils suivaient du regard, c’est le paradoxe d’une réserve, on y laisse proliférer les destructeurs.
– Tout de même, tu ne crois pas que… ?
– Alexandre, mon rôle c’est pas de tuer des insectes, mais de comprendre comment ils vivent.
– D’accord, mais ce frelon-là, il détruira des abeilles, des mouches, des papillons, des araignées, sans parler de tous les pièges que les gens bricolent et qui massacrent les coccinelles, les guêpes et tout le reste. Par la faute de ce seul frelon-là, des milliers d’insectes vont disparaître !
– Je ne tue personne, moi.
Johann et Ugo misaient sur un rééquilibrage spontané de la nature, ils en étaient à ce niveau d’optimisme et de bienveillance, et ils ne doutaient pas que le réchauffement climatique ferait en sorte que les rapaces migrateurs ne partent plus l’hiver et se nourrissent des larves de tous ces frelons-là.
Alexandre jeta un œil à Constanze, il savait que le sujet des insectes touchait en elle quelque chose d’essentiel, ranimant cette douleur qu’il avait voulu faire sienne et dans laquelle une part d’eux-mêmes communiait depuis vingt ans.
Dans la moindre bestiole il voyait un porteur de germes. Constanze avait perdu sa fille à cause d’un diptère de trois milligrammes, l’un de ces moustiques vecteurs de l’encéphalite japonaise l’avait détournée à tout jamais du Gujarat, de l’Himachal Pradesh et de la maternité.
Ils se posèrent sur une plage de cailloux, sortirent des sandwichs et formèrent un cercle. L’envie était grande de faire un feu, ne serait-ce que pour le symbole, mais ici c’était hors de question. Alexandre repéra un frelon qui tournoyait tout autour, attiré par ces parts de tarte aux pommes tout juste déballées. Les autres n’y prêtaient pas attention. Il le vit se poser à moins de deux mètres, sur une pierre, comme s’il le provoquait, lui. D’un grand coup de blouson il aurait pu le tuer, mais Johann et Ugo ne l’auraient pas compris.
Pourtant, ce n’était pas seulement un parasite qui lui faisait face, mais un nouvel ennemi qu’il redoutait chaque fois qu’il s’approchait d’une haie ou débroussaillait sous les arbres, plus qu’un ennemi c’était un tueur, s’ajoutait à cela le risque qu’un veau ou une vache foute un jour le nez dans un nid caché dans un buisson, et qu’il en crève. Tous les ans des hommes et des femmes se faisaient surprendre par un nid dans leur abri de piscine ou dans leur compteur électrique, d’année en année ils s’installaient de plus en plus près du sol, parfaitement cachés, même les enfants ou les chiens couraient de gros dangers.
– Eh bien, tu ne manges pas ?
Constanze lui tendait la dernière part de tarte, tandis que les deux autres servaient le café fumant du Thermos.
– Un sucre ?
– Non, surtout pas.
L’insecte ne bougeait plus. Il fallait qu’il le tue. Il suffirait qu’il neutralise celui-là pour affaiblir les autres, ce Vespa velutina n’était pas seulement son adversaire, mais une menace pour l’humanité.
Une fois remontés vers les chablis, ils traversèrent un terre-plein exposé à l’ouest où gisaient les arbres frappés par la tempête de 1999. Des pins couchés continuaient de vivre à l’horizontale, leurs racines n’ayant pas été rompues, ils s’obstinaient à respirer. Cette zone ressemblait à un grand chaos, alors qu’elle était saine, les sols y étaient protégés par les branchages déchus, la terre était enrichie de la poussière des troncs et de la pluie, des milliers d’insectes, oiseaux et champignons y proliféraient. Ces arbres qui pourrissaient n’en finissaient pas de donner de la vie.
Ils s’arrêtèrent tous les quatre pour écouter les milliards d’organismes qui communiaient en silence. Puis il y eut ce bourdonnement, un vol lourd qui leur fit tendre l’oreille, et d’un geste réflexe, presque malgré lui, Alexandre souleva le blouson qu’il tenait à l’épaule et faucha le frelon d’un grand coup.
Mercredi 5 février 2020
Depuis que le journal de 13 heures avait diffusé ces images de chambres stériles à l’hôpital de Bordeaux, ces chambres à pression négative qu’on réservait aux contaminés, les parents montaient le son plus fort que jamais.
Fredo plaquait ses deux mains sur ses oreilles pour se moquer d’Angèle et Jean.
Faut dire que Fredo était réglé comme une horloge, du moins pour ce qui est du travail, car pour le reste on ne savait pas trop, sinon qu’il menait une vie de bohème et que son ex l’avait mouillé dans tout un tas de trafics. Mais tous les jours à 12 h 55, il enlevait ses bottes pleines de terre et enfilait des chaussons avant de rentrer, il aurait préféré s’en passer mais la mère ne voulait pas, pour elle marcher pieds nus c’était l’assurance d’attraper la mort.
En le voyant se boucher ainsi les oreilles, le père haussa les épaules mais Angèle baissa tout de même un peu le son. Cette pneumonie de Chine, ça remplaçait Les Feux de l’amour, relégué maintenant à pas d’heure, et c’était largement plus prenant. Le JT diffusait maintenant un reportage sur le village de vacances de Carry-le-Rouet, c’est là que les autorités avaient placé en quarantaine les deux cents rapatriés Français de Wuhan, une ville chinoise de plus de onze millions d’habitants dont on n’avait jamais entendu parler.
On ne voyait rien d’autre que les quatre grands cars blancs qui les avaient cueillis à l’aéroport, des cars flambant neufs et escortés par des motards de la police, comme pour des footballeurs de l’équipe de France ou des convois de déchets nucléaires. Des habitants de Carry-le-Rouet se disaient pas trop rassurés de les savoir là ; ces hommes et ces femmes qu’on ne montrait pas et qui avaient fui le brasier ramenaient peut-être des saloperies tapies dans leurs poumons, d’autant que sur les réseaux sociaux des messages affirmaient que leur quarantaine n’était pas respectée correctement, que des chats se baladaient dans ce centre de vacances, des chats vagabonds qui se promenaient aussi dans le village, après avoir été caressés par ces possibles infectés, et même si ces gens-là portaient un masque à longueur de journée, le problème, c’est que les chats eux n’en portaient pas. Un prétendu courrier officiel affirmait que les oiseaux aussi pouvaient l’attraper, ce virus, et que leurs fientes risquaient de le répandre.
Fredo avait toujours trop chaud. Depuis le matin il s’était activé dehors, à semer les radis et les épinards tout en préparant la terre des parcelles du fond, il l’amendait avec du compost de fumier et des tailles de haies. Ces derniers temps, il y allait fort, car si les parents continuaient de travailler pour améliorer leur retraite, la souplesse n’était plus là et ils étaient sans cesse obligés de faire des pauses. Défilèrent des images du marché de Wuhan. Cette halle aux animaux vivants d’où tout serait parti était maintenant fermée à jamais. On avait mangé de tout là-dedans, aussi bien des serpents que des rats ou des peaux d’ânes, et même des louveteaux ou des blaireaux prêts à cuire, le reporter ajouta qu’un gourmet chinois digne de ce nom se vantait de «déguster tout ce qui a quatre pattes sauf les tables, tout ce qui vole sauf les avions, et tout ce qui nage sauf les bateaux…».
Cette énumération les cloua net, la cuillerée de gratin dans la bouche.
– Tu sais, tant qu’Alexandre n’est pas là, tu devrais en profiter pour buter le couple de blaireaux qui traîne là-haut.
Fredo haussa les épaules.
– Je suis sérieux, lui rétorqua le père.
– C’est à cause de la Chine que vous dites ça?
– Non. En Dordogne ils ont déjà abattu mille vaches à cause de la tuberculose.
– Eh bien comme ça le problème est réglé. Vous voyez le mal partout, Jean, la grippe chinoise, les blaireaux de Dordogne, faut se détendre, tout ça c’est la nature !
– T’y connais quoi à la nature, toi ?
– J’y passe ma vie !
– C’est pas parce que tu dors dans une caravane sans roues, et que tu passes ta vie dehors que tu connais la nature, de toute façon aux vaches t’y connais rien, le bétail, c’est fait de chair et de sang, rien à voir avec tes pommes de terre et tes radis.
– Écoutez, là-haut je fais tout comme il me dit, mais pour le reste je touche à rien.
– T’as bien une carabine, pas vrai ?
– Oh, si on devait se mettre à éliminer tout ce qui traîne, alors pourquoi pas buter les renards, les chats sauvages et les chevreuils tant qu’on y est, comme il y en a de plus en plus, on n’en finirait jamais. Il y a même des lynx qui descendent du Massif central, on va tout de même pas tous les tuer !
– Les lynx n’ont jamais refilé la tuberculose à une vache, pas plus que les chats ou les chevreuils, tu vois que t’y connais rien.
Fredo ne répondit pas. Comme souvent il prenait sur lui pour ne pas envenimer les choses, surtout que le père devenait rude depuis qu’il devait se contenter de donner des ordres. Jean vivait mal cette dépendance aux autres, et puis les autres se faisaient de plus en plus rares, il se désolait de ne plus voir leurs petits-enfants ni leurs filles. Une photo d’elles trônait depuis toujours sur le buffet à côté de la télé, les trois sœurs enlacées, tout sourire dans des jupes d’été, se serrant les unes contre les autres pour éviter un jet d’eau. Un cliché de l’adolescence sur lequel Alexandre ne figurait pas, Fredo en avait fait la remarque et les parents lui avaient répondu qu’Alexandre, ils le voyaient tous les jours. Malgré le bulletin météo, Jean continuait sur sa lancée, assurant qu’il y avait trente ans on gazait les renards dans leur terrier et que les blaireaux tombaient en même temps. Mais depuis que les appâts-vaccins avaient éradiqué la rage des renards, la population des blaireaux s’était remise à augmenter.
– Vous n’avez qu’à acheter un cheval !
– Ah bon, parce que les chevaux tuent les blaireaux ?
– Non, mais l’odeur de leur urine les fait fuir.
– C’est une idée de rêveur, ça.
– J’aime mieux être rêveur qu’assassin. Si on vous écoutait, tous ces rapatriés de Carry-le-Rouet, faudrait les buter. »
Extraits
« Tout partait de ce constat: les arbres sont sur terre depuis mille fois plus longtemps que les humains, et pourtant ils commencent tous à souffrir des activités des hommes, bien plus que les humains eux-mêmes. Après deux vagues de chaleur en deux ans, et deux sécheresses cataloguées en catastrophe naturelle, toutes les essences manquaient d’eau. Les bonnes pluies de l’année précédente n’avaient rien réparé, les arbres s’épuisaient à s’hydrater et leurs défenses immunitaires étaient au plus bas, dès lors la moindre attaque de parasites les menaçait, surtout que ces parasites profitaient pleinement du réchauffement climatique et de la mondialisation pour proliférer. Le cercle vicieux était amorcé. » p. 242
« Alexandre était certain d’être dans le vrai, mais jamais personne ne le lui disait, pas même ses vaches, qui trouvaient tout naturel d’avoir chaque jour une parcelle d’herbe neuve où plonger les dents. En voyant ça, il songea que cette Covid était providentielle, elle prouvait qu’il avait eu raison. Ayant repris la ferme en plein cœur de la vache folle, il avait tout de suite mesuré les dangers d’un élevage qui s’affranchissait des archaïsmes du vivant. Tant qu’il travaillerait dans ces collines, une parcelle du monde demeurerait intacte, sinon sauvage. D’ailleurs, depuis que ses sœurs étaient là, dix fois déjà elles lui avaient reproché d’être devenu sauvage. Tout ça parce qu’il était resté vivre là. Parce qu’il n’avait jamais cherché à voyager, à partir, à courir le monde… » p. 273
À propos de l’auteur
Serge Joncour est un écrivain et scénariste français né en 1961 à Paris. Depuis la publication de son premier roman Vu en 1998, il est reconnu pour sa capacité à dépeindre avec finesse les complexités de la nature humaine, les relations amoureuses, et les tensions entre l’homme et la nature. Son écriture mêle à la fois une profonde introspection des personnages et une observation précise des paysages. Chaleur humaine fait suite à Nature Humaine, paru en 2020. (Source: Éditions Albin Michel)
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