Scarlett et Rhett: le retour réussi d’un couple de légende

Par Mathieu Van Overstraeten @matvano

Gone with the wind (Pierre Alary – D’après le roman de Margaret Mitchell – Editions Rue de Sèvres)

En avril 1861, la guerre de Sécession est sur le point d’éclater. Fermement opposés à la volonté du président Lincoln d’abolir l’esclavage dans l’ensemble des Etats-Unis, les fiers Sudistes claquent la porte de l’Union et sont impatients d’en découdre avec les soldats du Nord. « Le Sud se devait de montrer par les armes qu’il ne peut se laisser insulter », s’exclame l’un. « Bien sûr que nous nous battrons! Allons! Un Sudiste doit battre vingt Yankees », renchérit un autre. En attendant, pendant que les esprits s’échauffent, les riches familles bourgeoises d’Atlanta profitent des derniers jours de leur vie confortable, presque comme si de rien n’était. C’est particulièrement vrai pour la jeune Scarlett O’Hara, qui mène une vie de princesse dans sa luxueuse propriété familiale de Tara, située au milieu d’une grande plantation de coton. Depuis que sa maman est décédée, elle se considère un peu comme la maîtresse des lieux. Scarlett n’a encore que seize ans, mais elle a déjà un caractère bien trempé, et prend un malin plaisir à faire tourner en bourrique ses nombreux prétendants. Notamment Charles Hamilton, qui est raide dingue amoureux d’elle et qui ne fait pas beaucoup d’efforts pour le cacher. Mais comme tout le monde ou presque, il ignore que Scarlett est en réalité follement amoureuse d’un certain Ashley Wilkes, un jeune homme de bonne famille épris de littérature et de poésie. Le problème, c’est que Scarlett ne lui a jamais dit qu’elle l’aimait. Du coup, quand elle apprend qu’Ashley s’apprête à se marier avec sa cousine Melanie Hamilton, la soeur de Charles, le coup est rude à encaisser pour elle. Certes, comme le lui rappelle son père, les Wilkes et les Hamilton sont des gens bizarres qui se marient toujours entre cousins, mais rien n’y fait, Scarlett n’accepte pas de renoncer aussi facilement à Ashley. Lors d’une réception aux Douze Chênes, l’une des propriétés voisines, elle profite d’un moment où toutes les jeunes femmes font la sieste pour s’isoler avec Ashley et lui déclarer enfin sa flamme. Mais il n’a pas la réaction espérée et fait comprendre à Scarlett qu’il ne changera pas d’avis, même s’il éprouve des sentiments pour elle. Folle de rage, la demoiselle se met alors dans tous ses états et fait une terrible scène à Ashley. « Je vous haïrai jusqu’à ma mort, misérable lâche », lui lance-t-elle, après lui avoir donné une claque mémorable. Une fois Ashley parti, elle s’empare d’un bibelot et le jette furieusement contre le mur. C’est alors qu’un homme surgit du fauteuil où il était affalé, en se montrant très amusé par la situation et par le tempérament volcanique de la jeune Sudiste. Cet homme s’appelle Rhett Butler. Et il n’a rien raté de la dispute entre Scarlett et Ashley…

C’est ce qu’on appelle un retour inattendu. Plus de 80 ans après la sortie du mythique film « Autant en emporte le vent », qui restera à jamais l’un des plus gros succès de l’histoire du cinéma, le duo de légende formé par Scarlett O’Hara et Rhett Butler brille à nouveau de mille feux. Pour la toute première fois, leur histoire d’amour tumultueuse sur fond de guerre de Sécession fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée, dont le premier des deux tomes vient de paraître aux éditions Rue de Sèvres. Le pari est osé puisqu’on sait que depuis quelques années, le film « Autant en emporte le vent » fait l’objet de nombreuses critiques et controverses. Aux Etats-Unis, des défenseurs des droits des Afro-américains accusent le film de Victor Fleming de faire l’apologie du racisme et de la ségrégation raciale. Ces critiques n’ont pas fait peur à Pierre Alary, l’auteur de cette adaptation BD, qui s’est appuyé davantage sur le roman que sur le film pour nourrir son scénario. On ne le sait pas forcément mais le film, qui est sorti en 1939, s’appuie en effet sur le livre du même nom de Margaret Mitchell, paru trois ans plus tôt, en 1936. Pierre Alary a un vrai don pour adapter des romans en bande dessinée puisque c’est déjà lui qui avait signé les adaptations très réussies de « Mon traître » et « Retour à Killybegs », deux romans de l’écrivain français Sorj Chalandon. La force de sa version de « Gone with the wind » (s’il a dû utiliser le titre original en anglais, c’est parce que le titre « Autant en emporte le vent » appartient aux éditions Gallimard) est de laisser de côté la polémique pour se concentrer sur ce qui fait tout le sel de cette histoire, à savoir ses deux personnages principaux. Scarlett et Rhett sont certes des personnages opportunistes et arrogants, qui tapent souvent sur les nerfs des lecteurs, mais dans le même temps, ils sont également libres et courageux. C’est ce qui les rend particulièrement intéressants et humains, car ils ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais. Au contraire, ils portent en eux toutes les contradictions de l’être humain. Alors qu’autour d’eux, le vieux Sud est en train de s’écrouler, Scarlett et Rhett représentent en quelque sorte le passage à un nouveau monde. En lisant cette adaptation graphique pleine de souffle, on découvre surtout à quel point Scarlett est un personnage féminin magnifique, aussi attachante que détestable. Au début du récit, elle est une gamine pourrie gâtée et colérique, mais au fil des pages, elle révèle un tout autre visage lorsque sa vie se retrouve bouleversée par la guerre de Sécession. Certes, elle perd progressivement ses acquis et sa fortune, mais elle ne baisse jamais les bras et fait preuve d’une force insoupçonnée pour s’en sortir dans un monde en pleine déliquescence. Pleine de souffle, y compris au niveau graphique, cette version BD de « Gone with the wind » est donc l’une des toutes bonnes surprises de ce printemps. Quelle riche idée que de redonner vie à Scarlett et Rhett!