La panique Woke – Alex Mahoudeau

Par Albertebly
Aujourd'hui parlons de : La panique Woke d'Alex Mahoudeau, un essai sorti aux Éditions Textuel en mai 2022.

Nous n'avons jamais trop parlé d'essais et de sciences humaines sur le blog. Durant nos études, ces lectures restaient dans la sphère scolaire (quand on en bouffe à longueur de journée, le soir on est content.es de pouvoir lire de la fiction), mais maintenant que nous sommes sorties des études, lire des sciences humaines et sociales nous manque. Alors on va s'y remettre, et on vous emmènera avec nous sur le chemin (enfin, comme pour la littérature, on ne vous parlera pas de TOUTES nos lectures non plus).

[N.B : Nous ne prétendons pas être spécialistes en Sciences Humaines et Sociales. Dans cet article nous vous donnerons notre point de vue sur le contenu de l'ouvrage dont il sera question. Nous ne visons donc en aucun cas la subjectivité. Mais en même temps, la subjectivité n'est-elle pas un mythe ? ]

Rapide remise en contexte

La récente création en France du mot " wokisme " s'appuie sur le mot " woke ", employé aux États-Unis par les personnes noires afin de désigner l'état d'éveil dans lequel il est nécessaire de se maintenir afin de poursuivre la lutte contre les injustices socio-économiques subies par l'ensemble de la communauté afro-américaine.

Le mot est employé bien avant le XXIème siècle mais ressurgit après l'assassinat de Michael Brown par un policier en 2014, puis après celui de George Floyd, toujours par les forces de l'ordre américaines, en 2020. Le décès de George Floyd entraînera de nombreuses manifestations aux États-Unis menées principalement par le collectif Black Lives Matter (BLM). Ces manifestations ont un retentissement à l'international et soulignent le caractère encore profondément raciste des sociétés occidentales. En France, c'est autour de l'affaire Adama Traoré que le débat sur les violences policières à l'encontre des personnes racisées se cristallise.

Le mot " woke ", employé initialement dans le cadre d'une lutte antiraciste, trouve aujourd'hui son sens détourné en France et son utilisation a explosé autour de la fin de l'année 2021, période à laquelle Jean-Michel Blanquer, alors Ministre de l'Éducation Nationale a désigné les " wokistes " et les " islamo-gauchistes " comme une menace pour l'Université française. Ces évocations du " péril woke " dans la presse font se multiplier les recherches internet comportant le terme " wokisme ", comme on peut le voir simplement grâce à l'outil Google Trend (Google étant le moteur de recherche le plus employé) :

Expression fourre-tout, le " wokisme " est aujourd'hui devenue une façon de désigner de manière péjorative un ensemble de courants de pensées progressistes (luttes antiracistes, féministes, LGBTQ+, etc.). Des courants de pensées appelant de leurs vœux une plus grande justice sociale et qui viendrait bouleverser un ordre bien établi. Rien d'étonnant à ce que les conservateurs et réactionnaires de tous poils lèvent leurs boucliers et hurlent au wokisme/ politiquement correct/ islamo-gauchisme (rayez la mention inutile et dépassée).

Alex Mahoudeau de son côté nous propose une remise en contexte bien plus riche et intéressante en revenant aux " offensives réactionnaires " précédentes, qui donnent son sous-titre à l'ouvrage. Des années Reagan à aujourd'hui, il retrace l'histoire des polémiques s'étant succédé aux États-Unis, des " guerres culturelles " au " politiquement correct " jusqu'au " wokisme ". Le constat peut paraître évident, les mots changent mais le problème dans le fond reste le même, et Alex Mahoudeau d'en conclure : " on a affaire à la réémergence d'un débat ancien qui a connu des mutations multiples, et dans lequel les positions, les accusations comme les arguments sont, en réalité, très stable à travers le temps. "

La panique woke comme panique morale

Après cette re-contextualisation du terme " wokisme " dans un cadre plus large, c'est en désignant la " panique woke " comme une forme de " panique morale " qu'Alex Mahoudeau fonde son essai.

" Théorisé par plusieurs sociologues, le terme de " panique moral ", désigne la façon dont émergent notamment via les médias de masse, des épisodes d'inquiétude collective détachée de la réalité de la menace en question, accompagnés de la diabolisation d'un groupe identifié comme hostile. "La panique woke, Alex Mahoudeau, Éditions Textuel, mai 2022, p. 21.

Sa réflexion se construit de fait autour des cinq grands éléments constitutifs de la panique morale tels qu'ils ont été énoncés par Erich Goode et Nachman Ben-Yehuda : inquiétude, hostilité, consensus, volatilité, exagération. Chacun de ces éléments fait l'objet d'une sous-partie qui nous permet de comprendre plus clairement en quelle mesure la panique suscitée par le prétendu " wokisme " fait figure de " panique morale ". Une panique morale qui, comme l'explique Alex Mahoudeau, est volatile et prendra fin, du jour au lendemain, comme elle a commencé.

Reste que les conséquences de telles formes " d'inquiétude collective " laissent des marques. Dénigrant la parole de groupes sociaux et des communautés défendant une politique progressiste, ces accusations de " wokisme " détournent le débat des véritables questions, d'importance, soulevées par ces communautés, d'une part. Ces questions, sensées, sont tournés en ridicule, résumées à des anecdotes absurdes, supposées illustrer à elle seule toute l'irrationalité des wokes.

D'autre part, cette panique morale disparaîtra pour laisser place aux suivantes, qui pourront se construire sur ses ruines :

" [...] même si le terme " wokisme " venait à disparaître, [...] le terme lui-même, comme ses prédécesseurs, ainsi que les schèmes narratifs conçus autour de lui, demeureront des ressources mobilisables dans la production d'une future nouvelle panique morale. "La panique woke, Alex Mahoudeau, Éditions Textuel, mai 2022, p. 134.

Qui a peur des grands méchants woke ?

S'appuyant sur des études menées par l'IFOP en 2021, Alex Mahoudeau souligne le caractère encore méconnu du " wokisme " auprès de la population française. Lorsque le terme n'est pas totalement inconnu, il est difficile à définir. Preuve que cette problématique n'est pas celle qui préoccupe la majorité des Français mais bien une certaine tranche de la population qui a des raisons de s'inquiéter de personnes militants pour la justice sociale.

Comprenons-nous bien, il ne s'agit pas d'un complot. Mais il nous semble cependant juste d'évoquer la " mise à l'agenda médiatique " du " wokisme " comme le fait l'auteur :

" Les paniques morales ne sont ni " manufacturées par en haut " au service d'une élite monolithique et malveillante, ni un effet de l'irrationalité des foules. Ce sont avant tout des phénomènes politiques caractérisés par la construction de problèmes publics. Ce processus de " mise sur agenda " est habituel dans tous les systèmes politiques : des personnes organisées au sein de groupes d'intérêt, d'associations, de réseaux informels etc., essaient d'alerter sur un phénomène qui les préoccupe. "La panique woke, Alex Mahoudeau, Éditions Textuel, mai 2022, p. 71.

Le reste de l'essai reste assez avare en chiffres, ce qui est tout à fait logique aux vues du fait que peu de recherches ont encore été menées à ce sujet. De fait, cette expression reste encore largement l'apanage de la presse de masse... Mais on espère voir surgir des études universitaires sur ce sujet dans les années à venir.

Dans ce court essai, Alex Mahoudeau propose une première réflexion longue sur un phénomène ultra contemporain. Ne prétendant pas être une étude sociologique, cet essai offre néanmoins un début d'explication sur " le wokisme " qui pourra par la suite nourrir des études quantitatives ou qualitatives plus larges. L'ensemble du texte est facile d'accès, Alex Mahoudeau prenant le temps de redéfinir les concepts dont il fait usage tout en parvenant à réaliser un gros travail de synthèse.
La bibliographie en fin d'ouvrage est riche mais encore majoritairement en langue anglaise, ce qui ne nous a pas empêchés de noter quelques titres... Et notamment d'autres ouvrages publiés dans la même collection. C'était notre première lecture des Petites encyclopédies critiques des Éditions Textuel et ce format nous semble parfait pour avoir une première approche d'un sujet de société. Ce ne sera pas notre dernière lecture dans leur catalogue donc, vous vous en doutez !

Enfin, si vous êtes intéressé.es par le sujet, je vous invite à écouter l'auteur parler de son essai et répondre à des questions de lecteurs et de journalistes par ici :