Les fleurs de l’ombre -Tatiana de Rosnay

Par Ava Fitzgerald
“Les fleurs de l’ombre” de Tatiana de Rosnay est de prime abord un titre surprenant car on découvre un roman d’anticipation mais qui se convertit rapidement en page turner. En tout cas, ce proche futur, déjà palpable, que nous présente Tatiana de Rosnay fait froid dans le dos et je n’avais qu’une envie : dire à Clarissa de prendre les jambes à son cou ! Thème : intelligence artificielle, lieux d’écriture, écrivaine, processus créatif, fragilité, paranoïa, surveillance, Virginia Woolf, Romain Gary, Tatiana de Rosnay.   ☆ Résumé de l’éditeur   “La romancière Clarissa Katsef quitte son mari à la suite d’une découverte qui l’a profondément bouleversée et peine à trouver un nouveau toit. La chance semble tourner lorsqu’elle est admise, contre toute attente, dans la très convoitée résidence pour artistes CASA. Mais est-ce vraiment une chance ? Après quelques jours passés dans son superbe appartement, au huitième étage d’un immeuble ultramoderne, elle éprouve un malaise diffus, le sentiment d’être observée en permanence. Ses nuits sont agitées, des traumatismes passés reviennent la hanter. Qui se cache derrière CASA, projet à visée philanthropique ? Que veut vraiment ce « bienfaiteur » ? Affaiblie par le drame qui a fait imploser son mariage, tenaillée par le doute, Clarissa s’interroge. A-t-elle raison de se méfier ou cède-t-elle à la paranoïa, victime d’une imagination beaucoup trop fertile ?”   ☆ Pourquoi  lire “Les fleurs de l’ombre” de Tatiana de Rosnay   ☆ Pour l’interrogation sur les dérives de l’intelligence artificielle ☆ Pour le lien parallèle tissé avec les lieux d’écriture de Romain Gary et Virginia Woolf   ☆ Mon avis sur “Les fleurs de l’ombre”   Quelle lecture surprenante ! Je m’attendais plutôt à un roman sur le passé et il s’agit en fait d’un roman d’anticipation. Une fois la surprise passée , j’ai accroché très rapidement à l’histoire de Clarissa Katsef, cette romancière blessée par la terrible infidélité de son mari et qui cherche un endroit à elle où elle se sentira suffisamment en sécurité pour y vivre et écrire. Elle qui est très attachée aux lieux qui ont une histoire, va paradoxalement postuler pour intégrer une résidence d’artistes ultra moderne et flambant neuve. Elle décroche un bel appartement au dernier étage de celle-ci avec une vue à couper le souffle sur Paris. Finalement le neuf ce n’est pas plus mal pour recommencer sa vie. Mais très rapidement malgré l’extrême attention qui semble être apportée pour prendre soin des résidents et leur épargner tout souci, Clarissa se sent de plus en plus mal. Elle dort très mal, se sent observée (et son chat lui-même a une attitude étrange et défensive). Pourtant les autres résidents ne semblent pas affectés, à part l’un de ses voisins, Jim Perrier.   Si cet animal n’était pas fou, il devait bien y avoir une présence ici. Quelque chose. Quelqu’un. Elle le sentait, elle aussi.   On suit ainsi Clarissa dans ses pérégrinations intérieures, avec cette horrible suspicion d’être surveillée, voire droguée et manipulée à son insu, qui enfle tandis que refluxent les souvenirs douloureux : la mort de son bébé, la douloureuse infidélité de son deuxième conjoint dont on aura le fin mot qu’à la fin du roman, l’échec de son couple avec Toby. Tout comme Tatiana de Rosnay, la romancière est obsédée par lieux et on la suit dans sa fascination pour les endroits où ont vécu et écrit, Romain Gary (au 108 rue du bac – Paris) et Virginia Woolf (la sereine et bucolique Monk’s house – Rodmell) avec l’interrogation de savoir  : qu’est-ce qu’on peut ressentir dans de tels lieux après le passage de tels êtres ? Chaque chapitre s’ouvre sur une citation de chacun d’entre eux tirée de leur lettre d’adieu. Il n’y avait pas de chagrin ici, aucune douleur. Même si Virginia Woolf, comme Romain Gary, avait choisi de mettre fin à ses jours, elle laissait derrière elle un sillage paisible, un legs de douceur et d’espoir. Clarissa avait compris ce jour-là, sur le lit de la romancière, qu’elle avait besoin  d’exprimer ce rapport aux lieux qui la fascinent depuis toujours, et qui l’avait poussée vers le métier qu’elle exerçait. Après l’épisode lointain de la rue du Bac, et cette étrange rencontre avec Romain Gary, elle avait été à nouveau confrontée à la mémoire des murs, à cette puissance, à ces vibrations qu’elle percevait si profondément et qui exacerbaient sa sensibilité. Elle écrirait, elle le savait ; elle écrirait, pour dissiper sa part d’ombre. Elle avait quitté Monk’s House une nouvelle lumière dans les yeux.     “La chambre à soi” devenue cabanon au fond du jardin où écrivait Virginia Woolf – Monk’s House   Ses pas vont aussi nous mener à la garçonnière mauve que louait son conjoint pour nous y révéler ce que Clarissa peine à accepter. Ou encore à Guétary où vit son rassurant ex conjoint, prof d’anglais à la retraite qui surfe (clin d’œil au père de Tatiana de Rosnay, brillant scientifique et futurologue mais aussi champion de France de surf en 1960), cet endroit étant également le lieu où Tatiana de Rosnay et sa famille passaient leurs vacances. Les fleurs de l’ombre porte deux grandes questions : jusqu’où peut-on accepter que la maison qui est un refuge, “un chez soi” étanche (et on le ressent avec davantage comme tel après cette période de confinements et d’incertitudes) devienne transparente car hyper connectée. J’ai lu avec un certain effroi (“L’inconscient de la maison” – Alberto Eiguer) que pour certains architectes la maison de demain serait une maison “transparente” avec l’idée de “je n’ai rien à cacher”. L’autre grande question étant de savoir si Clarissa est réellement paranoïaque, le jouet d’une imagination trop fertile exacerbée par sa fragilité et sa possible dépression ou si, effectivement cet appartement n’est pas en train tenter de lui pomper ce qu’elle a de plus intime (notamment son processus créatif et la manière dont elle utilise son bilinguisme) pour être copié par l’intelligence artificielle. Tout comme son personnage principal, Tatiana de Rosnay a elle-même écrit ce roman simultanément en anglais et en français, passant de l’un à l’autre au cours de la construction de l’histoire et le roman aborde certaines des spécificités des personnes bilingues : dans quelle langue rêvent-elles, pourquoi décident-elles de privilégier telle langue dans telle situation ou avec tel interlocuteur… C’est très intéressant !   Elle poursuivait son récit sans faire attention à la langue dans laquelle elle écrivait. Elle écrivait, c’était tout. La langue n’avait plus d’importance. Ou plutôt les deux langues avaient leur importance, puisque chacune lui fournissait la phrase, le mot voulus ; et c’était à elle ensuite de veiller à la transposition, de la parfaire, avec un réglage patient et minutieux comme sur un vieux poste de radio, afin d’intercepter la bonne fréquence en anglais comme en français.   “Les fleurs de l’ombre”, explique Tatiana de Rosnay, ce sont ces moments de fragilité, de doute. Ce qui se passe dans notre cerveau quand on a peur, quand on se pose une question, quand on se sent inférieur… Ne vous attendez pas à avoir des réponses à vos questions, ni à découvrir la vérité sur tel ou tel personnage, il va falloir faire avec cette frustration et décider par vous-même ce que vous déciderez de croire.   ☆ Bilan de ma lecture   “Les fleurs de l’ombre” de Tatiana de Rosnay est un livre sur l’intime, la mémoire des murs et ce que devient le monde moderne. Au final c’est une lecture aussi addictive qu’invitant à une vraie réflexion. C’est un court roman mais foisonnant et passionnant ! D’autant que j’imagine que la vision de Tatiana de Rosnay est enrichie des discussions qu’elle doit avoir avec son père à ce sujet. Je suis assez admirative qu’elle ait réussi à mêler aussi habilement l’univers de la littérature et celui de la modernité et qu’il en sorte un récit à la fois si fluide et plein de questions profondes. Faire simple est toujours ce qu’il y a de plus difficile, et elle s’est tirée d’une façon remarquable. Et bien sûr j’ai adoré qu’elle lie ce récit à deux écrivains que j’admire tant : Romain Gary et Virginia Woolf. A lire si vous aimez les récits intimes, les réflexions sur les lieux et nos décisions, si vous interrogez sur le futur ♥♥♥   ☆ A lire aussi – idées lecture   Impossible de s’arrêter à ce roman quand on parle de Tatiana de Rosnay ! Je vous recommande particulièrement deux titres “Manderley for ever” et “Elle s’appelait Sarah”. J’avais aussi lu avec grand plaisir “A l’encre russe” et “L’envers du décor et autres nouvelles” qui raconte des petits bouts de la vie de l’autrice et dont vous pouvez trouver ma chronique sur le blog. En fouillant dans sa bibliographie, j’ai découvert le titre “La mémoire des murs” que j’ai immédiatement commandé pour compléter la lecture de ce titre. Obligée ! J’ai cité plus haut un autre ouvrage que j’ai lu “L’inconscient de la maison” d’Alberto Eiguer, que je n’ai pas forcément trouvé très simple à lire mais qui est très intéressant et qui a visiblement été salué lors de sa parution (on en est à la troisième édition). Alberto Eiguer,  est un psychiatre qui analyse qu’est ce que la maison dans notre inconscient et permet de mieux comprendre les liens à qui nous attachent à une maison notamment dans des situations telles que l’héritage, le déménagement, la construction d’une maison … et les souffrances que cela peut occasionner.   Les thématiques de la mémoire des lieux et de la paranoïa vous parle à vous aussi ?         ACHETER SUR AMAZON / RAKUTEN / LES LIBRAIRES