L'ombre de nos nuits - Gaëlle Josse (entre **** et *****)

Par Philisine Cave

L'ombre de nos nuits décrit la conception de l’œuvre Saint Sébastien soigné par Irène de Georges de la Tour : la recherche des "corps" qui donneront vie à la toile, les affres de la création ressentis par le peintre en mal de reconnaissance royale. Parallèlement, près de quatre siècles plus tard, on suit les mémoires d'une femme contemplative face au tableau exposé dans une salle d'un musée.  

 

L'ombre de nos nuits est certainement le roman de Gaëlle Josse qui montre le plus sa maîtrise du récit et des personnages. 

Plusieurs jours après ma lecture, je reste complètement scotchée par la capacité de l'autrice à distinguer parfaitement les trois narrateurs (George, Laurent son commis et la visiteuse) par la forme (l'italique pour Laurent, l'usage du féminin pour la visiteuse), par les variations du lexique français pour les nuances entre les époques. C'est brillamment réussi et harmonieux. 

Au-delà de l'écriture, il y a aussi le tableau : la pièce fédératrice de tout ce beau monde. Par lui, on découvre le passé amoureux de la visiteuse, le désir de Laurent, le questionnement de George, s'ouvrir sous nos yeux : on y découvre le bonheur d'abord caché, puis à découvert et les difficultés ; on entend les battements de cœur et les inquiétudes, le sentiment d'amour et la jalousie ; on repère le talent de l'artiste, sa minutie à sélectionner les bons protagonistes, son attente aussi du succès escompté. 

L'ombre de nos nuits est une œuvre complète : les dialogues marquent les ruptures, les descriptions plus appuyées au temps de Georges laissent la place aux plus pressées et plus contemporaines de celui de la visiteuse. Le récit aussi varie en fonction de l'époque relatée : les monologues se succèdent, plus nerveux chez la visiteuse, plus artistiques chez Georges, plus idolâtres chez Laurent. Je suis rentrée dans chaque époque, j'ai mis un temps d'adaptation et c'est peut-être la difficulté de ce roman : savoir passer d'un état à un autre. Laurent et Goerges de la Tour rédigent dans une même partie, la visiteuse souvent leur succède.

Une profonde délicatesse se dégage de L'ombre de nos nuits : on y parle de l'art du beau et du divin, on sublime l'amour et on le déconstruit aussi, on envisage l'avenir sous des ciels plus cléments. Chaque histoire vit à côté des deux autres : toutes se côtoient sans se noyer, s'illuminent sans se faire de l'ombre. 

Par l'idée de ma copine Alex, quelques images en tête : un plat fracassé en cuisine qui signale l'immense solitude et le défaut de reconnaissance, un virage bien connu et pourtant mal pris, un émissaire qui se fait attendre, un soldat dont la présence et l'absence perturbent une présomption d'amour.

J'ai tout absolument tout aimé dans ce roman qui allie grâce littéraire, rend hommage aux artistes et à leurs "ombres" (les petites mains toujours présentes pour les copies et les couleurs) et donne une sérieuse envie de contempler les œuvres d'art pour une projection sur nos existences, pour les éclairer d'une certaine façon. Remarquable !

Éditions J'ai lu

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