Un poisson sur la lune · David Vann

Par Marie-Claude Rioux

On peux-tu se dire les vraies affaires? Lire un roman de David Vann n’est jamais une source de réjouissance. C’est lourd, anxiogène, déprimant. J’y reviens toujours, pourtant. Parce qu’il vise droit au centre de la cible. La noirceur qu’il dépeint aveugle par sa lucidité. Et pour moi, la lucidité n’a pas de prix.Relations toxiques, noirceur poisseuse, suicide, violence, rage, armes omniprésentes. David Vann nage toujours dans le même étang. Le malaise généré par ses mots est suffocant. Ce Poisson sur la lune ne fait pas exception.

Jim Vann quitte la solitude de son Alaska pour un bref séjour en Californie. Le plan? Voir sa famille et être sauvé, sans trop y croire. Jim est déterminé. Il veut en finir.Jim a trente-neuf ans et l’allure d’un vieillard. Deux divorces au compteur. Deux jeunes enfants. Des maux de tête constants. Le sexe obsédant.Dentiste par dépit, pêcheur professionnel déçu.Une faillite à lhorizon. Il est bien entouré, pourtant: une famille, des amis, un psy. Ça ne suffit pas. Rien ne saurait suffire. Il est terrible, ce roman. Il est terrible dans sa façon de décortiquer les rouages de la dépression: l’euphorie, la rage, l’apathie, le désespoir, la compulsion. Terrible dans la tension qu’il sous-tend. Ce n’est pas seulement le mal-être de Jim dont il est question. C’est aussi l’histoire d’une famille désemparée, dépassée, impuissante. David Vann bouscule. Il entre dans les intérieurs calfeutrés de lAmérique, explore le désarroi existentiel et les zones les plus noires de la conscience. Chaque fois, cest immanquable, j’en redemande une dose de plus.Ces gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas?Peut-on penser au suicide quand on doit se préoccuper chaque jour de trouver à manger?Un poisson sur la lune, David Vann, trad. Laura Derajinski, Gallmeister, 288 pages, 2019.

★★★