Javier Marías : Un Cœur si blanc

Par Lebouquineur @LBouquineur

Javier Marías, né en 1951 à Madrid, est un écrivain, traducteur, éditeur et journaliste espagnol. Fils du philosophe et sociologue Julián Marías Aguilera (1914-2005) et du professeur et écrivain Dolores Franco Manera (1912-1977), Javier Marías est le neveu du cinéaste Jesús Franco Manera et le cousin du cinéaste Ricardo Franco Rubio (1949-1998). Il passe une partie de son enfance dans le nord-est des Etats-Unis, où son père, interdit d’enseigner dans les universités de l’Espagne franquiste pour cause de divergences idéologiques, donne des conférences près de Boston dans le Massachusetts puis à l’université Yale dans le Connecticut. De retour en Espagne, il obtient en 1968 son baccalauréat puis, diplômé en philosophie et lettres en 1973, il part travailler à Barcelone en tant que conseiller littéraire dans une maison d'édition et publie des nouvelles, écrit des articles sous différents noms d’emprunt pour divers journaux et revues. Un Cœur si blanc  date de 1992.  

Juan, le narrateur, vient d’épouser Luisa. Tous deux sont traducteurs et interprètes. Immédiatement on comprend que Juan est d’un caractère très particulier, toujours à s’interroger sur tout et n’importe quoi, rongé par une interrogation muette qu’on devine être un secret familial qu’il veut et redoute tout autant découvrir…

Dans la famille « Prise de tête » je demande Un Cœur si blanc ! Il est rare de tomber sur un bouquin aussi exaspérant à lire mais plus extraordinaire encore, de le trouver plutôt bien. J’écris « plutôt » car je ne sais pas vraiment. J’en ressors secoué, assommé, saoulé et comme la littérature est sensée nous procurer des émotions, j’en déduis logiquement que c’est un bon roman.

Pour tenter d’élargir le résumé du livre : ça débute par une longue scène de suicide, très réussie d’un point de vue narratif et le bouquin se clôt par la révélation du secret détenu par le père de Juan, avouée à Luisa et  non à son fils, mais qui en fait l’entend d’une pièce où il est caché. Ce final atteint des sommets d’exaspération impatiente pour le lecteur – comme aucun thriller (ce que n’est pas ce livre) de ma connaissance ne l’avait fait jusqu’ici. Entre ces deux séquences, deux très bons passages dont l’un nous fait entrer dans le monde des interprètes des réunions internationales et l’autre où une amie de Juan cherche à rencontrer l’âme sœur par le biais d’un club d’échange de vidéos ; tout le reste n’est qu’un blablabla qui fera fuir les lecteurs novices ou séduira – à la longue – les plus persévérants.   

Tout ce qui réjouira les « pour » et repoussera les « contre » réside dans l’écriture de Javier Marías. Un style extrêmement déroutant (du moins pour ce roman, le seul que je connaisse de l’auteur) : Juan s’interroge sans cesse, le genre analyse proustienne mais en beaucoup moins léger et plus pénible, sur les faits et gestes de ceux qu’il fréquente ou côtoie ; les détails sans intérêt particulier abondent et les phrases alambiquées ou agaçantes (« L’accord s’est produit le fameux soir dont je ne dois plus parler, mais j’en dirai tout de même quelques mots. ») se succèdent avec des répétitions de situations où des personnages différents évoluent. Le lecteur à l’impression de déchiffrer un palimpseste où par transparence se distingue un peu, le texte ancien. Par ailleurs, et là moi je m’en réjouis, le texte est truffé de petites phrases ayant valeur d’aphorismes (« Si personne n’était jamais forcé à rien, le monde s’arrêterait, tout flotterait dans une indétermination globale et continuelle, indéfiniment »).

Les thèmes abordés par l’écrivain tournent autour des secrets dans les couples (faut-il les avouer ou non ?), des non-dits (« ce qu’on allait nous dire au téléphone que nous n’avons pas décroché ne sera jamais dit »), de nos proches que nous ne connaissons pas aussi bien qu’on le croît, mensonges/vérité/soupçons…

Il faudra que j’explore plus avant l’univers de cet écrivain pour m’en faire une idée plus précise, mais plus tard, laissez-moi le temps de digérer ce « truc-là ».