Commode, le mot "crise des réfugiés" occulte le phénomène contemporain des migrations

Par Lucie Cauwe @LucieCauwe

Au Parc Maximilien de Bruxelles, en août 2015, ce sont les sans papiers qui,
les premiers, ont accueilli les réfugiés qui affluaient de toutes parts.


A l'heure où la France, pays dit des droits de l'homme, revoit sans état d'âme sa politique d'immigration par la volonté du président Macron, il est plus qu'urgent et nécessaire d'affronter de face ces questions clivantes. De s'interroger sur les politiques concernant l'accueil menées en Europe. Sur le choix des mots par les gouvernements en place, les glissements sémantiques. En Belgique, et ailleurs aussi sans doute, on est passé du demandeur d'asile au réfugié, puis au migrant qu'il est de bon ton de qualifier d'économique pour encore écorner son statut. Bientôt, on dira un voyageur. Même si son moyen de transport est une barque pourrie qui va couler au milieu de la Méditerranée. Même si, par chance, il est recueilli par un des rares bateaux d'ONG sillonnant encore les eaux internationales pour le sauver et le déposer dans un port sûr après d'infernales attentes.
Depuis 2015, on parle de "crise" des réfugiés. En effet, cette année a connu un accroissement important du nombre de demandeurs d'asile en Europe. Mais il y en avait déjà beaucoup avant. Et il y en a eu énormément après. En rester à l'appellation "crise des réfugiés" est une façon de masquer la réalité et de travestir les faits, nous dit en gros l'important essai collectif "La Crise de l'Accueil. Frontières, Droits, Résistances" dirigé par les trois universitaires français et belge Annalisa Lendaro, Claire Rodier et Youri Lou Vertongen (La Découverte, 320 pages, avril 2019).
Car le mot "crise" implique un temps défini. On a ainsi eu la crise du pétrole en 1993, une autre en 2016, la crise du lait en 2009, la crise des gilets jaunes maintenant. Et à propos des réfugiés, la situation est loin de se régler. Ce n'est donc pas une crise temporaire mais un phénomène contemporain de longue durée. Et il ne convient pas de parler de "crise des réfugiés" mais bien de "crise de l'accueil" au vu des politiques menées en Europe (refus des demandeurs d'asile, ralentissement des procédures, absence de solidarité entre les Etats, cette ancienne clé de voûte de l'Europe). Il est grand temps de réfléchir clairement aux migrations existantes, qu'elles soient politiques ou économiques.
Les dix-huit auteurs de l'essai se sont partagés le travail et nous offrent une somme considérable, pluridisciplinaire, sur la migration hier, aujourd'hui et demain. De quoi répondre à toutes les questions qui se posent à propos des mots qui reviennent régulièrement dans les médias quand ils daignent parler des réfugiés, protection, résistance, Europe, espace Schengen, frontières, Dublin, Frontex... - dommage qu'il n'y ait pas d'index. Le livre va évidemment plus loin que le simple énoncé journalistique des faits. Il explique par exemple pourquoi il y a eu moins d'arrivées de réfugiés à partir de 2016, tout simplement parce qu'ils étaient bloqués plus avant dans leur périple. Merci l'externalisation, en Turquie par exemple, de la surveillance frontalière. Il étudie ce qu'est devenu le "Wir shaffen das!" d'Angela Merkel qui a voulu se démarquer des résistances d'autres états européens.
"La Crise de l'Accueil" remet dans une perspective historique plus large la "crise" de 2015. Ce qu'on réalise surtout, à lire ces pages super intéressantes et complétées d'exemples pris ici et là, c'est combien le régime d'asile européen est inadapté à la réalité actuelle. Comment les différents pays œuvrent à tenter de freiner l'arrivée des primo-arrivants sans que leurs décisions n'aient d'effet sur le phénomène migratoire. Ouvrage de chercheurs en diverses disciplines, le livre recense aussi bien la judiciarisation de l'aide aux migrants (cfr les procès des hébergeurs dans différents pays) que les stratégies de résistance déployées par les citoyens, comme la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés en Belgique, rappelle l'aventure du Parc Maximilien à Bruxelles où les sans papiers furent les premiers à accueillir les réfugiés avant que divers mouvements les rejoignent.
Trois parties articulent les différents textes, le plan historique, les droits des migrants, l'adaptation des acteurs concernés. Elles amènent à une conclusion sans appel: la non-sanction de l'irrespect des droits des personnes étrangères au nom de la politique migratoire permet aux Etats de rendre les droits universels ineffectifs et d'organiser leur impunité.
Largement illustré d'exemples, cet ouvrage offre un point de vue très complet sur la migration en Europe aujourd'hui. Appelant clairement un chat un chat, il pointe tous les manquements et lacunes et prévient de ce qui va arriver et n'est jamais clairement dit nulle part. Car on n'empêchera jamais un parent de mettre son enfant sur un bateau traversant dangereusement la Méditerranée s'il sait que les dangers possibles sont moins grands que les dangers à rester sur place.
Pour découvrir le sommaire, la passionnante introduction et les auteurs de "La Crise de l'Accueil", c'est ici.
Vendredi 27/09 à Bruxelles
Une présentation du livre "La Crise de l'Accueil. Frontières, Droits, Résistances", assortie d'une rencontre-débat modérée par Francoise Nice, aura lieu ce vendredi 27 septembre à 20h15 à l'UPJB (Rue de la Victoire, 61, 1060 Bruxelles, 02 537 82 45, info@upjb.be, 6 euros, 4 euros (membres), 2 euros (réduit)).
Intervenants: Adriana Costa Santos (porte-parole de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés Bruxelles), Serge Guy Alain Bagamboula (porte-parole de la Coordination des sans-papiers de Belgique), Pierre Verbeeren (directeur de Médecins Du Monde Belgique et co-auteur (avec François Gemenne) de l'ouvrage "Au delà des frontières. Pour une justice migratoire" (ed. Liberté j'écris ton nom), Youri Lou Vertongen (chercheur doctorant FNRS, co-directeur de l'ouvrage)