"Ah ! Par les dieux ! J'aurais dû m'en douter ! (...) Tu es toujours aussi doué pour te mettre dans la merde, mon garçon".

Par Christophe
ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UN CYCLE.
- Le billet sur "Rois du monde, tome 1 : Même pas mort" (désormais disponible chez Folio).
- Le billet sur "Rois du monde, tome 2 : Chasse Royale I" (désormais disponible chez Folio).
- Le billet sur "Rois du monde, tome 3 : Chasse Royale II" (désormais disponible chez Folio).
Le garçon si doué pour se fourrer dans les ennuis (oui, je suis poli), c'est Bellovèse, personnage central de "Rois du monde", le cycle celte de Jean-Philippe Jaworski. Un guerrier dont l'existence ne cesse de devenir plus compliquée et plus instable à chaque nouveau tome. Sur un plan personnel, sur le plan de la famille et même plus largement, sur le plan du clan. Le jeune homme est de plus en plus isolé au milieu des siens et sa réputation est loin d'être au beau fixe, car de plus en plus de personnes verraient bien en lui un traître... Pour ce quatrième tome, "Chasse Royale III" (en grand format aux Moutons électriques), il espère rentrer chez lui. Mais le destin pourrait bien lui être encore contraire et les aspirations à vivre en paix devront attendre... Un nouveau tome encore une fois fort belliqueux, traversé par un mystère : mais où est donc passé Ambigat ?

Après avoir fui Aballo et convaincu Cictovanos d'embrasser sa cause, Bellovèse a décidé de rentrer chez lui, à Rigomagos, de retrouver sa famille pour la mettre à l'abri de possibles représailles. Mais lorsqu'il arrive en vue de sa maison, il constate avec désappointement que d'autres sont arrivés avant lui, et en particulier ces maudits Eduens.
Et ils font vraiment comme s'ils étaient chez eux, avec une confiance excessive par ces temps troublés : aucune sentinelle postée autour de la maison. Une absence que Bellovèse et ses alliés espèrent bien mettre à profit pour reprendre les lieux par la force. En espérant que la maison était vide lorsque les Eduens l'ont envahie...
L'effet de surprise joue parfaitement et, après un féroce combat, Bellovèse parvient à reconquérir sa maison. Heureusement, Senniola n'était pas revenue du Gué d'Avara après y avoir laissé leurs filles. Mais, désormais, ce lieu est comme un sanctuaire profané. Alors, avant de reprendre la route, Bellovèse met le feu à cette maison riche de tant de souvenirs...
Et le convoi, grossi par le bétail de Bellovèse qu'il n'a pas laissé derrière lui, s'ébranle, direction la forteresse royale, dans un territoire biturige où l'on risque à tout instant de croiser des ennemis ou des pillards ou les deux à la fois. Un parcours semé d'embûches, mais ces hommes sont prêts aussi bien à se battre qu'à marchander avec ceux qu'ils croiseront...
Tant bien que mal, ils gagnent les abords d'Avara où les attendent de nouvelles mauvaises surprises... En effet, l'ennemi est déjà aux portes de la forteresse et le siège se prépare. Bellovèse va devoir la jouer fine. D'abord pour franchir les lignes ennemies, mais sans doute aussi pour qu'on accepte de lui ouvrir les portes...
Depuis ces récents... exploits, il le sait, il n'est plus vraiment le bienvenu nulle part... Tout le monde se méfie de lui, il risque bien d'être rapidement précédé par une réputation de traître. Mais lui sait où il veut aller. Il sait qu'il doit entrer à Avara, où se trouve sa famille. Et où se trouve le roi Ambigat, son oncle...
Enfin, où devrait se trouver le roi Ambigat, son oncle... Car, et ce n'est pas la moindre des surprises pour Bellovèse : personne à l'intérieur de la forteresse d'Avara ne semble savoir où est passé le roi ! Et vu l'afflux de troupes à l'extérieur, il semble que ses ennemis ne soient pas non plus au courant de son absence, puisqu'ils sont venus pour lui...
Voilà un quatrième tome (enfin, ce n'est pas tout à fait ça, mais n'entrons pas dans les débats sur le découpage de ce cycle, s'il vous plaît !) qui retrouve une veine guerrière des plus musclées. Dans un royaume biturige sens dessus dessous, proche de s'effondrer, il n'y a plus guère autre chose à faire que se battre, pour passer son chemin ou défendre ses biens. Son pouvoir...
Les Bituriges... Les Rois du monde, puisque telle est la signification de ce nom, sont mal en point, désormais. Et si la disparition inexpliquée d'Ambigat n'est pas encore un problème, étant donné le siège qui se prépare, elle pourrait rapidement le devenir. Mais pour l'heure, son absence pourrait aussi constituer un atout, à condition d'oublier les différends personnels pour lutter contre les Eduens.
Pour Bellovèse, la période n'est vraiment pas idéale : un vulgaire fuyard, voilà ce qu'il est devenu, en totale rupture de ban. Désormais sans maison, sans nouvelle des siens, redoutant à chaque instant de croiser un de ceux qu'il s'est mis à dos dans son périple... Bien sûr, il peut compter sur ses fidèles amis, Drucco, Mapillos, Cictovanos et ses Insubres, sans oublier l'étrange et inquiétante Sacrila...
Un quarteron, et pas des plus reluisants, en tout cas peu digne du neveu d'Ambigat. Mais au moins, ceux-là sont dignes de confiance, ce qui n'est pas vraiment le cas de tout le monde (et réciproquement). Tenez, ceux qui tiennent le gué d'Avara, par exemple, eh bien beaucoup ne sont pas heureux de voir Bellovèse à l'entrée...
Il va falloir au jeune guerrier des trésors de ruse et d'énergie pour parvenir à ses fins et être accepté au sein de la forteresse. Se battre contre les uns, les autres, tromper son monde, trouver les mots justes et croiser les doigts pour ne pas se retrouver coincé entre les deux camps belligérants, et même carrément sous leurs flèches...
Malgré tout, Bellovèse reste un personnage au combien charismatique, courageux et même parfois complètement inconscient, sans doute parce que, dans sa position, il n'a plus grand-chose à perdre. Un guerrier hors-pair, comme tous ceux qui l'entourent. Et un homme qui reste quoi qu'il se passe et quoi qu'il ait provoqué, un véritable chef de guerre.
Sans doute pas suffisant pour renverser une situation des plus compromises, mais au moins pour retarder le plus longtemps possible l'échéance. Et espérer que le sort sera favorable... Dans ce domaine, Bellovèse semble aussi doué que pour se... mettre dans la merde, oui, on y revient... Un sacré veinard, ce Bellovèse, si l'on excepte qu'il a presque tout perdu et que tout le monde se défie de lui...
Bellovèse se sait déjà apatride, ou presque. Plus encore lorsqu'il laisse derrière lui les ruines fumantes de ce qui fut sa maison, son domaine... Encore de nouvelles attaches qu'il coupe, de nouvelles racines qui cèdent. "Désormais, quel sera mon pays ?", se demande-t-il, nous renvoyant à cette scène d'ouverture de "Même pas mort" qui ressemblait fort à un exil...
Jean-Philippe Jaworski nous offre encore une fois quelques mémorables scènes de batailles dans le décor particulier du gué d'Avara. Pour situer l'action, même si, rappelons-le, ce n'est pas forcément le but de l'auteur, qui veut qu'on reçoive la Gaule celte comme un véritable univers de fantasy, eh bien disons que Avara se trouve là où la ville de Bourges se dresse de nos jours, et l'Avara est l'Yèvre.
On n'est pas vraiment sur un champ de bataille classique, en tout cas, la situation, le fait qu'on soit sur un gué, et donc avec de l'eau à proximité, tout cela complique les choses. Et puis, il y a cette forteresse, qu'on imagine imposante et pourtant, en ces instants, en situation très délicate... Un étau qui se resserre...
Lorsqu'on ne se bat pas, ce qui représente tout de même une bonne partie du roman, on se dispute, on se provoque, on s'affronte du verbe... Partout où passe Bellovèse, il y a de l'électricité dans l'air, il semble susciter l'inimitié, peut-être les jalousies, de ceux qu'il croise. Il était puissant, il est quasiment déchu, mais il en impose toujours et il reste celui qui a vaincu la mort...
Mais l'heure n'est plus (ou pas encore) aux règlements de comptes personnels... Il faut d'abord trouver un moyen de briser le siège qui se prépare. Et la science guerrière de Bellovèse, sa ruse, son courage, mais aussi les bras de ceux qui l'accompagnent ne seront pas de trop. Ensuite, si Avara résiste, si les Eduens restent à l'extérieur de la forteresse, il sera bien temps de s'expliquer. D'homme à homme.
De plus en plus, Bellovèse se mue en véritable mercenaire, enfin le mot n'est pas tout à fait juste, car le terme de mercenaire sous-entend une rémunération pour ses services. Bellovèse est un électron libre dont l'avenir est chaque jour plus incertain, qui agit de plus en plus pour son propre compte, sa propre survie, aussi.
Et c'est peut-être aussi dans cette errance qu'il devient véritablement un héros, plus encore que lorsqu'il était chef de guerre appelé à régner. Un personnage qui s'est libéré, qui devient un peu plus libre à chaque nouvelle épreuve qu'il surmonte. Mais une liberté cruelle, douloureuse, car elle est synonyme aussi d'isolement, de solitude... Seul contre tous, ou presque...
Je ne vais pas dévoiler ici comment s'achève ce quatrième et avant-dernier tome, mais il ouvre évidemment sur le final de ce cycle. Reste à savoir quelle forme cela prendra, qui l'accompagnera dans cette quête et comment se régleront les problèmes posés. Comment, enfin, se dessinera l'avenir de ce garçon au destin hors norme, qui semble avoir défié les dieux autant que les hommes.
Sa lucidité, dès le début de ce tome, jusqu'aux choix qu'il faits lors du dénouement, a quelque chose de fascinant. Il sait, il sait que son avenir ne se déroulera nulle part au pays biturige. Il sait certainement que s'il veut vivre enfin en paix, ou du moins plus sereinement et sans risque qu'on vienne lui chercher noise, il lui faudra partir.
"Ce n'est qu'un départ. Je reviendrai. Je reviens toujours", dit Bellovèse, sans qu'on sache vraiment sur quel ton il le dit : volonté de rassurer la personne à qui il s'adresse, forfanterie de guerrier ou ironie de celui qui se sait contraint de s'éloigner peut-être définitivement ? C'est probablement le dernier tome qui apportera des réponses...
Le contraste entre le début du cycle et la fin de ce quatrième tome est saisissant. A la fois pour Bellovèse, mais aussi pour le peuple Biturige. De la puissance, la gloire et la confiance, excessive, orgueilleuse, on est passé à une impression de fin de règne, symbolisée par Ambigat et le mystère qui l'entoure, mais aussi par la sensation que le salut de Bellovèse, l'un de ses plus brillants guerriers, est ailleurs...
La plume de Jean-Philippe Jaworski est toujours aussi aiguisé, pour nous faire vivre ces événements comme si on y était. Pour reconstituer aussi des dialogues forts en gueule, où l'on ne parle jamais pour ne rien dire, et surtout pas pour ménager les susceptibilités. On parle dur, on parle vrai, comme si l'on dégainait son glaive et qu'on frappait la lame adverse, on fait des étincelles.
On retrouve dans ce tome un univers très masculin, très viril, dans le verbe comme dans les actes. Et pourtant, il faut signaler l'importance de deux personnages féminins : Sacrila, évidemment, qui a suivi Bellovèse depuis Aballo, et qui conserve une grande partie de son mystère, enfant à la maturité étonnante et aux mots coupants ; et Cassimara, femme de pouvoir dans la tempête.
Une femme forte dans ce contexte si difficile, une situation qui contraste plus fortement encore avec l'absence d'Ambigat, aux relents de lâcheté (tant qu'on n'en sait pas plus, en tout cas). Celle qui doit commander face au siège des Eduens, mais aussi une mère qui voudrait pleurer ses enfants tombés au combat, mais ne le peut dans l'immédiat.
Si vous avez aimé les précédents tomes, on est vraiment dans la lignée, une fantasy épique menée avec rythme et efficacité. Une tension permanente que viennent, parfois, atténuer des épisodes plus souriants (et dans ce cas, Mapillos, le bizarre Mapillos n'est jamais loin). Mais même si les assiégés parviennent à renverser la situation, l'espoir de voir les Bituriges retrouver leur grandeur ne cesse de s'éloigner...