INTERVIEW – Christian Durieux: « Je n’ai encore rien pigé aux geishas! »

Par Mathieu Van Overstraeten @matvano

Christian Durieux est un touche-à-tout. Depuis le début de sa carrière à la fin des années 80, cet auteur bruxellois, qui vit aujourd’hui près de Bordeaux, a signé de nombreux albums dans des registres extrêmement différents, tant comme dessinateur que comme scénariste. Alternant réalisme, humour et même BD pour la jeunesse, Christian Durieux semble capable de s’adapter à tous les univers. Passionné de bande dessinée depuis toujours, il prend plaisir à changer régulièrement de technique. Il le prouve une nouvelle fois dans le diptyque « Geisha ou le jeu du shamisen », paru aux éditions Futuropolis, dans lequel le scénariste Christian Perrissin et lui entraînent leurs lecteurs au coeur du Japon du début du XXème siècle, afin d’y suivre le destin romanesque d’une jeune geisha, de son apprentissage difficile à la maîtrise de son art. A l’occasion de la sortie du tome 2 de « Geisha », nous avons rencontré Christian Durieux à Bruxelles il y a quelques semaines.

Comment est né le projet « Geisha »?

En réalité, je ne connaissais pas Christian Perrissin avant ce projet. Mais il se trouve qu’on partage le même éditeur chez Futuropolis, Sébastien Gnaedig. C’est après avoir lu la première ébauche du scénario de « Geisha » que Sébastien a pris contact avec moi. Il était très enthousiasmé par ce projet et il pensait que c’était un récit qui pourrait me correspondre. Du coup, il m’a transmis le scénario de Christian Perrissin et dans le même temps, il a fait parvenir à celui-ci un de mes derniers livres, « Le captivé », dans lequel j’avais commencé à utiliser la technique que j’ai employé pour « Geisha ». Comme les deux Christian étaient emballés, le projet a pu démarrer. (rires)

Est-ce que vous aviez une passion particulière pour le Japon avant de vous lancer dans ces deux albums?

Non, pas vraiment, même si j’éprouvais comme tout le monde une certaine fascination pour ce pays. En réalité, je me suis rendu compte en travaillant sur ce projet que je connaissais assez bien les estampes japonaises et le cinéma japonais. En plus, comme j’étais en quête de quelque chose d’assez épuré et diaphane dans mon dessin, je me suis dit que le Japon allait très bien correspondre à cette recherche.

Dans votre album, on retrouve beaucoup de références bibliographiques et cinématographiques. C’est l’autre Christian qui les a trouvées ou est-ce que vous avez fait les recherches ensemble?

Non, nous n’avons pas regardé ces films japonais ensemble. Pour la bonne et simple raison que Christian et moi ne nous sommes rencontrés pour de vrai qu’une seule fois dans notre vie, aussi étonnant que cela puisse paraître. Cela n’empêche pas que je considère aujourd’hui Christian comme un véritable ami. Mais pendant les trois ans de notre collaboration, nous avons surtout communiqué par Skype et par téléphone.

Est-ce qu’on peut dire que les deux albums de « Geisha » marquent un tournant dans votre carrière? Ils sont en effet très différents de vos albums précédents, notamment de votre série « Les gens honnêtes »…

Oui, c’est vrai. « Geisha » est un petit pas pour l’humanité, mais c’est un pas de géant pour moi! (rires) Quand on regarde mes différents albums précédents, on constate que rien ne se ressemble. C’est peut-être un défaut de tempérament ou une dispersion catastrophique de ma part, mais je pense que cela a aussi un côté positif. Cette grande diversité trahit ma grande curiosité. Ce que je fais correspond à ce que j’aime lire. J’ai des goûts assez disparates et j’ai l’enthousiasme de vouloir faire des choses tout aussi disparates. Economiquement, ça ne me sert pas puisque pour vendre, il vaut mieux avoir un style bien précis et creuser son sillon. Mais avec le temps, je me suis dit que ce n’était pas grave.

En parlant de style, comment avez-vous procédé pour adopter ce style très japonais?

Le côté japonisant tient à plusieurs choses. Ca tient au style de dessin très épuré, bien sûr. Dans les deux tomes de « Geisha », j’ai notamment pris beaucoup de plaisir à dessiner la nature, alors que jusqu’ici j’étais plutôt un dessinateur urbain. Mais ça tient aussi au cadrage. Les grands cinéastes japonais des années 50-60 filmaient à hauteur d’homme. Le fait que les gens s’asseyent par terre au Japon crée une manière de filmer très différente. Quand Ozu filme, il tient sa caméra plus bas que chez nous, presque à hauteur d’enfant, ce qui donne un effet beaucoup plus humain. J’ai aussi essayé de me concentrer sur le sens du détail des Japonais. Ils ne cadrent pas tout le temps sur l’action, mais ils se focalisent aussi sur le petit geste qui se passe à côté ou sur un regard.

Vous n’avez pas seulement dû changer de style, vous avez également dû changer d’époque. C’était une double difficulté, non?

Tous les matins, je me suis mis à genoux devant Saint-Google Images pour le remercier de son aide! (rires) Je ne sais d’ailleurs pas comment faisaient les dessinateurs avant l’invention de Google. Cela dit, j’ai lu beaucoup de livres aussi et j’ai regardé énormément de cartes postales. J’ai également eu la chance d’aller sur place pendant quelques jours, dans le cadre d’une exposition Futuropolis-Le Louvre qui parcourait l’Asie. C’était une expérience formidable, même si à ce moment-là, l’album était déjà bien avancé.

Et qu’en est-il du shamisen, ce fameux instrument dont il est beaucoup question dans « Geisha »? Vous vous êtes beaucoup documenté sur lui?

Bien sûr! Là aussi, je me suis servi de Google, mais j’ai également rencontré un joueur de shamisen. J’ai d’ailleurs fait un concert dessiné avec lui à Bordeaux. Dans un premier temps, j’étais sur scène et je lisais des courts extraits d’un roman de Kawabata, tandis qu’une copine japonaise le lisait dans la version originale. Ensuite, le joueur de shamisen se mettait à jouer et moi, je dessinais en même temps en direct. Je dois bien reconnaître que ça a fait fuir certains enfants, parce que le shamisen est un instrument qui produit un bruit assez rêche!

Dans votre BD, on a pourtant l’impression que c’est un instrument assez doux?

En réalité, il y a deux types de jeu: l’un est plus mélodieux et plus romantique et l’autre est plus rythmique. Le joueur de shamisen avec qui j’ai joué sur scène était plutôt de cette deuxième école. En général, quand le shamisen est joué par les geishas, il est accompagné d’un chant. Souvent, il y a de la danse aussi. Tout cela est très codifié, comme tout au Japon. Pour être tout à fait honnête, je n’ai encore rien pigé aux geishas!

Pas facile à comprendre, en effet. Il y a d’ailleurs un point qui n’est pas tout à fait clair dans l’album: quelle est la différence entre une geisha et une prostituée?

En japonais, « geisha » signifie « femme de l’art ». Ce sont donc des femmes qui apprennent certains arts: le chant, la poésie, le jeu du shamisen. Et puis bien sûr, ce sont des femmes de compagnie. Mais c’est évident que la séparation avec la séduction et la prostitution était parfois trouble. En réalité, dans les maisons de geishas, certaines femmes ne couchaient jamais avec des hommes, alors que d’autres étaient presque destinées à cela, sans doute aussi parce qu’elles avaient moins de talent dans le domaine artistique et plus de dons pour la séduction. Ces femmes-là soulageaient en quelque sorte le travail des autres.

Pourtant, l’héroïne de « Geisha » se retrouve quand même à devoir coucher avec certains hommes?

Oui, c’est vrai, mais il pouvait arriver que les geishas n’aient qu’une personne avec lesquelles elles couchaient. C’était en quelque sorte leur protecteur, comme on le voit dans le livre. Dans certains cas, ces protecteurs pouvaient aussi payer le prix fort pour défaire leur virginité. En général, elles étaient alors réservées à cette seule personne par la suite. C’était d’ailleurs souvent une bonne chose pour la geisha, qui avait généralement des dettes très importantes à rembourser à la maison qui l’avait « achetée ».

C’est effectivement l’un des aspects très durs dans votre album, puisque la famille de Setsuko la vend à une maison de geishas alors qu’elle n’est encore qu’une gamine. Pourtant, quand Setsuko revient au village des années plus tard, cette même famille lui reproche de ne pas être revenue les voir plus tôt…

Sur ce point, je trouve que l’écriture de Christian Perrissin est très fine, en particulier dans le deuxième volume. Par des petites scènes pas très longues et pas très bavardes, il parvient à montrer à quel point Setsuko se retrouve dans un entre-deux très instable: en même temps, elle a acquis une sorte de statut, ce qui n’était pas fréquent pour une femme de son époque, et en même temps, ce statut la déséquilibre complètement puisqu’elle ne fait plus du tout partout du monde de son enfance. C’est quelqu’un qui a trouvé une forme d’autonomie, mais au prix d’une grande mélancolie et d’un grand mal-être.

Ce qui est étonnant, c’est qu’au sein des « okiyas », les geishas vivent surtout entre femmes.

Oui c’est vrai, elles vivent en quelque sorte à l’abri des hommes. C’est d’ailleurs toujours le cas pour les quelques geishas qui subsistent aujourd’hui, surtout à Kyoto. Dans un reportage récent, l’une d’entre elles disait que c’était pour elle le meilleur moyen d’échapper au monde des hommes. Le Japon d’aujourd’hui reste en effet une société très machiste et très patriarcale. Ce qui est très difficile à comprendre avec les geishas, c’est leur côté extrêmement codifié. Chaque passage de cap dans la hiérarchie se marque dans les coiffures des geishas ou dans le dessin de leur kimono. Une jeune femme non mariée, par exemple, a des manches de kimono extrêmement longues. Mais une fois qu’elle est mariée, on lui coupe l’excédent de manches, dont on fait alors autre chose. Tout est reconnaissable à des petites choses. A ce niveau-là, j’ai vraiment essayé d’être le plus juste possible dans mes planches.

Est-ce que ça veut dire que vous avez fait relire vos planches par un expert, pour être certain de ne pas vous tromper dans tous ces codes?

J’ai demandé à une amie japonaise, mais elle-même ne connaissait pas tous ces codes, qui se sont un peu perdus avec le temps. Ce qui était important pour moi, c’était surtout de me sentir proche de l’esprit japonais, que ce soit par le dessin ou par les cadrages. Et là, j’ai reçu un magnifique compliment. Je me suis rendu récemment à l’Institut français de Brême pour une exposition et il y avait des Japonais qui étaient là. Un vieux monsieur à qui je n’ai pas eu l’occasion de parler a laissé un mot au directeur de l’Institut à mon attention en lui demandant de me dire que j’étais un vrai Japonais. Ca m’a beaucoup touché!

Vous croyez que la BD va sortir au Japon?

Ca m’étonnerait, parce que le Japon reste quand même très fermé à la culture occidentale. Les rares livres français qui sortent là-bas ont des tirages minuscules.

Et votre prochain projet, c’est quoi?

Vous allez encore me dire que je fais le grand écart, mais c’est un Spirou! Il aurait dû sortir dans les mois à venir, mais il est au frigo pour le moment parce que celui d’Emile Bravo va faire 240 pages et va paraître en plusieurs volumes répartis sur 2018 et 2019. Du coup, Dupuis ne veut pas en sortir un autre pour le moment, ce que je comprends. En attendant, je continue à travailler sur mon Spirou, dont je signe à la fois le dessin et le scénario. C’est un projet qui m’excite beaucoup.

Et il racontera quoi, votre Spirou?

Tout se passe en deux jours et deux nuits dans un palace. En gros, c’est l’histoire d’un dictateur à la Ceausescu qui se fait virer de son pays par une révolution et qui se réfugie dans le Pacific Palace. L’hôtel porte ce nom-là parce que jadis, ce dictateur y a signé un traité de paix d’une guerre des Balkans. Il s’y réfugie donc, mais la France ne sait pas quoi en faire. Pendant quelques jours et quelques nuits, son sort va se décider. Evidemment, Spirou est groom dans ce palace, mais aussi Fantasio, qui a perdu son travail et que Spirou a réussi à faire engager comme groom. Du coup, ils vont être des témoins privilégiés de tout ce qui se passe dans cet hôtel.