Maudite mort !… un texte de Pierre Raphaël Pelletier

Par Chatquilouche @chatquilouche

Tout près du désolant bunker servant d’ambassade américaine sur la promenade Sussex, j’aperçois Johny Jack Louis Jobb qui se dirige vers la rue Murray. Vacillant, il avance difficilement sur le trottoir, sa guitare sous le bras. Où peut-il bien aller à cette heure tardive un dimanche soir, alors que tout est fermé au centre-ville d’Ottawa ?

(Une tombe !)

Visiblement, Johny Jack Louis Jobb dépérit rapidement et, hélas, nul d’entre nous ne peut l’aider, encore moins comprendre la force destructrice que lui a concoctée sa vie d’homme déraciné, bafoué, humilié, battu, et dont la violence lui bousille l’esprit. Cette même violence qui crucifie des millions d’hommes, de femmes et d’enfants de par le monde. Toute cette violence qui, à voir croître les saloperies de nos entrepreneurs planétaires qui détruisent tout, aboutira ultimement à la crucifixion de l’humanité que nous portons tous et toutes en nous.

J’ai reçu un appel de mon frère ce matin. Sylvia, sa compagne des vingt-quatre dernières années, vient de le quitter à huit heures dix minutes exactement, en ce lundi de l’Immaculée Conception, me précise-t-il, lui fervent et fiévreux, croyant, à la foi maintes fois éprouvée. C’est tout ce qu’il a réussi à me dire avant de raccrocher.

« Maudite mort », me dis-je. Non seulement la mort nous ravit-elle amours, espoirs, amis, mères, sœurs, frères, pères, elle s’amuse en plus à nous tuer plusieurs fois de notre vivant.
Tourneboulé, ni d’un ni de deux, j’enfile mon veston et je quitte mon arche de Noé. Je n’ai qu’une envie, celle de crier comme un dément, un possédé, pour tout vomir, tout rejeter, tout casser.

J’en tremble. J’arrête de marcher. Je reprends mon souffle et je repars. Deux bonnes heures de marche.

Emportés, comme toute jeunesse, par le verbe joyeux de nos parcours respectifs, mon frère Jean et moi, nous sommes éloignés l’un de l’autre. À longueur d’année, s’inscrivirent dans nos vies amours, travail, séparation et divorce. Nous connûmes rapidement notre lot d’échecs et de souffrances qui, plutôt que de nous rapprocher, nous éloigna encore davantage.

C’est Sylvia qui, par son amour pour mon frère et tous les membres de notre famille, et aussi par sa sereine croyance aux forces harmonieuses de l’esprit, réconcilia nos voies depuis trop longtemps séparées. Cruelles et scandaleuses furent à mes yeux, sa maladie, sa souffrance et sa mort.
J’entre au café Le Hibou rue Beechwood.

J’y reste peu de temps. Je me débarrasse de mes chauves-souris. Je reviens à mon cagibi. J’ouvre une petite lumière à la cuisine. J’abandonne ma carcasse dans les bras d’un fauteuil désœuvré.
Douce, toute douce, la veille de l’esprit qui s’ensuit…

Seul en cette présence à soi.

À l’aube, je me verse un verre d’eau et j’avale trois comprimés d’un somnifère qui a, au réveil, la bonne grâce de ne pas me laisser dans les méandres d’une désagréable léthargie.

(Extraits de : Pierre Raphaël Pelletier, Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés, Éditions David, 2012.)

L’auteur

À la fois poète, romancier, essayiste et artiste visuel,Pierre Raphaël Pelletier a publié une vingtaine de livres touchant différents genres et réalisé plus d’une trentaine d’expositions (solos ou en groupe) de sculptures, de peintures ou de dessins. Il s’est aussi fait connaître par son implication dans un éventail d’organismes artistiques et culturels de la Francophonie canadienne comme l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont il est l’un des membres fondateurs.

Vers la fin des années 1970, Pierre Raphaël, après une maîtrise en philosophie, tient diverses chroniques sur les arts visuels à la radio de Radio-Canada et pour le journal Le Droit. Entre 1977 et 1982, il est responsable des secteurs de l’animation culturelle et du Centre des femmes et Étudiant-e-s étrangers-ères de l’Université d’Ottawa. C’est à partir de cette époque qu’il réalise plusieurs études et recherches sur la situation des arts et de la culture en Ontario, notamment Étude sur les arts visuels en Ontario français (1976) et Étude des centres culturels en Ontario (1979). Jusqu’à la fin des années 1990, il aura aussi écrit des articles parus dans des revues, comme Le Sabord, Éducation et francophonie et Liaison.

Parmi ses publications, notons le recueil de poésie L’œil de la lumière(L’Interligne, 2007) pour lequel il remporte, en 2008, le Prix Trillium, le roman Il faut crier l’injure (Le Nordir, 1998), qui lui permet de gagner le Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen et le Prix du livre d’Ottawa-Carleton en 1999. Il est également l’auteur du récit Entre l’étreinte de la rue et la fièvre des cafés (David, 2012) et de l’essai Pour une culture de l’injure (Le Nordir, 1999) écrit en collaboration avec Herménégilde Chiasson. (Éd. David)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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