Le garçon qui courait, de François-Guillaume Lorrain (2017)

Par Lupiot

Voilà un roman dont je n'attendais pas une grosse claque (je lis peu de romans historiques, me méfiant un peu de l'aspect tire-larmes) et qui m'a complètement prise par surprise :

Kee-chung, un jeune garçon coréen (tout juste sept ans au début du roman), vit sous l'occupation japonaise, comme tout son pays. Un jour, son grand frère ose un acte de rébellion à l'école, ce qui déclenche l'ire des occupant. Tandis qu'ils sont poursuivis par des soldats, son frère lui crie de COURIR.

De ce jour, Kee-chung ne fait plus que courir. Partout, tout le temps. D'année en année, il perfectionne ce don, jusqu'à être repéré, et contraint de courir aux JO sous les couleurs ennemies du Japon. Après les Jeux, il n'aura de cesse de laver cette honte en contribuant à la gloire de la Corée, par tous les moyens...

Récit initiatique et aventure historique, la trajectoire humaine de Kee-Chung, de son enfance à sa mort, suit un arc sacrificiel et salvateur, ce qui le rend à la fois intouchable et hyper attachant.

Pourquoi ça m'a tant plu

J'ai une grosse faiblesse pour les histoires de petits orphelins qui se débattent dans l'adversité, je le reconnais. Kee-chung s'entraîne à la course avec un entêtement et une obstination silencieuse assez fascinante. Certaines scènes m'ont rappelé Sangoku chez Tortue Géniale, aspect complètement jouissif.

C'est une dynamique qui prend toujours quand elle est bien menée et ici c'est le cas. Un personnage innocent, buté, qui s'investit avec cœur dans un projet beaucoup plus grand que lui...

La narration n'a jamais le côté lacrymal d'un Oliver Twist, malgré les faits d'une tristesse insondable. (La pauvreté, le frère déporté, la course astreignante, la domination japonaise, les humiliations...). On est constamment porté en avant... (comme dans une course ? NO WAY.)

Le rythme enlevé du récit. Les chapitres sont courts, portés, chaque fois, par des scènes fortes, romanesques. C'est infiniment limpide, ça coule tout seul. Le changement de rythme " épiloguesque " final a une temporalité plus dilatée mais permet une trame très proprement cousue jusqu'au bout.

Du côté des personnages : bon, moi, Kee-chung, je l'aime beaucoup, mais c'est vrai que dans l'ensemble l'abnégation asiatique me désespère. (Admirable, mais aussi exaspérante.)

Mais en cela, c'est fidèle à cette culture (du moins, il me semble) et dépaysant.

(Cf. les héros britanniques à la Oliver Twist, drainants, et nos héros orphelins hexagonaux qui seront plutôt des chevaliers parfaits, romantiques, forts et poètes à la fois. Quand ce ne sont pas des artistes désabusés et surnicotinés qui seront joués à l'écran par Louis Garrel. Bref : ça CHANGE).

Là, on est avec un petit gars qui n'a pour seule arme que son corps et l'harmonie physique qu'il arrive à en tirer ; les mots, ce n'est pas son truc.

(La plupart du temps, il n'arrive pas à exprimer ce qu'il a sur le cœur, et se contente d'être le gamin têtu et silencieux qu'il a toujours été. ) La pudeur dont il fait preuve, et celle dont le récit fait preuve également, lui donnent un éclat discret.

Le style est à l'image du personnage : naïf et direct. Parfaitement équilibré, simple et discret. Les passages les plus expressifs et imagés sont les moments de course, ce qui est révélateur de la personnalité de Kee-chung : c'est là qu'il est le plus vrai, le plus entier, élevé.

Un roman étonnant, qui vous emporte véritablement. Exactement comme son héros, qui a compris que tout était dans le souffle.

Bonne lecture,

P.S. : Je le recommande notamment :
- aux amateurs de romans historiques, notamment de la 2 nde Guerre Mondiale : on a ici un angle de vue inhabituel très peu représenté (surtout en littérature jeunesse) ;
- aux amateurs de petits orphelins au grand cœur, le genre qui va démonter le monde entier pour le remettre à l'endroit (tout en continuant de plier sagement ses chaussettes) (j'aime beaucoup ce genre de personnages, je l'ai déjà dit ?) ;
-aux amateurs de romans d'aventure ;
-aux bons lecteurs à partir de 11 ans car le style est hyper accessible. (Ce qui ne veut pas dire " faible ". Tu m'entends, toi, qui ricane, au fond ? C'est toi le faible. PAN.)