Potins d'immeuble

Par Severine Vialon @VIALONSeverine

Ils ne savent rien pourtant, ils comprennent tout.
Comme tous les jours à la même heure depuis quelques mois, Fanny se faufile en dehors de son appartement, descend dans les lieux communs, fait son tour dans la cour et rejoint son copain Elyot.
- Bonjour Elyot, tu vas bien ?
- Ca va, et toi, Fanny, la forme ?
- La forme, oui, je vais bien, la routine. Quoi de neuf aujourd'hui dans l'immeuble ?
- Le train-train quotidien. Ah si, j'y pense, la petite mamie du 2e, elle a une nouvelle petite chienne.
- Ah bon ?! Elle n'est pas un peu trop âgée ?
- Qui ? La petite chienne, oh non, jeune et bien jolie. Elle est à croquer !
- Mais non, la petite vieille... A part ça ?
Fanny préfère changer de sujet.
- La voisine du 3e, elle a changé de coiffure, je ne l'ai pas reconnue tout de suite. J'ai eu un sacré moment d'hésitation.
- Tu ne l'as pas reconnue, à ce point ?
- Oui, j'ai failli l'ouvrir, mais je me suis ravisé à temps. Mes autres sens sont en éveil !
- Tu as eu de la chance, tu imagines le scandale !
- Oui, et de sa part, j'imagine bien : quoi ? On ne me laisse pas rentrer ? On ne me reconnaît pas ? C'est inadmissible, je vais me plaindre au syndique. Bientôt il va falloir présenter sa carte d'identité pour pénétrer dans les lieux communs, et pourquoi pas une reconnaissance biométrique pour pouvoir ouvrir la porte de mon appartement pendant qu'on y est. Il faut peut-être aussi que je demande une permission avant d'aller chez le coiffeur pour être sûr que mon choix plaise à tous les habitants des lieux ! Ca devient du grand n'importe quoi ici.. et patati et patata !
- Tu l'imites bien ! Je ne te connaissais pas ces talents d'imitateur !
- Mais tu ne connais rien de moi encore, la belle. Encore quelques après-midi en ma compagnie et je te dévoilerai tous mes secrets un à un !
- Parce que tu en as tant que ça. Oh, je brûle de découvrir ton jardin secret !
- Dis, tu es au courant pour la fille du 2e ?
- Laquelle ? Celle qui crie tout le temps après son fils ?
- Non, la belle blonde aux cheveux longs, celle qui porte toujours des shorts très courts et des maillots qui lui remontent jusque sous la poitrine !
- Non, qu'est-ce qui lui arrive ? Je l'ai croisée, elle a l'air en forme !
- Il paraît qu'elle est gay !
- Gaie ? Et bien oui, elle rigole tout le temps, surtout depuis qu'elle rentre avec la brune.
- Mais non, elle est homosexuelle ! La brune, c'est sa petite amie. Elles s'appellent « ma poule ». Et « ma poule » par ci, et « ma poule » par là.... En plus, maintenant, la brune, elle doit avoir la clef de l'appartement. Elle entre, elle sort quand elle veut, même si la blonde n'est pas là. Il ne manque plus qu'elle passe la nuit ici. Un vrai petit couple ces deux là !
- Et bien, c'est pas chez nous que ça arriverait ce genre de chose. Mais, tu es sûr ?
- Sûr ?! Pardi que non, mais tout le monde en parle.
- Mais dis-donc, vu comment tu en parles de la blonde, tu ne la regarderais pas d'un peu trop prêt celle-là ? A croire qu'il n'y a rien d'autre à regarder !
- Mais pardi, tu es jalouse ! Ce n'est pas parce que je suis au régime que je ne peux pas regarder le menu. Je regarde, c'est tout, je ne touche qu'avec les yeux !
- Tu as intérêt, sinon, tu auras affaire à moi. Tu es prévenu !
- Je ne te savais pas si jalouse ! De toute façon, vu qu'elle est gay, tu n'as aucun risque. Et le célibataire du 5e, paraît qu'il à quelqu'un dans sa vie.
- Oh mais dis, ça bouge dans l'immeuble ! Tu l'as vue sa copine ?
- Non, mais il se dit qu'il fait croire qu'il part en vacances seul, mais....
- Mais quoi ? Il ne peut pas partir seul ?
- Si bien sûr, mais personne n'y croit ! Partir seul en camping avec sa tente et son chien.... mais qui peut croire ça ?
- Moi, je ne vois pas en quoi ça peut gêner !
- En quoi ça peut gêner ? Mais pourquoi se justifier dans ce cas lorsqu'on a la conscience tranquille ? Je pars avec une tente deux places, et j'y vais seul avec mon chien !
- Franchement, je ne vois pas où est le problème !
- Et bien, sa copine doit le rejoindre et si la tente est si petite, la copine doit avoir la sienne.
- Et puis quoi, il y a une tente pour le chien et une tente pour les amoureux ou ils font tente à part ! Non mais parfois, les gens vont chercher des histoires où il n'y en a pas !
- Il faut savoir ce que tu veux, tu veux connaître les nouvelles ou pas ?
- Bien sûr que je veux les connaître mais les vraies, pas les histoires à dormir debout ! Et puis, s'il a quelqu'un dans sa vie, tant mieux pour lui, je ne vois pas pourquoi faire tout un fromage avec cette histoire de tente !
- C'est lui qui en fait des histoires, pourquoi faire croire qu'il est seul et qu'il part seul. Il le dit à tout le monde. Je l'ai entendu au moins dix fois hier ! Et en plus, il se vente d'être bien tout seul, de ne vouloir personne dans sa vie à part son chien, le seul qui lui rende son amour et qui lui est fidèle ! Du cinéma oui ! Au fait, je te parlais de la petite chienne tout à l'heure, tu te souviens.
- Je ne suis pas Alzheimer, comment ne pas s'en souvenir !
- Et bien, sa maîtresse est fâchée avec sa voisine.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Justement à cause de la petite chienne. La mamie devait se rendre quelques jours chez sa fille, et elle a confié la petite chienne à son fils.
- Oui, et alors, elle n'avait pas le droit ?
- Voilà que la voisine se faisait une joie de garder la petite merveille, tu comprends quand elle avait son gros lourdaud, elle était contente de la trouver la voisine pour lui garder son vieux chien qui ne sentait pas bon et qui avait besoin de sortir toutes les heures !
- C'est sûr que question odeur, le vieux, il ne sentait pas la rose ! Et pourquoi elle ne lui a pas confié la petite ? Elles s'étaient disputées ? Il y avait eu un problème lorsqu'elle avait gardé le vieux toutou ? Elle lui avait mis du parfum ?
- Vas savoir, elle avait peut-être peur que sa voisine ne la lui rende pas. Elle est tellement mignonne, comment ne pas craquer !
- C'est sûr que l'autre, on aurait payer pour le rendre. Lorsqu'il passait près de nous avec sa maîtresse... quand j'y pense, ça me met des hauts le cœur.
- Du coup, il paraît que lorsque la voisine est allée faire ses courses à la boutique du coin, elle l'a croisée et ne lui a même pas dit bonjour.
- La politesse, quand même. C'est pas parce qu'on ne s'entend pas, qu'on ne doit pas se respecter ! Tout se perd de nos jours !
- Tu parles, pas de question de politesse, elle a fait style qu'elle ne l'avait pas vue. Mais la petite vieille, elle n'est pas encore complètement sénile, elle a bien compris son petit jeu. Elle en a parlé ce matin justement : « Ah, celle-là, je la retiens ! Elle verra si je lui dirai bonjour et si je lui donnerai des œufs quand elle n'en aura plus pour faire un gâteau à son chéri ! Elle verra si elle ne descendra pas ses fesses jusqu'à la boutique ! »
- Non, elle a vraiment dit ça ?! Je n'y crois pas, non de sa part, ce n'est pas possible. Je ne l'ai jamais entendue se fâcher, jamais un mot plus haut que l'autre !
- Et oui, tel que je te le dis, je n'en revenais pas moi-même. Parler ainsi à son âge !
- Il n'y a pas d'âge pour être fâché après tout. Elle a dit ça sur le coup de la colère. Tiens, il paraît que la mamie du 3e se retrouve toute seule maintenant !
- Ah bon, et pourquoi ?
- Tu n'es pas au courant, pour une fois, c'est moi qui vais t'en apprendre. Il paraît que cette brave dame ne s'intéresse à personne d'autre qu'à elle-même.
- Pourtant elle avait bien des amies ?
- Non, des pigeons tu veux dire !
- Des pigeons, dans l'immeuble ?
- Et oui, tant que les gens s'occupent d'elle, font ce qu'elle veut, l'emmène où elle veut, tout va bien. Mais elle, jamais elle ne lèvera le petit doigt pour toi. Tiens-toi bien, un de ses pigeons l'a aidée à faire toutes ses démarches administratives pour sa retraite, l'a emmenée à droite, à gauche pour trouver un papier, en photocopier un autre, aller à la mairie, et j'en passe. Quelque temps plus tard, ce pigeon a eu des soucis de santé. L'autre, elle n'a rien fait pour lui venir en aide, ne lui a même pas proposé de lui apporter des courses quand elle y allait. Rien de rien, tu te rends compte !
- Vraiment, certaines personnes sont complètement égocentriques.
- Et je crains que cela ne soit de plus en plus dans la société actuelle !
- J'en ai bien peur aussi. Et les enfants du 1er, tu les as vus aujourd'hui ?
- Bien sûr, comme tous les jours ! Je ne les manque jamais !
- Toujours pas le droit de t'approcher ?
- Non, juste un petit signe discret de la main de la part des plus petits.
- Je ne comprends pas cette attitude. Notre tête ne convient pas à Madame, on n'est pas digne d'elle ! Ses enfants ne peuvent pas jouer avec nous juste parce que leur MAMAN ne juge que sur les apparences. Mais elle est qui, elle, pour nous juger indignes de ses enfants ? Non mais franchement, on ne va pas leur faire du mal. On veut juste jouer un peu. On n'est pas des monstres !
- Ne t'énerve pas Fanny, elle est comme ça, c'est tout. Il faut accepter les gens tels qu'ils sont.
- Ben elle, elle ne le fait pas ! Quel exemple pour ses enfants !
- Oui, mais on n'est pas obligé d'être aussi bête qu'elle !
- Tu as peut-être raison. Dis, tu ne sais pas ce qui s'est passé dans l'appartement au dessus de chez moi cette nuit ?
- Non pourquoi ? Et je n'ai rien entendu dire !
- Un raffut, je ne te dis pas, je n'ai pas fermé l’œil de la nuit, à croire que ça déménageait ! Et vas-y que je passe par ici, et vas-y que je passe par là.... Et un boum par ici, et un boum par là. Une troupe d'éléphants n'aurait pas fait plus de bruit.
- Non, je n'ai vu personne sortir avec des gros cartons. Les allées et venues habituelles. Attends, je réfléchis... Ah non, j'y pense, ce n'est pas une jeune femme qui vit au dessus de chez toi ? Une jeune femme célibataire et seule ?
- Je ne sais pas, pourquoi ? Elle avait des cartons ?
- Elle n'est pas rentrée seule hier soir, et le gars n'est reparti que ce matin.
- Tu crois ? Ils feraient autant de bruit juste à..... je n'ose même pas y penser !
- Mais tu dois être bien fatiguée après une telle nuit ?
- Oh, ça va, je me suis reposée ce matin. Tu sais, comme tous les matins, chez moi, c'est canapé-télé. Alors.... Quand la nuit n'a pas été bonne, je m'en remets dans la matinée.
- Et on ne te dit rien ?
- Mais non, ma mère ne fait que ça, alors je lui tiens compagnie, sans bouger, sans bruit, on ne me demande que ça.
- Tu en as de la chance. Moi, hors de question que je fasse télé toute la matinée. Dès que le jour est levé, hop, dehors, et il ne faut pas que je traîne dans leurs pattes ! Je dois m'occuper tout seul, sans faire de bruit, et sans gêner personne.
- Et l'autre du 3e ? Tu as des nouvelles ?
- Celui qui faisait du porte à porte l'autre jour ?
- Oui, je me demande bien ce qu'il trafiquait ainsi.
- J'ai entendu dire qu'il récoltait de l'argent pour une personne partie trop tôt.
- Si elle est partie, à quoi bon récolter de l'argent ?
- Je ne sais pas, je n'ai pas tout compris, mais chez moi, l'autre soir, ça en discutait dur. Si ce n'est pas un scandale de quémander de la sorte sur le dos d'un être disparu ? On vit vraiment dans un drôle de monde, hein Victor ? Moi je ne comprends plus, de mon temps, on n'en faisait pas tout une affaire d'argent. Ca restait en famille, éventuellement avec les proches amis ! Et puis, il vient d'arriver dans l'immeuble, il le connaît à peine, il n'est pas d'ici. De quel droit il se mêle de ces affaires ! Bon, je t'ai dit, je n'ai pas tout compris. Mais chez moi, il n'a rien eu, il s'est fait mettre à la porte comme un malpropre. Même que l'autre il les a traités de radins !
Fanny reste dubitative, le regard dans le lointain. Ca pourrait être si simple de tous bien s'entendre. S'accueillir mutuellement dans la bonne humeur, se défendre en cas de besoin, se rendre utile et agréable aux yeux de tous. Aider l'autre à croire en l'intérêt de la vie sans rien lui demander mais en lui donnant tout. Quel vaste programme, mais si simple à appliquer. Pourquoi ne le font-ils pas ?
- Fanny, tu sais qu'on va avoir un nouveau médecin dans l'immeuble ?
- Encore ! Mais qu'est-ce qui lui est arrivé à celui-là ? C'est une vraie malédiction pour les médecins cet immeuble ! A se demander pourquoi il y en a encore qui viennent s'y installer !
- C'est pire qu'une malédiction. Tu te souviens, le docteur Sade. Super gentil, toujours un petit mot agréable lorsqu'il passait.
- Oh oui, qu'est-ce que je l'aimais bien.
- Le pauvre, à voir autant de malades, il n'a pas tenu le coup et il s'est suicidé.
- On n'a jamais vraiment su pourquoi ?
- Non, il n'a pas laissé de mot, et comme il était seul, va savoir. Le poids de la solitude, un chagrin d'amour, une maladie grave qu'il venait d'apprendre... Un rien peut faire chambouler toute une vie ! Il avait peut-être des soucis d'argent ! Il paraît qu'il acceptait de soigner sans se faire payer, un saint cet homme. Si le malade était dans la panade, il le soignait gratuitement. « Vous me paierez quand vous le pourrez. Je peux attendre, moi, mais la maladie, elle, elle ne peut pas, elle ne doit pas attendre que vous ayez les moyens. » A force, il a dû avoir des dettes.
- Sûr, il ne pouvait sûrement plus payer son loyer, ses impôts, ses courses ! Et le docteur Lafuite ? Il est parti celui-là !
- Oui il est parti, mais pas au Paradis ! Tu te rends compte, partir ainsi sans laisser d'adresse ni de traces de son passage ! Il est parti sans rien dire à personne, comme un voleur.
- Un vrai calvaire, ma mère a dû faire des pieds et des mains pour récupérer son dossier médical. Il a fallu appeler l'ordre des médecins, non mais, si ce n'est pas indigne pour une telle profession ! Si on n'aime pas, on prévient et on laisse les documents. Ils ne sont pas à lui tout de même. Et le serment qu'il a prononcé, hein, mon père en a parlé à la maison. Il dit un truc du genre : Je m'occuperai des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et j'éviterai tout mal et toute injustice. Dans les maisons où j'irai, j'y entrerai pour l'utilité des malades, en évitant tout méfait volontaire et corrupteur... Visiblement, il a oublié son serment d'hippocampe !
- Hippocampe ?! Tu es sûre, ce n'est pas hippopotame ?
- L'un ou l'autre, c'est le contenu qui compte. Et le suivant.... Il le connaissait son serment d’Hippolyte ?
- Le docteur Nock ! Ah celui-là, Mon père a failli en mourir ! Et pas de rire, moi je te le dis !
- Ah, je ne m'en souviens pas, c'est quand il a été si malade l'an dernier ? Ma mère râlait parce que les poubelles n'étaient plus sorties. Moi, je ne disais rien, tu parles, j'aurais pris un coup de pied au derrière. Mais tu ne crois pas que les habitants de l'immeuble auraient pu donner un petit coup de main, pour une fois, juste pour quelques jours, quelques semaines !
- Oui, ma mère pestait toute seule, je l'entendais le soir, quand à bout de souffle, d'avoir fait le travail de deux personnes, elle entendait encore les gens critiquer dans l'entrée... J'étais triste pour elle. Je crois que je n'ai jamais été aussi sage et obéissant qu'à cette époque. C'était ma seule façon d'aider. Je ne pouvais guère en faire plus : faire ce qu'on me demande sans rechigner, obéir pour ne pas fatiguer plus ma mère, et ne pas faire de bruit, sauf si nécessaire. Voilà, un vrai petit ange pour quelques temps.
- Et alors, qu'est-ce qu'il avait ton père ?
- Il toussait énormément, avait beaucoup de mal à respirer, s'étouffait facilement. Il est donc allé voir ce docteur qui l'a bien vu dans cet état. Et bien non, malgré la radio qui montrait des problèmes aux poumons, ce docteur l'a soigné pour des problèmes d'estomac.
- Ton père n'a rien dit ?!
- Lui non, il pouvait à peine parler, alors s'énerver ! C'est ma mère qui a hurlé : « Non mais docteur, comment pouvez-vous le soigner pour l'estomac qui va bien. Je n'ai pas fait de grandes études, j'en ai même pas fait du tout, mais je sais que mon mari ne respire pas avec son estomac ! Ce n'est pas non plus l'estomac qui le fait tousser et qui lui crée ces étouffements ! Dites docteur, quand vous mangez, la nourriture, elle va dans vos poumons ? Vous êtes sûr que vous avez fait médecine ? Le petit qui vient parfois réciter ses leçons à la maison (et bien oui, ça me fait un petit plus à la fin du mois), il est en classe primaire, et bien il vous le dirait, lui, que mon mari respire avec ses poumons et non avec son estomac !» Le docteur n'a rien voulu savoir et a maintenu son diagnostique. Ma mère s'est rendue à la pharmacie et a expliqué les symptômes à la pharmacienne. Elle aussi, elle a été étonnée par l'ordonnance du docteur ! Mais que veux-tu, elle n'est pas docteur la pharmacienne, elle a donné les médicaments à ma mère. La nuit suivante, ma mère a dû faire venir le Samu car mon père s'étouffait complètement. Qu'est-ce qu'on a eu peur ! A l'hôpital, ils ont vu qu'il avait une infection des poumons. Il a dû prendre des médicaments pendant des mois ! A se demander si ce docteur n'a pas eu son diplôme dans une pochette surprise ! Il en a fait d'autres sottises sur des patients. Les gens ont commencé à jaser et à ne plus aller le voir. Il a dû mettre la clef sous la porte. Il est sûrement parti dans une autre ville, soigner d'autres gens qui ne le connaissent pas encore. Et dans quelques mois, il repartira pour une autre ville. Le temps qu'il fasse tout le tour de la France, il se passera quelques années. Après, il partira à l'étranger, et là il en aura pour un moment avant d'être connu de tous.
- Si ce n'est pas malheureux. J'espère que le nouveau sera compétent. Remarque, il ne peut pas être pire. Je ne vois pas ce qui pourrait lui arriver à celui-là. Je crois qu'on a touché le fond, on ne peut que remonter, maintenant.
- A ce propos, madame Sique n'est plus malade depuis peu.
- Ah bon, plus mal au dos, plus mal au ventre ? Ses jambes ne sont plus lourdes ? Ses bras trop faibles ? Elle n'est plus constipée, elle a retrouvé l'appétit, n'a plus d'aigreur à l'estomac ? Son foie n'est plus malade, son diabète terminé ? Qu'est-ce que j'oublie ?
- Elle n'a plus d'insomnie, n'a plus d'otite comme un tout petit, ne rote plus lorsqu'elle mange ceci ou cela, elle peut remanger de tout, plus de régime alimentaire !
- Mais comment est-ce possible ? Elle a vu le Messie ? Il y a eu un miracle.
- Et ce n'est pas fini ! Elle arrive à vivre seule sans déranger, toutes les heures, voisines et familles au téléphone, de jour comme de nuit. Ma mère en est bien aise ! Combien de fois elle a été réveillée par sa fille pour qu'elle lui ouvre la porte de sa mère. Elle était à l'agonie !
- Alors quel remède miracle ? Et durable j'espère !
- Très durable ! Il paraît que sa mutuelle en a eu marre de lui payer l'hôpital tous les quatre matins. La dernière facture a été pour sa poche. Tu ne peux pas savoir le pouvoir guérisseur que ça a eu sur elle. Elle va beaucoup mieux maintenant, un vrai miracle comme tu dis !
- Mais pourquoi un tel comportement, je ne vois pas quel plaisir elle ne tirait ?
- Tu comprends, elle ne supporte pas de vivre toute seule, alors, aller à l'hôpital lui permettait d'être entourée et d'avoir un peu de compagnie pour quelques jours.
- Mais pourquoi ne pas aller en maison de retraite dans ce cas, ou dans un foyer logement ?
- Elle ne veut pas quitter son appartement, son chez-elle. Mais elle ne veut pas non plus y être seule. Donc elle avait trouvé ce subterfuge pour vivre mieux.
- Tu parles, pour quelqu'un qui ne veut pas vivre seule, elle ne fait pas d'effort pour avoir de la vraie compagnie. Tu sais que l'autre jour, on n'a pas pu venir à la fête des voisins. A la fin, il y a toujours le partage des restes pour tout l'immeuble. Notre voisin a voulu nous mettre un morceau de gâteau de côté, pour nous faire participer un peu. Tu vois, c'était bien gentil, ce n'est pas qu'on ne voulait pas venir, il y avait eu un enterrement dans la famille, on n'allait quand même pas faire la fête. La madame Sique, elle n'a jamais rien voulu entendre, on n'était pas là, on n'avait rien le droit. Comme si on lui enlevait le pain de la bouche ! Le voisin est venu en parler à mon père quelques jours plus tard. Il a eu la délicatesse d'attendre que la tristesse soit un peu passée. Mon père était carrément furieux après elle. Un manque de tact total qu'il a dit. Le voisin était gêné mais ma mère l'a mis à l'aise, il n'y était pour rien, lui, le pauvre. Elle lui a offert le café, même qu'elle en a raté Les Feux de l'Amour ! C'est pour dire qu'elle ne lui en voulait pas au voisin. Ce n'est pas comme avec la nouvelle, tu sais, celle qui a emménagé il y a quelques semaines.
- La nouvelle ? Celle qui a le plus grand appartement de l'immeuble, tout en haut, avec la mezzanine et terrasse sur le toit ?
- Oui, celle-là ! Ma mère est allée la voir plusieurs fois pour l'accueillir. Le premier soir, elle lui a partagé notre repas pour qu'elle puisse manger correctement, sans avoir à faire de la cuisine. Elle lui a tout apporté sur un plateau, avec assiette, verre et serviette. Elle est même allée tout récupérer en fin de soirée, la nouvelle avait tout déposé sur le palier ! Le lendemain, elle lui a déposé de la brioche pour le petit déjeuner. Un autre jour, c'était du gâteau qu'elles ont partagé autour d'un café. Ma mère était contente, enfin une voisine sympathique avec qui partager quelques discussions. Elle passait enfin moins de temps devant la télévision. Elle l'a même aidée à défaire quelques cartons, à ranger un peu pour qu'elle puisse dîner et se coucher dans un lieu correct. Mais hier, ma mère a posé la question qu'il ne fallait pas poser ! « Mais pourquoi vous ne venez jamais à la maison pour boire un café. C'est vrai, c'est toujours moi qui monte, vous ne descendez jamais nous voir. Vous n'avez quand même pas peur de mon mari au moins ? » Et tu sais ce qu'elle a osé lui répondre ?
- Non, elle avait peur de toi peut-être ? Tu sais, on ne connaît jamais la réaction des gens ?
- Peur de moi, pfftt, n'importe quoi, ce n'est pas de moi qu'elle avait peur, mais de notre milieu de vie, notre chez nous, tu comprends, on n'est pas comme elle !
- Comment ça vous n'êtes pas comme elle ? Elle a un appartement, vous aussi, elle est en immeuble, vous aussi, bon, elle est seule, vous êtes trois, à part ça, je ne vois pas, pas de quoi avoir peur de mettre les pieds chez toi. Ta mère fait bien le ménage ?
- Mais oui, tu es bête, ce n'est pas ça. Elle a dit à ma mère : «  Vous comprenez ma bonne dame, je ne vais que chez les notables ! » Les notables, j'ai cru que ma mère allait lui en mettre une, pourtant, elle est contre la violence. Mais là, c'était de trop ! « Ah comme ça, on n'est pas assez bien pour la dame du haut, et bien qu'elle reste en haut, la dame du haut, avec les gens de la « haute ». Moi je reste avec la petite gens, dont je fais partie. Nous n'avons pas les mêmes valeurs, et bien je préfère les miennes. Rester avec vos rillettes, moi je préfère mon bon morceau de pâté de campagne ! » Je n'ai pas bien compris l'histoire du pâté et des rillettes, mais ce qui est sûr c'est qu'elle était très en colère. Elle a repris sa place devant la télévision et a vidé une tablette de chocolat !
- Une tablette entière ? Elle n'a pas eu mal au ventre avec tout ce chocolat ? Ma mère, c'est direct, un carré de trop, et elle est malade pendant toute une journée !
- Non, elle en mange beaucoup, elle a l'habitude, son foie doit être blindé. Mais pas son caractère. Le soir, elle en parlait encore avec mon père. « Tu te rends compte, René, on n'est pas assez bien pour elle ! En tout cas, moi je préfère être en bas, parce que en haut, dans ses hauteurs, ah ah, elle ne le sait pas encore. Tout a été nettoyé avant son arrivée pour qu'elle achète les yeux fermés. Je suis sûre qu'ils ne lui ont rien dit, hein René ! »
- De quoi tu parles ?
- Les pigeons, Elyot, les anciens propriétaires ne lui ont pas parlé des pigeons ?
- Lesquels, ceux qui aident madame Sique ? Je ne comprends rien à ce que tu racontes Fanny, tu es sûre que tu n'as pas besoin de te reposer un peu ?
- Mais non, Elyot, les vrais pigeons, les oiseaux, tu sais, ceux qui crottent partout. L'ancienne propriétaire en parlait régulièrement à ma mère quand elle venait boire le café, car elle descendait, elle. Elle n'en pouvait plus de toutes ces fientes de pigeons qui souillaient sans arrêt son balcon. Elle était persuadée que cela lui causait tous ses problèmes de santé. Elle en a parlé au responsable du syndic. Au départ, il s'est un peu moqué de son cas. Alors, lors de la réunion de syndic suivante, elle a insisté pour qu'elle ait lieu chez elle. Elle a prétexté un gros problème de santé qui l'empêchait de se déplacer. Personne n'y a vu d'inconvénient, jusqu’à ce qu'elle les invite à s'installer sur la terrasse. Elle avait préparé une belle table avec un gâteau, du café et du thé. Devant le dégoût de ses invités, elle a paru étonnée. « Comment ? Il paraît que ce n'est rien, que j'exagère, que je fais des histoires pour quelques crottes d'oiseau ! C'est naturel, n'est-ce pas ? Alors, installons-nous ! » Après quelques minutes, elle a ramassé et ils se sont tous mis à l’intérieur pour la réunion. Bien contente d'elle, elle a obtenu que le responsable du syndic en parle au maire de la commune, et très vite, sous peine de faire la réunion suivante sur la terrasse !
- Et alors, le maire n'a rien fait ?
- Non, il n'a rien fait. Il a dit que le problème des pigeons ne venait pas de sa commune !
- Comment ça ? Ils sont bien ici, sur la commune, les pigeons. A moins que le ciel n'en fasse pas partie ? C'est comme sur la mer, il y a des zones internationales. Donc juste au dessus de l'immeuble c'est la commune, mais au delà, là ou les oiseaux volent, c'est la zone nationale, gérée par l'état. Il faut peut-être écrire au Président de la République.
- Pas bête mais le maire fait mieux que toi ! Il a dit que les pigeons vivent dans la commune voisine, qu'ils viennent ici chercher pitance et qu'ils repartent ensuite dans la commune voisine pour y dormir. Donc les pigeons ne sont pas à lui !
- C'est vrai que là, je suis battu. Tu ne crois pas qu'elle aurait dû inviter le maire à dîner sur sa terrasse ! Il aurait peut-être vu les choses autrement, non ? C'est donc pour cette raison qu'elle a vendu ?
- J'en suis sûre, et elle a dû en passer du temps à nettoyer avant chaque visite pour ne pas alerter les futurs acheteurs ! Alors, la nouvelle, quand elle va être dans la m....de, elle verra si elle sera encore notable ! Elle viendra pleurer dans les jupes de ma mère pour qu'elle l'aide à ramasser, ou qu'elle la conseille puisqu'elle connaissait les anciens propriétaires ! Ma mère en rigole à l'avance. Elle la recevra bien ce jour-là ! Elle l'attend de pied ferme ! Mais elle ne prendra pas la pelle et la balayette ! Ou alors ce sera pour lui coller en pleine figure !
Pour le maire, je pense qu'elle n'en a pas eu le courage, pas qu'elle en avait peur, mais elle n'en pouvait plus, et chaque bataille gagnée annonçait une nouvelle bataille à vaincre. Elle en avait juste assez et ne voyait pas le bout du tunnel. Alors, elle a préféré partir, fuir cette horreur et aller voir ailleurs. L'autre pimbêche, c'est sûr, quand elle va voir sa belle terrasse avec vue sur la place recouverte d'un beau tapis gris accompagné de l'odeur qui va avec... et bien elle va descendre de son piédestal ! J'en rigole d'avance, comme ma mère !
- Et ton père dans tout ça, il ne dit rien ?
- Mon père, non, il ne dit rien, il écoute ma mère, hoche les épaules. Parfois il acquiesce à ce que dit ma mère pour ne pas la mettre plus en colère qu'elle n'est. Mais cela lui passe au dessus, il n'en a rien à faire de toutes ces histoires. Il ne se fâche pas souvent.
- Et bien tant mieux pour toi !
- Ah bon, pourquoi ?
- Parce qu'il arrive et tu vas encore te faire rouspéter !
- Déjà, mais il n'a pas mis longtemps aujourd'hui !
- Dis plutôt qu'on a tellement discuté que tu n'as pas vu l'heure passer!
- Tu as peut-être raison, pour un jour de train-train quotidien, on en a eu des choses à se dire !
Fanny sait qu'elle va se faire gronder mais cela lui est égal. Elle sait que c'est le prix à payer pour pouvoir s'échapper un peu de l'appartement, prendre l'air et passer du temps avec Elyot. Elle l'aime bien et apprécie énormément sa compagnie. Cela l'occupe un bon moment. Et puis, ce ne sont que quelques cris, un petit mauvais moment à passer, et hop, tout va rentrer dans l'ordre, comme tous les jours. Après tout, elle ne fait rien de mal.
- Fanny ! Qu'est-ce que tu fais encore ici ? Veux-tu vite venir ici et rentrer avec moi à la maison.
Fanny jette un dernier regard à Elyot pour lui dire « au revoir et à demain ».
- Allez Fanny, presse-toi, viens ici !
Fanny se lève, baisse les oreilles et se dirige la queue entre les pattes jusqu'à son maître comme pour lui demander pardon. Elle le sait, en la voyant ainsi, son cœur va chavirer et il ne la fâchera pas plus. Elle sait y faire avec son maître. Les oreilles basses, les yeux larmoyants, et le tour est joué ! Son maître se radoucit aussitôt.
- C'est bien, ma fille, tu es une bonne fifille !
Il la prend dans ses bras et lui fait une caresse accompagnée d'un bisou sur son poil soyeux.

Elyot soupire, c'est la même chose tous les jours. Il se redresse en voyant son maître se diriger vers les poubelles et sa maîtresse vers les escaliers. Son maître va sortir les poubelles sur le trottoir comme tous les soirs et sa maîtresse va nettoyer les escaliers pour la troisième fois de la journée. Il se demande bien pourquoi elle le fait autant. De toute façon dans moins d'une heure, des habitants vont rentrer et resalir tout sur leur passage. Elle recommencera demain !
Ensuite, ils rentreront tous les trois à la maison. Elyot ira se coucher sur son tapis. Il n'a pas le droit au canapé, lui ! Il a bien essayé un jour mais son derrière se souvient encore du coup qu'il a reçu. Il a bien retenu la leçon et ne s'y est plus aventuré. Il se contentera donc de son coussin, qui est assez confortable, il ne faut pas se plaindre, et il écoutera ses maîtres raconter ce qui s'est passé aujourd'hui dans l'immeuble. C'est fou tout ce que ses maîtres peuvent entendre en une seule journée. Entendre et voir ! A croire qu'ils ne font que ça de leur temps : écouter et regarder ! Elyot notera tout dans un coin de sa mémoire et demain, il fera un nouveau compte-rendu à sa copine.
Comme ses maîtres, il sait tout mais lui, il comprend tout !  

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