Le fin regard de Monique Martin sur Bruxelles

Par Lucie Cauwe @LucieCauwe

Vous aimez l’œuvre de Monique Martin (1928-2000), alias Gabrielle Vincent, la créatrice de la magnifique collection d'albums pour enfants "Ernest et Célestine" (Duculot puis Casterman puis Flammarion puis Gallimard même si les noms des dernières maisons originales sont respectés en couverture)?

Grand Place. (c) Fondation Monique Martin.


Précipitez-vous au Musée de la Ville de Bruxelles, installé dans la Maison du Roi à la Grand-Place, et découvrez la superbe exposition "Bruxelles par Monique Martin" (jusqu'au dimanche 27 septembre, de 10 à 17 heures sauf le lundi). C'est au deuxième étage sans ascenseur mais l'effort est récompensé. On trouve dans l'immense pièce néogothique une formidable sélection d’œuvres originales de Monique Martin, en rapport avec la ville de Bruxelles où elle a toujours vécu et qu'elle a croquée avec finesse, humanité et talent. C'est une occasion d'autant plus exceptionnelle que l'artiste a finalement assez peu exposé de son vivant. Ce n'est pas pour cela qu'elle n'a pas dessiné ou peint! A son décès, elle laissait un patrimoine de plus de dix mille dessins et peintures, la plupart inédits.

Le petit Ange à Bruxelles. (c) Fondation Monique Martin.

La salle du musée est partagée en plusieurs espaces thématiques bien conçus et largement alimentés en œuvres. On peut ainsi admirer de nombreux dessins craquants comme tout du "Petit ange à Bruxelles" (Blanchart, 1970), le premier album de Monique Martin.
Il est trop réussi ce petit ange en noir et blanc avec ses attitudes et ses mimiques saisies aux quatre coins de la capitale.
Il est né à la Noël 1966, lors d'un voyage en car vers Paris de Monique Martin. Pour passer le temps, la jeune femme a imaginé cet angelot rebelle qui décide de descendre sur terre et de rassembler tous les enfants "de pierre et de bronze", dont le Manneken Pis, pour chanter des cantiques.
Plus loin dans l'exposition, on peut admirer des vues de plusieurs quartiers de Bruxelles, des Marolles à l'Abbaye de la Cambre en passant par d'autres lieux en face desquels figurent des cartes postales qui ont inspiré Monique Martin. Partout, que ce soit en noir et blanc ou en couleurs, on comprend le génie de l'artiste, sa sensibilité à l'humain et à la beauté.

Rentrée judiciaire. (c) Fondation Monique Martin


Des scènes saisies au Palais de Justice figurent évidemment dans cette exposition bruxelloise. Monique Martin a été une habituée du Mammouth de Poelaert pendant plus de vingt ans, croquant juges, avocats, prévenus, policiers... de toutes les salles où elle pouvait entrer et s'asseoir. Avec une attention toute particulière pour les mains de tous ceux qui étaient en rapport avec la Justice. Un album était né de tous ces dessins, "Au palais".
On peut aussi voir quelques portraits splendides, des Bruxellois et Joseph de Smedt, dit Jos de Smedt, qui fut le mentor de l'artiste.

Ernest et Célestine vont pique-niquer. (c) Fondation Monique Martin.

Et bien entendu sont aussi exposées aux cimaises et dans les vitrines des aqurelles venant de ses livres, "Ernest et Célestine" bien sûr et d'autres aussi, parfois des dessins non publiés. Le tout est fort agréablement mis en scène dans une scénographie qui utilise aussi des objets ayant appartenu à Monique Martin. On voit notamment une table de travail et des notes de sa belle et grande écriture ronde.

Boîte d'aquarelles de Monique Martin.


C'est une exposition de toute beauté qui nous est proposée. Le résultat appréciable d'une année complète de travail de la Fondation Monique Martin, créée en 2012, par Benoît Attout, le filleul, neveu et ayant droit de l'artiste, et portée aussi par la fille de ce dernier, Emeline Attout. Le but de cette fondation d'utilité publique est simple: "Préserver l'ensemble des œuvres de Monique Martin et  mieux la faire connaître au public en tant qu’illustratrice et en tant qu'artiste-peintre." 
Informations et programme d'animations de l'exposition au Musée ici.
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Le cœur et les yeux pleins de toute cette beauté, on descend les escaliers de la majestueuse Maison du Roi. Sur la Grand Place, on tourne à droite, puis à gauche. On se retrouve à l'Espace Wallonie de Bruxelles, 25-27 rue du Marché aux Herbes, dont la vitrine frappe le regard. Mais oui, c'est, en vrai, la cuisine qui apparaît dans les albums d'"Ernest et Célestine": fourneau à l'ancienne, etc. Comme un apéritif à la deuxième exposition autour de Monique Martin - Gabrielle Vincent qui se tient à Bruxelles jusqu'au dimanche 27 septembre (entrée libre, fermée le dimanche sauf le dernier, renseignements ici).

Ernest et Célestine, une chanson. (c) F. M. Martin/Casterman.

Installée dans un lieu extrêmement lumineux, on admet volontiers que l'exposition "Ernest et Célestine, quand les livres s'animent" ne présente que quelques originaux. "Ils ont déjà été beaucoup exposés", avance Emeline Attout, de la Fondation Monique Martin, "et souffrent de la lumière". Ce sont donc essentiellement des reproductions des dessins originaux qui sont montrées au public. Celui-ci peut aussi voir sous vitrine une belle série de livres de Gabrielle Vincent, le pseudonyme de Monique Martin, ainsi que les traductions de ses albums à l'étranger. Des produits dérivés aussi, dont une peluche Jacadi qui vient de sortir et fait la fierté de la commissaire.
Des espaces enfants sont prévus, scénographiés pour qu'ils puissent jouer, dessiner, se déguiser.
Mais aux cimaises? Aux cimaises, une cinquantaine de reproductions de planches issues de différents albums pour montrer combien le film "Ernest et Célestine", sorti en 2012 et disponible en DVD, est inspiré par les livres de Gabrielle Vincent. Si Daniel Pennac, nous dit-on, a créé un scénario original, imaginant même un antagonisme entre les ours et les souris, une guerre entre le monde d'en haut et le monde d'en bas, c'était pour tenir la durée d'un long-métrage. Mais il a néanmoins fait de nombreux clins d’œil à l'auteure dans son scénario et l'expo veut les montrer.

In "La naissance de Célestine". (c) Fondation Monique Martin, Casterman.


Une image du film "Ernest et Célestine". (c) Les armateurs


Cela, on l'avait bien vu dans les décors du dessin animé. Pièce à vivre, cuisine, grenier, lit, etc., même certains extérieurs, étaient clairement inspirés de l'univers de Gabrielle Vincent. C'était même la seule chose à garder dans le film, selon moi. Alors pourquoi cette exposition justification? Montrant face à face une scène du film et une planche d'album? Le film a été un vrai succès en Belgique, en France et au Canada. Qui ne l'a pas aimé, à part moi?
L'ouverture de cette exposition a aussi été l'occasion d'apprendre, non pas qu'il y aurait un film "Ernest et Célestine 2", trop attendu, mais une série télé "Ernest et Célestine" de 26 épisodes de 13 minutes, baptisée "collection" car respectant davantage l'esprit des albums. Des contes du quotidien, annonce-t-on, au budget de 4,2 millions d'euros dont 90 % sont déjà financés et 25 préventes déjà signées (sur un test de 40 secondes). Sa sortie est prévue pour la fin de l'année 2016. Daniel Pennac ne participera pas à ce nouveau projet, mais on y retrouvera le producteur Didier Brunner ainsi que Stéphane Aubier et Vincent Patar, aux story-boards cette fois. Se joindront à eux Jean Regnaud pour le scénario tandis que la réalisation sera confiée à Jean-Christophe Roget et Julien Chheng. Espérons que la douceur et la tendresse des livres soient rendus dans cette nouvelle déclinaison audio-visuelle de l’œuvre de Gabrielle Vincent. 

 

Les débuts de "Ernest et Célestine, la collection". (c) 2015 Folivari et Mélusine Prod.


Informations et programme d'animations de l'exposition à l'Espace Wallonie ici.
Voilà ce que j'écrivais en octobre 2012 à propos du livre de Daniel Pennac:
"Il y a douze ans s’éteignait la merveilleuse Gabrielle Vincent, peintre, auteure et illustratrice belge, créatrice de la superbe série "Ernest et Célestine" (Duculot puis Casterman). Des albums pour enfants d'une qualité rare et d'une acuité extrême aux émotions humaines. Des milliers d’enfants se sont reconnus dans les histoires du gros ours et de la petite souris. Des milliers d'adultes aussi. Tout était juste dans ces 25 albums, régulièrement réimprimés.
En fin d'année arrivera au cinéma le dessin animé d'"Ernest et Célestine", une idée que Gabrielle Vincent vivante avait toujours refusée. Est déjà sorti en librairie "Le roman d’Ernest et Célestine", de Daniel Pennac, aussi scénariste du film (Gallimard Jeunesse/Flammarion, 200 p., 14,50 euros), destiné aux 8-10 ans.
Pauvres enfants, pauvre Gabrielle Vincent! On n'y retrouve rien de l'univers qu'elle avait créé. Ernest y est un vrai ours, avec des soucis d'ours. Pareil pour Célestine qui n'a que des préoccupations de souris. Le texte est lourd, répétitif, faussement complice avec le lecteur. On y parle d'opposition entre mondes d'en haut et d'en bas, de dentiste, de police, de prison. Les héros homonymes ne sont que des animaux alors qu'Ernest et Célestine étaient si humains. Quelle déception, à l'exception du dernier chapitre où Pennac partage son amitié avec Gabrielle Vincent!"
Quant au film, je ne fus pas autorisée à le critiquer. Juste à le présenter à une classe de cinquième primaire.
"C'est ce mercredi que sort au cinéma le film "Ernest et Célestine". Au départ, c'étaient de très beaux livres pour enfants, écrits et dessinés par une Belge, Gabrielle Vincent (1928-2000). On y retrouvait toujours un gros ours, Ernest, et une toute petite souris, Célestine. Les vingt-cinq albums parus racontaient leur vie de tous les jours, avec ses joies et ses chagrins.
"Ernest et Célestine", c'est aussi aujourd’hui un film. Un dessin animé réalisé par deux autres Belges, Vincent Patar et Stéphane Aubier. Ce sont eux qui avaient déjà fait le dessin animé "Panique au village" et les épisodes de "Pic Pic André". Ils ont été appelés par le réalisateur français du film, Benjamin Renner.
L'ours et la souris de papier deviennent donc des personnages qui bougent dans le film. L'histoire a été inventée par un écrivain français, Daniel Pennac. Il a imaginé ce qui se passait avant que ne sorte le premier livre de la série, la « préquelle », en termes techniques.
On découvre dans le dessin animé qu’Ernest et Célestine vivaient chacun dans leur univers respectif avant de se rencontrer. Il y a un monde d'en haut, celui des ours, et un monde d'en bas, celui des souris. A ce moment-là, les souris et les ours se détestaient. Ils pouvaient même être en guerre les uns contre les autres.
Mais Ernest et Célestine n'ont pas été d'accord de suivre les ordres de leur espèce. Ils ont voulu être indépendants, être libres, ne pas se fier aux préjugés. Pourquoi un ours et une souris ne pourraient-ils pas être amis? Ils ont fini par l’être. Ils ont été unis contre le monde cruel qui les entourait.
Le film a été fait pour les enfants à partir de quatre ans. Mais les grands de dix, onze, douze ans et même leurs parents, pourront le voir sans se sentir « petits »."

Bon, on verra bien pour la série et souhaitons le meilleur.
Aujourd'hui, nous avons à notre disposition ces deux expositions bruxelloises montées par la Fondation Monique Martin.
Sans oublier l'ensemble des livres signés Monique Martin ou Gabrielle Vincent