L'invention de la musique par un Aborigène

Par Lucie Cauwe @LucieCauwe
Plusieurs cinémas affichent en ce moment le très beau film de l'Australien Rolf de Heer, "Charlie's Country". L'histoire d'un vieil Aborigène aussi énervé qu'écartelé entre sa culture traditionnelle et le mode de vie moderne. Elle est prodigieusement interprétée par David Gulpilil qui n'a pas volé son prix de Meilleur acteur dans la catégorie Un certain regard au Festival de Cannes l'an dernier. A la fin, on y fait de la musique avec les instruments locaux, dont un didgeridoo.
"Didgeridoo"? Mais c'est un excellent album de Frédéric Marais, ça  (Les fourmis rouges, 2014, 32 pages)! Un livre en doubles pages qui conte la création du monde tel que nous le connaissons et l'invention de la musique par un jeune Aborigène, il y a longtemps, longtemps.
En aplats, les illustrations inspirées par ce magnifique art ancestral, tout en orange et bleu foncé avec un rien de blanc, sont absolument splendides.

Les crocodiles avaient mangé les étoiles. (c) Les fourmis rouges.


Se tenir à quatre pattes et ramper pour se déplacer. (c) Les fourmis rouges.

Il faut bien les regarder pour y distinguer les humains ou les animaux qui s'y trouvent. Ici un crocodile, là un serpent, ici un oiseau, là un batracien. Elles prolongent admira-
blement le texte qui raconte ce pays au début du monde: "Il y avait si peu d'espace entre le ciel et la terre que les hommes devaient se tenir à quatre pattes et ramper pour se déplacer."

La découverte du bâton. (c) Les fourmis rouges.

Jusqu'au jour où un garçon découvre un "morceau de bois très droit". Si solide que l'Aborigène a l'idée de le "planter dans le ciel et de le pousser vers le haut de toutes ses forces."
Le ciel remonte! Enfin humains et animaux (Frédéric Marais fait de magnifiques portraits de la faune australienne) peuvent se redresser, apprendre à  vivre autrement qu'en rampant. Partout, la nature se réveille, grimpe, monte... Le héros de l'album aussi. L'Aborigène aux peintures corporelles de toute beauté monte en haut d'un baobab pour encore repousser le ciel, fait de même ensuite depuis la plus haute montagne du pays.
Selon la légende, c'est en nettoyant son bâton des insectes qui s'y étaient installés que sont créées les étoiles et la musique! "Le garçon", poursuit Frédéric Marais, "appela cet instrument didgeridoo. Et il apprit aux hommes à le fabriquer et à en jouer pour que chacun puisse un jour, si le ciel redescendait, le repousser".
"Didgeridoo" est de ces albums qui donnent des frissons à cause de l'émotion que provoquent les légendes anciennes, subtilement amenées dans le temps présent. Il est d'autant plus intéressant que son rapport texte-images est osé et réussi. Phrases et illustrations nous emportent, le temps de la lecture, au bout du monde, au bout du temps, à la découverte de l'univers et de la musique.