Jack Griffin n’a pas attendu de devenir invisible pour avoir un sérieux problème avec le monde qui l’entoure. Il travaille dans le laboratoire du docteur Cranley, dépend de son patron pour financer ses recherches et fréquente sa fille Flora, qui aimerait bien l’épouser. Mais Griffin a autre chose en tête. Il cherche à mettre au point une formule capable de rendre un être vivant invisible. Le reste, les gens, les convenances, les sentiments de Flora, tout ça commence à lui passer sérieusement au-dessus de la tête. Le type est un frustré dangereux. C’est par là que James Tynion IV choisit de reprendre l’histoire de l’Homme Invisible. Pas question de raconter une nouvelle fois le film de 1933, ni de suivre le roman de H. G. Wells. Le scénariste s’intéresse à Jack Griffin avant qu’il ne devienne le monstre que l’on connaît. Un scientifique qui se croit plus intelligent que tout le monde, supporte mal qu’on lui résiste et nourrit une rancœur tenace envers ceux qui ont mieux réussi que lui. La monocaïne, cette étrange substance au cœur de ses recherches, ne va pas arranger son cas. Du coup, Griffin est un personnage assez déplaisant. Il se sent méprisé, mais ne fait pas grand-chose pour se rendre sympathique. Il voudrait que l’on reconnaisse son génie sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit. Le docteur Cranley a de l’argent, une belle maison et les moyens de faire travailler des assistants. Kemp, son autre collaborateur, dispose d’une petite fortune familiale. Griffin, lui, doit gagner sa vie. Il n’a pas vraiment envie de se retrouver dans la même catégorie que ces gens-là, et encore moins de leur devoir quoi que ce soit. Tynion s’amuse avec cette frustration. Griffin se raconte que les autres ne le voient pas, qu’ils ne comprennent rien à ce qu’il est capable d’accomplir. Flora, notamment, lui semble incapable de s’intéresser véritablement à lui. Mais il faut se méfier de ce qu’il raconte. Griffin est un sacré menteur, y compris lorsqu’il se ment à lui-même. Il reproche à Flora de ne pas l’écouter, mais il ne paraît pas beaucoup plus curieux de ce qu’elle pense. Elle est sa fiancée, certes, mais aussi une femme dont il semble avoir décidé à l’avance ce qu’elle devait être.
Griffin voudrait ainsi se débarrasser de ce qu’il considère comme une humiliation permanente. Il rêve de devenir invisible, mais il se comporte déjà comme quelqu’un qui voudrait traverser la vie sans avoir à supporter les autres. La formule ne fait finalement que lui donner les moyens de ses ambitions. Tynion prend toutefois son temps avant d’en arriver là. Griffin commence par tester ses travaux sur des animaux, puis finit par s’intéresser aux êtres humains. Il trouve un jeune garçon, Tommy, qu’il rend invisible. Le gamin, évidemment, ne vit pas du tout la chose comme une formidable découverte scientifique. Il est terrorisé. Il n’a rien demandé et ne sait pas ce qui lui arrive. Griffin, de son côté, se montre beaucoup moins effrayé. Il est même plutôt content de ce qu’il a réussi à faire. C’est toute la différence entre les deux personnages : Tommy voudrait retrouver sa vie, Griffin voudrait enfin pouvoir vivre la sienne comme il l’entend. L’un subit son invisibilité, l’autre y voit une occasion de se débarrasser de ce qui l’ennuie. Et c’est là que les choses se compliquent. Griffin commence à imaginer ce que Tommy pourrait faire avec son nouveau pouvoir. Il se persuade que le garçon risque de devenir dangereux, qu’il pourrait s’en prendre aux autres, qu’il faut l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Sauf que nous n’avons aucune raison de croire que Tommy ait de telles intentions. Griffin lui prête surtout ses propres envies. Il imagine chez le gamin les actes qu’il serait lui-même tenté de commettre. Petit hic avec cet album, on achète un titre consacré à l’Homme Invisible, or l’invisibilité devient presque secondaire, un moyen parmi d’autres de raconter l’histoire d’un homme qui se croit supérieur aux autres. Ce n’est pas une mauvaise idée. Le personnage a suffisamment de matière pour porter un récit psychologique, et le scénariste a raison de ne pas se contenter d’un savant fou qui perd la raison après une expérience ratée. Mais ça peut dérouter. Le dessin de Dani, en revanche, est clairement emballant. Son trait a quelque chose de sale, de nerveux, qui colle parfaitement à cette histoire. Les visages sont souvent enfouis sous les hachures, les décors semblent baignés d’une pénombre qui ne les quitte jamais vraiment. Même les scènes les plus tranquilles ont quelque chose de louche. Glauque, mais bon. Un album qui surprend, qui assume un vrai point de vue, au risque de perdre une partie de son public.
UniversComics, likez notre page Facebook :