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" data-attachment-id="32634" caption="caption" />Finaliste du Prix Talent Cultura 2026
En deux mots
Lyon, avril 1959. Une jeune femme récupère enfin son bébé, gardé huit jours à l’hôpital. Il est né avec une malformation rarissime : sa vessie repose à l’extérieur de son corps. Ses parents choisissent le silence. Pour des décennies. Soixante ans plus tard, leur petite-fille, née par PMA, tire le fil de ce secret. Et découvre, en chemin, l’ombre d’un scandale sanitaire : le Distilbène.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
La fleur secrète de mon père
Le premier roman d’Alexandrine Descotes est l’un de ces textes qui vous attrapent dès la première page et ne vous lâchent plus. L’autrice y raconte l’histoire vraie de son père. Et le long silence qui a entouré sa naissance autour d’un scandale sanitaire retentissant.
Dès le prologue, et le rappel de ce que fut le scandale du Distilbène, cette molécule distribuée aux femmes enceintes entre 1950 et 1977 et soupçonnée de provoquer des malformations chez l’enfant, on comprend que ce fait divers sera au cœur du roman. S’il est aujourd’hui oublié, il a concerné 200 000 femmes en France et 160 000 enfants exposés in utero. Et on devine que le bébé de Colette, né en avril 1959 à Lyon, est peut-être une victime collatérale de ce médicament.
L’enfant qu’on lui a retiré à la naissance, et qu’elle ne reverra qu’après huit jours d’une attente angoissée, souffre d’une exstrophie vésicale. Comprenez : sa vessie est posée à même le ventre, à l’extérieur du corps. Pour le corps médical de l’époque, ce cas exceptionnel reste une énigme qu’il ne sait pas traiter. Les consultations chez les spécialistes se succèdent, toutes vaines. Ajoutez-y la morgue de quelques grands pontes, et vous comprendrez la peine sans fond de ces jeunes parents, condamnés à « faire avec ».
Car Colette porte, en plus du chagrin, une culpabilité sourde : celle de n’avoir pas su mettre au monde un enfant « normal ». Avec Gérard, son mari, elle fait un choix qui engagera toute leur vie : celui du secret. Personne ne saura. Pas même leurs propres enfants, pas vraiment. Il faudra attendre qu’Alexandrine, leur petite-fille, s’interroge à son tour sur sa propre naissance – elle est venue au monde par FIV, en triplés avec son frère et sa sœur – pour que le mur commence, très lentement, à se fissurer.
C’est là toute la force du livre. Deux enquêtes se répondent, à soixante ans d’écart. Celle de Colette et Gérard, qui cherchent un chirurgien capable de sauver leur fils. Et celle d’Alexandrine, qui cherche à comprendre pourquoi personne, jamais, n’en a parlé. Entre les deux : dix années d’écriture, quatre versions d’un même manuscrit, et une romancière qui doute sans cesse de son droit à raconter l’histoire d’un homme qui préfère se taire. Que peut-elle dire ? Que doit-elle taire ? Cette tension-là traverse tout le roman, et c’est elle qui donne au texte son épaisseur.
Le livre, découpé en chapitres courts qui se referment sur une image, une phrase suspendue, donne irrésistiblement envie de tourner la page. Un art du cliffhanger redoutablement efficace.
Reste, au cœur du livre, cette question qui ne trouve jamais de réponse définitive : la grand-mère a pris du Distilbène durant sept mois de grossesse. Est-ce la cause de la malformation de son fils ? Rien ne le prouve. Rien ne l’exclut non plus. Alexandrine Descotes ne tranche pas, elle explore. Elle documente une page méconnue de l’histoire de la médecine, et met en lumière le fossé qui séparait alors la France, où l’on savait diagnostiquer sans savoir opérer, et les États-Unis, où un chirurgien accepte de tenter l’impossible. Le voyage de la mère et de l’enfant Outre-Atlantique en 1962 est un autre point fort de ce roman. Car, de la réussite de l’opération dépendra tout l’avenir du petit.
On suit ensuite Jean-Luc jusqu’à l’âge adulte, ses années de doute, ses ruptures répétées. Il raconte aussi les retrouvailles, des années plus tard, entre Jean-Luc devenu médecin et le chirurgien américain qui l’a opéré enfant. Et il referme la boucle sur la naissance d’Alexandrine et de ses frère et sœur, conçus par fécondation in vitro : trois maternités, trois générations, un même fil rouge.
Alexandrine Descotes excelle dans le détail concret, celui qui dit tout sans un mot de trop : des vêtements repassés avec soin pour qu’un enfant « ressemble à n’importe quel enfant », un pantalon mouillé un jour de sortie scolaire, une phrase glissée par un médecin sur le ton du mépris. Elle sait aussi trouver, par instants, une formule qui frappe juste : « Ta grand-mère est une femme d’action qui s’ignore. » On sent, derrière chaque page, une romancière qui a peaufiné son récit encore et encore. Pour « écraser la honte » et « faire jaillir la fierté ».
Une entrée en littérature aussi maîtrisée que sensible, qui laisse deviner une autrice dont on n’a probablement pas fini d’entendre parler.
Le Nénuphar
Alexandrine Descotes
Éditions Le Bruit du monde
Premier roman
208 p., 19 €
EAN 9782386011115
Paru le 20/08/2026
Version audio
Où ?
Le roman est situé en France, principalement à Lyon et banlieue, Saint-Genis-Laval, Grenoble ainsi qu’à Fleuriau-sur-Saône On y évoque aussi New York et Paris, Bandol ou encore des vacances en Corse, au Pouliguen ou en Chartreuse, à Serre-Chevalier, à Paimpol.
Quand ?
L’action se déroule des années 1950 à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Dix années passées à apprivoiser le silence d’un père et à recomposer l’histoire d’une famille liée à celle de la médecine. Une ode au courage et une histoire hors du commun.
» J’écris pour écraser la honte. Écraser la honte et faire jaillir la fierté. J’écris parce que je suis fière de mon père. «
En 2007, à l’âge de dix-huit ans, Alexandrine Descotes se demande pour la première fois pourquoi elle, son frère et sa sœur sont nés triplés par fécondation in vitro. En quête de réponses, elle se tourne vers ses grands-parents paternels. Colette, sa grand-mère, entrouvre alors la porte d’un secret familial longtemps tu.
À la fin des années 1950, à Lyon, la vie d’un jeune couple bascule : le corps de leur nouveau-né ne ressemble à aucun autre. Les médecins parlent d’un cas exceptionnel, » aussi rare que de gagner le gros lot à la Loterie nationale « . Face à leur impuissance, Colette et Gérard refusent de céder à la fatalité : ils mettront tout en œuvre pour que leur fils puisse vivre dignement. Ce que cela supposera de force et de courage, la narratrice va le découvrir, et nous avec elle. En chemin : des épreuves, des rencontres, et surtout, de l’amour.
Le Nénuphar est une enquête familiale subtile qui traverse les silences et les époques, une histoire hors du commun.
Les critiques
Version Femina (Jade Olivier)
Franceinfo Culture (Frédéric Carbonne)
Le Courrier Picard ( Sylvie Molines)
Blog Vagabondage autour de soi
Les premières pages du livre
« Prologue
En 1938, Edward Charles Dodds, médecin et biochimiste britannique, mit au point le premier œstrogène de synthèse sous forme de comprimés. Sa prescription devint la norme pour toutes sortes d’indications chez la femme enceinte, de la prévention de la fausse couche à celle de la pré-éclampsie, et cela sans que son efficacité ni son innocuité ne soient prouvées. En quelques années, des centaines de laboratoires distribuèrent la molécule à travers le monde.
Sur la scène internationale, on l’appela diéthylstilbestrol, ou DES. On estime aujourd’hui que plus de 10 millions de personnes y furent exposées. En France, où l’hormone fut principalement commercialisée sous le nom de Distilbène, on évalue à 200 000 le nombre de femmes enceintes traitées par diéthylstilbestrol entreles années 1950 et 19771, et à 160 000 celui des enfants exposés in utero.
Parmi les victimes, les « fils DES2 » font figure d’oubliés. Très peu d’études ont été menées sur les conséquences, chez les hommes, d’une exposition in utero au DES, et les effets du médicament sur leur développement demeurent mal connus.
1. Lire Sylvie Epelboin, « Filles et garçons de la 3e génération. Influence de l’exposition intra-utérine au DES (Distilbène®) sur la descendance des femmes exposées »,inAnne Levadou et Michel Tournaire (dir.),DES (Distilbène – Stilboestrol). Trois générations : réalités – perspectives, Réseau D.E.S. France, 2010, p. 127.
2. Garçons nés de femmes ayant pris du Distilbène pendant leur grossesse.
Première partie
1
Avril 1959, Lyon
Elle ouvre les yeux. Un instant, elle ne sait plus où elle se trouve, l’esprit encore voilé de songes, le corps enfoui sous les couvertures. À ses côtés, le bébé pleure. Elle se redresse. Ses mains tâtonnent dans le noir jusqu’à l’interrupteur d’une veilleuse. Pieds nus sur le parquet froid, elle s’approche du berceau et, avec une précaution infinie, prend le nouveau-né dans ses bras.
Ne pleure pas, mon ange. Je suis là, maintenant.
Il se calme aussitôt. Ses prunelles sombres papillonnent. Elle le cajole, respire son odeur ; caresse son front bombé, l’arrondi de ses joues. Elle attend ce moment depuis que son fils est né. Huit jours à réclamer qu’on le lui rende, à n’avoir le droit de le voir qu’à travers une vitre. Il a fallu huit jours pour que les médecins de l’hôpital se rendent à l’évidence : ils ne peuvent rien pour lui.
Elle dépose l’enfant sur la table de change. Ses mains tremblent tandis qu’elle défait les langes de lin. Elle sait ce qui l’attend ; elle s’y est préparée. Un gémissement lui échappe, pourtant, en découvrant le petit corps nu. Son cœur cogne, il bat dans sa gorge. Elle fait un pas en arrière, bute sur sa mère, qu’elle n’a pas entendue entrer.
Toutes deux contemplent un temps le désastre dans la nuit immobile.
2
Ta grand-mère est une femme d’action qui s’ignore.
Un jour où nous étions toutes deux en voiture lors d’un trajet dont j’ai oublié la destination, ma mère a eu ces mots à propos de Colette, ma grand-mère paternelle. J’étais arrivée de Paris la veille, nous avions dîné dehors, sur la terrasse. Ce soir-là, il faisait doux, le jardin sentait la verveine et le cyprès. J’avais évoqué le projet d’écrire sur notre famille. Cela faisait plusieurs mois que j’y réfléchissais, sans parvenir à coucher le moindre mot sur le papier. L’idée était là, mais floue, presque chimérique.
Sa première réaction a été hésitante, ce qui ne lui ressemblait pas. Ma mère ne connaît pas l’indécision.
Je ne sais pas. Il faudrait en parler à ton père.
Je n’ai pas insisté, et nous en sommes restées là.
Le lendemain, alors qu’elle s’engageait sur l’autoroute pour quitter Grenoble, elle a repris.
En fait, je pense que c’est une bonne idée.
Et tandis que le C8 avalait les kilomètres, ma mère m’a de nouveau relaté l’aventure extraordinaire qui avait amené ma grand-mère à entreprendre le voyage de sa vie, au début des années 1960, à une époque où les femmes n’avaient pas encore le droit d’ouvrir un compte bancaire ni d’exercer une profession sans l’accord de leur mari.
3
Novembre 1961
Un soleil d’automne réchauffe la place des Terreaux. De part et d’autre de la fontaine Bartholdi, des cristaux de givre fondent sur l’asphalte, infimes fragments de lumière qui font cligner des yeux. Assise sur le rebord de pierre, tournant le dos à la statue, elle surveille ses enfants. Vêtus du même manteau à motifs tartans, mèches blondes enfouies sous des bonnets de laine, chaussettes tirées haut sous les genoux, Sophie et Jean-Luc ont des airs de jumeaux. Ils s’esclaffent en battant des mains, tandis qu’à leurs pieds une nuée de pigeons se dispute leurs faveurs. Elle sourit.
Encouragé par sa sœur, qui le devance de treize mois et quelques centimètres, Jean-Luc plonge sa main gantée dans le cornet de graines, en jette une poignée au sol et rit de plus belle en voyant les oiseaux s’agglutiner autour de lui. Une dame aux cheveux neige la complimente et glisse, sur le ton de la confidence : Ma fille attend son premier, j’espère bien que ce sera un garçon. Et qu’il sera aussi beau que le vôtre.
Elle remercie sans regarder l’inconnue, un sourire de façade aux lèvres, les yeux fixés sur son fils.
Si elle savait.
Une voix familière la sort de ses pensées. Gérard se tient à l’angle de la rue d’Algérie et de la place des Terreaux, les épaules rejetées en arrière, menton haut et regard hautain. Elle s’étonne, chaque fois qu’il surgit au détour d’une rue, de la prestance de son mari.
Qui, croisant ce grand moustachu au port noble, devinerait le chaos de son cœur ?
Elle le rejoint, devancée par les enfants, et ils empruntent d’un même pas la direction de la Croix-Rousse, où ses beaux-parents les attendent pour le déjeuner. À la descente du funiculaire, une camarade d’université perdue de vue les retient sur le trottoir. L’amie s’extasie de la ressemblance des enfants, s’enquiert de leur âge – J’ai presque quatre ans, et mon petit frère presque trois ans, répond Sophie avec fierté – puis, passant une main dans les cheveux de la petite agrippée à sa jupe, se plaint de la santé fragile de sa fille, sans cesse enrhumée et sujette aux otites.
Je suis sûre que Jean-Luc vous cause moins de soucis. On dit que les garçons sont plus résistants que les filles.
C’est ce qu’on dit, oui.
Colette garde le silence sur les derniers mètres qui les séparent de l’immeuble de ses beaux-parents. Elle les déteste tous. Ces inconnus qui se permettent de l’aborder dans la rue pour lui dire des banalités. Ces soi-disant amis à qui il faut faire la conversation, avec leur petite vie sans histoires, leurs tracas dérisoires, leurs préoccupations ridicules.
Elle donnerait tout pour être comme eux.
Ils leur avaient ressemblé, un temps. Ils avaient des rêves immenses. Des projets enivrants, promesses d’un avenir qui ne pouvait être que merveilleux. Les voyages, les maisons où ils habiteraient, le nombre d’enfants qu’ils auraient. L’arrivée de leur fille, quelque temps après leur mariage, avait été si douce… Leur amour ne pouvait rimer qu’avec félicité.
Leurs rêves s’étaient brisés contre les murs blancs d’une chambre d’hôpital, à la maternité d’Édouard-Herriot, le 27 mars 1959.
Madame, ce qui vous arrive est très rare.
Elle avait regardé par la fenêtre. Le ciel avait la même teinte que sa blouse d’hôpital. Un bleu pâle tirant sur le gris.
Aussi rare que de gagner le gros lot à la Loterie nationale.
Elle ne se souvient plus du visage du médecin.
Seulement de ses lèvres, fines, qui bougeaient au ralenti, découvrant des dents blanches et régulières.
Il avait une jolie bouche.
4
Cette histoire, je l’ai entendue pour la première fois dix ans avant d’en commencer l’écriture. J’étais alors étudiante à Lyon, ville natale de mon père et de mes grands-parents. Un matin, le hasard voulut que le thème d’un devoir sur table de culture générale porte sur la fécondation in vitro. Tous les textes étaient datés de la fin des années 1970, décennie marquée par les balbutiements de cette nouvelle méthode de procréation assistée. Certains auteurs défendaient la FIV, d’autres s’y opposaient. L’un d’eux, un homme d’Église, affirmait que ces bébés-éprouvette étaient des créations contre-nature. Des monstres de Frankenstein, des arriérés, des parasites. Nauséeuse, je suis sortie de la salle.
Je suis un bébé-éprouvette.
Le lendemain, j’ai retrouvé mes grands-parents paternels pour le déjeuner et déversé, dans leur petite cuisine aux murs clairs, ma confusion et mes interrogations. Je savais depuis toujours que mon frère, ma sœur et moi étions nés par FIV, mais je venais de me rendre compte, à dix-huit ans, que je ne savais pas pourquoi.
Je n’avais jamais posé la question.
Parfois, je repense à cette scène hors du temps que les années ont teintée de tons chauds. Une coloration surannée, irréelle, comme issue d’un songe. Les images que je garde en souvenir sont brouillées, imprécises, elles se sont partiellement évaporées dans les méandres de ma mémoire, dissoutes dans la lumière d’hiver. Pourtant, certains détails ont conservé toute leur netteté. L’émotion intense, mélange de fierté et de tristesse, sur le visage de ma grand-mère lorsqu’elle a commencé à parler. Les yeux embués de mon grand-père, silencieux.
Dans les mois qui ont suivi cette conversation, mon grand-père m’a confié les premières pages d’un manuscrit que lui-même avait commencé à écrire à la fin des années 1990. Un récit autobiographique dans lequel je retrouvais toute la finesse de sa plume. Mes grands-parents appartiennent à cette génération de l’entre-deux-guerres dont le code de conduite était régi par des mœurs pudiques et un sens aigu de la décence sociale. Ils ont vécu leur enfance et leur vie adulte en des temps où l’on ne parlait pas de ses problèmes, avec la certitude que passer certaines choses sous silence était la meilleure façon de faire face à l’adversité. Ou, du moins, de faire avec.
J’ai voulu savoir.
J’ai voulu comprendre.
Je suis retournée encore et encore à l’appartement de la rue Waldeck-Rousseau, cet appartement qui a longtemps été le centre névralgique de nos réunions familiales. Nous nous sommes assis tous les trois dans le canapé du salon. Mon grand-père m’a demandé si je voulais un petit canon, avant de me servir un verre de sherry. J’ai allumé mon ordinateur sur mes genoux, ma grand-mère a ouvert un album photo sur les siens. Patiemment, méthodiquement, j’ai recueilli leurs souvenirs. J’ai tenté de redonner vie à leur passé, de restituer leurs joies, leurs peines, leurs rêves et leurs doutes. J’ai posé des questions, j’ai scruté les photos en noir et blanc, j’ai relu mes notes, je me suis mise à écrire, une phrase après l’autre. Puis j’ai tout effacé, et j’ai recommencé.
Comme pour bien des familles, l’histoire de mes grands-parents gravite autour d’un moment, d’un instant où la vie dérape. Elle est aussi, comme tant d’autres, marquée du sceau de la honte et du silence.
5
Colette habille son fils avec soin. Elle met un point d’honneur à repasser tous ses vêtements, veille à ce qu’aucune tache ne vienne gâcher l’élégance de ses tenues. Elle aime le bleu, le blanc, les carreaux de vichy et les tricots de peau en maille fine.
Une fois vêtu, son petit garçon ressemble à n’importe quel enfant.
Lorsque Jean-Luc avait enfin été autorisé à quitter les urgences pédiatriques, elle s’était réfugiée chez ses parents et avait pleuré pendant plusieurs jours. Elle aimait son bébé, elle l’avait aimé dès la première seconde, mais assurer les soins constants dont il avait besoin tout en s’occupant, seule, de Sophie lui avait soudain paru insurmontable. Son mari avait été appelé sous les drapeaux six mois plus tôt. Une lettre brève, reçue avec retard, lui intimait l’ordre de rejoindre ses cantonnements militaires sous peine d’être considéré comme déserteur. Gérard avait rasé sa moustache et rallié Grenoble pour y intégrer le 93e régiment d’artillerie de montagne. Trois mois de formation au tir dans le froid isérois avec, pour compléter sa tenue et lui rappeler sa condition de simple soldat, un béret basque en forme de tarte. La paternité imminente d’un second enfant lui avait évité de justesse le service en Algérie. Début 1959, il était rentré à Lyon pour intégrer l’École militaire de spécialisation atomique, dans l’enceinte du fort de la Vitriolerie.
Enceinte de sept mois, elle avait emménagé avec leur fille dans un appartement à côté de la caserne, et bien que Gérard se montrât très indiscipliné, prompt à fuguer à la moindre occasion, le lit conjugal restait, la plupart du temps, bien vide. Quand ses parents lui avaient proposé de s’installer chez eux jusqu’au retour de son mari, elle n’avait pas tergiversé. L’appartement n’était pas grand, mais Sophie dormirait sur un matelas au sol dans leur chambre, et la sienne, inoccupée depuis son départ, accueillerait le nouveau-né : on y installerait un berceau à côté du lit, une table à langer, cela conviendrait.
Seule, dans le silence de la nuit, elle laisse remonter les souvenirs de sa grossesse. La nouvelle était arrivée comme une bénédiction. Au diable les nausées, la fatigue, l’inquiétude, les nuits hachées dont ils sortaient à peine – Sophie n’avait pas six mois : accueillir un second enfant signifiait que Gérard ne serait pas envoyé en Algérie. Qu’il échapperait à la guerre dans les rudes montagnes kabyles. Ce bébé était un cadeau du ciel.
Mais peu de temps après, un soir de canicule à Lyon, l’affolement. Du sang. Du sang sur le blanc des sous-vêtements, et la peur qui soudain chasse le bonheur. Était-ce cette vie toute neuve, nichée au creux du ventre, qui s’enfuyait déjà ? Était-ce la mort de leur bébé qui s’annonçait ? Ils s’étaient couchés, enlacés dans les bras l’un de l’autre, en se murmurant des mots d’espoir et d’apaisement.
Le lendemain, elle s’était précipitée chez le gynécologue qui avait suivi sa première grossesse. Elle ne l’appréciait guère. Un jour qu’elle s’était raidie sur la table d’observation au cours d’un examen pénible, il avait levé les yeux au ciel. Ne soyez pas si douillette. Lorsque Sophie était née, elle s’était promis qu’elle ne remettrait plus les pieds dans son cabinet, mais il y avait urgence, et elle était prête à tout pour sauver son bébé.
Le praticien l’avait reçue dans son bureau, aussi déplaisant que dans son souvenir, avant de lui poser quelques questions sur ses symptômes.
Bien, je vais vous prescrire du Distilbène.
Il n’avait pas donné d’explication. Elle était repartie avec son ordonnance pliée dans son sac à main et, avant de rentrer, avait fait un crochet par la pharmacie pour acheter le médicament. Des pilules rondes et roses qu’elle avait avalées chaque matin avec un grand verre d’eau, comme le pharmacien le lui avait conseillé.
Quelques jours plus tard, les saignements avaient cessé et, grâce à Dieu, ou au Distilbène, le bébé s’était accroché.
Ses pensées la ramènent à Gérard. Après la naissance de Jean-Luc, son mari n’avait cessé de s’enfuir de la Vitriolerie. Dans la pénombre du soir, il rasait les murs du fort, enfourchait sa moto et passait auprès d’elle des nuits clandestines. Entre deux biberons, il avait appris les gestes que toutes les mères du monde connaissent. Ces gestes dont il ne s’était pas préoccupé quand Sophie était née. Il avait changé les langes et chanté des comptines, bercé leur bébé dans la lumière perlée des aurores d’avril. Il avait découvert l’usage de la lessiveuse, la buée sur les vitres lorsqu’il la laissait bouillir sur le feu, et l’odeur âcre du savon qui se mêlait à celle du café.
Elle songe que la colère est venue lentement.
Au fil des mois, le chagrin s’est estompé, remplacé par une rage sourde qu’elle dissimule sous des airs indifférents mais qui, parfois, lui coupe la respiration, comme un coup de poing en pleine poitrine, et lui donne envie de crier.
Pourquoi lui ?
Pourquoi moi ?
Seul le silence lui répond.
6
Distilbène.
J’entends ce mot pour la première fois dans la bouche de ma grand-mère. Sur le moment, je n’y prête pas attention. Le Distilbène me fait l’effet d’un détail insignifiant. D’autres éléments accaparent mon esprit : la manière dont les médecins de l’époque traitent – ou plutôt maltraitent – le corps des femmes. La désinvolture avec laquelle ils balaient les drames humains, du moins celui vécu par mes grands-parents. Le service militaire de mon grand-père, son absence, l’organisation de la cellule familiale autour de l’arrivée de ce bébé mal en point. Le courage de ma grand-mère, surtout.
Il me faudra plusieurs années – et le hasard d’une rencontre avec le livre de Véronique Mahé, Distilbène : des mots sur un scandale – pour comprendre que le destin de mes grands-parents et de mon père s’inscrit dans une tragédie collective.
L’histoire de ma famille n’est pas isolée : elle rejoint, comme tant d’autres, « le chœur du Distilbène1 ».
1. Expression de Marie Darrieussecq dans sa préface au livre de Véronique Mahé, Distilbène : des mots sur un scandale, Albin Michel, 2010.
À propos de l’autrice
Alexandrine Descotes © Photo Marion Brun
Née triplée en 1988 à Lyon, Alexandrine Descotes a grandi à Grenoble avant de poursuivre ses études entre Lyon, Londres et Madrid. Elle vit aujourd’hui entre Paris et New York et travaille dans la communication. Elle a passé dix ans à enquêter sur un silence, qui mêle son histoire familiale à celle de la médecine. Le Nénuphar est son premier livre. (Source : Éditions Le Bruit du Monde)
Compte Instagram de l’autrice
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